‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 35 sur 45 · DB LA PRIERE · texte numérisé non relu

DB LA PRIERE

« Gar quiconqoe demande , regoil ; et quiconqu* cherche, trouve; et on ouvre k celui qui Hrappe. »

£v. S. Mattk,, chap. Tn, Ten. 8.

« Gherchez d'abord le royaume de Dien et m Justice ; et le reate vons sera donn^ par surcrott. >

S. LuCy chap, xn, vert. 31.

Nous touchoDs ici a Tun des points les plus importants de la religion naturelle.

II y a un Dieu tout bon et tout-puissanty qui a cr^ le monde et qui le gouverue. Ce Dieu nous a mis icibas pour nous y eprouver par la douleur et le sacrifice, et nous preparer a la vie immortelle et bienheureuse qu'il nous garde au dela du tombeau. Yoila y par ces grands dogmes, la religion naturelle fondee : nous

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connaissons notre origine, notre loi et notre fin. Ce Dieu, qui nous a crees par sa volonte toute-puissante, nous a traites en p^re , puisqu'il nous a faits immortels, et qu'il noos a donne, avec la liberte, I'amour et Tintelligence. Le temps d'epreuve que nous subissons est necessairement mfele d'amertume ; et pourtant il ne nous a pas abandonnes ici-bas a nos propres forces. Toutes choses sont disposees en nous et autour de nous^ pour que nous puissions accomplir notre oeuvre, si nous en avous fermement la volonte. D'abord , nous connaissons nos liens avec Dieu, et nous Savons de sa nature tout ce que nous avons besoin d'en savoir pour I'adorer et pour Taimer. Les dons du coeur et de I'intelligence sont repartis inegalement entre nous; mais ce ne sont la que des differences dans les conditions de Tepreuve subie; car nous avons tons , au. degre necessaire, la connaissance de la loi et les moyens de la pratiquer , et cela seul a une importance veritable puisque la duree de notre vie terrestre, comparee a I'eternite qui nous attend^ ne m^rite pas d'etre comptee. Enfin, quelqu6 incertitude qui enveloppe les miserables evenements de cette vie , il y a une chose que nous savons, c'esf que le bonheur ne pent nous manquer dans une autre vie si nous sommes justes. II ne tient^donc qu^a nous de comprendre que nous devons benir le nom de Dieu, m^me dans la soufTrance.

Nous pourrions ne voir dans le culte qu'un juste

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hommage rendu par la creature a son cr&iteur . L'amour et Tadmiration, comme tous les sentiments humains, ne sont pas toujours legitimes ; mais ils le sent toutes les fois que leur objet est vraiment beau et vraiment aimable^ et une^me bien reglee est celle qui mesure son amour sur les perfections de Tobjet aim6. Aimer et admirer ainsi, c'est 6tre dans la voie droite; c'est employer comme elles doivent T^tre les facultes de son esprit et de son coeur. De tels sentiments accroissent nos forces ^ loin de les epuiser. La secheresse, la langueur, le decouragement, sont inconnus a ces ^mes heureuses , que le vrai beau attire et retient. On pent dire qu'il y a en elles quelque chose de plus qu'humain, car la puissance ainsi depens6e est ia seule ici-bas qui ne s'epuise jamais, et dont la source s'augmente en coulant. Mais pourquoi un 6tre cre6 est-il aimable, sinon parce qu'il exprime moins imparfaitementque les autres 6tres la perfection divine? Tout ce qui est bon et aimable au-dessous de Dieu ne Test que d*une beaute indirecte et reflechie. Lui seul est le vrai , le beau et le bien par essence. Savoir Taimer par-dessus toutes choses est leplus grand de tous nos bonheurs. Tous nos amours doivent ceder a cet amour , qui est la source et en m^me temps la consecration de tous les autres.

Une autre cause encore que la perfection de Dieu doit nous incliner k Taimer. C'est qu'il est notre bienfaiteur, notre soutien et notre esperance. Nous aimons Thomme qui nous a tir^s du peril, ceiui qui.

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nous a eclaires sur le devoir, la mere qui nous a nourris de son lait , le p6re qui a veille sur nous avec une vigilante inquietude , et qui , pendant la moitie de sa vie, a travaille sans relache pour assurer notre bien-^tre. II faut done aimer Dieu, qui nous a donne la vie elle-m^me avec tout ce qui la fait aimer et tout ce qui la fait supporter. II faut le benir pour nous avoir crees, et pour nous avoir donn^ une intelligence capable de le connaitre et de I'aimer. II faut le benir pour nous avoir faits libres , et pour nous avoir impose le joug salutaire du devoir. Ce n'est pas seulement de Tin gratitude , c'est de la deraison, que d'etre reconnaissant envers une creature , et de ne pas I'fetre envers Dieu, puisque tons les biens qu'on nous fait viennent de lui, C'est lui qui, par sa volont6, ou par ses lois qui ne sont que la formule humaine de sa volonte, soutient et protege la vie qu'il nous a donn^e. Nous vivons, nous agissons, nous pensons sous sa main. Nous jouissons du bien par sa bonte , nous souffrons le mal par notre faute. 11 a tout dispose d^s Torigine, pour que nous trouvions partout le remade a c6te du mal. II ne nous a pas faits pour cette terre, mais pour une vie celeste, dont nous ne pouvons ici-bas comprendre les delices. Les creatures , auxquelles nous attachons nos esp^rances, ne pen vent nous donner que des joies courtes et m^ees de peine; et souvent, au lieu du bonheur que nous attendions, c'est la mis^re qu'elles nous apportent. Lui seul est notre solide et glorieuse espe-

