UX1£M£ PARTIE
cours de la vie^ Tun est toujours surpris par le resultaty Tautre se trompe rarement, ou ne se trompe jamais dans ses conjectures. D'ou nait cette difference? D'une plus grande nettete de vues, d'une connaissance plus approfondie de la nature humaine. Quoi d'etonnant^ si celui dont la vue est parfaite , et qui sonde les reins et les coeurs , voit avec jinfaillibilite ce que les hommes ne prevoient qu'avec une probabilite plus ou moins grande ?
Reponse incomplete , qui conclut du probable au certain. G'est Finfaillibilit^ de la science divine qui fait toute la difficult^, parce qu'en &tant absolument toute place a Terreur, elle n'en laisse plus a la liberte. S'il ne s'agissait que de dire : <c Dieu ne se trompe presque jaamis^ » tout serait simple et aplani.
On r^pond mieux en montrant que Dieu ne prevoit ni ne se souvient ^ et que tout est a la fois present pour lui dans le m^me moment. Outre que cette doctrine est la vraie, et qu'on ne peut supposer une succession et des differences dans la pensee de Dieu ^ sans le soumettre a la loi du temps ^ ce qui est lui dter son infinite , on ram^ne ainsi le probl^me de la conciliation de la prescience divine et de la liberte humaine au probl^me general de la coexistence du fini et de Tinfini. U est dans la nature du fini d'etre successif , et dans celle de I'infini de ne pas T^tre. Done le passe, le present et Tayenir n'ont ce earactere que dans le fini> et pour les intelligences finies , tandis que Tintelligence absolue embrasse tout du m^me eoup d'oeil. La question
une fois ramen^ a ces termes, la contradiction dispa* rait pour faire place a rincoinpr^hensible. En general , nous ne comprenons pas le rapport du fini k Tinfini ; c'est une condition a laquelle il fautbien , bon gre mal gr^, nous souuiettre. Mais quand on attribue ^Dieu la prescience , et qu'on suppose par consequent qu'il y a pour lui un avenir, comme on le fait descendre dans le temps, on introduit une contradiction veritable entre Tinfaillibilite qu'on lui accorde malgre cette decheance et le libre arbitre des resolutions humaines. C'est ainsi que, par une erreur sur la nature de Dieu, on transforme une difficulte en impossibilite.
Ainsi, sur la premiere partie de la doctrine, qui consiste a soutenir que Dieu voit tout jusque dans les derniers details, la r^ponse est que cette omniscience est difficile a concilier avec la liberty , mais que cette conciliation n'est pas cependant impossible. D^s qu'elle n'est pas impossible , et que d'ailleurs il y a de fortes raisons pour I'admettre , nous ne devons pas h^siter a y croire. En est-il de mSme de la seconde partie, et faut-il dire que Dieu intervient dans nos actes?
Non. II ne s'agit plus ici d'une difficult^, d'une incomprehensibility, mais d'une contradiction. En effet, si Dieu coop^re a nos actes, la liberty humaine et Tefficacite de la volont^ humaine disparaissent. Gar oil est la force cre^e qui peut ajouter quelque chose a la force incr^^e? 11 suffit que Dieu veuille : par le fait de cette volont6 , la chose qu'il veut existe. Tout
:i56 DEUXl&Mfi PARTIE.
au plus pourrait-on dire qu'^ c6te de cette force plus que suffisante coexiste une force pleinement inutile , qui a TillusioD d'agir; mais cette hypoth^se engendre deux difficultes : la premiere , c'est que Dieu nous aurait condamnes a vivre d'illusions; la seconde, c'est queles actes humains, si souvent honteux et condamnablesy seraient les actes m^mes de Dieu. II est remarquable que la doctrine de la cooperation ainsi entendue a toutes les consequences morales , et, si on la pressait^ toutes les consequences metaphysiques du panth^isme.
