Aristote, Mitaphysiquey liv. XII, chap. vii
rale, on dte la possibilite d'une sanction , on ecarte de nous a la fois le p^re et le juge ^ II ne se pent que notre vie soit etrang^re an Dieu legislateur et remunerateur.
La nature partieuliere de la loi morale , trfes-differente de toutes les autres lois, n'emp^che pas que Dieu connaisse les actions humaines; mais elle empfeche peut-fetre que nous puissions expliquer et comprendre la manifere dont il les connatt. Cette impossibility f apr^s tant d'autres , n'est pas faite pour nous arr^ter. Nous croyons tout ce qui est d6montr6, soit que nous puissions Texpliquer ou que nous ne le puissions pas. D'ailleurs, s'agit-il reellement ici d'uneimpossibilite, et ne pourrait-on pas au moins hasarder une hypothfese? Notre libert6 est complete en elle-m^me; mais les mobiles qui la foot mouvoir sont les m^mes chez tons les hommes, et le cercle dans lequel elle se developpe estlimite. Nous-m6mes, par une etude approfondie du coeur ^umain, nous arrivons a prevoir presque slirement la conduite d'un homme dans une circonstance donnee; et cette prevision aequiert encore un plus haut degre de surel6 quand nous nous rendons un compte exact des circonstances exterieures, et quand nous savons mesurer et comparer la force dont I'agent dispose et les forces contra lesqu^Ues il lulte. S'il arrive (|ue nous nous trompions pour les
I. c Jusqu'aux cheveux de votre t^te , ils sont tou's compt6s. Ne craignei -done point. » iv, selon S. Luc, chap, xii, vers. 7.
276 DEUXlfiME PARTIE.
cas particuiiers quand rien ne nous a manqu6 de ce qui constitue la sagesse humaine, nous ne nous trompons jamais pour Tensemble : tant roriginalite est pen de chose I tant un homme ressemble a un autre hoihmel Ainsi Dieu^ qui connait toutes les lois^ connait iofailliblement la marche de Thumanit^ ; et comme il penetre mieux que nous dans les secrets de notre esprit et de notre coeur, il connait toutes nos determinations en connaissant tons hos motifs. Cest ainsi que nous vivons sous Toeil de Dieu, et que rien ne lui ecbappe de nos sentiments, de nos pensees et de nos actes.
Mais nous avons a nous demander maintenant si Dieu coop^re aux actes de Thomme.
La liberte, nous Tavons vu, se concilie di£ficilement avec Tomniscience ; mais enfin^ on se rend compte d'une telle obscurite dans une question ou il ne s'agit de rien moins que d'expliquer les rapports du temps avec Teternite. Si nous pouvions expliquer cela, nous pourrions comprendre Dieu et la creation* Ge probl^me pent done rester insoluble sans nous ellrayer ; et YU la difference absolue de nature qui en separe les deux termes, il ne constitue pas une de ces contradictions manifestes devant lesquelles la raison recule.
II n'en est pas de mSme de la cooperation de Dieu aux actes de Thomme. Que, par la volonte de Dieu, rhomme croie faire une action quand c'est Dieu seul
qui agit en lui , c'est dej4 une contradiction inadmissible et qui r^pugne k la grandeur et a la y^racit6 de Dieu. Supposons cependant qu'on se r^signe k Tadmettre. Comment supporter la pens6e que Dieu soit en r6alite Tagent de tant d'oeuvres m6diocres ou raauvaises? C'est pour cette consequence que le pantheisme est odieux a tons ceux qui ne Tadmettent pas ; et peutfetre se montre-t-elle ici avec un caractfere plus repoussant encore que dans les doctrines panth^istes. On repond que Dieu fait ce qu'il y a de r6el dans nos actes, et nous ce qu'il y a de faux, que par consequent Timperfection ne vient que de nous : reponse subtile, dont le moindre inconvenient est d'etre une hypothfese gratuite. Ne voi>on pas que si Dieu nous a donn^ le pouvoir de r6sister, il a pu nous donner le pouvoir d'agir? Pourquoi done s'embarrasser de cette necessite pretendue d'etendre a toutes choses Tintervention divine, puisqu'on est force d'y renoncer en un point si capital? On oublie trop que, quand il s'agit de la toutepuissance, il n'y a plus de question de degr^. Si la toute-puissance deDieu souffre une restriction, quelle qu'elle soit, le probl^me est pose dans toute sa force; et c'est faire injure a la majeste de Tinfini que de s'imaginer qu'on gagne quelque chose en rendant
cette restriction plus petite.
