‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 41 sur 45 · Kant, Critique de la reliyibn, lY* partie, chap. vi · texte numérisé non relu

Kant, Critique de la reliyibn, lY* partie, chap. vi

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beau coDsiderer d'une mani^re abstraite les religions positives, la religion catholique se presente toujours a notre esprit; et, apr^s avoir parle des conditions de tout culte positif en g^n^ral, peut-6tre ne serat-il pas inutile d'appliquer notre doctrine a la religion catholique y pour verifier, par cette application, Texactitude des principes que nous avons poses. Qu'on nous permette seulement de consid6rer la religion catholique dans sa forme et dans son contenu, sans nous preoccuper de son origiue. II n*entre pas dans notre plan de discuter les preuves sur lesquelles les Chretiens font reposer la divinity de leur religion. C'est 1^ une question trfes*vaste et trfes-compliquee , que personne ne pent aborder leg^rement et traiter en quelques pages. Nous ne sommes ici ni des apologistes de la religion chretienne, ni des adversaires. Nous faisons autre chose. Nous studious la religion naturelle, et nous ne parlous du christianisme que par occasion , et pour mieux nous rendre compte de Punique objet de notre 6tude. Rien n'est plus sincere que Tadmiration et le respect que nous professons pour la religion catholique ; et tout en Texaminant comme une oeuvre purement humaine, nous eviterons avec le plus grand soin tout ce qui pourrait blesser des susceptibilit^s dont la source est j a nos yeux, infiniment respectable. Nous exercons un des droits de la liberie ^ et nous pensons qu*on n'ale droit d'etre libre , qu'a condition de respecter tout ce qui est vraiment grand. Nous ne savons pas ce qui

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est plus contraire a la philosophie, de rintolerance religieuse ou de rintolerance philosophique ; et nous croyons qu'on offense egalement la liberie et la raison, lorsque, par fanatisme, on leur refuse le droit de se developper, ou lorsque, par haine du fanatisme , on refuse aux disciples d'une religion le droit de defendre et de raanifester leur croyance.

Ce serait, a coup sur, enoncer une verite si vraie , qu'elle n'a pas besoin d'etre rappelee , que de dire qu'il n'y a jamais eu, depuis que le monde jest monde, de religion comparable a la religion chretienne. Mais comme le christianisme comprend TEglise catholique et les diverses communions proles* tantes, nous dirons que lo protestantisme , sous ses diverses formes , est une tendance de la religion positive a se rapprocher de la religion haturelle, tandis que le catholicisme peut ^tre justement appele Tideal d'une religion positive. G'est ce que nous ferons voir en Texaminant tour a tour dans son principe , dans ses dogmes et dans sa pratique.

Le catholicisme 9 comme toute religion positive ^ a pour origine une revelation. Cette revelation est complete, c'est-k-dire qu'elle embrasse toutes les questions qu'une religion doit resoudre. Elle est explicile, et contenue dans un livre qui fait Tobjet de ladmiration et des respects du monde entier. EUe est surnaturelle, c'est-a-dire qu'elle contient lenonciation de

mysteres, ce qui la place d'emblee dans uue sphere inaccessible a la raison humaine.

^ De plus , comme la revelation n'est pas individuelle , elle a besoin, pour 6lre parfaite, d'un corps qui la conserve et qui Tinlerprete, et d'une tradition qui la consacre. Ce corps est le clerge , dont tous les membres sont unis entre eux par Tunite d'un symbole de foi , et par une organisation savanle qui , depuis le pape jusqu'au dernier clerc, unit tout ce grand corps , le plus vaste qui ait jamais existe, dans une mSme volonte, dans un meme esprit, dans une m^me rfegle. NuUe division ne pent s'introduire dans celte unite, car aussit6t que la foi est definie, et la r^gle Iracee par Tautorite supreme, quiconque hesite k se soumettre est retrancbe de I'Eglise. Ainsi Tautorite est complete pour Tinterpretation et pour la direction. La tradition , par une suite naturelle , a dans cette Elglise toule Tautorile que la tradition puisse avoir ; puisque le dogme et la regie se trans« metteiit immuables de generation en generations re* montant ainsi jusqu*aux ap6tres, et si Jesus-Christ lui-mfeme, et au delA de Jesus-Christ, par le peuple juif, jusqu'^ la creation du monde, Plusieurs de ces assertions ont ete et sont chaque jour contestees au point de vue de h certitude historique; mais ce que nousexposons ici, c'estVopinion de I'Eglise catholique sur elle-m^me ; et nous disons que , dans cette eglise, il ne manque au principe de la revelation aucun des caractferes qui doivent Tentourer ^t le completer;

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Considerons maintenant le dogme. Dieu a fait le ciel et la terre, il Ta fait de rien, il Ta fait par bonte et il le gouverne. Cependant , il y a du mal dans le monde. C'est que le premier homme etant libre a abuse de sa liberie, et que Dieu Ta puni dans sa race. En m^me temps , comme la bonte de Dieu est aussi infinie que sa justice , il consent qu'une expiation soit offerte, et que par la vertu de celte expiation, rhomme puisse remonter au rang dont il est dechu par la faute d'Adam. Qui offrira cette expiation? Un Dieu seulpeut apaiser la justice d'un Dieu. Or, il ny a qu'un Dieu; mais dans ce Dieu il y a trbis personnes : mystere de la Trinite. L'une des trois personnes divines, Dieu le fils, descend sur la terre, revfet un corps humain , et meurt sur la croix : mys- Xhre de rincarnation, mystere de la Redemption. J^sus-Christ , par sa vie et par sa mort, est deux fois notre bienfaiteur ; car par sa vie il est notre exemple, et il est notre sauveur par sa mort. A partir de cetle mort, rhomme pent 6tre lave de la tache originelle. II reste libre, comme Tetait deja notre premier pere avant sa chute, par consequent capable de dem^riter comme lui, ou de meriter ; et Dieu , qui consent a le relever de sa decheance, pent en outre lui appliquer, par sa bonte , le merite du sacrifice de Jesus*Christ» Ainsi la grace se place a cote de la volonte pour la dinger et la soutenir. La grace est necessaire a Thomme pour faire le bien ; et cependant il merite en le faisant , parce que, en vertu de sa liberty, il peut se refuser aux

