QUATRIEME PARTIE
Pour cellcB-la et pour toutes les fonctions qui portent le infeme caraclere , le doute n'est pas permis. On ne peut, sans une hypocrisie criminelle, exprimer par des actes , devant Dieu et devant les hommes^ une foi que Ton n'a pas, Mais il semble qu'il en soit autrement de la simple assistance au sermon ou aux pri^res publiques, Je crois en Dieu, et je viens I'adorer et le prier avec mes frdres, quoiqueje ne pense pas comme eux sur la nature de Dieu , et sur la maniere dont il veut 6tre servi. En fail, nous voyons , dans les pays catholiques, un Ires-grand nombred'hommes qui n'ont pas la foi , et qui pourtant font baptiser leurs enfants et benir leur mariage, et reclament pour eux-memes, a Theurede lamort, les prieres de TEglise. A quel sentiment obeissent-ils en agissant ainsi ? Les uns le font par routine ; d'autres , en grand nombre, par deference pour les personnes de leur famille qui vivent chretiennement; d'autres aussi^ on n'en peut douter^ dans la persuasion qu'on peut separer le culte et la croyance , rejeter la croyance et suivre le culte, au moins dans quelques-unes de ses parlies.
Nous ne pensons pas qu'il soit juste de qualifier severement une telle conduite, quand elle n'a pour motif aucune arriere-pensee d'inter^t humain. Parmi les incredules qui se m^Ient a la foule des croyants, il y en a qui ne pensent qu'a honorer Dieu , et d'autres qui ne pensent qu'a tromper les hommes. Dieu seul connait et juge le fond des ccaurs. Mais si Ton
peut etre doux et indulgent pour les hommes, il n'y a pas a se tromper sur les principes. En general y il ne faut jamais paraitre ce qu'on n'est pas : ceci est un precepte strict, qui ne souffre aucune derogation. Vous avez beau vous separer en pensee de la congregation pendant que vous assistez a Toffice ; cette assistance m^me est pour ceux qui vous voient une declaration explicite, et quand vous la desavouez interieurement, cela ressemble a s'y meprendre a une restriction mentale. Ainsi, premierement, cette conduite Equivoque n'est pas exempte de mensonge. Une autre raison qui la condamne, c'est qu'elle constitue une desertion formelle de vos propres principes. II y a done tout a la fois faute grave contre la morale ordinaire et contre la morale religieuse.
On ne prendrait pas la peine d'etablir une verite si palpable, si on ne la voyait m6connaitre a chaque instant par les esprits les plus droits et les caracteres les plus fermes. L'habitude nous bouche les yeux, et nous emp^che de sentir la honte d'une conduite sans fran^ chise et sans dignite. II n'y a pas un honn§te homme qui voulut laisser une equivoque dans Vesprit de ses amis sur sa maniere depenser en fait de politique ; par quel oubli de sens commun est-on plus facile en ce qui concerne la religion? II ne peut pas y avoir de dignite dans une conduite qui abesoin d explication. Ce qui est juste etvrai s'explique tout seul, et nelaisse aucun nuage dans Tesprit de person ne.
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Est-il besoin d'avertir, en revanche, que le respect pour la conscience d'autrui «t pour le culte d'autrui est un imperieux devoir ? II est permis de discuter les croyances qu'on ne partage pas , et m^me , dans de certaines conditions, on est tenu de le faire ; mais il faut, en le faisant, n'avoir d'autre but que la verite et le bien des ^mes. On peut discutei^, dis-je, mais non injurier ou scandaliser. C'est un douloureux spectacle que de voir des hommes pieux, des philosophes, employer Tinjure et Ja calomnie contre ceux qui ne partagent pas leurs croyances. L'injure appelle Tinjure ; elle irrite , elle revolte ; elle ne convertit personne. Par quel sentiment avouable peut-on Stre pousse , quand on injurie un homme a cause de sa foi ? Ce n'est pas par le desir de Teclairer ; ce n'est pas non plus pour detourner les autres de I'erreur dont il est vicUme. Ces diatribes , ces violences ne sont pour personne un argument. Si elles prouvaient quelque chose , ce serait contre celui qui les profere , et contre sa croyance qui n'inspire qu'un esprit de haine au lieu d'un esprit de charite. Quand on est fermement convaincu de poss6der la v6rite , on peut plaindre ceux qui Tignorent, mais on ne sait pas les hair.