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ranee; le bonheur qu'il nous reserve est sans pair. Nous sommes surs de Tatteindre en suivant la justice; d'en 6tre combles, car il depasse ce que nous pouvons rSver sur la terre; de ne plus le perdre, car Dieu ne nous retirera pas un don qu'il nous a permis de conquerir, et la m^me main nous a donne a la fois la liberte et rimmortalite. Ou il faut arracher du coeur de rhomme tons les sentiments qui Tennoblissent et Tepurenty ou il faut les unir tons ensemble dans un sentiment d'amour et d'adoration pour le Greateur.

Mais a quoi bon demontrer qu'il faut aimer Dieu? Nous ne le demontrons pas, nous le rappelons, parce que Tamour est le commencement du culte; ou, pour parler plus justement, le culte n'est que Tamour de Dieu exprime par des actes\ Or, s'il est juste et necessaire d'exprimjsr un amour legitime , il en resulte que le culte est un hommage que nous ne saurions refuser au Greateur".

Gertes , le meilleur moyen d'exprimer Tamour et la reconnaissance que Dieu nous inspire, est de pratiquer le devoir; mais on pent avoir plusieurs raisons de se bien conduire , et lors m^me qu'entre autres mo-

1. c Nee colitur nisi amando. i D. Aug., EpisL cxl ad Eonorat,^ cap. XVIII, D® 45.

2. « D^s que vous supposerez que Dieu seal doit avoir tout noire amour, et qu'ensuite cet amour ne se r6pand sur le moi que comme 8ur les autres biens born^s a proportion de ses bornes, la religion se trouvera toute d^velopp^e dans notre cosur. i F^nelon^ Deuxieme Leitre sur la religion^ chap. I, § 2.

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tifs on se propose d'honorer Dieu par sa conduite , il est necessaire qu'on en avertisse les autres hommes par des signes exterieurs qui ne leur permettent pas de s y meprendre. Regardons-nous dans le monde comme un enfant dans la maison de son p6re. Temoignons d'abord notre respect et notre reconnaissance par une conduite exemplaire, par une soumission sans reserve ; mais ne nous croyons pas quittes de tous nos devoirs, si nous ne saisissons, si nous ne cherchons toutes les occasions d'exprimer nos sentiments par notre attitude et par nos paroles.

Beaucoup d'esprits ne veulent pas admettre la necessite d'un culte formel. Dieu n'en a pas besoin, dit-on. II est vrai. Mais la perfection de Dieu ne nous dispense pas de nos devoirs. Quand. notre bienfaiteur est tellement au-dessus de nous que nous ne pouvons rien ni pour sa gloire ni pour son bonheur, nous n'en sommes pas moins tenus a expriiner notre reconnaissance. Dieu aime le monde, puisqu'il a voulu le faire; et il aime les hommes d'un amour de predilection, puisqu'il les a crees intelligents et libres. Nous ne rechercherons pas avec Malebranche * si c'est lui qu'il aime en nous; car nous ne regardons ici que le resultat. Affirmer qu'il est indifiTerenta notre culte et a notre amour, n'est-ce pas une tem6rite, quand nous savons

1. L'£crilure dit aussi : a Dieu a fait toutes choses pour luim^me. » Prov.y xvi, 4.

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qu'il se r^jouit de nos vertus et qu'il nous aime i proportion de nos merites? Dieu n'avait pas besoin non plus de creer le monde. C'est mal raisonner et mal faire que de chercher dans la perfection de sa nature un pretexte pour nos vices. Nous ne pouvons parler qu'en tremblant de la nature de Dieu; mais nous devons parler avec certitude des obligations, de Thomme.

Mais ce que nous voulons cousiderer ici principalenaent, ce n'est pas le droit que Dieu a d'etre adore, c'est le besoin que nous avons d'adorer Dieu.