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mouvements de la grace. Le but que la religion assigne k la vie humaine est exprime par ces paroles , que TEglise enseigne aux petits enfants^ et dont la sublimite arrache des larmes : Dieu nous a crees et mis au monde, pour le connattre, Taimer, le servir, et par ce moyen acquerir la vie ^ternelle. Le bonheur de la vie eternelle est decrit par ces paroles : Voir Dieu face a face, et Taimer de tout son coaur pendant toute Teternite. A ces dogmes qui sont le fondement de la religion catholique, il faut en ajouter un autre, qui semble envelopp6 de plus d'obscurite. Au dela du monde visible^ il existe des esprits infiniment inferieurs a Dieu, dont ils sont les creatures , enm^me temps trdssuperieurs a Thomme *. U y a parmi eux des degres et une hierarchic qui nous sont imparfaitement connus'; mais nous savons qu'ils peuvent meriter, puisque Tun d'eux est appele saint, et demeriter puisqu'un autre a commis le peche d'orgueil , et a 6te pour r eternity chasse de la presence de Dieu '. Get

1. « Dieu, qui est un pur esprit, a voulu cr^er de purs esprits comme lui, qui, comme lui , vivent d*intelligence et d'amour : qui le connaissent et Taiment , comme il se connatt et s*aime luim^me.... » Bossuet, EldvationSt 4* semaine, 6l6v. 1.

2. « Votre Venture, qui ne ment jamais, et ne dit rien d'inutile, a nomm6 des anges, des archanges, des vertus , des dominations, des principaut6s, des puissances, des trdnes, des ch^rubins , des s^raphins. Qui entreprendra d'expliquer ces noms augustes, ou de dire les beaut6s ou les excellences de ces belles cr6atures? ]> Id., ib

3. c Des creatures si parfaites sont tir6es du n6ant comme les autres : et d6s Ik, toutes parfaites qu'elles sont, elles sont peccables par leur nature. » Id., t6.

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archange rebelle est dans ce monde, Tartisan dumal, et dans Tautre monde^ le ininistre de la vengeance celeste*. C'est lui qui a tent6 le premier homme par la premiere femme; lui qui atente le Sauveur, avant la passion, pour qu'aucune des mis^res humaines ne Mt epargn6e a la Victime divine; lui qui, par les amorces du plaisir et de Tinter^t , nous tente chaque jour , et combat en nous Tinfluence de la grace; lui quipresidera dans Tenfer au supplice des damn^s. Sa puiseance n'est qu'une puissance d6riv6e et secondaire, puisque Thomme m6me pent en triompher: elle n'en est pas moins formidable. II est comme un lion , qui cherche sans cessedesvictimes. Uneseule faute suffit, si elle est grave , pour lui livrer une ^me a jamais. Une faute moindre, ou une faute effac^e par le repentir, n'entraine qu'une punition passagere, dana un lieu de justice et de misericorde a la fois, qu'on appelle le purgatoire*. C'est ainsi que le catholicisme, sans que le dogma de la toute*puissance

1 . a: Yous vous dtes r^duits k la basse et malicieuse occupation d'etre premierement nos s^ducteurs, et ensuite les bourreaux de ceuxque vous avez s^duits. » Bossuet, Elivations^ 4* sem., 616v. 2. Gf. le sermon Snr les fondements de la vengeance divine.

2. « Ceux qui sortent de cette vie avec la gr&ce et la charit6, mais toutefois redevables encore des peines que la justice divine a r6serv6es, les soufiFrent en Tautre vie.... C*est ce que leconcile deTrente nous propose k croire touchant les dmes d^tenues dans le purgatoire, sans determiner en quoi consistent leurs peines, ni beaucoup d*autres choses semblables, sur iesquelles ce saint concile reclame une grande retenue. > Bossuet, Exposition de la doctrine de lEglise cathoHque.

divine en soit m^me effleurey place la tentation a cote de la gr&ce, oppose Tenfer et le purgatoire au paradis , et met rtiomme entre ces deux alternatives : voir Dieu face k face pendant T^ternite; brfiler en enfer avec le diable, pendant Teternite. Tel est le dogme catholique dans ses points fondamentanx, Voyons la pratique; vbyons Tfiglise.

L'Elglise est etablie pour deux fins : maintenir intact le depdt de la foi ; administrer les sacrements.

Gomme gardienne de la foi, TEglise a le gouvernement des esprits en tout ce qui constitue la religion. Tout fidele doit recevoir d'elle, et d'elle seule, I'ensei* gnement religieux et recourir a elle dans ses doutes. Quand elle a defini un point de dogme, sa definition doit etre acceptee sans restriction ni reserve. Les plus puissants esprits sont soumis k cette autorite comme les plus humbles. Discuter une v6rite de la foi, aprfes que TEglise Va reconnue, est un crime. L'accepter sous reserve, la modifier, ne fut-ce que dans les termes, est encore un crime. En douter, si on se laisse aller au doute , si on ne le combat pas d^s Torigine, est une faute grave. L'esprit ne retrouve sa liberte que pour ce qui n'est pas article de foi.

Dans la pratique de la vie, TEglise, par 1 administration des sacrements , a le gouvernement ou tout au moins la direction de la volonte. Elle a deux regies qu'elle impose a ses fideles: Tune, sous le nom des Commandements de Dieu, est un resume

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des principales regies de la morale ; Tautre sous le nom des Commandements de TEglise , est TensemblG des pratiques qui composent le culte catholique. Manquer gravement a I'un des preceptes de Tune de ces deux lois , c'est encourir les peines eternelles de Tenfer; et qu*on le remarque , les Commandements del'Eglise ne sont pas moins obligatoires que les Commandements de Dieu. Nous ne disons pas, parce que rien n'autorise a le dire , qu'on soit egalement criminel aux yeux de I'Eglise catholique pour avoir viole une rfegle purement disciplinaire ou pour avoir tue un homme ; mais ces deux infractions a la r^gle constituent Tune et Tautre un peche mortel , et sont punies Tune et Tautre de peines eternelles. II est vrai qu'a c6te de ces lois redoutables, il y a une loi de misericorde. Si le pecheur se repent d'avoir offense Dieu, et qu'il se confesse de son peche a un pretre, ce pr^tre lui pardonne an nom de Dieu, en lui imposant une penitence, qui serait relativement insignifiante, quand m^me elle lui imposeraitles plus cruels tourments , et qui consiste ordinairement en une aumone ou en une priere*. Ce pouvoir donne aux prfetres de remettre les pech6s constitue le sacre-

