‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 14 sur 45 · D£UX1£;M£ PARTIE · texte numérisé non relu

D£UX1£;M£ PARTIE

avoir le droit de gemir 6t de se plaindre, le vrai savant ne peut plus qu'admirer et benir. L'existence d'un plan magnifique et la presence d'un ouvrier tout-puissant lui deviennent manifestes. U voit le mal sans effroi, parce qu'il ne demande pas a la creature une perfection qui ne saurait appartenir qu'au Gr^ateur.

Apr^s avoir ainsi rapproche le but de nos efforts , pour le rendre plus accessible, nous demanderons d'abord la preuve de la Providence a la nature inanimee.

L'existence de la science prouve a elle seule, sans entrer dans les details , que le monde est regulier et bien organise. Qu'est-ce que la science? C*est la connaissance des lois generates. S'il n'y a pas de lois, il n*y a pas de science. Ainsi on doit admettre que^ du moment que la science existe, tout est dans Tordre.

Si Ton objecte que ces lois sont fatales , nous repondrons d'abord que cette n^cessite ne leur vient pas d'elles-m^mes y car Tinfini seul est necessaire en vertu de sa definition ; et ensuite, qu'il y a des lois a la fois reellesy immuables, et non necessaires. Que tout ce qui commence d exister ait une cause , cette loi est necessaire. Que tons les corps gravitent vers le centre de la tcrre, cette loi n'est pas necessaire; elle n*en est pas moins une loi. Cette seconde loi, qui pourrait ne pas etre, a ete etablie avec volonte et intelligence par le createur du monde.

N'y a-t-il de lois, c'est-a-dire d'ordre, que pour un certain nombre de cas et pour un certain nombre d'fetres? La question m^me est absurde. II y a des lois que nous ignorons j mais tout a une loi. Ce que nous appelons desordre est proprement une derogation a des lois connues, qui a lieu en vertu d'une loi inconnue. Au debut d'une sciencci on dit : a Je vais chercher la loi de ces phenom^nes ; » on ne dit pas : « Je vais chercher si ces ph^nomenes ont une loi. » Puisque tout dans la nature depend d'une loi, puisque tout est regulier, il s'ensuit invinciblement qu'il y a plus de bien que de mal dans la nature. Nous voyons clairement le bien ; rien ne nous prouve que le mal soit r^el. II se pent que tious appelions mal ce qui nous paraitrait bien , si notre science 6tait plus etendue. Non-seulement cela se pent, mais cela est probable. Si nous ne disons pas que cela est cer* tain, c'estafin de n'affirmer que ce qui est d'une evidence immediate.

II faut encore remarquer que tout ce qui a une loi a un but; car si la loi ne servait pas a quelque chose, elle serait une pure generalisation, sans aucune reality. Ainsi, par exemple, si je ne connais pas la loi des phenomfenes que je veux retenir, je puis creer un principe arbitraire de classification pour aider ma m^moire : ce proc^de artificiel me soulage en effet, il est quelque chose pour mon esprit, puisqu'il est une methode; il n'est rien pour les objets que j*ai classes ; il n'en fait pas partie, il ne les modifie pas.

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Les lois de la nature ne sont pas de cette sorle ; elles sont la coordination de tout ce qui tombe sous la loi vers un but reel. Dire que tout est regie ou que tout est utile, e'est exprimer deux fois la m^me pensee. Quand nous affirmons qu'il n'y a pas de place dans le monde pour le hasard, cela veut dire que tout mouvement est regie par une loi et ordonne vers un but.

Toute science a pour resultat de demontrer cet axiomCf que tout est regie et que tout est utile; mais on se passerait de demonstration. Get axiome resulte de la science, et en m^me temps il la pr^c^de; bien plus, il Tengendre. Cest parce que nous croyons au but et k la loi que nous nous mettons a Toeuvre pour les decouvrir. Nous avons une passion innee pour chercher le secret, ou, ce qui revient au m^me, le principe des choses. Donnez a un enfant un automate, une montre: d'abord il la regarde; le mouvement exterieur, le resultat suffit a sa curiosite; puis il cherche le pourquoi, et, a ce moment*la, il la brise. Le savant ne fait pas autre chose. Son jouet est le monde. Le secret qu*il cherche, c'est celui de la creation. II s attache presque toujours a un 6tre, k une classe d'Stres; il circonscrit sa curiosite, parce que s'il s'attaquait a Tensemble du monde, la grandeur de la mati^re I'ecraserait ; mais une fois parque dans la specialite qu'il s'est choisie, il a Tambition de la parcourir dans tons les sens, de n'y rien laisser

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d'inexplor^. II commence par observer et par d^ crire, puis il classe; puis, cette connaissance ext^rieure ne lui suffit plus, et e'est alors qu'il brise son jouet pour surprendre dans son fond le secret de la vie. Plus il voit , plus 11 veut voir. Le savant est insatiable , parce que sous chaque probleme r^solu il pressent un nouveau probleme. II est comme un voyageur qui gravit une coUine dans Fespoir de decouvrir un horizon, et qui, cet horizon conquis, veut en apercevoir un autre au dela; ce qu'il connatt ne lui sert qu'& d^sirer de connattre. Quand le dialecticien commence a s^^lever au-dessus de terre , il ne possMe encore que les lois generates les plus voisines des ph^nom^nes ; il faut qu'il op^re sur ces lois, comme tout a I'heure il op^rait sur les ph6no« m^nes qui en dependent; qu'il s'el6ve p^niblement k des lois superieures plus generales , et, de lois en lois, k la loi supreme qui explique les autres, parce qu'elle les contient dans une synthase magnifique. Qui le soutient dans cette marche? Une sorte de vision anticipee de Tharmonie universelle : hypothdse au d6buty doctrine au dernier moment.