Enfin , voici une objection centre laquelle la doctrine de la cooperation ne pent pas tenir. Si Dieu, comme le vent Thypothtee, n'est etranger a aucun
278 DEUXICME PABTIE.
mouvement, il n'est etranger a rien de ce qui precede, accompagne^ constiiue et suit I'exercice de la volonte humaine. Dira-t-on qu'il produit le mouvement de bras que je crois produire, et qu'il est etranger a la resolution que j'ai prise de mouvoir mon bras? Cette resolution m^me, pourquoi m'y suis-je determine? Pour quelque bien que je me suis propose. La pens^e de ce bien, d'oii me vient-elle? De Dieu, suivant Thypoth^se; car nul mouvement sans Dieu ; en moi j hors de moi , il fait tout. II fait done mon erreur, ma passion, ma precipitation. De quelque c6te qu'on se tourne , que la liberie subsiste ou perisse , il y a quelque chose qui perit dans cette hypotbdse; et c^est la saintete de Dieu. Ecartons cette hypothdse comme impie; et disons hautement que la liberte de Thomme est entiere, que la volonte de Thomme est efi&cace, et que Dieu ne coopere pas a nos actes.
Pourquoi refuserait-on d'accorder a I'homme cette plenitude de sa personnalite ? Geux qui la lui contestent pour etablir le dogme de la providence sp6ciale sont les m^mes, pour I'ordinaire, qui exagerent au contraire cette personnalite dfes qu'il s'agit de combattre le pantheisme. Or, il n'y a pas plus de difiicult6 a admettre la liberte de Thomme , et I'^fRcacite de sa volonte, qu'a admettre Texistence isol6e de sa substance. De m^me qu'en proclam^nt la creation, on reconnait que quelque substance existe hors de Dieu,
on peut aussi reconnaitre que quelque cause libre existe hors de lui. La puissance de Dieu subsiste, malgre la puissance de rhomme; et la substance infinie de Dieu, malgre rindividualit^ de la substance humaine.
Ainsi , tout en admettant que Dieu p6n^tre nos plus secretes pens^es, nous sommes forces de reconnattre que rhomme a la pleine possession de lui-m6me, et que la liberte que Dieu lui donne est un fait et non une illusion.
Aussit6t une question s'eleve. Si Thomfne agit sans Dieu, c'est done Thomme qui mfene la society humaine. n faut done condamner toutes les histoires oi!i Ton s'attache k montrer le doigt de Dieu dans les 6venements.
Non. Dieu en nous faisant notre part a garde la sienne. II a fait notre pensee et notre coeur; il a mesure nos forces. Par ces deux points, il tient Thumanite. Chacun de nous travaille a sa fa^on, celui-ci pen , cet autre beaucoup , Tun bien , Tautre mal. Nous sommes responsables de nos fautes et de nos negligences , nous avons le m^rite de nos succ^s et de nos sacrifices ; mais le mouvement produit par Tinitiative d'unhomme, quelque grand qu'il soit, ne se propage pas bien loin. Quand nous disons, par^orgueil, rhomme du si^cle, nous nous grandissons outre mesure A defaut de cet homme-la, un autre.serait venu. La plupart de ceux qui paraissent si grands doivent
280 DEUXlfiHE PARTIE.
leur grandeur au hasard. Illusion d'optique que tout cela. Certes, il y a des heros; mais celui qui connait les coeurs sait que les h^ros inconnus sont bien souvent les plus grands. Pour nous, nous ne mesurons rien que par le succfes. De toutes les preuves de la faiblesse humaine, celle-la est la plus frappante. Avoir fait un plan magnifique pour la bataille, c'est ^tre un grand general ; la perdre , c'est avoir eu le soleil dans les yeux, ce n'est rien. Gependant nous ne jugeons que par la. Gomprenons bien que la difference entre les hommes vient surtout du vice et de la vertu. Le genie est reel, mais il est pen de chose. Ghacun de nous fait sa vie, mais c'est Dieu qui fait I'histoire.