1. « Les saintes s6v6rit6s de rancienne penitence soumettaient les prehears k de longues humiliations, k des rigueurs inouies qui se pratiquaient sans rel^che pendant plusieurs ann^es. Les silices , les prosternements, les g6missements et le pain des larmes, le renoncement k tous les plaisirs , mdme les plus innocents, 6taient Texercice des saints penitents qui s'estimaienttrop heureux d'eviter par une si faible compensation les peineg de la vie future, quoique

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ment de penitence. Par ce sacrement, TEglise tient en quelque sorte les clefs du del et celles de Tenferi et elle devieiit mattresse souveraine des volontes. II n'importe pas a notre dessein d'examiner ici les effets des autres sacrements ; nous nous bornerons a les mentionner : le baptftme, qui efface la tache originelle; la communion ou reucharistie, sacrement mysterieux danslequel le catboliquC; en mangeant du pain, recoit le corps mfeme de J6sus-Chrlst ; Tordre, qui imprime le caractere deprfetrise; le mariage, qui consaere et rend indissoluble Tunion de Thomme et de la femme; la confirmation, qui conf^re la plenitude du Saint-Esprit ; TextrSme-onction , qui ne s'administre qu'au moment de la mort , dernier secours accorde par TEglise a ceux qui vont paraitre devant Dieu. Ainsi elle prend le fiddle dans son berceau et ne le quitte qu'a la mort, Tunissant k Dieu et a elle par tons les liens de Tamour et de la crainte, tenant sous sa tutelle son esprit et sa volonte, ne lui laissant de liberie que pour les choses indifferentes , et lui imposant non-seulement la lettre ecrite de son sym* bole et de ses regies , mais Tautorit^ toujours presente d*un confesseur.

d^jk mod^r^es, mais toujours plus insupportables que toutes celles de cette vie. Notre extreme d6licalesse ne peut encore souffrir ce temperament ; et voici que le Sauyeur se relftche encore. II fait une troisi^me commutation des peines que nous avions m^rit^es. II change les anciennes aust6rit63 en quelques jeilnes, quelques stations, des pri^res et des aumdnes. > Bossuet, Sermon pour la ctrconcwton de Notre-Seigneur.

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Si de ces points fondamentaui nous descendions aux moindres details, nous trouverions partout le mfeme esprit. Non-seulement les sacremenls sont conferes dans les formes, avec les ceremonies prescrites, et par des paroles sacramentelles; mais tons les details du culte sont regies avec la m^me precision. Les hommes doivent paraitre a TEglise la tfete nue , et les femmes la t^te couverte. On doit prier Dieu a genoux. On doit entendre debout la lecture de I'Evangile. Le prfetre, pour dire lamesse, doit porter un costume minutieusement regie dans toutes ses parties. Le ceremonial lui indique quand il doit se tourner vers Fautel ou vers les fideles, quand il doit lever les mains ou les abaisser. Toutes les priferes qu'il prononce sont 6galement fixees , et Theure ou il doit les dire , et la posture , et s'il doit les psalmodier, ou les chanter, ou les prononcer a voix basse. II est rarement permis aux simples fideles d'improviser des prieres. L'figlise recommande surtout un certain nombre de prieres qu'elle fournit toutes faites, parmi lesquellies le rosaire et les litanies ne sont guere que la repetition constante des m^mes formules. EUe va m^me, pour rendre son unit6 et son universalite plus manifestes, et en mSme temps pour humilier la raison et ne laisser aucune place a ce qui constitue I'individualite, jusqu'a conseiller dans beaucoup de cas et a prescrire dans certains autres Tusage d'une langue que Timmense majorite des fideles ne comprend pas. Enfin, elle autorise et elle encourage des pratiques devotes.

telles que les macerations , les ex-vofo ^ les actes exceptionnels d'humilile, lesneuvaines, les processions , les pelerinages, pratiques auxquelles elle attache souvent des indulgences, c'est-a-dire la remise d'une portion des peines du purgatoire. Ge tableau Ir^sincomplet de la discipline catholique sufiit pour nous en remetlre sous les yeux les priucipaux points , et pour nous montrer combien toutes les parties de la religion catholique sont ^troitement unies entre elles.

En effet, les mysteres -humilient la raison, la rendent impuissante , obligent de recourir aux interpretations de TEglise. Le peche originel , la redemption, la gr^ce, expliquent, n^cessitent I'usage des sacrements. Le dogme de rintervention directe de la Providence dans les affaires humaineS; entratne toutes les pratiques devotes , les neuvaines , les priferes recommandeeSy les chapelets benits, les scapulaires. Le paradis et Tenfer servent d'auxiliaires a toutes les prescriptions de TEglise. Le prfetre n'est pas seulement un docteur, un predicateur, un modele; il a des pouvoirs surnaturels. II paralt, dans le sacrifice de la messe , comme un interm^diaire entre les deux mondes.

Comme nous avons neglige toute discussion historique, nous rejetons aussi tout ce qui importe moins a notre but, et par exemple les rapports de Tfiglise catholique avec le pouvoir temporel, les tendances de son clerge dans les affaires moins essentiellement ecclesiastiques , Timportance que lui donne le voeu

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d'oheissance pronouce par tous les pr^lres, le droit d'enseigner du haut de la chaire ^ I'autorite que ie caract^re Episcopal communique a ses instructions pastorales et a ses mandements. Nous ferons seule-* ment une remarque sur laquelle tout le monde sera d'accord; c'est qu'il y a dans son culte quelque chose de pompeux et de naif a la fois , qui emeut et qui transporte. Les descriptions de lllalie sont toutes pleines de la magnificence de Saint-Pierre de Rome ; et tout le monde sait que, dans le dernier village catholique, quatre murs de pierres blanchis a la chaux, quatre planches de sapiu pour autel, une branche de buis dans un benitier, suffisent avec un vieux prfetre et un enfant a demi vfetu , pour rendre le culte imposant et toucbant. II y a dans toutes les fonctions catholiques une image vive de la presence de Dieu et de la piete des hommes ; et ces chants, ces rites, ces costumesi dans notre societe realiste , qui n'a plus ni formalitesy ni traditions, tranchent si vivement avec tout le reste , qu'on ne se sent plus le m^me homme en leur presence. II est difficile de ne pas oublier Dieu partout ailleurs; et il est difficile^ dans une chapelle catholique , de ne pas s'en souvenir.