Pendant que Ton pense a cette oeuvre collective, a la fois diverse et unique, commenc^e il y a deux mille ans, et qui se poursuit sans relache, il semble que Ton voit a Toeuvre tous ces artisans de la science humaine. L'un cueille les plantes, il les dess^che, il les classe ; Tautre fouille la terre pour en extraire les

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mineraux. Un autre decompose les corps ^ afin d arriver aux corps simples, qui son! la forme la plus immediate de la substance etendue. II passe sa vie sur ses fourneaux, avec ses creusels, toujours emerveille, toujours appele. Peut-6tre en chemin rencontre-t-il la fortune ou la gloire; mais co qu'il cherche , c est la science. Le jour ou il s'arrfete pour jouir, son coeur est mcfl^t. Pour arriver a cette conquete sur le secret de Dieu, quMl ecrira en une page, qu'il resumera en une ligne, il donne sa jeunesse, sa sant^, il risque sa vie, et il n'a pas mfime la conscience de son sacrifice. II y en a qui partent r^solument de leur pays a I'^e ou Ton aime. lis quittent tout pour des contrees d^sertes. lis font des mille lieues sans trouver un sentier trace. lis passent les fleuves a la nage. lis echappent par miracle aux b^tes feroces. Its vivent des annees dans la solitude, ou avec des sauvages. lis mourront peut-6tre dans ces deserts, sans laisser un nom; mais peut-^tre aussi rentreront-ils dans la societe civilisee en lui apportant un monde. Quand Dieu envoie une peste k la terre, deux sortes d'hommes accourent dans les h6pitaux : ceux-ci pour consoler et secourir, ceuxla pour apprendre : heros de Thumanite , heros de la science. Tons ces hommes, depuis Thales jusqu'a nous, et depuis nous jusqu'a la derniere posterite , ces vqyageurs dans leurs deserts, ces raedecins dans leurs amphitheatres, ces chimistes dans leurs laboratoires, ces marins dans leurs montagnes

de glace, ce sont des fr&res par I'unite du but qu'ils poursuivent. Le monde s^^claire par eux» la science se fait, Tignorance s'enfuit. Chaque jour quelque chose s'echappe de leurs mains pour ^clairer le vulgaire, pour le consoler, pour le nourrir. Nous dependons d'eux corps et slme, nous yivons par eux. Nous avons beau les ignorer ou les calomnier, qu'importe? lis sont la pensee de rhumanit^,* ils sont le progres. Socrate boit la cigu6 , Aristote est contraint de se tuer, Platon est vendu, Zenon n^est qu'un jardinier, £pict^te est esclave : voila les grands hommes de la Grdce. Gherchez ceux du moyen k^e dans les cachets et sur les bilchers : Abelard , Savonarole, Christophe Golomb, Galilee. Le xvii*' siecle est deja commence quand des juges font brMer Giordano Bruno et Vanini, Descartes va mourir en Su^de, Spinoza est proscrit, Rousseau traque d'asile en asile. Mais le cachot, le bucher, la proscription, comme le triomphe et les couronnes, ne sont que des accidents : le Trai, c'est la verite conquise, c'est Terreur rectifiee, c'est la methode revflee, c*est Thorizon entrevu, la force creee. Les tyrans et la foule peuvent se liguer : leurs victoires ne sont rien. Us ecrasent rbomme : la science reste. A mesure que cbacun a creuse son sillon et decouvert sa parcelle d'or, le philosophe vient, qui reunit en un faisceau toutes ces richesses ^parses. II embrasse Thistoire enti^re, il fait son profit de toutes les sciences , il decouvre Fanalogie universelle, et par Tanalogie T unite. II

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Yoit les lois, differentes entre elies, sortir d une loi plus haute qui les fonde. II comprend qu'elles different a cause de la difference des objets, sans cesser d'etre la forme d'une pensee et d'une volenti unique. 11 entendy pour ainsi dire, la parole qui donne la vie au monde, et que chaque mouvement^ chaque esp^ce traduit dans sa langue* Cest alors que la nature lui semble pleine d'unite, sous Tinfinie variete de ses phenom^nes. II monle et redescend avec une egale facilite cette echelle de la dialectique , invisible a Toeil du vulgaire, et qui a la volont6 de Dieu pour sommet, pour base Timmense variete des phenomenes du monde. Dans cette coordination universelle, tout s'explique, tout est utile , et par consequent tout est beau. Le plan de la nature lui apparait dans son unite et dans sa grandeur. II voit la marque de Touvrier divin dans Tensemble et dans chaque detail.

La sc^ne se complique, si Ton quitte la nature pour rhorame. C'est proprement ici que le mal fait son apparition sous sa double forme, la souffrance et la faute. Mais voyons d'abord Tunite, nous parlerons ensuite du desordre.

L'homme a une double nature : il touche le ciel et la terre. Nous Tetudierons premierement sous son aspect le plus humble, dans ses analogies avec les creatures d'un ordre inferieur.

Voici comment la nature procfede invariablement

pour tous les ^tres cr^es : d'abord, elle veille a leur conservation, puis ^ la conservation de leur esp^ce, et enfin elle leur assigne une fonction, une place. C'est ainsi qu'elle introduit dans le monde la duree, la stabilite , Tunite.

Dans le monde inorganique , elle se charge , pour ainsi dire, directement de la conservation des individus et des esp^ces par les lois qu'elle leur impose; mais, dans les classes d'^tres plus ^levees, elle accepte les individus eux-m^mes pour auxiliaires , et place en eux quelques-uns des principes qui servent a leur propre conservation et a la propagation de leur esp^ce. Ainsi un arbre n'est pas seulement soumis^ comme tous les autres Mrps, aux lois physiques de la nature. II s'accrott, se conserve et se developpe par la nutrition; il se reproduit par ses graines. Gette double puissance en fait d^ja un Hre vivant.