Une opinion que Ton a attribuee a Malebranche , parce qu'il Fa adoptee et developpee, mais qui en realite existait bien avant lui ^ consiste a dire que Dieu fait en effet tout ce qui s'accomplit de bien , c'est-adire de reel; mais que, dans sa bont^^ il a accorde a I'homme le pouvoir de consentir librement a Taction , pouYoir qui implique celui de refuser son consentement. Si notre volonte se porte vers Taccomplissement du bien, Dieu I'accomplit; si elle y resiste, Dieu s'abstient. Dans le premier cas, nous avons le merite de la bonnne action que Dieu a faite ; dans le second cas, il n'y a pas d'action, car Dieu n'a rien fait ; mais nous , nous avons emp^che : cela suffit pour notre responsabilite , et pour notre culpabilite. Ges idees sont subtiles y et leur simple 6nonc6 met le bon sens en defiance. II n'est pas parfaitement clair qu'on ne puisse faire mal qu'en refusant de faire
bien, et que le crime oe soil jamais qu'une omission. Ce premier point ressemble d^ja a un sophisme. Ensuite nous retombons, quoique a un moindre degre, dans la difficult^ de tout k I'heure, puisque toute action etant directement op^ree par la puissance de Dieu, notre propre activite devient illusoire. II repugne de penser que Dieu nous ait faits pour croire que nous agissons, si en realite c'est toujours lui qui agit. Ajoutons que I'hypotb^se est inutile; car, pour admettre la cooperation de Dieu a nos actes, on n'a d'autre motif que de ne pas limiter la puissance divine; et il est evident que Tabstention^ k laquelle Dieu se resout yolontairement dans le cas ou la liberte humaine se porte vers le mal , est une limite a sa puissance. II est pu^ril , quand on admet une limite a ce qui est infini, de faire ensuite une hypothfese* tout expr^s pour amoindrir cette limite. Enfin , ce qui ach^ve de rendre Tbypoth^se inacceptable , c'est qu'elle est en contradiction avec Tidee de la perfection divine. Ce Dieu qui attend notre resolution pour agir n'est plus le Dieu infini de la raison. Si on enchatne ainsi sa pensee et sa puissance aux resolutions d'un esprit fini, aucun des arguments dont on se sert pour combattre le pantheisme ne peut subsister.
Ce n'est pas tout. II y a trois choses dans la volonte
humaine : la deliberation , la resolution libre, Texe*
cution . Ges trois faits sont connexes , puisque le pre-
i58 DEUXI£ME PARTIE.
mier est Toccasion et la condition n^cessaire du second, et que le second est la condition du troi* si^me; mais leur connexit^ n'en fait pas un fait unique y et Ton pent considerer separ^ment chacun d'eux. Qu'importe que les deux premiers se passent au dedans de rhomme? La doctrine de la cooperation divine embrasse tout, et les faits psychologiques lout comme les autres. Ainsi Dieu n'est absent ni de la deliberation y ni de la determination ^ ni de Tex^cution. Prenons garde de ne songer qu*a Texecution; les deux faits qui pr^c6dent ont peut-^tre encore plus d'importance. Pendant que notre esprit, avant de se resoudre , examine le pour et le contre , songe a Tutile et a Thonndte, Dieu assiste a la deliberation, il y travaille. Le sort de cette deliberation, a ne considerer que nous-m^mes, ne depend pas uniquement de la force de notre esprit : la volonte y pent quelque chose; c*est elle qui nous rend distraits ou attentifs, qui prolonge ou abr^ge I'examen, qui pousse notre esprit a tenir plus de compte d'un certain ordre de considerations. Pourquoi Dieu agirait-il a la place de notre volont6 quand elle meut un objet exterieur , et n'agirait-il pas quand elle concentre sur un point notre force iutellectuelle? II agit done autant dans la deliberation que dans Texecution, car il n'y a nuUe raison pour qu'il en soit autrement. Mais, des qu^il agit , il est cause de ma precipitation et de ma l^g^rete, ou de la maturite et de la sagesse de mes opinions; et alors que suis-je, moi? Que puis^-je dtre ,
LA PROVIDBNCE. 259
qo'un jouet doot il s'amuse? Que deviennent ma per Sonne I ma responsabilit^^ mon intelligence, ma liberty? Gette simple supposition detruit tout Thomme. Et il n'y a pas de faux-fuyants. Toutes les subtilit^s^ du monde n'emp^cheront pas cette consequence : c'est que la cooperation de Dieu aux actes de mon entendement m'aneantit.