Nous parlous y dans tout ce qui precede , de ce qui est essentiel a la religion catholique ; et nous allons parler maiutenant de tendances qui ne peuvent Stre imputees ni a son dogme ni a sa discipline, et qui tiennent a ce qu'il y a de necessairement humain dans

toute religion, de Taveu meme des fiddles. Or, il arrive a certains catholiques, accoutumes a mettre Tautorite de la foi au-dessus de Tautorite de la raison , dialler jusqu'a trailer d'impiete toute doctrine qui n'est pas nee dans le sein du catholicisme et soumise a Tautorite des docteurs orthodoxes. lis contestent a la raison lous ses droits , et parce qu'ils ne peuvent admettre la liberte dans Tfiglise, ils ne veulent pas la tolerer au dehors. L'obligation de respecter partout la lettre et la formule, pousse quelques fiddles a donner une eflRcacite superstitieuse a des pratiques de piet6 qui n'ont pas le caractere sacramentel. Une fois sur cette pente, il est a craindre qu'ils n'en viennent a materialiser en quelque sorte une religion dont le caractere propre est Tidealisme le plus eleve. Le nom de Dieu perd de sa saintete pour etre repete trop sou* vent ; Teglise devient familiere , elle n'inspire plus le respect; la priere depasse k peine les Uvres; les ceu* vres pies , contre le texte formel de TEvangile *, remplacent les bonnes oeuvres; les pratiques d'humilite tournent a I'orgueil et a la satisfaction de soi-m^me; on quilte le chevet d'un malade pour assister k une messe; on oublie le devoir de charile, le premier

1. c Tous ceux qui me disent : « Seigneur I Seigneur I » n'entreront pas dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volenti de mon Pere qui est dans le ciel, celui-lk enlrera dans le royaume des cieux. » Ev, selon S. Math,^ chap, vii, vers. 21.

f LaissezlSi voire present devant I'autel, et allezd'abord vous reconcilier avec votre frere; et alors vous viendrez offrir voire present. > /6., chap, v, vers. 24.

Mi UUATRIEIIHK PARTIE.

devoir du chretien, pour se laisser aller a des senti* meots hostiles contre les incredules; si Ton prie encore pour eux, ces priftres ont Tair d'une insulte. Enfin, on tombe dans les distinctions sophistiques, dans les subtilites, dans les raflinements. On adopte des subterfuges, des equivoques, des moyens termes. On entre en accommodement avec le ciel et avec sa conscience. On devient d'une credulite idiote et empressee pour de faux miracles , que TEglise repousse, qui ne pourraient servir a la gloire de Dieu, qui scandalisent les incredules et les vrais devots. On fait la guerre non-seulement a la philosophic , mais a la science, aux lettres, a la civilisation. Ges defauts ne doivent pas retomber sur une figlise qui les condamne. II n'est pas de culte positif , si parfait qu'on le suppose, qui, les vices de Thumanit^ aidant, ne puisse chez les esprits d'un ordre inferieur deg^nerer en superstition.

Nous revenons maintenant a la religion naturelle, avec Tespoir de la faire mieux comprendre , gr&ce a la comparaison que nous venons de provoquer.

La religion naturelle est ennemie de la superstition « Comme elle s'appuie toujours sur la raison , elle n*admet rien en sa croyance dont elle ne se soit pleine^ toent rendu compte. Son caractfere propre est la nettete, la precision, la sincerite. Elle ne feint pas de savoir ce qu'elle ignore; elle ne couvre pas de grands mots son ignorance; elle reconnatt de bonne foi qu4l

LE CULTE. Ub

y a des secrets inaccessibles a la science humaine, et s'efforce seulement de determiner exactement les points qui peuvent 6tre connus, et ceux qui, par la faiblesse de notre esprit, doivent nous demeurer caches. EUe se pose a elle-m^me ses bornes; et dans la limite ou elle se resserre, elle ne souffre rien d'obscur et d'inexplique. Elle ne se perd pas dans les nuages; elle ne reve pasj elle est claire, sensee, methodique. II n'y a rien en elle qui ne soit conforme au sens commun. Elle se rend intelligible aux esprits mediocres, et elle sufiitaux besoins des esprits cultives. La po^sie dont elle est pleine est vigoureuse et salutaire. G'est pour Tintelligence un aliment sain et solide , egalement eloigne du materialisme et de Textase.

Le Dieu de la religion naturelle n'est pas un Dieu humain , que nous puissions rabaisser a notre niveau et mesurer a notre petitesse , car il n'y a rien de plus insense que de supposer un Dieu qui n'explique rien dans ie monde a force de ressembler au nionde; mais ce Dieu inconnu soutient notre raison^ au lieu de la troubler. II est son point de depart , comme tout pre-mier principe est le point de depart des demonstrations sans pouvoir ^tre demontr^ lui-m^me. Nous ne savons rien de sa nature ; sinon qu'elle est parfaite ^n intelligence y en bonte^ en puissance; ni de son eternite , sinon que le temps n*en est pas m&me I'image. Nous le connaissons mieux par ses OBUvres

