Bossuet, Sermon sur la Providence
L'IMHORTALITE. 321
avec lui sans abri^ sans asile; le laisser, en mouraDt, a la garde de Dieu; baiser cette ch6re t^te, et sentir que la mort va vous laisser un cadavre entre les bras; ou peut-fetre, douleur encore plus atroce, lutter en vain contre les envahissements du vice^ et assister impuissant k la mine d'une kme pour laquelle on donnerait mille fois sa vie : ce sont 1^ des supplices que toutes les sentences du sto'icisme ne sauraient att^nuer ni guerir, et dont Texistence seule eniraine infailliblement une de ces deux consequences : ou il n'y a pas de Dieu , ou il y a une autre vie.
Cette inegalite dans la repartition des biens et des maux devient un argument bien autrement pressant, quand on yoit tous les biens de ce monde Stre la proie du crime , et tous les maux accabler le juste. Sans doute, il n'est pas yrai de dire que la loi morale serait impuissante sans les peines et les recompenses qui lui servent de sanction; il y a un caractere dans la vertu qui la rend toute-puissante sur les ames droites; et on aime a se persuader qu*ou Tembrasserait encore, avec la perspective d'un malheur eternel , plut6t que d'acheter le bonheur au prix d'une fletrissure. Mais si la vertu, sans le bonheur, suffit a quelques &mes d'elite, suffit-elle, dans ces conditions, a rhumanite? Sufifit-elle a la justice de Dieu?
Ne remontons m^me pas jusqu'a Dieu , et regardons la justice en elle-mSme plutdt que dans sa source. Nous portons en nous une force qui, en m6me
322 TROISlfiME PARTIE.
temps qu'elle nous dirige vers le bien , nous contraint par une heureuse n6cessite a reconnattre Texistence de la vie future; c'est la conscience. On peut disputer sur Torigine et la nature de cette force; les rationalistes pensent qu'elle existe en nous par la seule volenti du Cr^ateur^ et s'y developpe spontanementy chaque fois que nous prenons une determination morale , ou que nous assistons au developperoent de la liberte morale dans un de nos semblables. Mais, pour ne pas introduire ici la question des id^s innees et la theorie de la raison^ et nous en tenir a ce qui n'est pas m^me controverse , tout le monde convient que nous concevons Tidee de la justice; et, soit qu'elle nous yienne de Teducation ou de la nature , cette id^e dans un esprit forme a une telle puissance , qu'on ne peut ni la rejeter en th^orie^ ni en m^connaitre Tascendant dans la pratique. S'agit-il de nos propres actes? EUe engendre, suivant les cas, le remords ou une sorte d'orgueil doux et legitime. Ne sommes-nous que spectateurs? L'approbation ou la disapprobation ne se produit pas avec moins de sdrete. Qu'un fils frappe son p^re en ma presence, se peut-il que je regarde cette action comme indifferente? Si je la juge criminelle, est-ce apr^s reflexion, ou spontan^ment? Mon esprit a-t-il besoin, pour porter ce jugement, de considerer les suites possibles pour la 8oci6te dela decroissance du respect filial? Puis-je concevoir une loi ecrite, dont le but serait de d^larer illusoire le respect du fils pour son pere?
LIMMORTALIT^. 323
Et toutes les ^coles, sans distinctian d'origine, ne conviennent-elles pas qu'il y a une 6ternelle justice , ind^pendante de la justice humaine, et dont la justice humaine depend? Essayons m^me de supposer que cette loi de la justice, admise par tous les hommes , resulte uniquement de leur condition, et que, si Thu* manite etait differente, la justice cesserait d'etre la justice : nous ne le pouvons. Je suis certain, de la m^me certitude, que la justice oblige le ills a respecter son p^re, et qu'un effet ne peut exister sans une cause. II faut que je croie cela, ou que je renonce a me servir de ma raison. Si je circonscris la port6e de cet axiome; si je dis : « La justice est vraie pour Thomme et ne le serait pas pour un dtre d'une nature differente, » il faut du m^me coup que je retranche, a tous les autres axiomes dont je me sers pour penser , ce que je retranche a celui-la et que je ne regarde plus ma raison que comme une autorite relative. II faut que je disc, par exemple : « II est vrai, pour rhomme que le tout est plus grand que sa partie ; mais cela pourrait ne pas fetre vrai pour un fetre d 'une nature differente, » Ce serait en realite embrasser le scepticisme; car entre la verite relative et le doute il n'y a pas Tepaisseur d'un cheveu.