Quant au second terme, la determination, nous avons Yu que j dans le syst^me de la cooperation divine , rbypoth^se la plus favorable laisse subsister une ombre de liberte puisqu'elle accorde k la personne humaine le pouvoir de resistor a Taction de Dieu ou d'y consentir ; mais encore a quelle condition le syst^me fait-il cette concession ? A la condition de se contredire; car on ne voit pas pourquoi Dieu abdique sa toute-puissance au moment de la resolution, pour la ressaisir immediatement dans Texecution de ce qui a ete resolu. M^me en devorant cette diflicuUe, peut-on se faire a Tidee que Dieu soit present ^ qu'il ait coopere a la deliberation , et qu'il se tienne dans une inaction absolue au moment decisif? Presque tons les philosophes qui sont entres dans cet ordre d'idees admettent que Dieu exerce encore en ee moment supreme une influence sur notre volonte, et qu'il nous incline a nous porter plut6t d'un c6te que de Tautre. Ainsi , il nous incline plut6t que de nous contraindre. Tout ce qu'on nous laisse de liberte tient k la difference qui est entre ces deux mots. Quant k la nature de cette influence ^ a son origine, a son
260 DEUXIIUME PARTIE.
caract^re general ou particulier , k la lucidit6 qui raccompagne , a refiRcacit6 dont elle est douee, les systfemes sont en nombre infini. Quelle utilite retirerions-nous de leur examen? Prenons-les dans leur ensemble, et disons qu'ils prouverit Tinanite du prineipe qu'ils veulent expliquer, Non, cette cooperation ^ qui commence par une violation de la justice , et finit par une com^die, n'est pas dans les allures et dans les desseins de la Providence. Rejetons-la^ parce qu*elle sent le blaspheme. II reste vrai que I'homme est une cause libre : Dieu nous a donne cela ; il ne nous a pas donne le pouvoir de I'expliquer.
Nous dirons pen de chose de la doctrine adoucie qui consiste k transformer la cooperation divine en simple permission j sinon que, comme la plupart des compromis , elle ne fait pas assez pour maintenir la Providence speciale^ et pas assez pour sauver la liberte.
Sans doute , en un sens ^ rien n'arrive que par la permission de Dieu , puisqu'il est vrai que c'est par cette permission que nous existons et que nous sommes libres; mais il s'agit ici d'une permission sp^ciale^ donn6e en connaissance de cause , pour chacun de nos actes. Or, cette permission ne ressemble-t-elle pas de bien pres k Taction m^me? Quand la pens^e de Dieu conqoit un acte et le permet, que manque-t-il k cet acte pour 6tre produit?
N'a*t-on pas peur, en ^mettant de telles distinctions, de jouer sur les mots et de se payer d*equivoques?
Mais laissons cette guerre de details, qui fatigue sans eclairer; car en verite ni la doctrine de la cooperation, ni celle m^me de la permission divine, ne meriteraient d'etre discutees, sans le grand r61e qu'elles ont joue dans Thistoire. II est une consideration plus simple et en m^me temps plus relevee qui les d6truit sans tant de discours , et qui est une plus forte objection centre elles que Tobjection de la liberte que nous venous d'examiner. Cette multitude de pens^es sp^ciales , d'actes speciaux , qui occupent Dieu, non-seulement de chaque creature, mais de chaque pensee et de chaque acte des creatures, laisset-elle intacte la notion du Dieu iniini , superieur au temps et a Tespace, auquel tout multiple est etranger ? Malebranche disait que Dieu s'est abaisse en prenant la condition de cr^ateur. U faut ^tre comme lui presque un saint pour se permettre ces tera6rites de langage; mais si Dieu s'est abaisse pour creer, que fait-il done, en se mettant pour la pensee et pour Taction k la suite de ses creatures? II est douloureux de penser que ceux qui admettent la cooperation constante et particuliftre de la Providence croient eviter par la de limiter la science et la puissance de Dieu, tandis qu'au contraire ils ne font qu'introduire en Dieu, par cette fausse notion de la
:262 DtUXiflMl!: PART1£.
