‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 28 sur 45 · TR0IS1£:HE PARTIE · texte numérisé non relu

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pens^e, sans reserve, qui ne respirent et ne vivent que pour Tobjet aim6 , qui Tadmirent avec enthousiasme , qui ne se comptent pour rien pourvu qu'il soit heureux , k qui le sacrifice est un bonheur , incapables de desenchantement^ fiddles en depitde tout, apr^s la mort, bien plus, apr^s la trahison, apr^s le dedain; et qui versenttous ces tresors d'a£Fection sur un corps disgracie, sur un esprit malade^ sur un cceur ingrat. Voili Tamour dans sa force ; le Yoilk dans sa sublime grandeur : trace visible de la main de Dieu dans sa creature. Que ferons-nous de cette force, si Thomme perit? La reduirons-nous a la creature? La resserrerons-nous dans les bornes de la vie , elle qui ne rSve que Teternite? Lorsque, dechirant tons les voiles et remontant jusqu'auCreateur a travers ses OBuvres , Tamour s'attache directement a Dieu , serat-il frustr^ dans ses esp^rances? Get amour a la fois si saint et si puissant viendra-t-il se briser un jour contre la froide mort? Quoil Dieu ne se montrera pas? Dieu ne se donnera pas? Ainsi ce qui semblait le plus reel dans la vie n'est qu'un leurre et un supplice? Les ^mes insensibles ne sont pas des ames d^sh^ritees? La vraie sagesse est de garder un coeur impuissant, et de passer a travers la vie sans passion et sans enchantement comme si on n'^tait deja qu'un cadavre?

Mais laissons Tamour, et regardons Tintelligence. A cdte de la faculte qui connatt le monde, qui le mesure, qui se rapproprie, n'y a-t-il rien dans mon

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esprit? Pourquoi sommes-nous entratn^s par une force invincible a chercher Dieu, et a le sender? Pourquoi la science a-t-elle pour objet ce qui est general? Pourquoi s'el6ve-t-elle dans les respects , m^me involontaires , de Tesprit humain^ a mesure qu'elle perd de son utilite pratique? Pourquoi Thorizon de notre corps ressemble-t-il pour nous a une prison? D'ou viennent tant d'heureux efforts pour triompher de Tespace? Pourquoi cette passion de Thistoire, et cette constante preoccupation de Tavenir? Nous nous disons mortels; et nous ne voulons chercher que des lois, penser que des universaux. Notre intelligence ne se nourrit que de r^ternite, et ilfaudra que Teternite lui echappe? Dieu aura fait rhomme tout expres pour lulter contre le temps et pour en ^tre ecrase? Non^ si le champ de la science est si ^tendu que toute une vie, pass^e sans rel^chedansT^tude, n'arrivequ'^rentrevoir; si, a mesure que nous decouvrons quelque chose , une force nouvelle se d6veloppe en nous pour nous pousser en avant avec plus d'energie; si, malgr6 tant de si^cles d6penses, tant d'bommes de genie, tant de decouvertes, le pen que nous savons ne nous sert surtout qak comprendre Timmensile de ce que nous ignorons , pouvons-nous ne pas croire que , ces murs de chair et de sang abattus, T^me verra, comprendra, poss6dera ce qu'elle ne fait ici que rfever?

Les materialistes auront beau dire, leur doctrine nous etouffe. Ce soht des prisonniers qui veulent nous faire croire que le cachot oil ils g^missent avec

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nous ne s'ouvrira jamais. Nous, spiritualistes , nous sommes la doctrine de Tesp^rance, de la liberie, de la foi ! Pour nous , Tamour est le vrai ; la pensee de 1 eternel est le vrai. Chaque sentiment qui se dirige versDieu, chaque penstequi nous r6vele une loi plus haute , nous el6ve en effet vers Dieu , non par metaphore, non en passant, mais en reality. Nous employons cette vie a nous rendre dignes de I'autre. Ainsi , nous avons la consolation et la force. Ni la mort , ni la douleur n'ont d'aiguillon.