La vie des animaux est bien plus complete, parce qu'ils interviennent plus spontanement et plus efficacement dans cette double fonction de T^tre organist. II semble que la mati^re brute subisse passivement la loi, que la plante developpe une puissance dont toutes les phases sont fatalement reglees j tandis que la puissance de Tanimal depend , dans une certaine mesure , de cette faculte mysterieuse que nous nommons I'instinct. Ainsi, chaque fois que nous nous devons dans la s^rie des ^tres, nous trouvons que I'individu possede en propre une plus grande somme de puissance, ou une puissance d'un ordre superieur.

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l^outes les lois de la classe inferieurc subsistent dans cet individu plus complete mais combinees ^en quelque sorte avec une loi nouvelle , qui donne a I'fetre qui la contienty en mSme temps qu*il la subit, plus d'unite et de perfection.

Le corps humain est soumis, comme les corps inorganiques , aux lois physiques qui gouvernent toute la mati^re. II se developpe comme la plante; il se meut comme TanimaL Mais, place au sommet des Stres crees, Thomme possfede une puissance essentiellement differente de celle de la plante ou meme de Tanimal , et dont le caract^re propre est de disposer librement d'elle-mfeme. De ce seul fait on peut conclure toute la nature humaine; car nul ne pent tendre volontairement a sa fin, sans la connaitre et sans Taimer. Quand m^me nous n'aurions pas d'autre mission dans le monde que de conserver notre individu et de propager notre espfece , il suffit que cette mission soit librement accomplie, pour que rhomme soit de toute necessite intelligent et sensible.

Nous savons tons qu'il faut manger pour vivre , et comment le savons-nous? C*est la nature qui nous le dit. Dans quelle langue? Dans la langue du plaisir et de la douleur. Par une douleur, elle nous avertit du besoin de manger ; par un plaisir, elle nous avertit de ce qu'il faut manger. Nous apprenons bien vite qu'une nourriture insuffisante et une nourriture

excessive peuvent ^galemenl deiruire notre frele machine; que certains mets sont salubres^ d'autres dangereux; qu'il doit y avoir entre nos repas un intervalle regulier. L'experience nous apprend tout cela, sans le secours des m^decins. Mais la nature ne se fie pas a notre experience ; elle ne se fie pas m^me a Tinter^t que nous avons de prolonger notre existence, et de nous preserver de la maladie. Elle se charge, par la periodicite de nos app^tits, de sonner Fheure des repas ; et , quand ses besoins sont apaises, elle nous annonce tris-intelligiblement qu'il est temps de faire la retraite. U est vrai que noQs-ne T^coutons pas toujours; mais il Test aussi qu'elle ne manque jamais de nous avertir.

II est difficile de ne pas voir dans cette disposition de la nature la trace d*une sagesse prevoyante. Les vices qui compromettent notre sant^ sont des maladies de Tesprit avant d'Mre des maladies du corps ; et quand la r^le s'applique a un sujet libre, il ne faut pas la juger par les ecarts de ia liberte.

La liberty intervient plus dans les affaires de Tesp^ce que dans celles de Tindividu. Tant qu'il s'agit de la faim ou de la soif , elle ne pent s'insurger contre la loi que dans une mesure assez restreinte; mais, dans tout ce qui a trait a Tamour, elle se montre souvent tr6s-der6glee. L'espece humaine perirait sans le plaisir attache a Tamour; mais ce plaisir est si vif qu*il entratne a des exc^s les ames pen accoutumees au frein. Gependantla r^gle est visible, en d^pit des

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exces, mfemepour ceux qui la transgressent; et ce qui ppouve combien la Providence a ete vigilante et clair- Yoyante, c'est que les lois les plus sages et les plus sev^res que la plus froide raison puisse etablir/se trouvent toujours d'accord avec la nature, quand elle n'est pas viciee par les moeurs. II se pent que cetle verite ne paraisse pas evidente au premier abord a nos esprits trop accoutumes a jouer avec la passion , et trop eloignes des inspirations saines et vraies de la nature; mais tout esprit juste, tout coeur bien plac6 en sentira la force a la reflexion.

Si I'amour est la grande cause des egarements hu* mains , considerons deja en lui un principe qui temoigne de notre grandeur, et peut commencer a nous faire entrevoir la vraie destinee de Thorame. Nous parlous ici de I'amour, et nous ne le regardons jusqu'a present que comme le sentiment par lequel la nature pourvoit a la propagation de I'esp^ce. Pendant que nous le ravalons a cette signification, ne semblet-il pas que quelque chose de grand et de saint est blesse en nous ? L'amour, dans Tliomme, est un sentiment complexe, et cet amour physique, dont nous parlons, en est si bien la moindre partie, qu*on Toublie presque enti^rement quand on parle de I'amour, pour ne plus songer qu'a ce grand sentiment si pur, si radieux , si enivrant, dont nous ne dirons pas qu'il est plein de poesie , puisqu'il est la poesie elle-meme ; par lequel les kmes vulgaires connaissent le d^voue-