Providence, la multiplicite qui est identique avec le non-6tre.
Tant s'en faut que la multiplicite soit en Dieu, qu'elle ne pent pas m^me agir sur lui. On nous donne une bypothese destinee a grandir la notion de la perfection divine, et cette bypothese livre Dieu en proie a ses creatures, Toblige a vivre de leur vie, a se faire, pour ainsi parler, une d'entre elles, a sortir de sa quietude et de son immobilite , pour s'associer a nos frivolites et a nos misferes! II y a en pbilosopbie un probleme : e'est de comprendre que Tun ait fait le multiple. L'bypotbese que nous combattons, a ce probleme qui est unique, en ajoute un autre enti^rement de son fait : et c'est de comprendre que le fini puisse modifier Tinfini. Ges deux seuls mots : une modification de Tinfini , hurlent de se voir accoupies. Mais que cette modification de linfini soit produite par un ^tre fini, c'est ce qu'on ne saurait admeitre sans renverser les principes m^mes de la metapbysique.
A s'en tenir aux termes rigoureux de la speculation, on serait force de dire que Dieu ne connait que lui-m^me et n'agit point au debors. Mais le monde existe, Dieu I'a produit volontairement ; il faut done de toute necessity souffirir cette derogatioti a la rigueur des principes. Nous savons, sans pouvoir le comprendre , que Dieu connatt le monde et agit sur le monde. On demande si cette connaissance,
pour ne parlor d'abord que d'elle, est g^n^rale ou particuli^re? G'est presque demander si elle est complete ou incomplete. Pour nous, 6tres bom6s, ily a quelquefois de Tavantage k negliger les details afin de mieux voir Tensemble; mais Tintelligence sans bornes yoit la coordination universcUe sans aucun effort, et pour elle Timmense vari^t^ des details n'obscurcit pas le moins du monde I'unite de Tensemble. Ainsi , pour ce qui touche a Tintelligence divine , I'objection tiree de Tunit^ de Dieu n'est pas plus insoluble que Tobjection tir^e de Ja liberte humaine ; et d^s que Dieu connatt le monde , il pent et doit connaitre tout ce qui s'y trouve,
Mais il en est tout autrement de Taction divine. Si Ton disait tout simplement que la volonte de Dieu est presente partout comme son intelligence , il faudrait le reconnaitre; mais la n*est pas la question. Ce qu'on demande, dans le systeme que nous examinons, ce n'est pas que Dieu puisse agir partout , ce n'est pas mfeme qu'il agisse partout : sur ces deux points, il n'y aurait aucune contestation; c'est qu'il modifie ses resolutions , qu'il interrompe le cours de ses lois generates , par suite de Tusage que les hommes auront fait de leur liberte. En un mot, on demande que le plan de Tunivers ne soit pas stable, que les resolutions de Dieu ne soient pas inebranlables, que ses vues
ne soient pas exclusivement generates, que son acte ne soit pas unique, que sa serenitene soit pas absolue; mais qu'au contraire, il re^oive en lui des
264 deuxi£:me partie.
mouvements causes par sa creature, qu'il r^ponde^ par des resolutions nouvelles, a nos vceux et a nos fautes; eu un mot, car il n'y apas moyen de r^sister a cette consequence et elle nous revient de toutes parts ^ qu'il tombe avec nous dans le temps : ce qui est absurde. Done, encore une fois , il faut rejeter le systeme de la cooperation directe et particuliere de Dieu k nos actes.
Nous venous de voir un systeme qui compromet a la fois Timmutabilite de Dieu par un zdle mal entendu pour la grandeur divine, et la liberte de I'homme, par une coupable indifference pour ce pre mier attribut de notre nature.