Ainsi la justice existe et elle a une force absolue. Elle n'est pas seulement pour Thomme, ou pour le monde; elle est, sans aucune condition. C'est ce que pense tout homme qui n'est pas aveugle par une th^orie. II suit de la que la justice doit kite remplie;
324 TROISl&ME PAKTIE.
car il ne se peut qu'elle soit, et qu'elle soit violee; de mfeme qu'il est impossible, si eel axiome : II n y a pas d'effet sans cause, est vrai, qu'il y ait des effets saas cause. Done, si le monde me presenle une injustice evidente , et si la mort y met le sceau , de telle sorte qu*il n'y ait plus a esperer en ce monde, une reparation , il faut qu'il y ait un autre monde. Cette conclusion a pr^cisement la m^me force que ma croyance au principe de la justice. Ou il faut dire qu'il n'y a pas de justice, ou il faut dire que la vertu est toujours recompensee; si elle n'est pas r6compensee sur cette terre, elle Test infailliblement et incontestablement dans Tautre vie*.
D6s que cette pensee a pris possession de notre kme , elle nous donne plus de force que toutes les maximes stoiciennes pour supporter la vie, car elle nous en montre a la fois le neant et les pro-
1 . c Aussi vrai que j'existe , je veux ob6ir k ma conscience dans tout ce qu'elle me prescrira. Que cette determination soit d6sormais in6branlable dans mon esprit ; que d'elle d^pende toute determination, et qu'elle-m^me ne d^pende d'aucune autre; qu'elle soit le pnncipe, le mobile de toutes mes actions. Je sais, il est vrai, en ma quality d'etre dou6 de rai-on, que je ne puis agir qu'k la condition de me proposer un but, d'attendre un r6sultat; ji sais aussi, car cela m'a 6t6 d^montre , que cette ob^issance a ma conscience demeure sterile sur la terre. Mais qu'^ cela ne tienne. Plut6t que de renoncer h la pratiquer, j'aime mieux supposer qu'au delk de cette terre se trouve un lieu od cette ob^issance portera n6cessai-
reioient ses fruits Le brouiilard se dissipe : un monde nou-
veau se manifesto a moi, en m^me temps que je me d6couvre un nouvel organe pour le saisir. » Fichte , Destination de Ihomme , p. 303 et suiy.
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messes*. Cest unefausse morale^ qui attache les felicites du monde a la vertu. II n'en est rien : ni la vertu, ni peut-^tre le genie n'enchatnent le succ6s. La yertu est si loin d'etre profitable , qu'on ne se la represente guere que souffrante et oppriraee. Le vice a toutes les chances. C'est la vertu de Caton, et non Cesar, qui triomphe de Caton, Les hommes admirent la reussite, rien de plus; et les plus pauvres moyens, quand les circonstances leur donnent raison, deviennent des traces de genie pour nos esprits imbeciles. Rien ne nous accable comme le nombre et le fait accompli, cette double incarnation de la force. Notre raison a beau protester; nous finissons presque tons par courber la tfete. C'est a peine si on se souvient de Caton dans le triomphe de Cesar. Lorsque ce grand ambitieux, qui etait encore honuMe, se preparait a marcher contre le senat de Rome , et par consequent contre la R^publique et la liberte , il se tenait sur les bords du Rubicon , partage peut-^tre entre Tambition et le devoir. II n'y avait que la largeur du fleuve entre le crime et lui ; et il n'y avait aussi que cette largeur entre lui et la gloire. Une fois qu'il I'a traversee , le monde et Thistoire lui appartiennent. Des flatteurs lui d6cernent le titre de P6re de la patrie, que la multitude ne tarde pas a consacrer par ses acclamations. II a des millions pour son luxe et ses
1. « Bienheureux ceux qui souffrent persecution pour la justice, parce que le royaume des cieux est k eux. » Ev. selon S. Matthieu^ chap V, vers. 10.