ment, rinspiratioo , I'herojsme; qui met la generosiie dans les coeurs les plus froids; qui les puriiie comme par un charbon; qui double et triple la vie, et dechire le voile sombre au dela duquel resplendit le ciel; si grand qu'il semble Torigine de tout ce qui est grand dans le coeur de Thomme; si puissant qu'il triomphe de toutes nos faiblesses , et qu'il triomphe aussi de notre force; si consistant, malgre nos defaillances, que seul dans le monde il nous fait sentir Tiniini; le seul peut-6tre de tons nos sentiments que Ton puisse appeler avec v6rite inspirateur et consolateur. Nous retrouvons k chaque pas Tamour; car, s'il est unique dans sa source et dans son but , il revet des noms et des formes differentes ; il est partout dans la vie humaine; il nous rattache a Dieu, a la societe, au monde ; il est Tunite de la vie, il en est la douceur, il en est Texplication, il en est la benediction. Ici m^me, quand nous le voyons nattre en quelque sorte dans la sphere la plus humble des besoins de Thumanite , il est comme entoure d'autres amours , dont les noms sont egalement b^nis : ce sont tons les chers amours qui rendent la famille si douce: amour conjugal, amour paternel , amour fraternel , amour filial. Ouvrons ici nos coeurs , et apprenons a adorer Dieu , a Tadmirer, par la reconnaissance. Comprenons bien ce qui importe au monde , a la societe , a la famille ; l^s austires devoirs imposes au p^re, Theroique devouement impose a la mere ; rendons-nous compte de ces sacrifices de chaque jour, de chaque heure, de chaque

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mioule^ de ces nuits sans sommeil, de ce iabeur incessant y de cette sollicitude, de cette tendresse, de cctte fermele plus difficile : il faut tout cela pour faire un homme; la patrie, rhumanite, la morale demandent, exigent, commandent tout cela. Oui, mais le coeur le conseille; le coeur le rend facile; le coeur change tons ces devoirs en plaisirs , et en plaisirs qui n'ontpas de rivaux sous le ciel : le coeur, c'est-a-dire la nature , la bonne mere, la douce nourrice du genre humain ; cette force mille fois benie, qui est au fond de chacun de nous comme la voix et la grace du Createur. Qui pensera a la famille , qui comprendra la grandeur et la douceur de la famille , n'aura plus besoin d'autre preuve pour savoir que la main qui nous a crees est une main paternelle. Le sentiment est aussi une preuve; et la science n a ni le droit ni le pouvoir de la repousser. Dieu , 6 Pere du monde, ta providence sera toujours adoree et comprise dans le coeur d'un pfere !

Apres avoir considere Thomme dans la partie la plus humble de sa tache, puisqu'elle ne concerne que la protection de Tindividu et la conservation de Tespece , il faudrait rechercher quelle est sa destinee sur cette terre, et quel est son avenir au dela du torn* beau. Bien compris, ces deux probl^mes se coofondent dans un probleme unique. Ce sont deux vies differentes, mais solidaires, que Dieu nous a donn6es y la premiere pour la lutte , la seconde pour la

recompense. II n'y a pas besoin de meditalions profondes pour connaitre la destinee de rhomme : la conscience la decQUvre a I'intelligence la plus humble aussi clairement qu'auxphilosophes. Je suis libre : done j'ai une loi, Cette loi , quand je la r^arde en moi mSme » s'appelle la justijce ; quand je la regarde dans sa source , elle s'appelle Dieu. Employer toutes mes forces a ob^ir a Dieu ^ a I'aimer, k le connattre , atendre vers lui, voila, en deux mots, toute ma destinee.

Que me faut-il pour la remplir? Uintelligence du devoir dans son principe et dans ses applications, un amour qui ne s'attache aux creatures que pour prendre des forces et s'elever plus energiquement vers Dieu, une liberty sans limite.

Est-ce bien 1^ ce que je suis? Suis-je cet 6tre libre, intelligent, passionne, capable de comprendre le but de la vie, y marchant par le sacrifice , et conquerant a la sueur de son front un prix qui ne pent jamais Hre trop paye? Je n'ai pas mSme besoin de la science pour repondre : penser, sentir, vouloir, c'est la en effet tout rhomme.

Qu'est-ce que penser? C'est se penser d abord ; car,

si je ne me connais pas, que connaitrai-je? II faut

que je m'af&rme premiferement, pour pouvoir aflik^mer

le reste. Je sais, je vois, je sens lout ce qui se passe

en moi , et je connais plus encore que les ph^nome-

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nes, car je connais la force qui les produit; j'en mesure la portee; je la sens ^puis^e ou renouvelee, selon le cas; je la concentre , je k lance ou je la retiens 9 et je proportionne chaque fois mon effort a la resistance que je prevois. Cette intuition de moim^me est la premiere de mes facultes intellecrtuelles : je Tappelle la conscience.

Me connaissanty et me connaissant limits, je vois partout autour de raoi d'autres 6tres , contingents et ephemeres comme moi ; ma vie est une lutte perpetuelle contre ces forces etrang^res ; je les dompte et je les subis tour a tour. La faculty par laquelle je les connais s'appelle la perception.

N'y a-t-il dans ma pensee que moi et le monde? Le monde , s'il etait seul ( car, pour moi , je' ne suis qu'une partie du monde), ne pourrait ni 6tre, ni 6tre connu ; il lui faut, pour exister, autre chose que luim^me , et , pour 6tre connu , autre chose que les impressions des sens. Le monde et les impressions qu'il produit sont quelque chose deflottant et d'ephem^re; c'est de Tetre sans doute; ce n*est pas TMre. II y a en moi une troisifeme faculte qui me fait sortir du rSve, et donne de la precision, de la r^alit^ , et , si on Tose dire , de la substance aux autres. C'e^t le sens de Tabsolu ou la Raison. Cette faculte souveraine a pour objet toutes les verites eternelles qui servent de principe a I'Stre et a la connaissance, de but a Tamour, der^gle ^laliberte. Creatures imparfaites, nous connaissons chaque chose imparfaitement , mais dans