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qu'en Iui-m6me; mais dans ses oeuvres nous voyons partout les marques de sa bonte et de sa grandeur. Nous savons qu'il a cr^e le monde, et nous voyons qu'il le gouverne. Nous constatons la creation ^ nous renoncons a Texpliquer, parce qu'il n'y a rien d'analogue dans les actes humains. De m^me nous suivons avec amour et respect le developpement des Tues de la Providence, sans nous represen ter Dieu comme un ouvrier malhabile et incertain, qui change d avis et raccommode son ceuvre, ou comme un pfere faiblci tantot irrite , plus souvent attendri , qui s'abandonne a sa colere, en rougit, et s'efforce de la faire oublier par sa tendresse. Un tel Dieu n'est pas Tideal qui resplendit au fond de la raison humaine , et dont la science nous montre la glorieuse et feconde immutabilite. Le vrai Dieu n'a rien de Thomme. La passion , rinconstance, Tefifort ne sont pas en lui : cette sereine et puissante volont6 tire les mondes du neant^ avec leurs d^veloppements jusqu'a la finj cette intelligence voit du m^me coup tons les temps et tons les espaces ; cet amour embrasse a la fois tons les ^tres cre^Sy et les voit presents devant lui chacun avec toute son histoire. Dieu nous a places dans le monde pour le gouverner, pour le traverser. Nous y marchons , sous son oeii et sous sa main , mais dans la plenitude de la liberte que nous tenons de lui , soutenus par les ^ternels decrets de sa puissance, vivi- Ges par Telernel ainour qu'il ressent pour sa cr^ture. Par lui rien ne nous manque ici-bas pour la seule

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ceuvre qui nous importe, car il nous a donne le devoir et la liberte ; par lui , rien ne nous manquera dans ravenir, car a la mort il apaisera les ardeurs de notre coeur et de notre esprit en se donnant lui-m^me a nous pour aliment, en nous remplissant du spectacle de sa gloire et des torrfents de son amour. Qu'importe de marcher sur des caillouic , k travers des ronces , pour arriver a cette fin? II faut que le bonheur soit conquis, pour 6tre vraiment le bonheur. Nous acceptons resolument Tepreuve; et nous faisons de nos sacrifices comme un hymne a la gloire du Dieu qui nous soutient et qui nous appelle. Ce monde, si plein de Dieu, n'est plus pour nous une prison, c'est un temple.

Des que nous connaissons k la fois notre origine et noire but, enfants de Dieu^ appeles par sa volonte bienfaisante a retourner vers lui, nous sen tons que notre premier devoir est de rester unis a notre Pere, et d'employer tons les instants de notre vie a lui temoigner notre reconnaissance. Nous devons un culte a Dieu, et nous avons besoin, pour nous-m^mes, pour notre consolation , de I'adorer. Comment adorer celui qui , par sa seule volonte a tir6 le monde du neant , dont la grandeur, la puissance n'ont pas d'analogue, et ne pen vent fetre exprimtes par des paroles, qui est au-dessus du temps et de Tespace , dans I'independance absolue et le bonheur parfait? C'est parmi les bienfaits de Dieu Tun des plus signales de nous avoir impose une regie , donne une t^che dif-

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ficile, et fourni par la Toccasion de le servir, en cooperant pour ainsi dire a son oeuvre. Sans la liberie, nous ne pourrions pas adorer. Dieu nous a laisse en quelque sorte, pour notre liberie, pour noire activile, pour notre devoir, une petite sphere, oil nous pouvons h son exemple, faire le bien , concourir a Tunile g^nerale. Nous pouvons nous maintenir enliers et sains, comme corps et comme esprits, sans contrader de souillure, sans nous amoUir, sans nous affaiblir. Nous pouvons developper les aptitudes de notre corps; diriger vers la v^rite eternelle ton les les forces de notre esprit; aimer la beaute eternelle de tout notre coeur. Nous pouvons, en suivant notre sentier, regarder en avant de nous , a droite , a gauche, quels sont ceux de nos frftres que I'ignorance, le vice, la maladie, la misere condamnent a souffrir, et leur venir en aide, avec une ardeur infatigable. Nous pouvons panser leurs plaies, etancher leur soif , leur distribuer notre superflu, on leur faire une part dans noire n6cessaire ^ ouvrir leurs esprits , guerir ou r6chauffer leur« coeurs; leur donner notre exemple, k d^faut d*aulre secours; leur apprendre a connaitre Dieu, a le servir, et a Irouver de la douceur dans son service. Nous pouvons, regardant la vie de plus haul, nous consacrer k la science , travailler sans relache , hon pout* nous , mais pour la verite , ravir ses secrets k la nature^ et les repandre autour de nous, ou les consacrer a la posterile, tresors que Dieu nous dispense pour en faire jouir nos freres par nos mains. Voila le

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culte que nous devons k Dieu , \oila la priire qu'il aime ; voila les degres par lesquels nous reraontons a lui. Dieu perraet qu'on lui batisse des temples; mais une ecole, un h&pital, une fabrique, sont aussi des temples eleves a sa gloire. On lui adressera des prieres; mais il n'y a pas de priere qui vaille a ses yeux une bonne action ^ La nature ne met rien sur nos levres, que ces paroles : w Dieu, puiss6-je vivre suivant ta loi et suivant ton coeur! » Ainsi Taction est le premier precepte et la meilleure priere. C6 n'est pas seulement Thomme pervers qui est reprouve, ce n^est pas I'impie, ce n'est pas le violateur de la justice humaine et divine , celui qui prend la vie , les biens , la liberty de ses fr^res , qui souille son kme et son corps par I'assouvissement de honteuses passions; c'est rhomme inutile , qui enfouit sa force ; c'est I'ame solitaire, qui faite pour rhumanite, s'isole de Thumanite; qui ne veut vivre que pour elle-mfeme, contente de ne pas faillir, comme si la vertu n'etait qu'une negation; qui cherche dans Taneantissement des passions et comme dans une mort anticip^e, une innocence imbecile, tandis qu'il faut virilement combattre le combat de la vie, le bon combat, aimer^ penser, agir, laisser sa trace, faire du bien, imiter Dieu , escalader le ciel , et non le r^ver !

1. « Les ceremonies exterieures ne sont que des marques du culte int^rieur, qui est tout Tessentiel. Ces ceremonies sont destinies a frapper Thomme grossier par les sens, et k nourrir Tamour dans le fond du coeur. » Fenelon, Troisieme lettre sur la religion.

