DEMONSTRATION DB LA PR0Y1DENCB
« Goeli enarrant gloriam Dei, et opera manuum ejus « annunliat firmamenlum.
a Dies diei eructat Yerbom , et nox nocii indieat a scienliam.
a Non sunt loquels , neque sermones , quorum non « audianiur Yoces eorum. v
Psalm. XTin, vers 2, 3, 4.
Ce qui importe a rhomme par-dessus tout, c'est de savoir si Dieu s'occupe de lui. Sans celte conclusion entrevue, les problemes que nous tenons de traverser perdraient une partie de leur puissance sur les ames. Ce n'est pas seulement pour donner un fondement a la metaphysique que nous avons besoin de Dieu ; c'est pour donner une esp^rance et une consolation a la vie.
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La Providence est le gouvernement direct de Dieu dans le monde et dans rbomme. II semble que pour la demontrer on n'ait besoin que de regarder autour de sol, et de trouver partout des traces de sagesse et de bonte, conime il suffit pour juger des lois d'un pays de voir les citoyens paisibles , I'industrie florissante, les arts honores. Depuis I'origine de la pbilosophie, on a construit des syst^mes sur ce fondement. Tandis que les metaphysiciens entassent les formules et s'epuisent a chercher dans la nature de Dieu le secret du monde , entreprise temeraire pour la faiblesse humaine, des pbilosophes plus modestes se contentent d'etudier les merveilles de la nature; de montrer comment Timmense variete des phenomenes sort regulierement de runiformile des lois; d'expliquer le mal en prouvant qu*il ne vient pas de Dieu^ mais de I'ignorance ou de la malignite des hommesy et qu*il est necessaire pour produire un plus grand bien. Tout leur est bon , la science la plus profonde, et les notions les plus usuelles et les plus vulgaires. II n'y a pas un usage dans nos moeurs, pas un sentiment dans nos coeurs, pas une notion, si vague qu'elle puisse etre, dans Tesprit d*un enfant ou d'un bomme pen eclaire, pas une decouverte dans les sciences, pas un chef-d'oeuvre dans les arts, qui ne leur serve a s'elever a Dieu. lis font, de la description minutieuse de la creature, un hymne a la louange du Createur. Loin de partager la sombre et ardente exaltation des mystiques qui, dans leur amour
LA PKOViOKNCE. HI
de la perfection ideale, oublient ou meprisent le monde, c*est en admirant le monde, au contraire, c'est en Taimant, qu'ils apprennent a aimer Dieu. Leur science n'est ni exigeante, ni ardue : tout est uni chez eux, tout est simple , tout est bienveillant, tout est dans lea vqies ordinaires de la nature. lis ont un langage qui ne demande pas d'eifort pour ^Ire entenduy et ils se glorifient avec raison de parler a Tesprit et au coeur de la foule : tendres et bienfaisants philosophes, ames d elite qu'on ne peut ren* contrer sans les aimer, et dont on ne peut lire les ouvrages sans une secrete et douce emotion. On dirait que, par une grace speciale, ceux qui consacrent leur vie a nous apprendre Tamour de Dieu, sont euxm^mes les plus dignes d'amour et les plus aimes parmi les hommes.
A Dieu ne plaise que nous voulions detourner personne de ces etudes qui sont a la fois une demonstration, une exhortation et une priere! C*est une sainte et salutaire pensee que de s'attacher ainsi a pallier le mal, a exalter le bien, a reconnaitre partout la main de celui qui, etant le createur du monde, veut aussi en etre appele le pere. Rien n'est plus doux a contenipler que ces ^mes inclinees a Tindulgence, dont la sympathie est toujours pr6te et toujours sincere, qui voient le mal sans s'y attacher, et se sentent emportees comme par un vol vers tout ce qui est bien et tout ce qui est beau; ame3 naiyes, compatissantes, genereuses, faites pour sentir le bonheur et pour le
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repandre, imprudentes quelquefois, trompees souvent , et fieres encore d'etre trompees quand leur erreur vient d'avoir trop presume des autres hommes. Laissons ces privilegies de Tamour nous raconter leur monde enchante , ou tout est grand j beau , utile , bien ordonne, ou il n'y a pas de monstres, ou il n'arrive pas de catastrophes. Laissons-les oublier les grandes injustices de Thistoire, et suivre d'un ceil charme le progres continu des arts , des lettres , de la civilisation , de I'honnfetete publique. Laissons-les croire que tons les hommes naissent bons et vertueux, et que le vice n'est jamais qu'une exception et un malheur. Leur illusion , si e'en est une, est plus prfes de la verite que le desenchantement des autres. II y a dans le monde assez de grandeur et d'harmonie , il y a dans Thistoire assez de justice, et surtout il y a dans nos coeurs assez d'elan vers le bien , assez de force pour expliquer, pour juslifier leur enthousiasrae. De mfeme qu'en montant sur des sommets tres-eleves on n*apercoit plus la fange des chemins, on echappe aussi a la vue du mal dans le monde , dans Thistoire , dans le coBur de I'homme, lorsqu'au lieu de s'abimer dans les details , on accoutume son esprit a voir au loin , a regarder de haut. C'est pour cela qu'il y a de la beaute dans tout ce qui est grand ; et pour le dire ici , c'est pour cela que la science des abstractions , la metaphysique, lorsqu'on la pousse un pen loin et qu'on sait la comprendre, produit dans T^me les m^mes eifets que la grande poesie.