Ce besoin est si reel, que c'est lui qui jette une sorte de discredit public sur toute philosophic dont les principes detruisent la possibilite du culte et de la pri^re. On sent instinctivement qu'une philosophic sans Dieuy ou dont le Dieu ne nous entend pas, n'a pas de raison d'etre. EUe nous refuse ce que nous lui demandions avant toute autre chose. U y a bien pen d'esprits qui se devouent a Tetude de la metaphysique , par pur amour de la verite quelle qu'elle puisse etre. C'est presque toujours un besoin moral qui appelle les ^mes a la philosophic. EUes veulent Itre rassurees, soutenues, consolees; elles veulent qu'on ouvre a leur esperance le monde invisible, quand elles ne trouvent dans celuici qu'oppression et malheur. II ne faut pas se plaindre de ce caractere de la philosophic, et s'ecrier qu'on ne fait pas de la science avec la passion . Ce qui est vrai de

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toutes les sciences ne peut pas T^tre de la science de rhomme. II n'y a pas ici d'abstraction possible, et il s'agit de mon 6tre tout entier. Les besoins de mon coeiir ne sont ni moins reels, ni moins legitimes que ceux de mon intelligence. La passion ne doit pas etre plus etrangere a la philosophic de Thumanite qu'a son histoire.

Chez certaines kmes , il y a comme un besoin dominant de se mettre en communication directe avec Dieu , et d'exprimer les sentiments d'amour et d'adoration qu'elles eprouvent pour lui. Elles apportent ce besoin en naissant, et Teducation peut tout au plus le developper; elle est presque toujours impuissante pour le restreindre. Les ames possedees de cette ardour de mysticisme exhalent leurs sentiments par des voies fort diverses , suivant les dons qu'elles ont re§u8 : les unes se retranchent dans la meditation interieure, et deviennent etrangeres et presque indifferentes au monde; d'autres se prennent d'une sorte de fureur centre cette vie terrestre, et contre le corps qui les y attache. Leurs penitences et leurs austerites efiTrayent le vulgaire qui ne sait pas comprendre (elles-m^mes le comprennent-elles?) que cette guerre acharnee contre le fini n'est qii'un hommage enthousiaste rendu au Createur. Quelquefois Vkme est en mfeme temps mystique et expansive, et c'est cette disposition particuliere qui produit Jes poetes et les apolres. Ces grandes vocations a Tamour

deDieu sont rares, moins rares pourtant qu'on ne le pense. Mais il y a en foule des S.raes religieuses, qui, sans ^tre emportees par un amour vehement, sentent une sorte d'attrait vers la prifere , et se trouveraient isolees en ce monde, desheritees, malheureuses , si elles ne pouvaient prier Dieu frequemment, et le m6ler a leurs craintes et a leurs desirs. On a remarque, il y a bien longtemps, et avec verite, que les esprits les plus positifs n'^chappent pas autant qu'ils I'esp^rent (etrange esperance!) au sentiment religieux. lis vont leur train dans les affaires courantes, tant que les habitudes con venues les soutiennent et les occupent ; mais si quelque evenement extraordinaire les derange de leur assiette et les pousse vers le nouveau et Tinconnu, si surtout le malheur les atteint, un nom qu'ils croyaient oublie se place de lui-m^me sur leurs l^vres. Si ce n'est pas une esperance, c'est au moins un regret, et cela m6me est une pri^re. Un po^te a dit, dans un tr^s-beau vers :

Si Dieu n'existait pas , il faudrait Tin venter.

II se trompe; il n'est jamais permis d'emettre volontairement et de propager une erreur; mais Voltaire aurait eu raison de dire que, si Dieu n'existait pas, les hommes Tauraient invente, car il est dans leur nature de ne pas pouvoir se passer de croire et d'espereren lui.

La raison a beau vouloir nous demontrer que , si nous savons user de ses preceptes, la vie nous devien-

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dra moins dure, il restera toujours une portion de mal que nous ne pourrons expliquer sans recourir au monde in visible , et que nous pourrons encore moins supporter. Les maximes sto'iques seduisent un nombre restreint; elles gouvernent un nombre imperceptible. De tons les paradoxes, le plus difficile a soutenir longtemps est celui qui nie la douleur.

L'homme est nu et desarme : son intelligence lui procure un abri , de la nourriture; elle le defend contre Tagression des b^tes feroces et contre ses semblables. Mais, s'il etait reduit a Tetat sauvage, il ne serait pas lui-m^me, il ne serait pas Thomme; dans Tetat civilise , qui augmente ses besoins et qui exalte ses desirs, il s'en faut bien qu'il se suffise. Une quantity eflroyable d'Stres humains manquent de culture intellectuelle ; beaucoup souffrent du froid et de la faim. Quelquefois ce supplice est double par le voisinage du lu^e. Les pontes et les philosopbes disent a cela avec emphase que Targent ne fait pas le bonheur. Theorie commode , pour qiii la repete au milieu des jouissances de la vie! Non^ sans doute, Targent ne fait pas le bonbeur; mais, dans T^tat civilise, Tabsence d'argent fait trfes-positivement le malheur. Si Ton veut dire qu'il y a des malheurs plus grands, ou qu'il faut braver ce malheur plut6t que de souiller son amc immortelle, cela est juste et vrai ; et cela ne nous dispense pas de convenir qu'il est affreux de n'avoir pas les premieres n6cessites de la vie pour soi et pour les siens.