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faciles bieafaits. Get argent qui n'est pas a lui et qu'il repand sans s'appauvrir fait porter aux nues sa liberalite. II fait regner une police exacte pour avoir un empire soumis. II encourage les poetes, qui donnent la renommee. II fait d*utiles iois, parce qu'au pouvoir absolu rien n'est difficile. Si une revolte s'el^ve J il Tecrase sans quitter son palais , et la posterite, comme les contemporains^ ajoute cela a sa gloire. Ainsi s'ecoule sa vie, dans la puissance et la paix. Un trait de clemence, celebre par Ciceron en termes emphatiques , fait oublier les proscriptions.
L'histoire est pleine d'exemples qu'on ne saurait comment expliquer, si toute injustice consomm6e et irreparable n'etait la preuve d'une vie future. Encore ne connaissons-nous que les grands drames; car il faut , pour qu'une cause devienne historique , qu'elle interesse la multitude ou les hommes puissants. Une injustice obscure se consomme sans laisser de traces. Une hache tombe, un valet de bourreau efBeice les gouttes de sang, et la foule bruyante et afTairee passe sur la place encore ti^de sans songer ni k Techafaud ni k la victime , sans demander si celui qui vient de mourir s'appelle Malesherbes ou Carrier. C'est alors qu'une fausse philosophic ramasse touted ces iniquites et toutes ces douleurs pour en ecraser la Providence. Mais nous qui avons la foi, et qui ne pouvons cesser de croire en Dieu, nous nous sentons forces et contraints, en presence d'une injustice irreparable , de croire a Timmortalit^ de Tame.
GHAPITRE 11.
LA DBSTINiS DE L'AME APHAs LA MORT.
a QuUl prenne done confiance pour son Ame, celui qui pendant sa vie a rejeld lea plaisira et les biens du corps comme Ini 6taot Strangers et portant an mal, et celui qui a aim^ lea plaisira de la science ; qui a om^ son ftme, non d'une parure ^trang^re , mais de celle qui lui est propre , comme la temperance, la justice, la force, la liberty, la v6rit6 ; celui-l& doit attendre tranquillement Theure de son depart pour Tautro monde , oomme itant pr6t au voyage quand la destin^e Tappellera. » Platon, le Phedon, traduction de M. Cousin, 1. 1, p. 344.
Quand on a demontre l*immortalite de nume, il reste une t^he a remplir : c'est de rechercher quelle est la destin^e qui nous attend au dela du tombeau. Ne pouvons-nous rien savoir de cet avenir si prochain ; et Tesp^rance qui doit nous consoler et nous soutenir ici-bas art-elie pour objet une abstraction?
Les preuves m^mes dont on se sert pour ^tablir la necessity d'une autre vie, nous donnent le droit d'affirmer qu apris Tfipreuve de cette vie terrestre, les mechants seront punis et les bons recompenses. Une punition , une r^mpense , ces mots ne sufTisent pas a la curiosite humaine; lis suffisent a peine pour agir
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8ur notre sensibilite , et pour intervenir efficacement dans DOS deliberations. C'est un des griefs du vulgaire contre la philosophic. On compte pour rien d'avoir deriiontre rimmortalite de Vkme , si Ton ne pent decrire de point en point ces terres inconnues vers lesquelles le temps nous entraine.
C'est pour repondre a ce besoin de precision que , dte Torigine de la philosophie et Ton pourrait presque dire avant I'origine de la philosophie, a ete invente le dogme de la metempsycose. Ce dogme est destine a resoudre deux probl^mes k la fois : celui de rinegalite en ce monde , et celui des peines et des recompenses futures.
Lorsque les ressorts de la vie sont uses et que notre corps tombe en defaillance, Tame qui s'en echappe passe dans un autre corps , et recommence sur la terre une .nouvelle vie. Tel est le dogme de la metempsycose sous sa forme la plus simple. Si dans une premiere epreuve cette ame a bien use de sa liberte, elle obtient en partage , pour une seconde vie , un corps mieux organise, une vie plus heureuse; si au contraire elle a abuse des dons de la Providence, sa condition s'en ressent dans Tepreuve suivante, et elle descend quelques echelons de la hierarchie. Ainsi nous faisons notre sort tout entier; et ce qui parait tenir au hasard de la naissance est dej^ une recompense ou une punition.
Cette doctrine a joue un grand r61e dans Thistoire. II suffit de dire qu'on la retrouve en Gr^ce dans Te-
L'IMMORTALITfi. 329
cole de Pythagore, en Egypte, dans linde, dans la Chine, et qu'elle a ete renouvel6e de nos jours, a diverses reprises, par des philosophes que Ton pourrait en m^me temps, pour Teclat de leur style et la richesse de leur imagination , appeler des pontes.