Mais ni la spirituality de Tame, qui nous afifranchit de la dissolution commune a tons les corps , ni I'horreur que la nature nous inspire pour le n^ant, ni les facult6s capitales dont nous ne trouvons pas remploi en ce monde, ne sui&raient pour d^montrer Timmortalite de I'ame, et nous serious reduits a des probabilit6s voisines de la certitude , si le mal n'existait pas.

Dieu existe ; il est bon et tout^puissant ; il a cr66 le monde; il le gouverne. Toutes ces v6rites seprouvent directement avec une force irrefragable. Le scepticisme n'a qu'une objection qui merite d'etre peste : c'est le mal. La r^alite du mal crie contre la puissance, ou contre la bont6, ou contre la justice de Dieu. Nous avons vu ce qu'on pent repondre. II est facile d'expliquer le mal physique, etmfeme, dans Thomme, la portion de mal qui est attachee k notre condition d'Mres cre^s, et cons6qu6mment imparfaits.

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II serait absurde et impie de dous plaindre que le Dieu , qui nous a fails a son image , ne nous ait pas faits ses egaux. Mais, ce qui est moins comprehen* sibles, c'est qu'en nous donnanl a tons avec la meme nature et le mSme nom, la m&me destinee, il ne nous ait pas donne les monies moyens dy parvenir; c'est qu'il ait fait celui-ci riche et puissant, celui-la pauvre; c'est qu'il ait donne a Tun le genie, a Tautre un degre d'intelligence a peine superieur a Tinstinct de la b6te; c'est qu'il mesure a chacun , avec tant d'inegalit^ sa part de biens et de maux, versant a Tun tons les plaisirs, 6tant a Tautre, par une sentence arbitraire , sante , honneur , femme , enfants , tout ce qui soutient , tout ce qui console. Les stoiciens repondent que ces hasards de la vie ne sont rien. fitre riche, ^tre pauvre; 6tre jeune et beau ou impotent; regner ou servir, ne nous importent pas plus qu'il n'importe a un comedien de faire le r61e d'Orgon ou celui de Tartuffe*. Nous ne sommes pas charges de choisir notre r61e, mais de le jouer de notre mieux. Si Epict^te est plus parfait dans le r&le d'esclave que Marc Aurele dans celui d'empereur, Epictete est plus heureux que Marc Aurele. C'est vivre en mendiant que de faire dependre son bonheur des autres; et

1. <r Souviens-toi de joueravec soin le role que le souverain maltre t'a impost : fais-le court, s'il est court; loDg, s'il est long. S'il t'a donn6 le personnage d'un mendiant , t^cbe de t'en bien acquitter ; sois boiteux, prince ou pl6b6ien, s*il I'a voulu. Ton aflfaire esl de bien jouer ton r61e et la sienne. de le choisir. 30 £pictMe, Manuel, cbap. xxui.

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vivre en homme, que de dompter la douleur en la m^prisanty et d'6ter ainsi son aiguillon au monde du dehors'. En nous donnant la liberie, Dieu nous a tout donne; car il depend de nous d'etre vertueux, et tout le reste ne m^rite pas qu'on y prenne garde. Voila, au hasard, quelques formules de Tinsurrection stoicienne contre le mal. Ces grands sentiments sont pleins de verite et de force; mais c'est une parure qui ne va pas a toules les tailles. Pour n'avoir pas besoin d'une autre reponse, il faudrait 6tre Epicl^te ou Caton. Peut-on admettre que rhumanite s'en contente jamais , et que, fortement r^solue a changer plut6t ses desirs que la fortune, elle arrive a la sublime folic des stoiciens , qui niaient la douleur a force de la mepriser? Osons dire, sans manquer de respect a une secte qui fut les delices du genre humain, qu'il y a des douleurs dont il n'est pas bon de triompher. Nous admirons sans reserve la jarobe cassee d*Epict^te; mais, devant la sentence de Brutus , nous hesitons entre I'horreur et Tadmiration , et nous sommes bien pr^s de dire avec Bossuet que cette philosophic croit fetre forte parce qu'elle est dure*. On pent, on doit savoir mepriser la faim et la soif , le froid , toutes les douleurs physiques ; mais entendre son enfant demander du pain , le voir languir et mourir dans les tortures de la faim; error

1. « Non quid, sed quemadmodum feras , interest. » Senec., de Provid., cap. n.

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