la ^esurede nos besoins. Nous voyons Dieu, sans le comprendre 9 et dans le fond, nous ne nous comprenons pas nous-m^mes. La petitesse de nos organes, et en somme, la petitesse de nos facult^s restreignent notre horizon ; mais il y a dans notre intelligence des facultes qui I'etendent bien au dela du temps et de Tespace que nous remplissons. Chaque instant d'une vie bien employee est une victoire sur le temps et sur Tespace, el par consequent un accroissementdeT^tre. Nous avons la memoire pour retenir le passe, Tinduction pour pr6voir Tavenir , la deduction pour developper les principes, Tabstraction pour amener les objets a notre point de vue , la generalisation pour nous elever , par degres , du monde multiple a Tunite, Timagination pour nous consoler par Tespef ance des bornes necessairement etroites ou la science humaineestcirconscrite. Ces facultes si concordantes, si etroitement liees entre elles ^ si necessaires Tune k I'autre, si fecondes en decouvertes, en ravissements, qui nous soumettent tons les animaux et toutes les forces de la nature , qui embrassent le monde , qui s'elevent jusqu'a la contemplation de Dieu, ne sont-elles pas la preuve d'un grand dessein de Tauteur de notre 6tre? Quel nom, si ce n'est celui de Providence , pent convenir a la cause de cet ordre , de cette regularite^ de cet accord constant des moyens avec le but?

Si je n etais qu'une intelligence; si je ne faisais

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que voir et comprendre sans aimer, je n'agirais pas. Je resterais dans mon repos , voyant passer devant mon esprit les faits , les verites, les principes, avec une indifference absolue. II faut que je jouisse et que je souffre, que j'aime et que je haisse, pour me determiner a vouloir. La raison me donne une regie; mais c'est la passion qui me donne un mobile.

Lorsque, abandonnant le monde froid et severe de lapensee, j'entre dans les domaines tragiques de la passion, la premiere chose qui me frappe, c'est qu'ici encore, avec les m^mes rapports, je retrouve les m^mes divisions et les mfemes analogies. Gomme notre intelligence s'applique a trois objets, a Dieu par la raison, au moi par la conscience, et, par la perception, an monde exterieur, embrassant ainsi Tensemble de tons les fetres et de tous les rapports ; de meme notre cceur est divise entre trois amours, Tamour de Dieu, Tamour de soi et Tamour du monde. La passion est bien multiple, et pourtant , quelque forme qu'elle revfete, et sous quelque nom qu'elle se degiiise, toute passion humaine n'est qu'une transformation de Tun de ces trois amours. Nous avons beau differer les uns des autres, il n'y apas d'homme qui ne puisse trouver ce triple amour au fond de son cceur. L'egoiste, 4 une heure donnee , est capable de s'attendrir. Celui dont toute la vie est un sacrifice , qui compte ses heures par ses bienfaits , qui n'a d'autre occupation que de chercher des malheureux pour les secourir, d'autre bonheur que le bonheur commun, d'autre

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r^ve que ram^lioration du sort de ses fr^res , celui-la mftme a, par la volont6 de Dieu, des retours sur son propre sort ; il sent de la douceur dans le sacrifice , et cette part qu'il prend a la felicite commune le rapproche de rhumanite, sans le rendre moins grand. Enfin, Tamour de Dieu est un sentiment si n6cessaire qu'on le trouverait jusque dans le coeur d'un athee. On peut ignorer Dieu ^ le meconnaiire, la nier; mais on ne peut pas ne pas Taimer. En vain s*efforce-t-on de ne pas penser a lui ; c'est par le seul amour de Dieu que I'homme est capable de poesie et d entliousiasme ; ce que nous appelons, en tout, Tidealy c'est, k notre insu> un abandon de la terre, une aspiration vers Dieu. Et quel est Thomme assez enseveli pour n'avoir jamais rien r6v6 au dela de ce qui se voit et de ce qui se touche? Quelle est la nuit que n'a traversee un eclair? Plus d'un s'est endormi athee et reveille mystique. Le froid caillou conlient eii soi r^tincelle. Ainsi, par une belle disposition, notre esprit et notre coeur sont faits sur le m^me plan, et appropries avec le mtoe soin a tons nos besoins iet a tons nos rapports*. Et ce n'est pas la seule analogic. S'il nous etait possible d*approfondir ici la psychologic, nous montrierions dans Tintelligence comment le moi et Tabsolu sont les deux p6les

1. « Toi-m6me, cbfttif mortel, tout petit que tu es, tu entres pour quelque chose dans Tordre general, et tu t'y rapportes sans cesse. L'univers n'existe pas pour toi; mais tu existes toi-m6me pour I'univers. » Platon, les Lots, liv. X.

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necessaires de toute pens^e; comment nos pens^es ont de la realite par leur rapport k Tid^e de Tabsolu , et de la precision par leur rapport a Tidee du moi , de telle sorte que ni la raison qui est le sens interne par lequel nous percevons Tabsolu , ni la conscience qui est le sens interne par lequel nous nous percevons nous-m^mes , ne peuvent jamais 6tre absentes d*aueune de nos operations intellectuelles ; et nous montrerions ensuite qu'il en est de m^me de Tamour de Dieu et de Tamour de soi ^ : de Tamour de Dieu , car Dieu n'est pas moins la source de tout ce qui est aimable que la cause de tout ce qui est i et de I'amour de soi y car, en yertu de la loi qui nous a cbarges de nous conserver nous-m^mes^ nous ne pouvons nous efTacer et nous abtmer dans Tamour.

Ges trois amours, qui sont comme la mati^re dont est petri notre cceur, sedivisentet se transforment en une multitude de sentiments et de passions dont I'etude nous donnerait k chaque instant I'occasion de benir et d'adorer la Providence. C'est un sujet si vaste que nous pouvons a peine nous permettre de Feffleurer.

