DE LA PRIÈRE
t Car quiconque demande, reçoit; et quiconque , cherche, trouve; et on ouvre à celui qui frappe. • S. Mallh., chap. vu, vers. 8.
• Cherche* d’aljordle royaume de Dieu et sa justice; et le reste vous sera donné par surcroît. •
S. Luc, chap. XII, vers. 31.
Nous touchons ici à l’un des points les plus importants de la religion naturelle.
y a un Dieu tout bon et tout-puissant, qui a créé le monde et qui le gouverne. Ce Dieu nous a mis icibas pour nous y éprouver par la douleur et le sacrifice, et nous préparer à la vie immortelle et bienheureuse qu’il nous garde au delà du tombeau. Voilà, par ces grands dogmes, la religion naturelle fondée : nous connaissons notre origine, notre loi et notre fin. Ce Dieu , qui nous a créés par sa volonté toute-puissante, nous a traités en père, puisqu’il nous a farts immortels et qu’il nous a donné, avec la liberté, l’a-
QUATRIÈME PAf-'.TIE.
mour et rintelligence. Le temps d’épréuve que nous subissons est nécessairement mêlé d’amertume; et pourtant nous ne sommes pas abandonnés à nos propres forces. Toutes choses sont disposées en nous et autour de nous, pour que nous puissions accomplir notre œuvre, si nous en avons fermement la volonté. D’abord, nous connaissons nos liens avec Dieu, et nous savons de sa nature tout ce que nous avons besoin d’en savoir pour l’adorer et pour l’aimer. Les dons du cœur et de l’intelligence sont répartis inégalement entre nous ; mais ce ne sont là que des différences dans les conditions de l’épreuve subie ; car nous avons tous, au degré nécessaire, la connaissance de la loi et les moyens de la pratiquer, et cela seul a une importance véritable puisque la durée de notre vie terrestre, comparée à l’éternité qui nous attend, ne mérite pas .d’être comptée. Enfin, quelque incertitude qui enveloppe les .misérables événements de cette vie, il y a une chose que nous savons, c’est que le bonheur ne peut nous manquer dans une autre vie si nous sommes justes. Il ne tient donc qu’à nous de comprendre que nous devons bénir le nom de Dieu, même dans la souffrance.
Nous pourrions ne voir dans le culte qu’un juUe hommage rendu par la créature à son Créateur. L’a- , mour et Tadmiration, comme tous les sentiments hu- -mains, ne sont pas toujours légitimes ; mais ils le sont toutes les* fois que leur objet est vraiment beau et vraiment aimable, et une âme bien réglée est celle qui mesure son amour sur les perfections de l’objet aimé. Aimer ;et admirer ainsi, c’est être dans la voie droite ; c’est employer régulièrement et pour une juste fin
LE CULTE
les facultés de son esprit et de son cœur. De tels sentiments accroissent nos forces, loin de les épuiser. La sécheresse, la langueur, le découragement, sont inconnus à ces âmes heureuses, que le vrai beau attire et retient. On peut dire qu’il y a en elles quelque chose de plus qu’humain, car la puissance ainsi dépensée est la seule ici-bas qui ne s’épuise jamais, et que la source s’augmente en coulant. Mais pourquoi un être créé est-il aimable, sinon parce qu’il exprime moins imparfaitement que les autres êtres la perfection divine? Tout ce qui est bon et aimable au-dessous de Dieu, ne l’est que d’une beauté indirecte et réfléchie. Lui seul est le vrai, le beau et le bien par essence. Savoir l’aimer par-dessus toutes choses est le plus grand de tous nos boniieurs. Tous nos amours doivent céder à cet amour, qui est la source et en même temps la consécration de tous les autres.
Une autre cause encore que la perfection de Dieu doit nous inclinerà l’aimer. C’est qu’il est notre bienfaiteur, notre soutien et notre espérance. Nous aimons l’homme qui nous a tirés du péril, celui qui nous a éclairés sur le devoir, la mère qui nous a nourris de son lait, le père qui a veillé sur nous avec une vigilante. inquiétude, et ' qui, pendant la moitié de sa vie, a travaillé sans relâche pour assurer notre bien-être. Il faut donc aimer Dieu, qui nous a donné la vie elle-même avec tout ce qui la fait aimer et tout ce qui la fait supporter, 11 faut le bénir pour nous avoir créés, et pour nous avoir donné une intelligence capable de le connaître et de l’aimer. 11 faut le bénir pour nous avoir faits libres, et pour nous avoir imposé le joug salutaire du devoir. Ce n’est pas seulement de l’ingratitude, c’est de la déraison, que d’être reconnaissant envers une créature,
et de ne pas l’être envers Dieu, puisque tous lesbiens qu’on nous fait viennent de lui. C’est lui qui, psu* sa volonté ou par ses lois qui ne. sont que la formule humaine de sa volonté, soutient et protège la vie qu’il nous a donnée. Nous vivons, nous agissons, nouspensons sous sa main. Nous jouissons du bien par sa bonté, nous souffrons le mal par notre faute. D a tout disposé dès l'origine pour que nous trouvions partout le remède à côté du mal. Il ne nous a pas faits pour cette terre, mais pour un monde invisible, dont nous ne pouvons encore comprendre les délices. Les créatures auxquelles nous attachons nos espérances ne peuvent nous donner que des joies courtes et mêlées de peines , et souvent, au lieu du bonheur que nous attendions, c’est la misère qu’elles nous apportent. Lui seul est notre solide et glorieuse espérance : le bonheur qu’il nous réserve est sans pair. Nous sommes sûrs de l’atteindre en suivant la justice ; d’en être comblés, car il dépasse ce que nous pouvons rêver sur la terre ; de ne plus le perdre, car Dieu ne nous retirera pas un don qu’il nous a permis de conquérir, et la même main nous a donné à la fois la liberté et l’immortalité. Ou il faut arracher du cœur de l’homme tous les sentiments qui l’ennoblissent et l’é- , purent, ou il faut les unir tous ensemble dans un sentiment d’amour et d’adoration pour le Créateur.