II reste un seul point a examiner. Dieu, qui connait tons les mouvements de la volonte sans y cooperer d'unefacon constante, intervient-il quelquefois dans les evenements , en cbangeant par amour pour nous le cours des lois gen^rales?
La reponse ne saurait ^tre douteuse. G'est Malebranche qui nous la fournit.
Non; Dieu ne modifie pas ses decrets aprfes les avoir rendus. Ou plutot, il n'a rendu qu'un seul decret, dont la vertu s'etend a tout, et ce decret est immuable , comme la volonte de Dieu lui-m^me. C'est tomber dans le paganisme que de croire aux oscillations de la volonte divine*. C'est mettre Dieu dans le
1. c Platon m^me, le magnifique parleur, quand il dit que Dieu crea le monde k son moule et patron , sent fort sa ranee et moisie
temps et dans Tespace et le d^poiiiller de son infinite. II ne se pent qu'il soit infini s'il n'est immuable, et qu'il soit immuable , si sa yolonte se modifie. Serat-il done le m^me Dieu, avant et apr^s cette modification? Ces deux mots d'avant et d'apr^s n'ont pas de sens quand il s'agit de lui. L'^ternel ne pent ni changer ni se mouvoir, ni durer. Quand m6me il le pourrait sans cesser d'etre eternel, pourquoi change* t-on, si ce n'est pour mieux faire? car de changer pour faire pis, c'est le propre d'une nature d6pravee. Dieu pourra done s'amender? II fera des experiences pour s'eclairer? II deviendra plus habile avec le temps? Toutes ces propositions sentent le blaspheme. Dieu voit imm^diatement et fait immediatement ce qui est le mieux. II ne se repent done pas. II n'y va pas a deux coups , comme nous autres impuissants. II n'a pas plusieurs volont^s successives, dont la seconde corrige la premiere. Enfin, pour qu'il se mut, s'il pouvait se mouvoir, il faudrait une raison suffisante de son mouvement. II faudrait que quelque impression etit ete produite sur sa nature infinie et immuable, et produite par un etre fini. Cela est-il possible? Et Taction d'un ^tre fini a-t-elle cette force de modifier I'fetre infini ? Non , cela ne se pent. Ou rien n'est prouve en m^taphysique , ou I'immutabi-
simplesse d'antiquit^.... II serait aussi malheoreax comme an manoBuvre ou comme un magon ressuant k la fabrique et gouvernement de ce monde. » Plutarque , des Opinions des philosophes , livre I , chap. vii.
282 DEUXlfiME PARTIE.
lite de Dieu est prouvee; et si elle Test, il faut dire que Dieu ne change pas ses lois , ce qui re^ient a dire qu'il ne se change pas lui-ra6me*.
Considerons la science : sur quoi repose-t-elle? Sur la fixite des lois de la nature. Ou tend-elle? A Timmutahilit6 divine. Quelles sont, chaque jour, ses conqu6tes? La demonstration d'une loi nouvelle, et d'une analogic nouvelle entre les lois deja connues. Si nous ne savions pas a Tavance que la nature ne proc^de pas au hasard, nous ne penserions pas a raisonner^ a experimenter; et si Dieu ne nous paraissait comme une colonne lumineuse a I'extremite de toutes les avenues de la science , comment pourrions-nous diriger notre route, mesurer nos progrfts, fixer nos connaissances? Mais siTunite, Timmutahilite , Tbarmonie dominent a ce point la science , comment pourrait-on introduire dans le monde qu'elle nous revMe une volonte capricieuse, des mouvements desordonnes, des derogations perpetuelles a la loi? Et comment pourrait-on se repre-
1 . c Lorsque Dieu fait un miracle , et qu'il n'agit point en consequence des lois g^n^rales qui nous sont connues , je pretends ou que Dieu agit en consequence d'autres lois g6nerales qui nous sont inconnues, ou que ce qu'il: fait alors , il y est determine par certaines circonstances qu'il a cues en vue de toute 6ternite, en formant cet acte simple, solennel, invariable , qui renferme et les lois g^nSrales de sa providence ordinaire , et encore les exceptions de ces ml&mes lois. » Malebranche, Entretiens sur la rndtaphysique^ huitime entreiieny % 3.
senter en Dieu tous les mouvements de la passion humainoy la colore , la pitie, le repentir? Si de telles hypotheses etaient admises , tout ce que nous savons de Dieu et tout ce que nous savons du monde s'^croulerait.