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On dit que la religion naturelle ne donne a Thomme ni un symbole, ni une table de la loi. C'est calomnier a la fois la raison et la liberie. Qu'est-ce que la raison, sinon une force et une lumiere, pour chercher, pour trouver la verite? Qu'est-ce que la raison, sinon une regie? Si pour aller jusqu'au bout de la raison, si pour eclaircir, pour developper, pour appliquer la r6gle , il faut des efforts , c'est notre condition et aotre nature; Dieu Ta voulu ainsi en nous faisant libres. Acceptons rhomme tout entier. Gardons-nous de croire que le Createur nous ait donne la raison pour remmaillotter, ou la liberte pour nous faire vivre enchaines au fond d*un cacliot. Aussi insenses que ces scolastiques qui, par leurs formules, reduisaient Tesprit humain a n'fetre qu'une machine, sont ces ^ternels enfants qui ne concoivent pas qu'on puisse marcher dans le monde sans lisieres, avec I'etoile de la raison qui nous luit, et la main toute-puissante qui nous soutient. Ne donnons pas pour spectacle a Dieu ramoindrissement systeraatique de son oeuvre. Ne reduisons pas I'intelligence a la condition de Tinstinct; ne faisons pas de Thomme libre un automate. Dieu nous donne le commencement de la verity, et le principe de la loi; et il nous commande de d^velopper ces premisses, de conqu^rir le symbole, d'appliquer la loi , de Tapprofondir. II nous commande de vivre I II ne faut pas traiter la liberte en ennemie, puisque c'est le plus grand don que Dieu nous ait fait. C'est la gloire de la religion naturelle, de laisser

intacte la liberty dans Tordre de la pensee, et dans Tordre de Taction.

On reproche encore, sans plus de justice, a la religion naturelle de n'offrir a riiomme au dela de cette vie qu*un avenir incerlain. Tons les raisonnements sur lesquels on appuie I'esp^rance de Timmortalite sont sujets a contestation, comme tons les raisonnements humains. Beaucoup d'esprits puisent dans ces arguments une confiance absolue ; d'autres demeurent dans le doute ; d'autres , enfin , rejettent toute croyance a une vie future. Ce n'est pas assez d'une esp^rance si contestee pour servir de sanction k la v6rite morale. 11 nous faut, pendant la vie, une foi plus sure d'elle-m6me. II faut un autre oreiller a la mort.

Nous pourrions repondre, avant tout, que la justice ne depend pas de la recompense, mais, au contraire, la recompense de la justice; qu'il faut faire le bien sans hesitation ni arriere-pensee, parce qu'il est le bien; que la vertu n'est pas un n6goce, et que Thomme digne de ce nom doit fetre prfet a mourir pour elle, di^t la mort, remplissant les tristes esperances du mat^rialiste , aneantir la pens^e dans la dissolution du corps. Quand m^me la verite serait inutile ou funeste, Tliomme ne devrait pas souiller son esprit par une erreur ; et il ne devrait pas souiller sa liberte par un vice, quand mfeme il n*y aurait que des douleurs pour Thonn^te homme et des joies pour

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le mechant. Ne laissons pas perir cette maxime sainte et forte ^ que ]a philosophie anciennaconnaissait, par laquelle le sloicisme a v6cu, et qui est une des grandeurs de la doctrine chreiienne. Mais, apr^s I'avoir rappelee, avouons ce qu*il y a en elle d'austerite, et soyons reconnaissants envers Dieu qui a rendu la vertu, non-seulement aimable, mais fructueuse, et qui ne Ta condamnee a souffrir si souvent dans ce monde que pour la recompenser dans Tautre. L'esperance de rimmortalite est une des grandes forces de la vertu , quoiqu'elle n'en soit pas Tunique force ; et le dogme des recompenses futures est une partie necessaire de la religion naturelle. Mais que nous veut cette negation obstinee , qui , vaincue dans la discussion, et obligee de ceder aux arguments sur lesquels la philosophie spiritualiste s*appuie pour prometlre aux hommes I'immortalite , se rejette sur une pretendue impuissance de la raison humaine y et va jusqu'a nous contester toute certitude pour nous ravir celle-la plus surement? A Texception des verites de fait, qui parfois trouvent aussi des contradicteurs , quelle est done la doctrine , en philosophie , en morale, en politique, en economic, qui ne soit tons les jours honnie et conspuee? II ne s'agit pas de savoir si I'immortalite de 1 ame est contestee , mais si elle est vraie. Les docteurs des religions rev6lees, qui, une fois la revelation admise , n'ont besoin que de la parole de Dieu pour fetre certains de I'immortalite ne dedaignent pas d'ajouter a cette certitude la certitude

d'une autre sorte que produisent les demonstrations de Tecole. Eh! qui done oserait dedaigner la preuve philosophique , quand la revelation elle-m^me est obligee de faire reconnaitre ses droits par la raison , avant de lui demander ob^issance? La religion naturelle^ dans tous ses dogmes, a tout juste le m^me degre d'autorite «t de force que la raison. Cela nous suffit pleinement ; et a eeux qui refusent de s'en contenter, il ne reste d'autre refuge , s'ils sont consequents , que le scepticisme.

Une objection plus serieuse peut-6tre, parce qu'elle est moins radicale, consiste a soutenir que la religion naturelle manque de precision dans ses dogmes. EUe prouve I'existence de Dieu et Timmortalite de Tame; mais elle ne nous eclaire pas completement sur la nature de Dieu et sur les conditions de la vie future. II est vrai , mais ces limites qu'on nous reproche sont les limites m^mes de Tintellig^nce humaine. Nous n'aspirons a rien qui ne soit dans les limites du possible^ et quand on nous demande de comprendre Tincomprehensible, nous croyons que c'est comme si on nous demandait d'fetre infinis. Nous Savons de Dieu qu'il existe, qu'il est parfait, qu'il nous a crees, qu'il nous aime , qu'il gouverne le monde, qu'il nous recompensera: voila tout ce qu'il nous faut pour I'aimer et pour le servir. Que veuton de plus? Savoir la nature m^me de la perfection , Te^pence de Vftcle opp^teur? Mais comment lep