Nous avons vu Thomme averti par ses appetits de pourvoir k la conservation de son 6tre et de son espftce. Tout plaisir et toute douleur lui rendent un service analogue. Tant qu'il n'a pas ^16 deprav^ par

1. « Je dis que le cceur aime T^tre universel naturellement, et soimdme naturellement. » Pascal, PensSes^ art. 24, 6dit.Havet, p. 296.

un mauvais usage de sa liberte ou par ses propres yices^ on peut dire en general que le plaisir n'est produit en lui que par ce qui lui est salutaire , et la douleur par ce qui lui est nuisible. Par exemple,

Texercice , le travail mod^re , si necessaire a la sante

du corps et de Tesprit, est accompagne d'un plaisir; et la fatigue est.une peine qui nous avertit de T^puisement de nos forces et du besoin de les reparer par le repos. II en serait de m^me, si nous avions su bien nous gouverner, de toutes nos relations avec les hpmmes , et la nature n'a cess6 de nous avertir s<irement que pour nous punir de nous §tre rendus inhabiles a la consulter et incapables de la comprendre. Si nous voulons connattre un lieu oi elle est demeur6e toute-puissante , nous n'avons qu'a parcourir les premieres et les plus saintes des affections de famille. Supposons que la mere n'aime pas son enfant; il sufQt : cela seul va detruire Thumanit^. Le 16gislateur fera des lois ; mais , quelque sev6rit6 qu'il deploie, obtiendra-t-il le devouement dont Tenfant a besoin? Si dans un asile d'orphelins on retrouve quelque chose du sentiment maternel, c'est que Tobjet sur lequel se porte ce sentiment en profite et ne le fait pas naitre. L'amour maternel existe dans le coeur de toutes les femmes; et ce n'est pas pour une autre cause qu'elles regardant comme le plus grand des malheurs celui de n'avoir pas de famille. Si Ton osait prononcer des paroles qui, mal entendues, sembleraient diminuer la grandeur et la beaut6 de la

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mission de ces mdres adoptives , on pourrait presque dire que ces enfants, qui ne vivraient pas sans elles, leur sont necessaires a elles-m^mes. lis leur donnent le bonheur d'aimer, le bonheur de se sacrifier. G'est k c6te du berceau d'un enfant qu'il faut voir une femme , soit qu'elle Tait porte dans ses flancs , ou qu'elle Fait recueilli, pauvre et nu, pour lui donner son temps et son coeur. Les femmes seront adorees et divinisees tant qu'il y aura de la passion et de la jeunesse; mais toutes leurs graces et toute leur beaute , les charmes de leur esprit, la douceur de leur commerce , ne les rendent pas si dignes de tons les respects et de tons les amours , que ce petit berceau qu'elles preferent au reste du monde.

II nesuffit pas a Thomme d'aimer sa famille; nous sommes tons freres , et nous avons tous besoin les uns des autres. Places ici-bas pour accomplir en commun une m^me destinee, pour souCfrir des mSmes maux, jouir desmfemes plaisirs et tendre au m^mebut, la morale , ou , si Ton vent Tappeler par ce nom , la volonte de Dieu nous oblige a nous appuyer les uns sur les autres , a combattre epaule contre epaule le combat de la vie , a donner k Thumanite une dime sur nos richesses, et sur ces richesses plus personnelles et. moins factices, que nous tenons de Dieu et de nousm^mes^ non de la societe ni de ses lois: notre force physique et intellectuelle , nos lumieres, notre Eloquence. Si la raison seule nous enseignait cette loi , nous pourrions en comprendre la sagesse et la neces-

sit^ , mais nous serions bien loin d'y voir de la douceur. La raison present le sacrifice^ sans lui rien &ter de ce qu'il a de severe, et quelquefois^ suivant les degreSy dimpitoyable. Aussi la nature a-t-elle mis en nous, a c6te de chaque loi; un sentiment, pour que nous ayons de rinclination et du plaisir a faire ce qu'il faut que nous fassions. Elle a songe aux orphelins, a tous ceux.que la famille a desh^rites, aux ames d'elite dont I'esprit ou le coeur a besoin de chercher, en dehors mSme du foyer, une ame qui les comprenne; et elle nous a donne ce sentiment grave, viril, puissant, qui cree un lien d'autant plus fort qu'il a Testime pour condition et la vertu pour principe : Tamitie, qui double nos forces pour agir et pour supporter, et qui nous donne dans notre ami une autre conscience et un autre coeur. C'estainsi que la nature etend peu a pen nos amours, comme nos devoirs, et nous apprend, comme par degres,a contracter une parente avec leshommes, en dehors de la famille \ C'est elle qui , par les mSmes principes , nous attachant aux premiers objets parmi lesquels nous avons vecu , et couvrant d'un charme tous les souvenirs de Tenfance et de la jeunesse, fait autant de liens indestructibles de la communaute des mceursy deslois, des croyances, et nous r^vfele, par une secrete magie, tout ce qu'il y a de doux et de

1. « Ut profectus a caritate domesticorum ac suorum, serpat lon- « gius , et se implicet primum civium , deinde omnium mortalium c societate. i> Gic6ron, de Finih., lib. II, cap. xiv.

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8acr6 dans le nom de la patrie. Elle nous a rendus capables de piti6 pour nous apprendre a tendre la main k un inconnu ^ et a ne mesurer que sur la grandeur des besoins la grandeur de nos sacrifices. Elle nous inspire la reconnaissance , pour qu'il y ait une consolation jusque dans Texc^s de la mis^re; car c'est aussi un bonheur, et Tun des plus grands de cette vie, de se sentir protege et soutenu , et de baiser avec ferveurla main bienfaitrice, Et comme, par la puissance de notre intelligence, qui nous soumet les forces de la nature et nous rend maitres de Tavenir, notre sphere d'action est infiniment plus vaste que notre horizon , elle n'a pas voulu que nos affections bienveillantes fussent necessairement restreintes aux ^mes qui nous sont connues , aux douleurs qui nous sont presentes. Elle a allum6 en nous un foyer qui brflle de lui-m^me. Nous embrassons dans notre amour rhumanite tout entiere, des hommes que nous ne verrons jamais , ou que nous ne connaitrons que par de mauvais offices , des generations qui ne sont pas encore n6es. A la verit6, tons ces amours, qui sont nos plus vrais tresors , n'ont pas la m^me flamme dans tons les coeurs. Plus leur objet est etendu , eloigne, plus restreint est le nombre des ames ou ils dominent. Mais si Tamour de la famille est plus commun et plus fort, parce qu'il etait plus immediatement n^cessaire, il n'y a pas de coeur d'oCi soit absent Tamour de Thumanite. Rien de I'homme ne manque k aucun homme.