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U y a un axiome qu'oa entead quelquefois repeter a ses oreilles , et qui est aSEreux pour ceux qui ont souffert , et pour ceux qui out vu souffrir. On ne meurt pas de faim^ dit-on. Erreur ou mensonge* On meurt de faim , aux champs dans un sillon , a la ville devant la montre d'un boulanger. Beaucoup, parmi ceux qui ne meurent pas de la faim , meurent pour n'avoir eu qu'une nourriture malsaine ou insuffisante, ou pour avoir gagne leur pain par un labour insalubre, ou malades pour avoir manque de remMes et peut-Stre de repos.

Nous sommes tons d'accord pour b^nir le travail , et pour dire qu'il est consolant et fortifiant; mais il y a travail et travaiL Si vous Stes descendu une fois par curiosite dans les catacombes de Paris, oil Ton marche dans des ten^bres absolues entre quatre murailles de pierres qui vous touchent de quatre c6t6s , oil Ton fait une lieue sans trou ver autre chose que cette esp^ce de s^pulcre dans lequel on avance toujours sans changer jamais de situation , od Ton ne peut respirer faute d'air , ou Vkme est oppressee par le sentiment de cette croCkte epaisse de roc et de terre sous laquelle on est enseveli^ vous avez rencontre peut-6tre un ouvrier isol6 , tratnant k pas lents , a la lueur d'une cha^delle , une brouette charg^e de moellons. II est 1^ f depuis la premiere heure du jour et il n'en sortira qu'^ la brune» pour y rentrer le lendemain. 6agne-t-il assez par ce travail pour exempter ses enfants de la faim et du froid ?

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De tous les sentiments qui nous attachent au monde , le plus fort est Tamour paternel. II s'accroit chaque jour, quand on croirait qu'il ne peut plus croitre. On supporte tout pour son enfant ; on se condamne au travail, k la solitude, au froid , a la faim; on afTronte la mort sous toutes ses formes; bless6, mourant, on s'arrache a Tagonie pour arranger un pen cette pauvre ch^re vie a laquelle va manquer son abri; on n'a plus rien dans le coeur que cet amour sans bornes. On comprend que le monde serait desert si cet oeil s'eteignait, si la mort effa^ait ee sourire. Et la nature brise ce lien. EUe jette au tombeau cette Tie qui commence^ et condamne le p6re k rester vivant.

Tout le monde n'eprouve pas de ces catastrophes ; mais la liste en est bien longue! Ghacune de nos heures apporte la chance d'un sinistre. II y a un malheur plus grand que de fermer les yeux d'un fils ; c*est de le voir crimineL Avant d'6puiser la liste de nos malheurs Timagination se lasserait.

Toutes nos afTections les plus donees ont leur aiguillon^ Tamour, Tamitie. Quand on n'est pas trahi, on estmeconnu. On voit ses bonnes intentions transformees en crimes. On est blesse a chaque instant dans ses godts , dans ses delicatesses , dans ses scrupules. On se devoue pour son pays , et on ne rencontre que le cachot et Texil. On n'y porte pas mdme la reputation de bon citoyeti ; les calomnies du vainqueur vous poursuivent sans vergogne jusque dans

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les misires qu'il toub a faites. Vous n'dtes plus pour votre parti qu'un maladroit, un ambitieux deQU. Ou bien , on s'est sacrifie pour une croyance ; et un jour, on rencontre comme par hasard une objection jusque* la inaper^ue. AuBsitdt T^difice s*^croule y emportant tout le fruit de vos sueurs , tant de d^vouement y tant de sacrifices , et votre coeur ni votre vie ne savent plus ou se prendre. Le g^nie mdme a ^te pour plusieurs un don funeste : non pas pour Golomb qui a acbetd la gloire par le malheur; mais pour tant d'autres, morts a la peine, m^connus, insult^s, foul^s aux pieds , et n'ayant pas toujours pour consolation la conscience de leur force.

Quelle ressource a tant de maux? La gloire? II ne faut pas s'en flatter. Elle suit le succ^s. La gloire n'est qu*une courtisane. La gloire est pour les Alexandre et les C6sar , bourreaux couronn^s^ que la police de tons les peuples aurait fait attacber k une potence^ s'ils avaient exerc6 leurs talents sur les grands chemins. Quelques bataillons de plus, et Cartouche serait de leur compagnie. Gette vaine fumee ne m^rite pas qu'on s'en repaisse par avance. Le plaisir d'etre inscrit apr^s sa mort dans les recueils de faits memorables^ et de servir de sujetde dissertation aux rhetoriciens, est unepauvre compensation pour les deboires et les injustices de la vie I II n'y a qu'une force vraie , c'est le sentiment de la vertu ; mais ou est r&me a laquelle il suffit? Une telle &me se rencontre de sidole en sidcle pour les delices du genre

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humain; mais do mesurons pas les hommes k la taille des h6ros !