Examinons maintenant le systdme qui consiste a soutenir que Dieu dirige le raonde, et particuliftrement rhumanit6, non par une intervention speciale de tons les instants , mais par des lois gen6rales; c'est reprendre, a un autre point de vue, la meme question , et faire en quelque sorte la contreepreuve de la solution que nous venous de donner. i>Jous avons refute le systftme que nous repoussons ; et nous allons developper celui qui nous paratt veritable.
Insistons d'abord sur la mani^re dont rintelligence divine s' applique a la connaissance du monde, et nous examinerons apr^s comment la puissance intervient dans le gouvernement du monde.
Nous Tavons vu : la vraie et peut-fetre Tunique difiiculte de la philosophie, c'est la coexistence de Tabsolu ' et du relatif . L*absolu se passerait du relatif ; mais le relatif existe, et il ne peut se passer de Tabsolu. II faut done qu'ils coexistent tous les deux y et que le relatif soit par Tabsolu. II y a trois syst^mes pour expliquer cette coexistence : le syst^me de la confusion parfaite, qui, de la notion de Tabsolu et de celle du relatif, fait une notion unique, dans laquelle entrent necessairement des termes contradictoires , c'est Tatheisme ; le syst^me de la separation, qui donne au relatif une existence d^pendante , mais particuli^re , ou , pour ainsi parler , individuelle , c'est le syst^me de la creation; entre les deux se place une sorte d'^clectisme qui separe les notions et confond les substances , c'est le panth^isme , qui croit ^chapper par ce compromis a la contradiction qui est le mal de I'ath^isme , et a Tincomprehensibilite du premier principe , qui est la difficult^ de la creation : double erreur de sa part, puisqu'il ne distingue d'abord Tabsolu du relatif que pour les reunir ensuite, et que d'un autre c6te la production du multiple dans le sein de I'unit^ n'est ni plus intelligible, ni, tant s*en faut, plus rationnelle, que la production du multiple en dehors de I'unit^, Tunite restant ce qu'elleest, c'est-a-dire infinie etimmuable.
Nous admettons done sans hesiter , et nous tenons fermement le dograe de la creation. Nous croyons
266 DEUXlfiME PARTIE.
que le temps et Tespace ne sont que des conditions de r^tre cr^e et commencent avec lui ; Dieu reste en dehors dans son eternite, que ne pent sonder la pens^ humarne. Obliges de reconnaitre que Dieu a cree, nous nous effor^ons de ne mettre en lui aucun des attributs de la creature, et^ par consequent, nous ^cartons de sa nature et de son acte tout ce qui tient a la limite, c'est-a-dire au mouvement; car le temps, TespacCy le mouvement, la multiplicity, c*est m^me chose. Ainsi Dieu est immuable; etTacte par lequel il cr6e est necessairement simple et immuable. Dieu n'est pas comme un ouvrier malhabile^ qui fait divers essais avant de trouver la forme juste; il n'est pas comme le peintre qui d'abord dispose sa toile, broie ses couleurs, esquisse son dessein, puis Tarr^te, et dispose enfin les ombres et les couleurs. II est clair que sa pensee saisit du premier coup ce qui est le mieux, et que dans le m^me temps sa puissance Tex^cute. II ne se pent que cet ouvrier s'y prenne a deux fois , ni qu'un ouvrage sorti de telles mains ait besoin d'etre r6par6 \ Done la creation ^tait complete a sa premiere minute ; et elle avait en elle , a sa naissance , tout ce que les si^cles ont developp^ , et tout ce que la suite des sieclos am^nera. Gela veut-il dire que Dieu soit
1. c Dieu veut que sa conduite, aussi bien que son ouvrage, porte le caract^re de ses attributs. Non content que Tunivers I'hoQore par son excellence et sa beauts, il veut que ses voies le gloriiient par leur simplicity , leur f^condit^ , leur universality , leur uniformity. > Malebranche, Neuvieme entretien sur la m4taphy$ique j $ 10.