Demandons-nous aussi ce que deviendrait, dans de telles conditions, la justice divine. Si Dieu intervient dans les affaires des hommes , intervient-il toujours de la m^me facon dans les m^mes circonstances? Alors la doctrine n'est qu'un leurre; et cette intervention necessairement uniforme n'est pas autre chose que le gouvernement de la Providence appliquant a I'univers ses lois generales. Mais s'il intervient aujourd'hui et refuse demain son concours, s'il accorde a Tun ce qu'il refuse a Tautre , s'il choisit arbitrairement entre les hommes, s'il devient semblable a I'un de nous, accessible a la colere et a la piti^, incertain dans ses resolutions , impuissaut dans ses vues et dans ses actes, la Providence doit changer de nom, et s'appeler le Destin. Laissons ces dieux humains aux theologies paiennes ; et ne nous croyons pas obliges, pour conserver en Dieu la liberty, d'y introduire la passion.
Concluons que Dieu sait tout, jusque dans les plus infimes details; qu'il laisse la volonte de Thomme agir seule, et qu'enfin rien ne pent modifier les decrets de sa sagesse immuable et infinie. Le p^re de famille ne fait pas de difference entre ses enfants.
284 DEUXIfiME PARTIE.
La doctrine que nous ^tablissons ici , quoique presque universellement admise en philosophie , semble bien dure au premier abord. Ce Dieu qui conduit le monde par des lois generates inflexibles , ne perdil pas en bonte ce qu'il gagne en grandeur? On Tamoindrirait peut-6tre en le rendant accessible a nos voeux et a nos pridres ; mais a coup sur, on le rendrait plus aimable. Pourquoi eloigner Dieu de nous au point de nous le rendre inaccessible ? Cette pretendue perfection rfevee par la metaphysique , si on la poussait un peu loin , aboutirait a un Dieu solitaire , stranger au monde et a Thomme. Tel n'est pas Dieu , puisqu'il a voulu cr^er. La certitude de la creation ne doit-elle pas temp^rer la doctrine de Timmutabilite? Si Dieu a pu creer Thomme sans decboir, ne peut-il s'occuper de lui avec la sollicitude d'un p^re, guider cbacun dans la route de la vie, fournir des encouragements et des secours, et faire plier au besoin les lois qui r^glent la nature physique, quand les n^cessit^s du monde moral, bien autrement graves, Texigent? On prend beaucoup de peine pour montrer que Dieu s'occupe du monde et qu'il le dirige : cette doctrine, en effet, est celle qui nous importe le plus; mais k condition que ce Dieu agissant nous aime, nous ^coute, nous protege, nous soutienne. II n'est pas en notre pouvoir de nous contenter d'une protection qui ignore les individus et ne considfere que les esp^ces. Nous reduire a cet isolement, a cette indifiference, c'est nous
6ter le Dieu , la Providence , le P^re qu'on nous avait donne.
Ces plaintes sont injustes. EUes meconnaissent la doctrine qu'elles veulent combattre. Dieu connait chacun de nous par son nom^ et assiste a toules nos ceuvres. U ne nous regarde pas avec indifference, car il est Tamour. Mais il ne change pas pour nous ses lois J parce que ses lois sont Tceuvre de son intelligence, et ne pen vent pas varier au gre de nos desirs mal regies et de nos frivoles passions. II nous a donne le monde^ puisqu'il est evident que nous regnons dans la sphere ou nous sonunes places. La puissance de transformation qu'il nous a concedee sur les forces physiques est telle qu'apr^s trois mille ans de civilisation, nous n'en connaissons pas encore la limite. Enfin, ce qui prouve qu'il n'est pas indiSi§rent a la marche de la societe, c'est qu'il a etabli la loi du progres, et ce qui prouve qu'il n'est indifferent aux interSts d'aucun de nous, c'est qu'il nous a reserves a la vie bienheureuse , et qu'il nous a donne des cette terre tons les instruments qu'il nous faut pour operer notre salut*.