Avant eux, la metempsycose ne pouvait gu^re passer que pour une legende, puisque, en plaint icibas le theatre de nos metamorphoses , elle nous fair sait revivre dans des corps dififerents, au milieu de nos parents et de nos amis. Platon^ dans sa.R4publique, a parle de cette doctrine, mais avec le sourire sur les levres, comme un sage qui se joue et non comme un philosophe qui enseigne. U nous conduit dans uue yaste plaine ou les ^mes des morts sont appel^es a choisir une condition nouvelle. Le choix reste libre; mais chacun apporte dans cette grand e affaire ses gouts, ses passions ou son inexperience. Platon nous montre Atalante chang^e en athlete, Epee, fils de Panopee, en femme industrieuse, Agamemnon en aigle, Ajax en lion, Thersite exile dans le corps d'un singe. Une fois le partage fait, les juges des &mes les conduisent vers le Lethe, ou elles perdent le souvenir de leur condition anterieure*. C'est la rfegle commune de toutes les theories analogues ; mais si par la T hypothec est rendue possible, elle devient en m^me temps inutile. Quand Tame, en changeant de corps, a perdu tout
1. Platon, XdiMpubliquey liv. X, trad, de M, Cousin, t. X, p. 292.
330 TROlSlfiME PARTI£.
souvenir, le ch&timent n'est plus un cMtiment, c'est une cruaute; et la recompense aussi n'est plus qu'une generosite sans motif. L'erreur de la metempsycose est la mSme que celle des legislateurs qui punissaient le crime du p6re dans les enfants et les petits-enfants. Gette doctrine, qui transforme en ch^timent la misere et le vice , devait fleurir en flgypte j ou elle consacrait la distinction des castes. Elle a du disparattre, avec Tesclavage antique , devant les progrte de la fraiernite universelle.
Pour que le dogme de la transmigration des kmes ne soit pas en contradiction manifeste avec le principe du merite et du dem^rite, il faut supposer, comme on Ta fait dans plusieurs ecoles ^ , qu'au lieu de passer apr^s cette vie dans le corps d'un autre animal terrestre j nos ^mes , sans perdre le sentiment de leur identit^^ Yont animer dans une autre plan^te un corps d'une autre esp^ce. A cette condition, la seconde vie pent ^tre la recompense ou la punition de la premiere, etrien n'emp^chede supposerque, cette seconde ^preuve ^tant suivie de plusieurs autres, r^e tombe de chute en chute , ou s'el^ve de degre en d6gr6, jusqu'a ce que Tepreuve soit complete, et la serie des transformations arr^tee. Rien de plus
1. e Integer ille, nihilqae in terris rejinquens, fugit, et totus exc cessit; paulumque supra nos commoratus dum expurgatur etinhaec rentia vitia situmque omnis mortalis aevi excutit, deinde ad excelsa a: sublalus, inter felices currit animas. » Senec, Consol. ad Marciam,
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poetique que cette conception qui nous fait voyager (l'6toile en 6toile. L'imagination peut se donner carri^re, et supposer, dans chaque plan^le, des corps doues des propri^tes les plus merveilleuses et servis par les organes les plus parfaits , et des soci6tes dont Torganisation laisse bien loin derri^re elle nos societes humaines. G'est veritablement dans cette hypothfese que Thomnie peut se croire le roi de la creation. Au lieu d'etre relegue pour toujours sur ce globe terrestre qui n'est qu'un atome, le ciel 6toil6 est a lui. Lorsque le soir le soleil descend a Thorizon, et qu'au milieu du silence de la nature on regarde a travers une douce et tranquille clarte ces clous d'or qui ^tincellent. sur le bleu du firmament, on peut se demander oil est le monde qu'on habitera d'abord, apr^s avoir d^pouilU Tenveloppe mortelle qui nous couvre, et quel est celui ou i*espirent, affranchis et puissants, ceux que nous avons pleur6s, dont nous gardons les cendres enfermees dans des tombeaux , et qui, du ciel ou ils sont montes, prennent en piti6 nos ignorances et nos mis^res.
Sub pedibusque videt nubes et sidera.