Nos devoirs envers la religion d'autrui ne se bornent pas a la tolerance. La tolerance n'est qu'un devoir negatif , dont nous dirons seulement que, obligatoirepour tout le n^onde, il Test plus particulier^-
LE GULTE. Ui
ment pour les philosophes , puisque la liberie est le principe m6me de la philosophie. Reclamer pour soi la liberie de penser et ne pas Taccorder aux autres , c'est ajouter une inconsequence k une faule. Mais il ne sui&t pas de tolerer les religions : il faut les respecter. Apr6s tout, qu'est-ce qu'une religion, m^me fausse^ sinon un hommage rendu a la Providence? Et qu'est-ce que la piete, mSme mal reglee, sinon une effusion de sentiments genereux , qui ne peuvent prendre naissance que dans une ame reconnaissante ? Nous ne croyons pas a la mission de Mahomet : cependant quel est Thomme de coeur qui oserait blasphemer contre le Proph^te en presence d'un musulman ? Quel est celui qui ne se sentirait touche s'il - entrait dans une mosquee, et qu'il y vtt une population tout entiere, anim^e par un sentiment de piet^ fervente? Tout effort par lequel une kme humaine tend a se diriger vers Dieu a quelque chose de sacre. Est-ce a nous qu'il appartient de nous plaindre des formules, de nous montrer difficiles sur tel ou tel dogme, quand nous savons combien de syst^mes sur la nature de Dieu ont €16 tour h tour embrasses et refutes par les plus grands genies ? Lorsqu'un navire est en mer, poursuivi par la templte, et que la mort paratt voisine, tons les passagers se decouvrent et prononcent le nom de Dieu dans ce mongtent suprdme : il se pent qu'ils appartiennent a tons les cultes de la terre; mais quelles que soientles divergences deleurs theologies, c'est Dieu et le m^me Dieu quails iqvo-
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quent alors. Puisque I'homme n'a qu'un seul pfere, souvenoDs-uous qu'il peut ^tre adore dans tous les cultes, et invoque dans toutes les langues.
Ainsi est trac6 notre devoir par rapport aux cultes positifs : nous ne devons ni feindre d'avoir la foi si elle nous manque, ni nous associer aux ceremonies d'un culte qui n'est pas le n6tre^ ni attenter a la li* berte en nous placant entre Dieu et la conscience de nos frferes , ni refuser notre respect aux ceremonies , aux pratiques^ dont les hommes se servent dans la sinc^rite de leur coeur pour adorer Dieu,
Ajouterons-nous qu'il ne faut pas etendre a la superstition le respect qui n'est du qu a des croyances serieuses, et que toute religion qui blesse la morale, loin d'etre un hommage rendu a Dieu ^ n'est, sous le masque de religion, qu'une impiete? Qu'on ne disc pas : « Qui sera juge? « Car tout le monde est juge en ce qui touche aux principes eternels de la morale ; et ce serait offenser Tesprit humain que de lui refuser le pouvoirde discerner, a des signes certains, une religion d'une superstition. La distinction peut embarrasser le l^gislateur , qui est oblige de descendre jusqu'aux derniers details, mais elle ne fait pas difiiculte en philosophic , ou il ne s'agit que du devoir general de tolerer et de respecter la croyance d'autrui, quand elle ne blesse pas la morale.
Une partie importante du culte dans les religions
positives, c'esl Texpiation. II est naturel que Texpiation^ dans une £glise, e'est-a-dire dans une society religieuse fondee sur le principe de la revelation, soit r^guli^rement organisee et soumise a des preceptes formels.