Ici-bas le devoir; le ciel apr^s cette vie : voila ce
1. Dans les Dissertations d'Arrien, Jupiter se justifie d'avoir plac6 l^pictdte dans une condition si miserable: «0 £pict^te, si cela avait 6t6 possible, je t'aurais fait libre. Je t'ai du moins donn6 le pouvoir de penser et de vouloir. Avec cela tu ne depends de per^ Sonne. » Et I'esclave repond : « Je suis content ; je remercie les dieux. »
286 DEUXifiME PARTIE. — LA PROVIDENCE.
que Dieu nous a donne. Que pouvait faire de plus pour nous un Dieu et un p6re?
Nous nous plaignons de la route. Gette plainte est une l^chete. Qu'importe que nous soyons dechires par les ronces, si nous sommes s6rs d'atteindre le but? la honteuse, 6 la lacbe querellel II y a une chose qu'il faut connaitre : c'est la souffrance. II y en a une qu'il faut ignorer : c'est la souillure. Que le nom de Dieu soit beni !
TROISliaiE PARTIE
L'IMMORTALITfi
TROISlfeME PARTIE.
L'lMMORTALITE.
GHAPITRE PREMIER.
PRBUVES Dfi L'iMMORTALlTA DE L'i.lIE.
cL'immortalit^ de Tftme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profond^ment, qu'il faut avoir perdu lout sentiment pour ttee dans TindifMrence de savoir ce qui en est. »
Pensees de Pascal, art. ix, 6d. Hayet, p. 433.
II en est de rimmortalite de I'dme comme do Texistence de Dieu. Depuis que la philosophie exisle, on s'est efforc6 de demontrer par les meilleurs. arguments possibles y que cette vie terrestre n'est qu'un Episode dans notre vie , et qu'apr^s la tragedie qui la termine, nous devons nous trouver pour la premiere fois en veritable possession de nous-m^mes. II est tout simple que les v6rit^s les plus importantes soient
celles que I'esprit humain a ^tudi^es et approfondies
290 TROISl£ME PARTIE.
les premieres. Celle-ei est au premier rang avec Texistence de Dieu, la liberie et le principe de la justice. Pour ne pas parler de TOrient donl Thistoire reste enveloppeed'obscurite, aussi haut qu'on remonte dans la philosophie grecque on voit les ecoles partagees
sur ces grands problemes. Deja, dans les disciples immediats de Pythagore , lorsque la pensee humaine ne faisait pour ainsi dire que de s'eveiller, on est surpris de rencontrer des doctrines qui ne demandent qu'un peu plus de precision pour prendre definitivement place dans la science. Socrale, qui se montra toujours preoccupe de Tutilite pratique de la philosophie, ne pouvait manquer d'appliquer toutes les forces de son genie, a la fois hardi et prudent, a r^lucidation de ces trois ou quatre problemes dont la destinee humaine depend tout entifere. Telle etait, a cetteepoque, I'activite de TinteUigence chez les Grecs que la doctrine de Timmortalite de Tame se trouve presque achevee dans le Phedon. On y trouve deja, avec les formes d'une dialectique pressante et serree, toutes les demonstrations de ce dogme capital; toutes les objections y sont prevues et refutees; et, resultat peut-fetre plus surprenant encore , Platon separe avec force la demonstration de Timmortalite de Tame , de la seconde partie du probleme , qui roule sur la nature et les conditions de cette immortalite; il montre que la demonstration de Timmortalite de Tame appartient irrevocablement a la science, tandis qu'on est condamne , peut-§tre pour toujours , a des tatonne-
L'lMMORTAUTf:. t9i
ments sur le reste du probl^rae; et, tout en donnant cette preuve de bon sens superieur, il jette sur ce monde inconnu , que nous ne pouvons ni cesser de r^ver, ni achever de connaitre, les vives lueurs de son genie.