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exprimer, puisqu'elles n'ont pas d'analogues ? Ou comment les penser, puisqu'il n'y a rien , dans les perceptions des sens et de la conscience, qui leur ressemble? La doctrine chretienne ordonne aux fiddles de croire a la perfection de Dieu et a la creation ; elle se tait , comme la philosophic , sur la nature de cette perfection, sur I'essence de cette creation. C'est qu'elle doit s'accommoder a la faiblesse de Thomme, puisqu'elle vent ^tre entendue de nous. Elle ajoute les mysteres aux notions philosophiques ; mais a tit re de mysteres , c'est-a-dire de verites qu'il faut croire sans en comprendre le sens , par une foi meritoire, et par consequent sumaturelle. Reproche-t-on a la philosophic de n'avoir pas de mysteres ? Est-ce la ce qu'on lui reproche ? L'objection est a peine plus serieuse quand elle tombe sur la vie future. Eh ! sans doute, nous ne decrivons pas les delices spirituelles comme les pontes pa'iens decrivaient leurs champs Elys^es , ou comme les musulmans decrivent leur paradis materiel, plante d'arbres verts et habite par les houris. Le corps change bien quelque chose a notre maniere de penser et de sentir, et comme nous n'avons jamais ni pense ni senti qu'avec son concours, nous ne pouvons savoir au juste ce que nous serous quand ces organes auront disparu, et que Tapplication de notre ^me a ses objets sera immediate. Mais quoi? Ne savons-nous pas que nous ressusciterons avec notre conscience? que nous nous retrouverons entiers, esprit, coeur,

LE GULTE. 425

volonte , tie Tautre c6t6 de la tombe? que nous n^auroDs perdu qu'une partie de ce qui limite notre fetre , rien dece qui le constitue? que le vrai, le beau et le bien , vers lesquels nous tendons par toutes nos facultes pendant cette vie , mais que nous cachent des oceans de matifere, qu'6loignent de nous les mille preoccupations du monde, les besoins ^ les vaines passions , et que nous poursuivons trop souvent a Tayeugle, avec des epuisements et des defaillances , prenant plus d'une fois le faux pour le vrai, dans la science^ dans les arts, dans la pratique de la vie, se donneront enfin a nous, immediatement, completement^ sans efforts, sans intermediairei sans nuage, dans toute la plenitude de leur ^tre, et suivant toutes les forces du n6tre? Et comment pourrions-nous mieux exprimer cette doctrine de la religion naturelle que par ces paroles qui resument la doctrine chretienne sur I'immortalite de Vkme : Voir Dieu face a face , et I'aimer de tout son coeur pendant toute Teternite? N'est-ce pas une esperance claire, precise, formelle? Que parle-t-on, en presence de tels dogmes, de vague et d'incertitude?

Dans ces trois croyances fondamentales , la Providence, rimmortalit6 et la loi du Devoir, nous avons pour ainsi dire la religion naturelle tout enti^re. II ne nous reste a chercher que le culte. Groire a Dieu , e8p6rer en lui, faire le bien, c'est presque tout I'homme. Pourtant, il a le devoir et le besoin de prier.

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Est-ce seuleiuent dans les religions positives qu'il trouve a remplir ce devoir, a satisfaire ce besoin? Non, car la raison suffit, nous Tavons vu , pour nous apprendre a prier, et pour nous montrer le caraetere et la veritable fin de la priere. La religion naturelle a done aussi son c6te pratique , m^me comme religion, comme culte, en dehors des prescriptions purement morales ; car la prifere est evidemment le fond du culte, ou plut6t c'est le culte mfeme. Les rites ne sent qu'une discipline destinee a regulariser la priere, a la diriger, a venir au secours des ames tiedes^ ou impuissantes et d^pourvucs d*initiative. La religion naturelle suppose partout une intelligence mattresse d*elle-mfeme , un coeur qui trouve en lui seul assez de ressources pour s'attacher a Dieu et pour Tadorer, EUe ne met rien entre Dieu et Thomme. EUe ne.nous donne, pour nous proteger et nous soutenir, ni une ceremonie , ni un maitre.

Quand on regarde cette situation en elle-mSme, elle a quelque chose de grand et d*energique. EUe paratt tres-conforme a la majeste de Dieu , et au respect que I'homme doit a sa propre liberty. Mais on pent se demander si la religion naturelle , qui exalte la dignite de I'homme , ne fera rien pour sa faiblesse. Des que le culte a un ceremonial et des rites, il coute quelque chose a la liberte, et les ames de pen de ressort et de pen de lumieres courent risque de quitter le fond de la religion, qui est la vertu, pour s'attacher aux formalites : cela est vrai , voila le daur

ger; etcela n'emp^che pas que la posaibiliie de prier, sans paroles consacrees, sans ministres de la priere, sans epoque determinee, sans pompe exterieure , sans aucun signe sensible^ ne suflise qu'a des ames naturellement portees aux sentiments religieux, et qui n'ont besoin ni d'etre averties ni d'Mre guidees.

A defaut de prescriptions formelles, la philosophie ne fera-t-elle pas pour le eulte ce qu'elle fait pour tant d'autres devoirs de la vie ; ne donnera-t-elle pas des directions , des conseils? Nous avons besoin de prier; mais faut-il attendre que ce besoin se fasse sentir? N'est-il pas a craindre que le mouvement du monde , les necessites de la vie , ses plaisirs ne nous entrainent loin de Dieu et loin de nous-m^mes, et que le sentiment de la presence de Dieu ne s'efface de plus en plus? Les exemples ne manquent pas pour nous montrer ce que devient une ame livree a la dissipation^ a la passion^ envahie par les affaires ou par le monde, en proie aux mille frivolites de la mode , ou aux entratnements de Tambition , ou aux fievreuses alternatives de la perte et du gain. Pendant qu'elle se tourmente pour ces r^sultals miserables et qu'elle quitte une agitation pour se jeter dans une autre, elle oublie le vrai but de la vie, le lendemain de la mort. C'est tout au plus si elle retrouve le nom de Dieu dans les grandes crises , lorsqu'elle ne sait plus a quoi se rattacher. Elle jette ce cri dans son desastre, et il meurt etouffe sans trouver d'echo, parce que les sources de la con fiance et de la