Les objections qu'on 6l6ve conlre la demonstration de la Providence, faite sous cette forme, portent plutdt sur les exagerations des optimistes que sur le fond m@me de la th^se qu'ils soutiennent.
fites-vous bien surs, leur dit-on, de cette perfection universelle ? Le monde est si vaste pour notre faiblesse, le nombre des Stres qu'il con dent si immense, que les plus longues Enumerations laissent la pensEe indecise 5 tant il reste encore a connattre apres ce qu'on nous montre! De tant de sciences diverses dont se compose la science, qui pent se vanter d'en savoir plus d'une ou deux, et de les savoir a fond? La plupart des sciences n'en sont, pour ainsi dire, qu'a leur commencement ; on les traverse k force de peine, et, lorsqu'on a appris tout ce qu'elles enseignent, on decouvre au dela un horizon a perte de vue , du travail pour des milliers de generations. Quand m^me il se pourrait qu'un seul* esprit en une seule vie parcour<it toutes les sciences , toutes les sciences reunies ne nous expliqueraient qu'un bien petit coin de Tunivers. Depuis deux mille ans que nous travaillons, nous avons fait beaucoup si nous comparons la science actuelle k ce qu'elle etait sous Thal^s et Pytbagore : combien peu, si nous mettons les secrets arraches a la nature en balance avec ceux qu'elle recele encore dans son seinM Cette condition de la
1. « Quota pars operis tanli nobis committitur? » Seneque , Quassl naLf lib. VII, cap. xxx.
science humaiue ne doit pas nous decourager de cbercher; mais elle pent a bon droit nous detourner de resumer et de conclure. Helas! quand il sera prouve que lout ce que nous connaissons est bon, il en resultera tout au plus un prejuge pour la bonte de tout le reste.
Non-seulement nous sommes liniites dans Tetendue de nos connaissances ; mais ne le sommes* nous pas dans leur natuYe ? Nous connaissons peu de chose : connaissons-nous reellement ce que nous croyons connaitre? Ce n'est pas ici un argument de sceplicisme, tant s'en faut ; mais le besoin de savoir, Torgueil humain, et sa soeur la frivolite humaine, rhabitude d'accepter comme explique ce qui est senlement familier, ne nous portent-ils pas a chaque instant a prendre des comparaisons pour des demonstrations , des prejuges pour des connaissances ? Quelquefois c'est par resignation qu'on se contenle de peu , et plus souvent c'est par ambition. II n'est pas ais^ de persuader a un chimiste qu'il ignore la nature de la matiere , a un physicien qu'il ignore la nature de I'etendue, a un philosophe que Dieu est incomprehensible. Les doctrines les plus pueriles ont ete gravement enseignees par des hommes de genie dans des 6coles illuslres. Nous parlous au passe par respect humain. L'histoire ne nous dispense que trop , par des exemples eclatants , de faire la guerre aux ecoles contemporaines. Lisons dans Xenophon Tenumeration des merveilles par lesquelles Socrate
prouvait de son temps la Providence : la plupart de ces merveilles sont des erreurs qu'une science plus haute a fait disparattre. N*allons pas si loin ; prenons un livre qui nous a tous charmes dans notre enfance : sans &tre devenus bien savants y nous ne pouvons plus lire le Spectacle de la nature de Tabbe Pluche. Nous sen tons trop combien sa science est incertaine. Nous mesurons avec effroi la t&che qu'il s'est donn6e de demontrer que tout est bien dans le monde. Buckland lui-mfeme, le dernier venu, le plus savant parmi ces ennemis du mal , trebuche a chaque pas. Sa science a trente ans : elle a bien vieilli I Et lui-m^me, dans sa ferveur, il est bien pr6s quelquefois de nous faire sourire. On lui objecte que le loup mange les moutons. L'objection est plus grave qu'elle n'en a Tair ; elle est fort gen^rale , et nous nous mangeons tous un pen les uns les autres dans ce monde. Or, que repond Texcellent homme? Us les mangent sans doute, dit-il, « et c'est en cela qu'eclate la bonte de la Providence; » car les moutons sont presque toujours manges lorsqu'ils sont encore gras, jeunes et bien portants. lis echappent ainsi a la maladie et a la vieillesse. Si les moutons etaient raisonnables et qu'ils connussent Tavenir^ ils beniraient en mourant leurs bienfaiteurs carnivores.