II y a cette dijfferenee profonde entre la society civile et la societe religieuse, que la premiere est institute pour procurer a chacun de ses membres les benefices de Tassociation pendant cette vie , et la seconde, pour leur donner les moyens d'etre heureux dans Tautre. II suit de la que la societe civile subsiste par un syst^me de peines et de recompenses immediatement appliquees, tandis que la societe religieuse n'a pour se maintenir que des menaces et des promesses. Ainsi toutes les fois qu'elle a recours a la force pour contraindre les hommes a observer ses regies et a recevoir son symbole , la society religieuse renonce a son veritable r&le, et se confond, par une erreur deplorable, avec la society civile. On pent remarquer, chemin faisant, que rien u'estpluscontraireaTesprit de rfivangile , et que Jesus-Christ a repete plusieurs fois que son royaume n'etait pas de ce monde. Mais si I'Eglise ne pent pas imposer , par la force , des ch&timents terrestres, le p^cheur sera-t-il reduit a attendre le jugement de Dieu, sans rien faire pour le pr^venir? Du moment que la vie est consideree comme une ^preuve, et ce point de vue est celui de toutes les religions, il est clair que notre interfet est d'arriver a son terme, c'est-a-dire a la mort, avec une &me
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charg^e de peu d'iniquites ; et pour cela , il n'y a que deux moyens, rinnocence ou le repentir. II est done de notre inter^t d'expier nos fautes lorsque nous en avons commises; et, si cela est vrai, meme dans Tordre civil , parce que Texpiation ameliore et rehabilite, cela est sans comparaison plus vrai dans Tordre religieux, puisque, par cette satisfaction anticipee^ nous pouvons esperer de trouver grace devant la justice divine, Dans une Eglise bien ordonn6e, les pr^tres^ charges a la fois de la conservation de lafoi, de la direction des ceremonies et de radministration de la discipline , re^oivent la mission d'indiquer aux coupables Texpiation necessaire; et c'est aussi la pratique du catholicisme qui, par le sacrement de la penitence, lave les S.mes de leurs souillures, et les affranchit des peines de Tenfer. L'absolution ne pent ^tre, ni aussi formelle, ni aussi complete dans les religions qui n'ont pas de sacrements; aussi voyons-nous, par une consequence necessaire, que les penitences ou punitions volontaires conseill^es par le catholicisme n'ont d'analogie ni avec la grandeur de la faute commise, ni avec Tenormite des peines futures evitees. C'est que, plus la penitence est disproportionnee avec le resultat , plus I'figlise marque le caractere surnaturel du sacrement. La religion naturelle, qui n'a d'autre guide que lia conscience, laisse a chaque pecheur le soin de determiner la nature et la mesure de Texpiation.
Elle n'a ni loi ecrite, ni juge aulorise. l^s prin-
cipes de la religion naturelle en mati^re d'expialion sont les principes m^mes que nous diete la loi morale. D'abord, Texpiation doit fetre proportionnelle a la faute: nous disons proportionnelle, et non pas proportionnee. Dieu, qui est la justice m^me, est aussi la bonte m^me. S'il fallait nous imposer une peine ^gale au crime de lui avoir desobei, nos forces n'y sufiiraient pas; mais il nous est permis de nous rappeler^ en nous soumettant au chatimeni, que la justice a laquelle nous satisfaisons est celle d'un pere. Seulement , comme il y a des degr^s dans la faute , il y en a dans la peine; et la raison exige que la plus grande faute soit expiee par le chSttiment le plus douloureux.
En second lieu, il faut que Vexpiation detruise autant que possible le dommage eprouve par des tiers. C'est ici un principe d'equite, qui porte avec soi son Evidence. Le mal moral consiste a avoir viole I'ordre; Texpiation doit avoir pour efifet de le retablir. La souffrance que nous nous imposons a nous-m^mes n'empfeche pas la souffrance que nous avons causee a autrui de crier pour ainsi dire contre nous devant la justice de Dieu. C'est une superstition egalement dangereuse et criminelle , que de croire a la possibilite d'expier le mal sans le reparer.
Troisi^mement, Texpiation doit etre exemplaire, c'est-a-dire quelle doit effacer le scandale de la faute et en inspirer Thorreur. Pecher en public, expier en secret, cela ne se pent, car alors on reslerait charge
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de la faute du mauvais exemple. Je dois egalement reparation et a celui que j'ai offense, et a celui que j'ai scandalise. Ma penitence devient utile par sa publicite; et elle est d'ailleurs un acte de culte, auquel il n'est pas permis de se soustraire.