Que faire alors? A quoi nous rattacher, a qui recourir quand le monde nous manque? Ou adresser nos soupirs, sur le bord d'un tombeau? A qui nous fier, quand notre amour est repouss^ , quand notre vertu est calomni^e, quand notre honneur estfletri? Vers qui crier contre le dedain impitoyable, contre les coeurs ferm^s qui rejettent le sacrifice? Quelque chose en nous nous excite k lever les yeux au ciel , et k appeler Dieu k notre aide. G'est pour cela que tant d'hommes Strangers a la science ecoutent avidement ceux qui leur parlent de Tavenir. C'est pour pouYoir aimer et prier, que tant d'imes desh^ritees en ce monde rdvent le monde invisible , lors mftme que les lumi^res de la philosophic leur sont refusees. Si notre nature est faite pour souffrir , elle est faite aussi.pour se plaindre a Dieu de sa souffrance, et pour trouver dans cette plainte un soulagement, un encouragement. Par la pri^re , la solitude est adoucie , ou plut6t elle est d^truite: au moment oil le monde nous abandonne et nous fuit , nous nous retrouvons en presence du seul ami qui ne trompe jamais , de Gelui dont le nom est la Justice I

Lapri^re n'est pas seulement une ressource dans la 80u£France : elle est un pr^servatif contre. la faute. Un homme se laisse aller au courantde la passion; au lieu de se rappeler les enseignements re^us dans sa

jeuiiesse, il ne songe qu'au plaisir et a Tint^rfet, La violence des sensations qu'il se procure produit un tel bruit dans son kme, qu'il n'en tend plus et neconnatt plus qu'elles seules. II tend toutes les forces de son intelligence vers la fin de ses app^tits , et pendant qu'il les assouvit, il ne r6ve qu'aux moyens de les faire renattre , pour les assouvir de nouveau. Dans cette subordination de tout son dtre au plaisir et a la recherche du plaisir , il perd le sens de ce qui est beau et droit ; sa volonte , sans cesse trainee du m^mec6te^ s'etiole et devient incapable de resistance. Son intelligence mal cultivee , servie par des organes deteriores ^ pleine des plus honteux sophismes , affaiblie, devoy6e, ne sait plus discerner et suivre le vrai ; elle use tout ce qui lui reste de force au service d'appetits ignobles, et n' arrive pas peut-6tre k egaler rinstiuct de la brute. Ainsi s'affaisse de jour en jour cette noble cr6ature, faite pour regner sur le monde et sur elle-mSme , quand au lieu de se tourner vers le ciel , et de commencer la vie du ciel sur la terre, elle prend le monde pour son tout , s'y attache de toute sa force y et fait sa gloire d'oublier le reste. Qui pourra la tirer de ces abtmes ot elle roule? Peut-^tre ne lui fallait-il qu'un signe qui vint lui rappeler Dieu. Cette seule pensee Taurait aidee a se vaincre. Ce nom amene avec soi le cortege de tout ce qui est grand et noble. II signifie la verite et la vertu. II fait entrevoir des plaisirs dont T^me est enivree , et aupres desquels tous les autres ne sont

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rien. C'est une lumi^re qui moDtre la pourriture des passions honteuses sous son aspeot veri table. Quelque abattue que soit une &me , il y a quelque part en elle tout un ensemble de souvenirs touobants et vivifiants que ce grand nom de Dieu reveille. Tout medecin des llmeB sait que la guerison est possible, d^s que le malade a consenti a prier.

Ainsi, consolation ou rem^e, la priere a une grande place dans la vie. Nous ne recbercherons pa&, comme les philosophes du xvii" sifecle, si un peuple d'athees pourrait subsister; nous nous bornerons a dire que le sentiment religieui est peut-^tre le plus puissant de tons les liens sociaux. II ne faut pas dire que la famille est plus puissante encore , car la pi^te filiale n'est qu'une forme de la piet6. C'est la pensee de Dieu qui achfeve de sanctifier le foyer domestique , ce centre beni de toutes les affections donees et sociables. Otez cette pensee du milieu d un peuple , il n'est plus r^uni en corps de nation que par Tinter^t et par la crainte. La loi civile n'est plus, pour lui, qu'un contrat social ou il donne a condition de recevoir ; s'il donne toujours et ne regoit jamais, il devient une dupe a ses propres yeux. Ce qu'on appelle pompeusement le sentiment de la fraternite , ou la religion de la patrie, n'a pour lui aucune signification. Les ci toy ens ne sont que des associes , et non des frdres. Jamais le devouement et le sacrifice n auront de place dans un £tat ainsi con<;u ; jamais ce lien , fonde sur

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de telles bases , ne sera regarde comme indissoluble par celui qui en souffre. Si Ton veut cr^r une grande famille qui ait son unit^ morale , ses traditions , son bonneuf ; dont tons les membres se reconnaissent solidaires les uns des autres; dont la loi soit comprise et aimee, m^me lorsqu'elle frappe^ il faut que le nom de la patrie reveille des id^es religieuses , que chaque citoyen se croie attache a elle par une volonte divine^ que la transmission d'une morale re^ue de p^re en fils ^tablisse une parents entre tons ceux qui fou* lent le m^me sol et parlent la m^me langue, que les lois s'appuient, non sur la balance des int6r^ts, mais sur Teternel ideal de la justice, et qu'en signedecette origine elles soient promulguees au nom de Dieu.