LA PROVIDENCE. Hi

II n'y a rien en nous qui ne parle de la bont^ de Dieu , et qui ne r^siste k la triste et dure hypotb^se d*un Dieu negligent ou indifferent. Le desir d'estime , que Ton fletrit dans ses exc^s ou dans ses mis^res du nom de vanity ; le desir du pouvoir^ souvent condamne a juste titre sous le nom d'ambition , si nous savons les retenir dans leur mesure, et les discipliner sous la r^gle^ concourent a rendre la societe possible y en y introduisant Thonneur et lahonte, et en rendant aimable la possession du pouvoir qui , de sa nature, n'est qu'un fardeau. Dans les derniers temps de la puissance romaine , les charges etaient devenues si onereuses, qu'on demandait comme une favour d'etre exclu des dignit^s municipales : c'est le signe infaillible de la decadence , quand , au lieu d'utiliser les sentiments bumains^ la legislation les repousse, les contrarie et leur fait violence. Nous devons vivre en profitant de notre nature et par les ressources qu'elle nous fournit, parce que notre nature est sage et sagement ordonn^e, Non-seulement elle vient a notre aide par le secours des passions , et transforme nos devoirs en plaisirs ; mais ces attraits , par lesquels elle nous soUicite a remplir notre mission , elle les proportionne, en bonne mere, a notre faiblesse. Quand elle pr6voit qu'un mobile d'une nature trop 6levee ne sera pas assez puissant pour triompher de notre inertie, elle y ajoute quelque mobile d'int^r^t plus personnel , ou dont Tenergie est plus immediate. Quel plus magnifique but k se proposer que de

in DKUXIfiHE PARTIE.

doter I'humanite d'une science nouvelle, et par consequent d'une nouvelle puissance? Mais Tamour de I'humanite n'est pas toujours assez fort pour commander une vie entiere de sacrifices, qui peut-^re resteront impuissants : si 1-amour de Thumanite ne suffit pas, la verite elle-m^me aura un attrait. Le savant pent oublier les resultats de la science : il y a une force en lui qui le pousse, coute que coAte, a chercher la verite , m^me inutile.

Une ecole s'etait formee au commencement de ce sieclequi, partant de ce principe qu'il n'y a rien d'inutile dans la nature, ni par consequent dans rhomme, faisait le proces a nos mceurs et a nos lois, si remplies d'entraves de toutes sortes, et voulait remplacer la civilisation , dont le ressort est la loi , par une organisation nouvelle dont Tunique ressort eut ete le plaisir. Cette ecole etait pleine d'erreurs. La plus grave 6tait de considerer cette vie transitoire comme un but definitif , et de vouloir supprimer I'epreuve. EUe se trompait encore en pensant que le mobile pent tenir lieu de r^gle , et cette faute avait pour deplorable consequence la negation de la morale. Elle se trompait meme dans Tanalyse des passions , qu'elle deifiait, et dans la recherche du plaisir, dont elle faisait son tout/ tant il est difficile de faire de ees r6formes radicales, qui, entre autres malheurs, ont celui de supprimer Texperience. Mais elle avait raison en ce point, que tons les sentiments inspires par la nature sont sains et utiles ; que le devoir du mora-

liste et du legislateur est de les respecter, de les uti- User ; que la sociele et rhomme ne vivent que par eux; qu'ils sont les instruments du bien et les auxiliaires de la vertu y et que la suppression d'un sentiment naturel, quel qu'il soit, est toujours une diminution et une degradation de I'homme.

Pour nous , qui ne savons pas comprendre la liberte sans la r^gle^ ni la vertu sans le sacrifice , ni la vie terrestre sans la vie a venir, nous demandons que la passion soit a lafois acceptee etgouvernee; que le coeur soit honore et beni dans sa condition de serviteur de la volonte morale ; et que le spectacle des vices que rhomme s'est donnes ne nous cache pas celui des forces et des vertus qu'il tenait de Dieu.

II y aurait encore, avant de quitter ce sujet de meditations sur les passions humaines , qu'on n'epuiserait jamais ; a les suivre dans leurs transformations. La destinee nous emporte , aucun de nous ne sait vers quel butici-bas. Nous nesommes mattresque de nousm^mes, et nous servons de jouets aux evenements. Dans les changements soudains que la fortune nous fait ^prouver, il est bien rare que nous ne sentions pas dans notre coeur de nouvelles forces vives pour nous aider a souffrir une situation nouvelle. Nous ne voulons pas parler ici de ces sentiments communs , mais dontVepoque et Theure, pour ainsi dire, sont marquees dans la vie, comme Tamour paternel; non , les sentiments dont nous parlous n*ont re<;u de nom dans