Un quatrifeme caractere de la peine , c'est que Taction a laquelle je me soumets ne doit pas 6tre sterile; elle doit avoir un bon resultat pour moi, independamment de Texpiation, et pour autrui independamment de la reparation. Ainsi, par exemple, la loi anglaise qui condamne certains prisonniers a marcher dans une roue qui tourne sans produire aucun autre effet , est un reste de barbaric , car ils souffrent a la verite, mais ils ne travaillent pas. Au contraire, il y a de la moralite dans toute loi qui impose au condamne un travail fecond, d'abord parce qu'un travail fecond est un enseignement pour celui qui s'y livre, et ensuite parce que le fruit de ce travail est une sorte d'indemnite que la societe recoit pour le mal qui lui a ete fait. De m^me^ dans la religion na^ turelle, celui qui s'imposerait une souffrance sans resultat pratique , tomberait dans la superstition, car il est absurde d'honorer Dieu en degradant sa creature, tandis qu'on peut Thonorer et apaiser sa justice en accomplissant une oeuvre penible, mais profitable\ Tels sont les principaux caract^res que doit presenter Texpiation.
1. Kantj la Religion duns les limites de la raison, IV'partie, c. vh
Le culte exterieur, dont nous venons de retrouver les principaux caract^res, est toujours un culte prive. II n'a aucun caractere public. Faut-il se resigner a cat isolement? Nous venons de voir qu'on pent exprimer hautement sa croyance; mais ne peut-on s'asso* cier pour prier?
II y a deux sortes de cultes publics ; celui qui est libre et independant de TEtat : c'est la situation de toutes les Eglises dans TAmerique du Nord; et celui qui est r^gle par TEtat, comme en Russie et en Angleterre, ou dont TEtat accepte et consacre la regie > comrae k Naples et en Espagne. Dans les pays ou la societe civile est enti^rement separee de la societe religieuse, il peut y avoir un grand nombre d'Eglises; elles existent publiquement dans Tl^tat; et n'ont aucun rapport avec lui, Dans ces conditions, le culte est public, sans Stre ofliciel et legal. 'D'autres pays au contraire ont realise une union intime entre Tautorite temporelle et Tautorite spirituelle. La il n'y a qu'une seule religion ; ou du moins la religion de TEtat a seule une existence officielle, une autorite legale. Les autres ne sont que tolerees sous certaines restrictions.
On a essaye a diverses reprises de fonder un culte public sur la religion naturelle en dehors de I'Etat. Ces tentatives , quelles que fussent les intentions de leurs auteura, n'ont pas mfeme reussi a^tre serieuses. II fautune autorite dans toute association reguliere; et personne ne saurait puiser dans les dogmes de la
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religion naturelle ni la mission de fonder un culte piiblic, ni Tautorite necessaire pour le diriger. L*Etat lui-m^me ne saurait parvenir a se donner le caract^re religieux a moins qu'il ne recoure a une revelation. Un moment s'est rencontre dans Thistoire de France ou des esprits puissanls ont pens^ que la society devait fetre renverkee tout entiere et reconstruite a nouveau , en partant de ses fondements. L'Eglise catholique ^ qui s'etait associee k la vieille soci^t^ , au roi et a Taristocratie , fut entratnee avec eux , et proscrite par la loi civile. EUe ne fut pas seulement niee , mais persecut^e. A sa place , on ne mit rien que la raison, mais la raison mal comprise^ une fausse rai* son, la raison sans Dieu. On crut avoir realise celte fameuse hypoth^se, si ceUbre au xvn* siecle : une societe d'athees. Gependant, m^me dans les entratnements inouis d'une epoque dont chaque minute ^tait marquee par des catastrophes , ou le sang coulait a si grands flots que les hommes devenaient indifferents a la mort , ou les plus grand es choses se fondaient pour Tavenir dans le desespoir et dans les larmes, on commencait a se demander ce que c'etait que la loi sans un Dieu^ et si elle etait autre chose que I'oppression des minorites ; ce que c'etait que la soci6t6, sans un Dieu , et s'il y avait autre chose en elle qu'une association d'int^r^ts necessairement resiliable k la merci des contractants ; d'ou venaient, pour le citoyen ^ tons ces devoirs d'abnegation et de sacrifice qu'on avait sans cesse a la bouche, et qui rendaient