Mais un culte, quelle qu'en soit la nature » ou mdme la priere qui est Tacte le plus simple du culte, peutelle se concilier avec la Providence telle que nous I'avons d^crite? Si Ton pouvait se repr^senter Dieu comme un p^re incessamment occupy du bonheur de chacun de ses enfants, jouissant de leurs joies et souffrant de leurs peines , attentif k leurs besoins de cbaque jour, et modifiant, pour y pourvoir, les lois g^n^rales , capable m^me de se laisser ^mouyoir par une priere plus fervente et d'accorder k une soUicitation persev6rante un don qu'il 6tait dans ses desseins et dans sa sagesse de refuser, la pridre serait a la fois possible 9 utile, efficace. Mais, dans ce tableau si touchant de la soUicitude divine, beaucoup de

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traits sont en dehors de la T6rite. lis ne rapprochent Dieu de nous qu'a la condition de le d^grader. D6s qu'on refl6chit sur sa perfection, il devient impossible d'admettre qu'il puisse changer quelque chose k ce qu'il a youIu, et que ce changement puisse avoir pour cause les intercessions d*un Stre aussi fri- Tole, aussi impr6voyant que Thomme. On a beau ehercher une issue : si Dieu modiiie sa Tolonte , il n'est pas immuable ; il n'est pas toujours egal et sem* blable a lui^m^me; il tombe comme nous dans le mou vement et dans le temps, et Tinfinite lui ^chappe. La resolution que Dieu avait formee etait la meilleure qu'il pikt prendre; en se laissant aller a la changer, il fait moins bien; il se diminue deux fois : eu prenant une resolution mauvaise, et en la prenant par faiblesse. II faudrait, pour echapper h cette consequence, supposer que c'est nous au contraire qui ameliorons les desseins de Dieu , et qui Teclairons sur le bien. Toutes ces hypotheses ne pen vent tenir ; on rougit de les exprimer; onsouffre en les entendant. Ce Dieu, si bon en apparence, n'est qu'un ouvrier imparfait dont Toeuvre a besoin a chaque instant d'etre reparee, et qui n6cessairement la r6pare mal , s'il 6coute toutes nos pri^res insens^es et contradictoires. En vain dirat-on qu'il ne c^de a nos pri^res que quand elles sont raisonnables ; c'est se payer de mots^ car elles ne sont rstisonnables que quand elles sont conformes a sa volonte, et cela revient a dire qu'il ne nous ^coute jamais.

Ainsi Dieu est immuable. II ne modifie jamais ses desseins, et nos pri^.res ne peuvent le detourner de son ordre. Nous nous trouvons entre deux yerites qui semblent se contredire : Tune c'est que la priftre est pour nous un devoir et un besoin ; Tautre , e'est que la pri^re est inutile, impuissantOy impossible.

Gette contradiction est plus apparente que r^elk. Les faits dont elle resulte, loin de nous faire renoncer a la pri^re , sont de nature a nous eclairer sur son caract^re -veritable.

D'abbrd la pri^re n'est pas n^cessairement une demande; elle pent et doit 6tre frequemment une action de graces. En ce sens, elle ne presente aucune difficulte. Nous devons remercier Dieu de tout le bien dont nous jouissons, puisque c'est lui qui nous le donne dans sa bont6 et dans sa bienveillance ; et nous devons , si nous sommes sages , le remercier, m^me de la perseverance des lois de la nature, puisque oette perseverance est la condition essentielle de Fordre de Tunivers. Prier, c'est d'abord et avant tout adorer. Le premier objet du culte est la gloire de Dieu; les besoins de Thomme ne viennent qu'au second rang. Nous ne serious pas moins obliges de prier, quand nous aurions la certitude de ne retirer jamais aucun bien de la pri^re.

La pri^re a d'ailleurs de Tefficacite par elle-

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m^me sans aucune intervention de Dieu* Qu'est-ce que prier, sinon penser a Dieu, a la gloire, a la bonte , a la perfection de Dieu ? Pouvons-nous coneevoir de leiles pensees et les exprimer sans nous sentir ameliores et sanctifies par leur presence dans notre ^me, sans eprouver un elan d'amour vers Celui que nous adorons, sans concevoir du degoil^t pour toute passion vile et pour tout attachement que la justice ne sanctionne pas? Remercions Dieu , non de ceder a nos pri^res , mais de nous avoir permis de prier*.

Cependant , il faut le reconnaitre , la pri^te n'est pas seulement une action de grilce; elle n'est pas seulement une aspiration sanctifiante par elle-m^me. Elle est sou vent une demande; et peut-^tre est-il permis de dire que la priere la plus parfaite est celle qui reunit Tun et Tautre caractere. Or, c'est quand la priere contient une demande qu'il paratt difficile de la concilier avec rimmulabilite divine; car d*un c6te on ne demande que pour obtenir, et d'un autre c6t6 Dieu ne change rien a ses d^crets*

Pour debrouiller cette contradiction, cherchons d'abord, sanssongera rimmutabilitedeDieu, quelles sont les choses qu'on pent lui demander. Certes , on

1. c B6ni soit le Seigneur qui n'a point retir6 de moi ni ma priere ni sa mis^ricorde. » Ps. lxv, 22.