sorti de son repos pour creer , et qu'ayant produit un ouvrage qui se suQit a lui-m^me , il soit rentre dans SOD indifference? Tant s'en faut. Parler ainsi, c'est diviser Dieu ; c'est lui altribuer une duree parallile a celle du monde. Ge qui , pour nous, est developpementy n'est pour lui que coordination. Tout est successif pour Ttiomme et immediat pour Dieu. Tant6t c'est le temps qui nous explique certaines consequences en nous les moiitrant, tant6t c'est la raison qui les decouvre en les cherchant ; mais Dieu ne se soucie ni du raisonnement ni de Thistoire, parce qu'il a I'omniscience. Le monde qu'il a fait ne pouvait pas ^tre Tunitey car il y aurait deux dieux; mais il est fait a Timage de Tunite, il est un. Dieu le voit dans cette unite, engendrant barmonieusement le multiple. Places en quelque sorte k Tautre extremity du \rai, nous voyons le monde dans sa mult]plicit(§, et nous travaillons a y retrouver les traces de la grande unite qui en domine Tensemble. Toutes nos sciences n'ont que ce but; car les applications des sciences a la vie usuelle ne sont que des corollaires, des notes au bas de la page. D'un cdte^ on fait des experiences sur le mouvement que les corps se communiquent , afin de decouvrir le constant sous Taccidentel, c'est-a-dire quelque unite sous le multiple; et Ton etablit que cette unit6, ou cette loi, a plus de realite que les pbenomenes qu'elle gouverne, puisqu'elle subsiste avant et apres ces pbenomenes, et qu'elle est plus voisine de la nature du Createur. Plus
268 DEUXifiME PARTIE.
loin, un autre savant cherche les lois de la nature humaine; le monde lui montre nos actions et nos sentiments; la science lui decouvre les causes constantes qui font que tons les hommes se ressemblent et sont menes par les m^mes ressorts : autre unite conquise, autre echelon gravi. Ailleurs, c'est rUstoire qu'on scrute. II arrive ici qu'on se divise la tiche. Gelui-ci ne fait que constater les faits par de patientes recherches : il aide la memoire; c*est moins un historien qu'un auxiliaire pour celui qui fera Thistoire; il joue le m6me r61e qu'un preparateur dans un cabinet de physique. L'historien vient ensuite pour expliquer renchainement des faits, pour en exprimer le sens, c'est-a-dire pour en montrer la loi et Tunite. Ainsi toutes les sciences nous rev^lent peniblement et a la longue une partie du secret de la creation. La philosophic est la science par excellence , parce qu'elle recueille en quelque sorte le butin de toutes les sciences , r^unit toutes les lois sous des lois plus generales , et aper^it de plus pr^s Tunite du monde , qui lui fait soupQonner les splendeurs de Tunite creatrice. M6me avant d'aborder la science philosophique , en se tenant dans les sciences secondaires , on trouve plusieurs degres de generalisation. Le premier efifbrt du savant est sans doute de trouver une loi ou formule generale, puis une autre et une autre encore; mais ces lois , quand il les possMe , deiheurent-elles pour lui dans cet isolement? Ne les compare-t-il pas ensemble? Ne
fait-il rien pour les rapprocher et pour en deviner les secrets rapports? Une science, mSme secondaire , ne semble approcher de son ach^vement que quand elle est systematisee , c'est-^-dire quand les diverses lois qu'elle a decouvertes sont elles-m^mes renferm^es dans une loi g^nerale qui les renferme toutes. Les lois d'une science particuliere sont-elles une fois g^neralisees , et exprimees par une loi unique? c'est alors que cette science , ainsi r^sum^e , est un Element convenablement prepare pour la philosophic, qui applique a toutes les sciences le m^me procMe g6neralisateur , et, s'elevant par leur secours plus haut qu'elles toutes, aper^oit toutes les lois dans une loi unique. C'est qu'en effet la diversite des lois cache une analogic tellement parfaite qu'elles ne sont toutes que les formules diverses d'une seule loi. Dieu a prononce cette loi , et le monde a 6t6 , avec tout son ^panouissement plein d'harmonie. Cette loi enveloppait tout*. C'est elle que depuis Tantiquite toutes les langues et toutes les philosophies appellent par excellence le Verbe. Le verbe est unique : dans ce verbe unique sont enveloppees toutes les langues. L'acte createur est unique : en lui se trouve contenue la loi universelle qui engendre et gouverne dans tons les sens^ dans le sens de I'^tendue et dans le sens de This-
1. c Un monde plus parfait, mais produit par des voies moins {&condes et moins simples , ne porterait pas tant que le n6tre le caract^re des attributs divins. v Malebranche, Neuvieme entreiien sur la mitaphysique, § 11.