Pendant que les apologistes tournent k la declamation ou serepaissent de puerilites, d'autresesprits, dans des buts trfes-divers , s'epuisent en efforts pour faire ressortir tout ce qu'il y a d'imparfait, d'inacheve, de
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contradictoire dans le monde. lis n'ont pas moins de bonne foi dans leurs plaintes , que Pluche ou Buckland dans leurs apologies. Ces deux sortes d*esprits forment pour ainsi dire deux courants opposes de la litterature : ici les Idylles de Gessner, la les Nuits d'Young. On est plus heureux , plus console quand on lit les premiers, mais il est difficile de ne voir dans les seconds que des sopbistes. On se surprend soi-m^me dans les contradictions les plus flagrantesy tanl6t dans Toptimisme le plus prononce, tantdt dans un denigrement uniyersel. II est etrange que ces deux series d'arguments nous soient aussi familieres I'une que TautrCy et que^ suivant la disposition du moment^ nous choisissions celle k laquelle il nous plait de croire, sauf a Tabandonner quand nos impressions seront differentes. On serait tente de conclure ati premier abord qu'il n'y a dans tout cela que du sentiment et de la po6sie , mais rien de veritablement scientifique.
Ces objections sont considerables; etpourtant, quelle qu'en soil la force , personne ne peut nier que Tetude approfondie de la nature ne produise un sentiment d admiration pour le Createur. II y a la comme une evidence de fait, qui triompbe de tons les raisonnements. II ne faut pas, apres tout, tant de science pour admirer. Dieu a voulu que la beaute de son oeuvre fut manifeste, m^me pour les ignorants et les simples. II suffit d'ouvrir les yeux. Une science plus haute 9 en rectifiant et en etendant nos idees,
nous decouvre de oouyelles analogies, de nouvelles splendeurs ; elle ajoute a notre foi loin d'y retrancher. On ne doit pas dire : « Ne nous batons pas d'admirer , car notre science est trop incomplete ; » mais bien : « Nous admirons le monde que nous connaissons si peu ; quelle serait notre admiration si nous le connaissions davantage ! » Toute la faute des optimistes est dans leur exc^s. G'est a force de vouloir tout prouver, que trop souvent ils ne prouvent rien. Pourquoi prendre tant de souci? Au lieu d'avoir la pretention d'expliquer tout le mal et de le transformer en bien, qu'on se borne k soutenir que le bien , c'est-a-dire Tordre, car dans le monde le bien et Tordre ne font qu'un, I'emporte sur le desordre et le mal, et qu'il Temporte, non d*une facon contestable, mais dans une proportion presque infinie : aussitdt les preuves abondent , I'observation la plus vulgaire^ la plus superficielle ^ fournit de tres-solides et tr^s-nombreux arguments , et toutes les sciences viennent concourir a achever la demonstration. Et en effet, quel est le but supreme de la science? N*est-ce pas d'expliquer, de coordonner? N'est-ce pas de remplacer la variete des effets par Tunitd des lois? N'estce pas de detruire les obstacles qui s'opposaient a la puissance humaine , et de les transformer en secours? Le monde explique par la science , compris dans son fond, ramen6 a ses lois supr^mes, am^liore, feconde, dompte, discipline, devient le royaume de rhomme^ apr^s avoir ^te sa prison ; et la ou Tignorant croyait