Malbeureusement, il ne suffit pas qu'une hypothfese soit brillante et seduise Timagination. Si on ne Tappuie pas sur des preuves solides , elle reste a Tetat de rfeve, et ne peut entrer dans la science. On nous dit que nos kmes ont d^ja vecu , avant d'habiter le corps dontelles se servent aujourd'hui; que cette existence
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antepieure est necessaire pour expliquer Tinegalit^ de nos aptitudes et de nos fortunes, et que si notre vie actuelle a et6 precedee d'une ou de plusieurs autres , il est naf urel de ne la considerer que comme un anneau intermediaire dans une serie de transformations. Nous n'avons pas besoin de discuter la force de cette induction, car nous ne saurions admettre le principe sur lequel elle repose. II est.tres-vrai que la sorome des biens et des maux n'est pas egalement repartie entre les hommes , et qu'il est tres- difficile de concilier cette inegalite avec la justice de Dieu. Mais ce qui serait bien plus difficile encore, ou plut6t ce qui serait absolument impossible, ce serait d'admettre que Dieu nous punisse en cette vie de faules dont nous aurions perdu le souvenir. II n'y a aucune solidarite entre ma vie actuelle, et ces vies anterieures dont je ne retrouve en moi aucune trace. Dans cette ignorance invincible ou je suis de mon ancienne condition et de mes anciennes fautes , je ne puis me soumettre a un chatiment et Taccepter comme legitime. C'est un tyran qui punit ainsi , et non un pftre. C'est parce que la punition ne pent 6tre separee du souvenir de la faute commise, que je suis assure de ressusciter avec la pleine et entiere conscience de mon identite. Si Ton abandonne ce principe, dont Tevidence n'est plus contest^e dans I'application de la justice humaine , il faut avouer que la vie a venir sera comme les vies anterieures separee de celle-ci par des abimes infranchissables, et que Timmortalite promise n'est que
L'lMMORTALITE. 333
rimmortalite de ia substance, non de la personne. Aussitot les deux plus grands dogines de la philosophie morale perissent; car dun c6te le principe du merite et du demerite est fausse, de Tautre rimmortalite, sans la conscience et le souvenir, devient inutile et indififerente, Enfin , s'il faut encore ajouter cela, la doctrine qui transforme les biens et les maux de ]a vie actuelle en recompenses et en chatiments , detruit les sources de la charite , en ne nous iaisant plus voir dans les malheureux que des coupables. Le principe des vies anterieures est done faux, et ne pent servir d'argumentpour la theorie des migrations futures.
On tire une autre preuve , en faveur de la metempsycose, de la brievete de cette vie humaine. Une 6preuve si courte ne saurait , dit-on , fetre decisive ; elle ne pent suffire a la justice de Dieu. Mais qu'appelle-t-on la brievete de Tepreuve? A quoi la comparet-on? Si c'est a Teternit^, une pareille comparaison n'a pas de sens. On peut rendre la vie mortelle cent fois plus longue sans changer son rapport avec la vie 6ternelle*. Ainsi Tepreuve est complete en une courte vie. 11 est vrai, nous le reconnaissons , que les conditions de Tepreuve ne sont pas egales pour tons les hommes ; mais que peut-on conclure de ce fait pour la vie a venir, sinon que le jugement de Dieu tiendra
1. a Undecumque ex aequo ad ccelain erigitur acies, paribus ina tervallis omnia divina ab omnibus humanis distant. » Seneca, Consolatio ad Helvtam, cap. n.
334 TROiSlt^ME PARTIE.
compte exact et scrupuleux de toutes lea circon* stances? Nous savons que chacun sera puni et recompense selon ses oeuvres. L'inegalit^ de Tepreuve sera compens^e par rin^galite de la recompense ou de la peine. Yoila ce que nous pouvons affirmer, parce que cela ressort de la notion de la justice : le reste n'est qu'une conjecture sans preuve etsans vraisemblance. Mais , nous dit-on , pourquoi le coupable ne pour* rait-il , en subissant sa peine , satisfaire par son repentir a la justice divine, et meriter un pardon plus prompt et plus complet ? Et qui nous empdche , si le temps de la peine deyient ainsi une seconde ^preuye, de supposer, mdme dans le juste , le pouvoir de meriter encore^ et d'arriver par un plus grand m^rite a une recompense superieure? Notre r^ponse sera bien simple. On demande s'il est impossible que ^ pendant la duree du chatiment, le coupable merite un pardon? Non, cela ne parait pas impossible. Eslrce a dire que cela soit? Nul ne pent, sur un tel sujet, faire autre chose que des conjectures. Hors de la proportionnalite des peines, tout devient conjectural. Qu'est-ce done que cette theorie de la m^tempsycose , sinon une conjecture fondee sur des conjectures? Ajoutons qu'il n'est pas exact de dire que, si le p^cheur pent obtenir un adoucissement a sa peine, il s'ensuit que le juste doit obtenir un accroissement de bonheur. On tenterait en vain d'etablir un parallelisme entre le ch&timent et la recompense, et la justice pent 6tre temperee par la misericorde, sans qu'il
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en resulte pour les elus aucua droit a une felicite plus parfaite.