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ne lui demandera rien d'immoral , puisque c'est Toffenser que de concevoir mSme un desir contre Thon- Delete. On ne lui adressera pas non plus des demandes frivoles. On ne lui dira pas : wFaites que cette poire miirisse; » ou : a Faites que je gagne ce proems, » II n'est pas permis de demander a Dieu des choses pour lesquelles on rougirait d'importuner un ami. Quand m^me il s'agirait de toute notre fortune, est-il d'une kme religieuse de ne comparaitre devanl son Createur que pour en faire le confident d'une pensee d'avarice? Dans le combat que se livrent nos convoitises, Dieu est indifferent, ou, s'il accorde sa protection, il ne Taccorde qu'au courage et au travail. C'est done en travaillant, et non en formant des Yceux, que nous pouvons reussir. En courant dans une plaine, je sens tout a coup que la terre me manque, et que je suis precipite, « mon Dieu, sauvez-moi ! » C'est le cri que la nature m'inspire. Mais comment Dieu me sauvera-t-il? Sera-ce par un miracle, en suspendant Taction des lois de la pesanteur? Non , cette esperance ne traverse pas mfeme mon esprit. Je demande k Dieu de me faire trouver une branche secourable, au lieu de me laisser rouler jusqu'a Tabime. Mais cette branche, elle est la, dans la direction de mon corps. Si elle y etait avant ma pri^re, j'ai prie en vain; si elle n'y etait pas, et que Dieu Ty mette, ce miracle n'est pas moins etonnant que de suspendre les lois de la pesanteur. Ainsi ma pri^re, si elle est serieuse, est la demande formelle d*un mi-

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racle*. C'est qu'au fond elle n'est que riustinct irreflechi d'un 6tre faible qui se sent perir, et qui invoque le Dieu dont il tient la vie. Si nous savions toujours ce que nous faisons quand nous prions, nous ne demanderions pas si facilement des miracles ; et nous ne les demanderions pas pour obtenir un jour de plus k passer loin de Dieu sur cette terre.

Pendant notre enfance, nous dependons de ceux qui nous environnent pour tons nos besoins corporels; il nous est permis alors de demander ; mais a mesure que notre esprit et nos bras acqui^rent de la force, nous nous elevens a la dignite de travailleurs ; nous conquerons le premier signe de la liberte, qui est I'independance personnelle, A partirdece moment, c'estun devoir et un honneur pour nous de nous suffire a nousmfemes; degagner, a la sueur de notre front, le pain quotidien; de repousser le danger par la lutte; de nous faire a nous-mimes, par notre capacite, par notre energie, notre place au soleil. Si nous avons a notre tour des enfants a proteger, notre peine , notre

1. c Je converse avee lui, je p6n^tre toutes mes facult^s de sa divine essence ; je m'attendris a ses bienfaits , je le b^nis de ses dons; mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je? Qu'il change^t pour moi le cours des choses, qu'il fit des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-dessus tout I'ordre ^tabli par sa sagesse et maintenu par sa providence, voudrais-je que cet ordre fiit trouble pour moi? Non, ce voeu t6m6raire m6riterait d'etre plutot puni qu'exauc^. » J. J. Rousseau, Profession de fox du vicaire savoyard.

LE GULTE. 381

respoDsabilite augmentent , et notre dignite avec elles. C'est un beau spectacle que celui d'un pere de famille, qui coraprend 8a tache et la remplit dignement* II ne so permet le repos que quand il est d'une D^cessit^ absolue ; 11 choisit , ou il subit un travail , et s y livre de toute sa puissance; il applique son esprit et ses forces a gouverner sa jeune famille , a Teclairer, a la proteger. Si le fruit du travail est insuffisant, le premier dont la portion est retranchee, c'est le p^re, C'est son droit. Si le malheur vient, malgre la perseverance et Teconomie, c'est lui encore qui connatt le peril le premier, qui le cache longtemps, qui lutte en secret y qui enfin le fait connaitre avec menagement, et qui doit Texemple de la resignation. II faut que son impuissance lui soit mille fois demontree , pour qu'il se resigne enfin a demander; car demander, c'est vivre du salaire d'autrui, profiter de la peine d'autrui. Telle est la loi et la condition de Thomme. Ce n'est pas la fierte qui lui enseigne a ne rien attendre que de ses efforts : c'est le devoir et I'equite. Ce qu'il est au milieu de ses semblables , il doit TStre devant Dieu : laborieux, perse verant, resigne; usant de la bonne fortune avec moderation , supportant la mauvaise avec Anergic.