270 DEUXl£MG PARTIE.
toire, avec une harmonie si ravissante que notre ftme est ^mue des qa'elle peut I'entreyoir dans un de ses details. Entrevoir, rfever, soupconner, c'est tout ce qui est permis a la faiblesse humaine. Nous affirmons avec certitude Tunite du syst^me du raonde , ou Tharmonie universelle de ses lois; mais il ne nous est pas donn6 de nous former une notion complete , une vision netle et entiere de cette unite et de cette harmonie. Dieu, au contraire, par cela seul qu'il est intelligent et qu'il sait ce qu'il fait en produisant le monde, embrasse d'un coup d'oeil Tensemble des lois et toute la serie de Thistoire, parce que tout, si^cles et espaces, est contenu dans la parole creatrice. Dieu ne connait-il pas ce qu'il fait? Le connait-il a demi ? Y a-t-il une raison qui puisse faire que quelque chose soit^ sans que Dieu la connaisse? Son intelligence n'est-elle pas infinie? Tout ce qui est hors de lui n'est-il pas ceuvre de ses mains? Quelle force pourrait s'interposer entre une realite que Dieu a voulue et TintelUgence du Cr6ateur? D'un autre cote, est-ce connaitre un principe que de le connaitre sans du mfeme coup apercevoir ses consequences? ou un faity sans le rattacher aux faits qu'il engendre? ou une loi , sans en mesurer la portee et I'efficacite , sans savoir ce qu'elle peut faire , et ce qu'elle fera? Done Dieu connait tout, jusqu'a un ciron, jusqu'a un atome, par cela seul qu'il connait la loi de la creation ou la volonte qui a fait cette loi, c'est-a-dire par cela seul qu'il se connait. Et non-
seulement il connait tous lea etres et la loi de tous les Stres; mais il embrasse du m^me coup d'oeil toutes les transformations et toutes les phases du d^veloppement de chaque ^tre; car, si un mouvement lui echappait dans Timmensite du temps et de I'espace , il y aurait quelque loi dont il ne connattrait pas exactement la force, ce qui est absurde, et il confondrait, comme nous, le possible avec le reel. Les deux facultes humainesy I'exp^rience qui voit le reel, la raison qui demontre et mesure le possible , sont, en quelque sorte , independantes Tune de Tautre , parce que le secret de la creation nous manque. Ni Texperience humaine ne voit tout le reel , ni la raison ne discerne parmi toutes les choses possibles celles qui ne le sont que speculativement et celles qui le sont en effet , et qui , par consequent, ont ete , sont ou seront r^alisees : Dieu au contraire n'imagine rien, ne decouvre rien : il voitj de sorte que pour lui le possible et le reel ne sont qu'un.
Ainsi, tandis que nous cherchons peniblement dans les faits la trace de leurs causes, c'est dans les causes que Dieu voit les faits. Sa pensee atteint silrement le particulier en partant du general. Nous remontons , et Dieu descend. Nous nous elevons a lui; il s'abaisse jusqu'a nous. Chaque fois qu'a force d'etudes nous parvenons a elever pour ainsi dire la tete au-dessus de la surface du monde visible , nous avons le sentiment d'une grande conquSte ; et si parfois la hierarchic, qui, d'unite en unite, s'6l6ve jusqu'a Dieu,
f73 DEUXlkllfE PARTIE.
nous apparatt comme dans un r^ve^ nous sentons cette austfere et puissante joie qui accompagne toujours les efforts les plus heureux de notre pensee. Ce bonheup, qui n'est qu'un eclair, est Tinfime image du bonheur que Dieu possede eternellement, Les anciens n'avaient pas tort de comparer le monde et la science du monde a un triangle dont Tintelligence divine occupe le sommet, tandis que nous rampons a la base.