On nous dit a la v6rite qu'en vertu des principes sur lesquels repose la croyance a rimmortalit6 de rame> Fhomme doit ressusciter tout entier, et se re«> trouver dans un autre monde avec la m^me intelli< gence, le m^me coeur/la m^me liberte. S'il est libre apres cette vie, nous dit-on, il doit exercer la liberie dans les conditions ou la liberte s'exerce, c'est-a-dire avec chance de merite et de dem^rite ; il est done encore dans Tepreuve ; il a done a esperer ou a craindre. Ge raisonnement est fonde sur ce point, que Taction est necessairement partout et dans tons les 6tres ce qu'elle est en nous ici-bas. Qui le prouve? Qui prouve m6me que Taction^ Taction limitee, vari^e, diverse , soit necessaire a la liberte? De ce que Thomme ne pent Stre libre qu'a la condition de pouvoir faillir, s'ensuit-il que la liberty, dans son essence absolue, implique la possibilite de la faute? Pour soutenir une pareille doctrine , il faudrait dire ou que Dieu pent faire le mal, ou que Dieu n'est pas libre. S'il est evident que la liberty et Tinfaillibilite appartiennent egalement a la nature de Dieu , il en resulte que la possibility de faillir n'est pas comprise dans Tessence de la liberte, Qu'y a-t-il done encore une fois de solide dans ces preuves accumulees, qui ne reposent que sur des donn6es ou fausses ou conjecturales?
Enfin , on veut nous persuader que nous ne saurions ^tre heureux dans le ciel , si nous n'y avons
336 TROiSlfilCE PARTIE.
pas, comme ici-bas, une t^che k remplir^ et Ton en conclut que la vie qui nous attend doit ^tre, comme la vie aetuelle, une transition. Aimer Dieu, dit-on, connaitre Dieu , ce sont deux Elements du bonheur, ce n'est pas tout le bonheur : il faut de plus tendre vers le divin id6al par la lutte , par Taction. Ainsi tons les termes sont renverses ; jusqu'ici les hommes se plaignaient des fatigues de Fepreuve ; et la philosophie r^pondait : il faut bien meriter le repos par le travail; mais voici une doctrine qui aime la lutte pour elle-meme , qui nous recompense d'une victoire par la promesse d'un nouvel effort a tenter, et qui fait de la vie eternelle un mouvement eternel. N'y a-t-il pas de la temerite a vouloir determiner les conditions d'un bonheur que nous ne saurions gouter, ni peut-Stre imaginer dans notre condition pr^sente? Et sur cette conception si hasardee , est-il possible de fonder tout un syst^me? L'action est sans doute de I'essence de la perfection ; mais Taction est-elle le contraire du repos? Le Dieu d'Aristote est a la fois essentiellement immuable et essentiellement actif; toute metapbysique conclut a une cause immobile. Admettons, quoiqu*on ne le prouve pas, que Taction et le repos ne puissent se concilier qu'en Dieu; de ce que Taction diverse, multiple , limitee, importe a notre bonheur dans la vie aetuelle, il n'y a pas lieu de conclure qu'elle continue k nous 6tre necessaire dans la vie a venir. L'action importe a notre bonheur ici-basy parce que la vie aetuelle est une 6preuve; et
L*IHHORTALITfi. 337
elle importera a notre bonheur dans la vie prochaine , si cette vie n'est elle-m6me qu'une epreuve ; mais c'est precisement ce qui est en question.