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piete sont taries. II n'y a plus d'ideal pour cette ^me devoyee, attachee aux interets materiels. Elle ne sail plus ni rfever ni prier. Quelle solitude! Et si le monde fait silence un instant ou se d^tourne, quel desespoir! II est effrayant de penser avec quelle rapidite on est entratne dans cet abime d^s qu'on s'oubli€. II faut pour y echapper un commerce assidu avec Dieu , une perseverance de chaque jour. On se trouve, apr^s une interruption prolongee^ comme ces libertins fatigues du monde qui reviennent tout froisses an foyer domestique, et reconnaissent avec accablement qu'ils n'en pen vent plus senlir ni comprendre la douceur. Si nous voulons echapper k cette misere, regions notre vie, etablissons pour notre usage des prescriptions formelles; ne nous laissons pas conduire par le caprice, par les evenements; ayons une methode pour Taction comme tons les esprits bien faits en ont une pour la pensee. 11 ne doit pash se passer un seul jour sans que notre ame se soit mise en la presence de Dieu. Mettons-nous en garde contre les defaillances et les frivolites de notre nature, en nous imposant Tobligation de prier a des heures determin^es par avance. La raison semble indiquer le commencement et la fin du jour. Le matin, on demandera du courage; on formera la resolution de bien faire*. Le soir, on se recueillera dans

1. c Les pythagoriciens nous engagent k porter le matin nos yeux au del, afin de nous rappeler k la pensee ces 6tres qui accomplis-

le silence pour se juger soi-m^me sous Toeil de Dieu. Ces saintes et salutaires pratiques fout partie de la discipline dans toutes les Eglises chretiennes; le sto'icisme^ avec moins d*autorite et de precision, les avait deja enseignees. Le ferme propos joue un grand r61e dans sa morale. Ennemis des abstractions , les sto'iciens ne se contentaient m^me pas d'une resolution generale de bien faire ; ils voulaient qu'on se format un ideal de bonne conduite, ou, niieux encore, qu'on le prit tout fait parmi les grands hommes dont rhistoire avait consacre le souvenir*. Nous n'irons pas jusqu a conseiller celte pratique. La vertu sto'icienne etait d'une seule pi^ce. C'etait une sorte d'herolsme un peu farouche, dont Thistoire de Rome fournissait de nombreux exemples, et qui repondrait mal a ce que demandent aujourd'hui les &mes adoucies par une philosophic plus humaine, et par la salutaire influence du christianisme. Mais une courte meditation sur les devoirs de la vie et surtout sur les devoirs que Ton pent fetre imm^diatement appele a remplir, une ardente prifere pour demander a Dieu Toccasion et la force d'agir en homme de coeur, voila ce qui est a la fois sage, respectueux et utile. Qui-

sent leur ouvrage, toujours d'apr^s les m^mes lois, ioujours de la mdme mani^re , etc. » Marc Aurele, liv. XI, § 27.

1 . a Aliquis vir bonus nobis eligendus est , ac semper ante oculos (( habendus, ut sic tanquam illo spectante vivamus, et omnia tandc quam illo vidente faciamus. Hoc Epicurus praecepit : custodem c( nobis et pgedagogum dedit ; nee immerilo. Magna pars peccato- « rum tollitur si peccaturis testis adsit. » Senec, Epist, ii.

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eonque remplit ce devoir chaque jour est prfet k toute heure k parailre devant Dieu.

Le stoicisme recommandait aussi Tusage de Texamen de conscience*. N'est-il pas en effet indispensable de s'arracher a la passion et au courant des evenements , pour se juger soi-m^me avec impartialite , avec severite? Nous ne nous jugeons pas pendant Taction; quelque chose d'impetueux et d'irreflechi nous entraine; mais le soir, quand la tache est remplie, quand la societe et la famille nous rendent a la solitude, pesons devant Dieu cette jourilee qui va s'ajouter aux autres, et demandons-nous si nous sommes prets pour la mort. La conscience nous parlera de plus pres, pendant cette heure que nous lui aurons reservee ; elle nous montrera la lachet6 de nos capitulations , elle nous d^voilera le motif honteux de nos actes, elle nous forcera a reconnaitre notre injustice, a en rougir , a la reparer. II y aura des jours ou elle nous permettra de dormir en paix , et d'autres ou elle nous interdira le sommeiL

Le resultat de Texamen de conscience sera, avec le temps, de nous eclairer sur nos defauts. Quand nous nous connaitrons bien ^ et quand nous saurons quelle est notre principale faiblesse^ nous pourrons nous

1. cc A chacune de tes actions fais un examen^ » Marc Aurele, liv. X, g 29.

€ A chaque action que tu fais, demande-toi k loi-mtoe : « Comment * m'en trouve-^je? Ne m'en repentirai-je pas? » Id.j liv. VIII, § 2;

imposer la tache voloniaire de la combattre chaque jour. Si c'esta la vanite que nous inclinons, nous ferons le sacrifice de quelqu'une de nos pretentions; si c'est a la colore, nous nous efforcerons de conserver toujours notre sang-froid et de rester mattres de nousm^mes. C'est se montrer pieux envers le Createur, que de travailler sans relache a se rendre plus digne de lui. Tout ce qu'on fait de bien en pensant a Dieu est un acte de religion.

Ce qu'on appelle dans TEglise chretienne une bonne oeuvre, n'est pas autre chose qu'un acte meritoire en lui-mfeme , qui le devient plus encore parce qu*on se propose d'honorer Dieu en Taccomplissant. Ajouter quelque chose a sa tache quotidienne , faire une aum&ne, mepriser une douleur, non par inter^t ni par orgueil, mais par respect pour la perfection de Dieu , c'est obeir a I'obligation d'adorer la Providence. Travailler, donner, ou souffrir, c'est toujours prier.

La priftre int^rieure esl-elle le seul moyen d'adorer Dieu; et n'y a-t41 pas, pour la philosophic, de culte exterieur?

Les trois elements constitutifs du culte exterieur 6ont TinitiatioUj la priere en commun ou le culte proprementdit, et Tapostolat^ Le catholicisme , religion

1. Gf. Kdnt, Critique de la relitjion^ IV'paftie, conclusion.

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