Cette perfection des resultats obtenus pour ainsi dire du premier coup , sur cette question et sur quelques autres, est une des objections qu'on a coutume de faire contre la philosophie. Elle n'a plus^, dit-on, rien de nouveau a nous apprendre; elle se traine sur des lieux communs. Plut a Dieu qu'un tel reproche fut fonde! II est heureusement vrai que, sur quelques points, et rimmortalite de Tame est de ce nombre, la philosophie est une science faite. Que ne dirait-on pas, s'il en etait autrement, de la sterilite d'une science qui , apr^s plus de deux mille ans , ne serait mfeme pas parvenue a nous eclairer sur la duree de notre 6tre! La Providence nous a en quelque sorte donne une force particuliere pour la solution des problemes qui nous importaient le plus , et elle a livre le reste en pature a notre curiosite. C'est pour cela qu'il ne pent guere 6tre question aujourd'hui d'ajouter quelque chose aux preuves de I'existence de Dieu , de rimmortalite de rii.me, de la liberte humaine; on ne doit meme pas se flatter de donner aux demonstrations une nettet6 et une precision superieures. II ne nous reste qu a marcher pieusement sur les traces de nos devanciers, en nous felicitant de trouver la route toute tracee et toute battue. Le vrai philosophe ab-
292 TROISIfiME PARTIE.
horre roriginalite ; il ne se r^signe qu'en tremblant a 6tre seul. II faut qu'il soit toujours prfet k rompre en visiere a la tradition et a Tautorite , si I'evidence de la raison ly contraint; mais il faut surtout qu'il desire toujours avec passion de n'avoir pas a subir cette redoutable necessite.
En disant que la demonstration de rimmortalite de Tame est achevee , et que la science n'a plus de progres a faire sur ee point , nous ne voulons pas assimiler cette demonstration a celles, par exemple, de la geometric, qui forcent Tassentiment des esprits les plus rebelles. Aucune demonstration historique ou* philosophique ne pent avoir le caractere d 'evidence particulier aux sciences deductives; et Tune des rai sons qui propagent le scepticisme, c'est qu'on s'babitue trop souvent a demander a une science un genre de lumiere qu'elle ne pent donner. La grande importance du resultat concourt d'ailleurs a rendre les adhesions difficiles; ce n'est pas. pen de chose que d'etablir par un raisonnement qufe notre ame est immortelle, cela vaut la peine d'y regarder a deux fois, et de rechercher avec soin si les raisonnements sont solides et les objections refu tables. On se montrerait moins difi&cultueux s'il ne s'agis^ait que de Tegalit^ de deux angles opposes par le sommet.
Ajoutons encore ceci : les raisonnements speciaux qui servent a etablir ces grandes veriteS fonc^amentales ne doivent fetre pris que cjjmme le resume d'une
L'IMMORTALITfi. 293
doctrine. Quand bien m^me ils n'auraient pas la force que Tecole leur attribue, on ne serait pas en droit pour cela de douter des principes qu'ils sont destines a etablir. Ces principes ont une solidarile 6troite avec Tensemble d'une doctrine, et ne peuvent subsister ni perir qu'avec cette doctrine tout enti^re. La est la veritable utilite des syst^mes dont le vulgaire s'effraye a tort. Si une philosophic enchaine ses diverses parties , Texistence de Dieu , la Providence , la liberie , Timmortalite del'^me, le principe de la justice, de telle sorte qu'elles se supposent Tune Tautre, et que Ton ne puisse en supprimer une, sans renoncer k tout le reste, tons ces dogmes trouvent dans cette solidarite une force, une consistance que ne leur donneraient jamais les raisonnements les plus inattaquables. Je crois invinciblement a Timmortalit^ de Tame, parce que je ne puis renoncer a y croire sans renoncer du mSme coup a tout ce que je crois.
Ne d^daignohs pas cependant de passer en revue les arguments de Tecole. Le plus ferme croyant a ses moments de langueur et de doute. Ces formules precises, dans lesquelles vient se concentrer une croyance, ont au moins la vertu de la rendre en quelques instants presente a Tesprit.
La premiere bataille qu'il faut gagner contre ledoute se livre sur un autre terrain; cay il n*est permis de parler d'immortalit^ que quand Timmaterialit6 est demon tree. Tout ce qui est corps est morteL