II s'en faut done bien que la doctrine de la metempsycose soit autre chose qu'une trfts-brillante et tres-attrayante hypothfese, Cette hypothese, destinee a eclaircir le myst^re de la vie future et a donner^ comme on le pretend, un corps a nos esperances, est certainement plus vague que la simple promesse d'une recompense , k laquelle se borne le plus souvent la philosophic. En effet , cette ascension d'etoile en etoile, dont on compose notre avenir, doit-elle se prolonger k Tinfini? Alors Thypothftse n'est plus qu'une abstraction vide. G'est une s6rie de transformations dont aucune ne nous est connue, un 6ternel voyage vers un but qui n'existe pas. Si on r^pond au contraire que TlLme , apr^s plusieurs migrations successives , vient s'abimer dans le sein de Dieu, pourquoi ne pas ^tre pantheiste plus tdt? Pourquoi faire un si long trajet s'il faut a la fin tomber dans ce gouCEre? Ne dirons-nous pas a ces pontes du monde invisible ce que le courtisan de Pyrrhus disait a son mattre : « Reposez-vous d&s le premier jour? »
Apr^s avoir renonc^ a la m^tempsycose , il faut en revenir a chercher ce que la philosophic nous permet d'affirmer avec certitude. Nous avons vu qu'il y aurait necessairement recompense pour les bons et
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punition pour les m^chants; nous pouvons ajouter que Tame ne perdra pas le souvenir de ce qu'elle a 6te : c'est une condition indispensable pour qu elle puisse ^tre recompens^e ou punie. Ainsi, nous devons tenir pour evidents ces deux points : perseveraoce de la personnalite^ recompense ou punition suivant les m^rites.
II est quelquefois utile d'insister sur des assertions qui paraissent incontestables. Leibnitz en donne le conseil. G'est qu'une m^me verity pent avoir plusieurs aspects suivant le c6t6 par lequel on y arrive. Quand on tient un principe important, il faut bien Texaminer, pour 6tre sAr de le reconnaltre m^me en y revenant par un chemin de derri^re. Est-il vraiment necessaire que notre kme garde le souvenir de ce qu'elle a 6te, pour qu'elle puisse ^tre r^compensee ou punie? Comprenons bien Tidee de punition et celle de recompense. La punition est une douleur infiligee h Tauteur d'un acte coupable ; la recompense est une satisfaction accordee a Tauteur d'un acte meritoire. Ici-bas, dans notre justice distributive, nous arrive-t-il de punir Jean pour la faute de Paul? Cela nous arrive quand nous nous trompons sur les faits ; mais ^ si nous connaissons le coupable , c'est lui, et lui seul, que nous voulons punir. Autrefois , avant les progr^s de la pbilosophie , on ^tablissait une solidarite entre les membres d'une famille ; et parce que, dans certains cas , la recompense accordee au p^re s'^tendait a toute la posterite , on en concluait que la soci^te
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pouvait ^tendre la punition comme elle ^tendait la recompense. G'etait confondre deux idees trfes-diff6rentes; car un bienfaitpeut Stregratuit, tandis qu'une punition 9 parson essence mSme, suppose la culpability de celui qui la souffre. Que la society, pour mieux recompenser le p^re, accorde gratuitement un bienfait a sa post^rite, elle le pent; mais la punition est absolument, n^cessairement ^ rigoureusement personnelle. Elle Test k un tel point, que si le coupable n'a pas la pleine possession de son intelligence au moment ou il commet la faute, la soci^te se trouve d^sarm^e pour le punir; elle pent prendre des precautions contre luiy Tenfermer dans un but d'interSt general; mais elle commence par Tacquitter : le mot m^me de coupable ne lui convient pas^ Bien plus, si| apr^s avoir commis son crime en pleine connaissance de cause , en pleine possession de ses facult^s, Taccus^ est frappe de folic avant de comparattre devant ses juges, il semble que la loi , eclair^e par la philosophic , ne puisse lui infliger aucune peine et doive se borner a le mettre dans Timpuissance de nuire. II faut que Taccuse comprenne qu'il estpuni; sans cette condition , la justice change de nom et devient de la barbaric. Enfin , ajoutons encore que la mort de Taccus^ met fin a toute procedure". Dans les si^cles d'ignorance, on faisait le proems mdme k un mort. Un reste fort
1. a n n*y a ni crime ni delit lorsque le pr^venu 6tait en 6tat de d^mence au temps de raction. > Code pinal, art. 64. 2. Article 2 du Code d*instruction criminelle.