Mais si nous ne crions au ciel, ni pour la peine, ni pour le travail, quelle est done la priferel6gitime? Nous pouvons demander la force , la resignation , la vertu; le bien de I'llme, non celui du corps; ce qui

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est de notre destinee , et noh ce qui ne touche qu'^ notre epreuve. Voila la vraie prifere, la seiile permise*. Nous ne dirons pas : « Mon Dieu^ fais pousser mes epis. » Mais nous dirons : « Mon Dieu , donne-moi le courage de semer; » ou : « Console>moi de n'avoir pas r^colte. » Nous ne dirons pas : « Mon Dieu , faismoi gagner mon proems; » mais : « Mon Dieu, fais que le proces soit gagne par celui qui a la cause juste, et, si je dois perdre, fais que je supporte le malheur en homme *. »

C'est de cette priftre que nous parlous ; et comme elle n'est au fond qu'un ferme propos de faire le bien et qu'une aspiration vers Dieu, elle n'a rien qui ne puisse se concilier avec rimmutabilite divine.

Nous nous arrStons la. Cette pri^re nous suffit; et nous ne pensons pas que la religion naturelle com-*

1. Kant va jusqu'^ consid^rer la pri^re comme une superstition d^s qu'elle est envelopp6e de paroles et de formules, a parce que Dieu, dit-ii, n'a nul besoin d'explication sur les d^sirs formes au dedans de nous.» (De la relig,^ concl. de la IV*partie.)Mai8, si la pri^re n'est qu'une aspiration vers le bien et vers le Dieu qui est la source du bien, elle pent, selon Kant, 6tre exauc^e, c'est-a-dire produire une amelioration morale, et cons6quemment 6tre admise par la religion naturelle. L'analogie de cette doctrine avec celle de Malebranche est frappante, surtout si Ton tient compte de la difference d*origine entre les deux philosophies et de caract^re enlre les deux philosophes.

2. « Puissant Jupiter, donne-nous les vrais biens, que nous ies demandions ou que nous ne les demandions pas; et eioigue de nous les maux, quand m^me nous les demanderions. » Platon, Second Alcibiade, trad, de M. Cousin, t. Y, p. 153.

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porte ces demandes, ces insistances qui font de rhomme agenouille devant Dieu un courtisan mendiant une faveur.

Malebranche, a la fois philosophe et pr^tre catholique, incapable comme pr^tre de renoncer a la prifere, et comme philosophe d'attenter a Fimmutabilite de Dieu, suppose que, par un decret eternel, le Createur a voulu que ses graces se repandissent sur toutes les ames qui Tinvoqueraient avec ferveur et sincerite. Ainsi la grace est, pour ainsi dire, preparee, et elle vient a nous quand nous la demandons, sans que Dieu ait besoin d'intervenir par une action temporaire^ Voila une belle hypoth^se, contre laquelle I^alebranche ne Yoit aucune objection s^rieuse , et qui suffit pou r faire de la pri^re une veritable demande. II semble bien, au premier abord, qu'une loi preexistante qui s'applique necessairement quand Toccasion lui en est fournie, ne repoud pas k ce besoin de communication directe, intime, personnelle, qui est essentiel a la pri^re; mais quand nous nous represenlons sous la forme d'une loi abstraite les eternels decrets de Dieu, nous oublions que le pass6, le present et Tave-

1. c Qu'on cultive les terres ou qu'on les laisse st^riles, il n'y pleut ni plus ni moins. C'est qu'il ne pleut ordiDairement qu'en cons^ quence des lois g^n^rales de la nature, selon lesquelles Dieu conserve Tunivers. De m^me la raison de la distribution de la grdce ne se tire point de nos m6rites naturels. » Neuvieme Entretien sur la mitaphysiqWy % 12.

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nir ne soot que dans notre dtre et dans notre esprit ^ et que, Dieu etant ^ternel , il n'y a en lui ni passe, ni present, ni avenir. Nous disons que ses decrets precedent , accompagnent et suivent nos actes , parce que nous parlous avec une langue humaine , et que nous pensons avec une intelligence humaine; mais tout en subissant cette necessite, comprenons qu'elie nous egare.

On lit aussi dans un traite c6l6bre attribue a Jamblique que la pri^re n'agit pas directement surDieu, car il n'y a pas d'action du fini sur Tinfini; mais que la gr&ce de Dieu agissant suivant des lois generales et par une action et une puissance infinies, tend toujours a 3e manifester partout ou elle n'y rencontre pas d*obstacle, et se manifeste en nous immediatement , sans aucune action particuli^re de Dieu, d^s que par la pri^re nous nous sommes mis en etat de la recevoir\ Yoila sans doute les termes et le langage d'un chretien , et presque completement Topinion de Malebranche.

Enfin , il n*est pas sans int6r6t de retrouver Torigine de ces hypotheses diverses dans la theorie par laquelle Aristote s'efforce d'expliquer les rapports de reternit6 avec le temps , ou, ce qui revient au m6me, de Timmuable avec le mobile. Dieu, dit-il, est immobile; done il n'agit pas sur le monde pour le mouvoir. En m^me temps, le monde est mobile, et ne pent se

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