Concluons , malgre des diificultes qu'il est impossible de se dissimuler^ que la pensee de Dieu (nous ne parlous pas encore de son action ) s'etend a tons les details de la nature inanim^e.
Mais si Dieu, dans Tunite de sa pensee, connait avec cette precision et ce detail toutes les consequences des lois inflexibles qu'il impose au monde physique , en est-il de m6me des actions produites par la volonte d'une creature libre?
II est evident que la difference est grande. La loi de Dieu , d'oii I'ordre resulte pour toute Tetendue et pour toute la duree, s'applique differemment, sans changer Ae nature, aux differents 6tres qui composent ou habitent le monde ; et ce sont ces differences d'application qui nous font prendre une loi unique pour des lois diverses; car, par une disposition particulifere de notre nature bornee, c'est toujours la difference qui nous frappe la premiere , et nous la discernons plus aisement et plus completement que I'analogie.
Ces lois multiples , qui dans le fond sont une mdme loi^ peuyent se diviser en deux principales classes suivant leur caraet^re sp^cifique. Les unes s'appliquent au monde materiel^ ou il n'y a que des causes secondaires chargees en quelque sorte de trans* mettre sans la modifier Taction de la cause premiere : ces lois ^onctionnent avec une r^gularit^ absolue, et les derogations que nous croyons parfois apercevoir ne tiennent qu'& notre ignorance; les autres lois s^appliquent au monde moral, c'est-a-dire a Vkme humaine y qui , seule parmi tons les Stres crees ^ a recu le pouvoir de se modifier a son gre, et le pouvoir par consequent d'enfreindre la rfegle. Ce que la loi fait dans le monde physique, c'est Dieu, auteur de la loi, qui le fait; mais dans le monde moral, ou la loi est obligatoire sans £tre necessitante , ce n*est pas Dieu qui agit , c'est Thomme. Ainsi il y a dans cet ordre de faits des phenom^nes qui ne sont pas compris et comme enveloppes dans la loi. Celui qui connait parfaitement la loi physique en connait par ceia seul toutes les applications ; mais on pent supposer une intelligence qui, tout en connaissant parfaitement la loi morale, ignore cependant les infractions dont elle est Tobjet. Pourquoi n'admettrait-on pas que telle est a notre egard la situation de Tinteliigence divine? S'il est vrai de dire que Dieu ne connait pas le particulier pour le particulier m^me , mais pour mieux connattre le general et la loi , il se pent qu*il ne connaisse pas les resolutions de Thomme
274 DEUXifiME PARTIE.
comme il conaalt les mouvements de la nature physique.
Cette supposition, appuyee 8i;ip des considerations plausibles , a ^te soutenue par plusieurs ecoles qui se sont flattees d'echapper ainsi a la difficulte cre^e par la coexistence de la prescience et de la liberte. Cependant I'esprit ne peut se resigner a une doctrine qui rend Dieu presque entiferement etranger a rhomme. Comment supposer que quelque mouvement puisse Stre produit dans le monde , que quelque sensation puisse ^tre eprouvee, quelque resolution prise, sans que Dieu le sache? On a beau repondre que ce n'est pas impuissance en Dieu, mais indignite dans I'objet. Cette reponse , bien qu'elle soit d'Aristote *, ne satisfait pas Tesprit. L'homme n'est pas un objet indigne d'occuper une intelligence qui connait le reste du monde. Et comment Dieu connattra-t-il Thomme, s'il connait seulement notre puissance et n'en connatt pas les applications? N'est-ce pas comme si Ton disait qu'il connait les lois du mouvement et non le mouvement lui-m6me ?
Dieu est certainement Tauteur de la loi morale comme de toutes les autres lois. Celui qui impose une loi ne reste pas etranger a I'execution de la loi qu'il a decr6t6e; celui qui donne un ordre veut savoir s'il est ob^i. D^s qu'on soustrait nos actions a Toeil de la Providence, on 6branle les fondements de la loi mo-