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aucune langue, parce qu'on n'a pas le besoin de les generaliser, et qu'ils semblent naitre des accidents. Un parvenu sent grandement dans une position elev6e, et la foule se dit : « On ne lui soupconnait pas cette grandeur. » C'est qu'il ne Tavaitpas; Dieu la lui a donnee quand il Ta porte en haut, Faites la m^me observation dans le sens oppose. Telle infortune nous effraye dans un roman ^ et nous ne comprenons pas qu'onait la force d'y survivre: elle nous atteint, el nous nous trouvons de taille a la braver. Nous n'avions pas ce courage ; c'est le m6me Dieu qui nous envoie la resignation avec la douleur. Ce n'est pas assez dire 9 la resignation : il nous donne des sentiments appropries a nos nouveaux besoins. II semble qu'en changeant de poste nous changions aussi de coeiir. Un voyageur en Sib6rie a remarque avec quelle facilite les condamnes se transforment pour approprier, en quelque sorte , leur corps , leur esprit el leurs senti* men Is a leur nouvelle situation. Tel grand seigneur, accoutume a toutes les recherches et k toutes les va<nites de la richesse , sort un matin d'une forteresse f sans nom ^ sans famille , sans argent. II part , le sac sur le dos, pour servir a perpetuite, comme simple soldat, dans Tarmee du Caucase; ou il est dirige vers un gouvernement sib6rien pour y travailler comme colon, ou y remplir un emploi*de commis subalterne dans quelque bureau. C'est une nouvelle vie, oft rien ne le suit de sa vie anterieure , et pour laquelle il se trouve du courage , des aptitudes , de la force*

On en a fait honneur k Textraordinaire souplesse du caract^re russe ; mais il y a de cela en nous tons ; notre nature change , dans une certaine mesure , avec les circonstances et avec nos besoins. Nous sonimes comme un navire bien approvisionn6 de toutes choses j qui trouve des mslts lout pr^ts dans ses magasins pour le jour oi!K la machine est hors de service ; qui a de quoi se faire un mat de fortune lorsque sa mature est enlev^e ; et dont le pont , au dernier moment^ se trouve tout pr^t k devenir un radeau. Le passager, qui doit la vie a tant de pr^voyance , s'amusera-t-il a la revoquer en doute ^ au moment ou il en profite ?

Mais ce qui prouve encore, plus que Tamour et Tin* telligence , la grandeur des desseins de Dieu dans la creation de Thomme, c'est la liberte.

II ne faut pas demander ce que serait la liberte sans intelligence ; car, pour vouloir, il faut savoir que Ton veut , et ce que Ton vent , et par consequent fetre UD esprit. Et m^me , pour vouloir, il ne sufiit pas de penser, il faut aimer; car c'est la raison qui nous trace le chemin , et c'est le plaisir qui nous excite a le suivre. Ainsi Tintelligence et Tamour sont ni^cessaires a la liberte ; mais la liberte , k son tour, est necessaire au coeur et a la pens^e. L'action est le but ; c'est pour elle que la pens6e s'applique et que le cceur s'echauffe. Sans la resolution^ notre meditation et notre desir seraient perdus; ils seraient comme s'ils netaient pas« Us prennent un corps, en quelque sorte.

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ils occupent une place, ils devieiinent une realite par Toperation libre dont ils sont Forigine et la cause determinante. Tel est le lien necessaire qui , de ces trois formes de Tactivite humaine, penser, aimer et agir y fait une seule unite.

Des ames chagrines ont voulu voir dans la liberie un amoindrissement de notre fetre. En effet, la liberie introduil la faute. Mais d'abord, ce malheur n'esl pas propre a la liberie/ L' amour peut se tromper d'objet ou se changer en haine; il peut 6lre envahissant, excessif. En outre , il a des defaillances inevitables ; il est, comme tout notre felre, sujet k la fatigue y a I'epuisement. L'inlelligence , faite pour le vrai, ne le saisit jamais tout entier; elle le decouvre peu a peu et a force de peine ; elle a besoin d'une attention tres-concentree pour penetrer les Veritas d'un ordre eleve, et, par un fatal retour, la fatigue, au bout d'un certain temps , lui &te sa lucidite. II ne faut done pas dire que c'est la liberie seule qui engendre en nous le mal. Le mal est parlout a cote du bien dans notre fetre , par la raison que nous sommes des ^tres limites. Si m^me il s'agissait de comparer entre elles nos facultes pour decider de la preeminence , la liberty seule est sans limites; car tout son 6tre est d'etre ou de n'fetre pas , sans aucun degre possible entre ces deux termes. II est vrai qu'il ne suffit pas de vouloir; il faut pouvoir; et dans le pouvoir, nous sommes limites de bien des facons : au dehors par la faiblesse de nos moyens

d'execution ; au dedans i par les luttes enervantes de nos passions ^ qui partagent, divisent, epuisent en mille occasions notre activity; et enfin, par la lassitude qui resulte du renouvellement frequent de Teffort* On se lasse d'agir, on se lasse de vouloir agir. La lassitude du mattre coexiste avec eelle de Tagent. Mon bras est epuise ; ma volont6 ne I'est pas moins. Je me retrouve la avec ma faiblesse; mais dans la resolution mfeme, dans Tacle de vouloir, ma liberie est et demeure absolue.

Qu'on n'impute done pas a la liberte un mal commun a toute creature. Tout ce qui est cree , tout ce qui a eu besoin d'une cause, tout ce qui n'a pas en soi le principe de son existence , a des limites , et c'est comme si nous disions qu'il a des imperfections. La vraie question est de savoir si la liberte est faite pour le bien ou pour le mal. Or, elle est faite pour le bien, et, quelque effort que tentent les sophistes, la conscience de chacun le dit, et la conscience du genre humairi tout entier le proclame. Elle est done un bien elle-m^me, et le plus grand de tous les biens.

Certains mystiques, sans confondre comme les sceptiques dont nous venons de parler, Tabus d'une chose avec la chose m^me , et tout en reconnaissant avec nous que la liberte , dans une kme saine et bien r^glee, opere le bien presque continAment, et n'opere le mal que par exception, condamnent encore la liberte, ou par une assimilation erronee de la nature humaine et de la nature divine, ou par ignorance

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