Mais à quoi bon démontrer qu’il faut aimer Dieu î Nous ne le démontrons pas, nous le rappelons, parce que l’amour est le commencement du culte ; ou, pour parler plusjustement, leculten’estquel’amour de Dieu exprimé par des actes L Or, s’il est juste et nécesaire d’exprimer
1. « Nec colitur nisi amando. » S. I^ug., Êpitr. cx° d Jfonor.y chap. XXIII, n° 45.
LE CULTE
un amour légitime, il en résulte que le culte est un hommage que nous ne saurions refuser au Créateur’.
Certes, le meilleur moyen d’exprimer l’amour et la reconnaissance que Dieu nous inspire, est dé pratiquer le devoir ; mais on peut avoir plusieurs raisons de se bien conduire, et lors même qu’entre autres motifs on se propose d’honorer Dieu par sa conduite, il est nécessaire qu’on en avertisse les autres hommes par des signes extérieurs qui ne leur permettent pas de s'y méprendre. Regardons-nous dans le monde comme un enfant dans la maison de son père. Témoignons d’abord notre respect et notre reconnaissance par une conduite exemplaire, par une soumission sans réserve ; mais ne nous*croyons pas quittes de tous nos devoirs, si nous ne saisissons , si nous ne cherchons toutes les occasions d’exprimer nos sentiments par notre attitude et par nos paroles.
Beaucoup d’esprits ne veulent pas admettre la né- |
cessité d’un culte formel. Dieu n’en a pas besoin, dit- j
on. Il est vrai. Mais la perfection de Dieu ne nous dispense pas de nos devoirs. Quand notre bienfaiteur est tellement au-dessus de nous que nous ne pouvons rien ni pour sa gloire ni pour son bonheur, nous n’en sommes pas moins tenus à exprimer notre reconnaissance. Dieu aime le monde, puisqu’il a voulu le faire ; et il aime les hommes d’un amour de prédilection, puisqu’il les a créés intelligents et libres. Nous ne re-
1. * Dès que vous supposerez que Dieu seul doit avoir tout uotre amour, et qu’ensuite cet amour ne se répand sur le moi que, comme sur les autres biens bornés, à proportion de ses bornes, la religion se trouvera toute développée dans notre cœur. » Fénelon, Deuxième lettre sur la Religion, chap. i, p. 3.
chercherons pas avec Malebranche* si c’est lui qu'il aime en nous ; car nous ne regardons ici que le résultat. Affirmer qu’il est indifférent à notre cujte et à notre amour, n’est-ce pas une témérité, quand nous savons qu’il se réjouit de nos vertus et qu’il nous aime à proportion de nos mérites? Dieu n’avait pas besoin non plus de créer le monde. C’est mal raisonner et mal faire que de chercher dans la perfection de sa nature un prétexte pour nos vices. Nous ne pouvons parler qu’en tremblant de la nature de Dieu ; mais nous devons parler avec certitude des obligations de l’homme.
Mais ce que nous voulons considérer fci principalement, ce n’est pas le droit que Dieu a d’être adoré, c’est le besoin que nous avons d’adorer Dieu.
Ce besoin 'est si réel, que c’est lui qui jette une sorte de discrédit public sur toute philosophie dont les principes détruisent la possibilité du culte et de la prière. On sent instinctivement qu’une philosophie sans Dieu, ou dont le Dieu ne nous entend pas, n’a pas de raison d’être. Elle nous refuse ce que nous lui demandions avant toute autre chose. Il y a bien peu d’esprits qui se dévouent à l’étude de la métaphysique par pur amour de la vérité quelle qu’elle puisse être. C’est presque toujours un besoin moral qui appelle les âmes à la philosophie. Elles veulent être rassurées, soutenues, consolées; elles veulent qu’on ouvre à leur espérance le monde invisible, quand elles ne trouvent dans celui-ci qu’oppression et malheur. Il ne faut pas
1. L’Écriture dit aussi : « Dieu a fait toutes choses pour lui-même. »
Prov., § VI, 4.
LE CULTE
se plaindre de ce caractère de la philosophie, et s’écrier qu’on ne fait pas de la science avec la passion. Ce ({ui est vrai de toutes leS sciences ne saurait l’être également de la science de l’homme. Il n’y pas ici d’abstraction possible, et il s’agit de mon être tout entier. Les besoins de mon cœur ne sont ni moins réels, ni moins légitimes que ceux de mon intelligence. La passion ne doit pas être plus étrangère à la philosivphie de l’humanité qu’à son histoire.
Chez certaines âmes, il y a comme un besoin dominant de se mettre en communication directe avec Dieu, et d’exprimer les sentiments d’amour et d’adoration qu’elles éprouvent pour lui. Elles apportent ce besoin en naissant, et l’éducation peut tout au plus le développer; elle est presque toujours impuissante pour le restreindre. Les âmes possédées de cette ardeur de mysticisme exhalent leurs sentiments par des voies fort diverses, suivant les dons qu’elles ont'reçus : les unes se retranchent dans la méditation intérieure, et deviennent étrangères et presque indiffé- ■ rentes au monde ; d’autres se prennent d’une sorte de fureur contre cette vie terrestre, et contre le corps qui les y attache. Leurs pénitences et leurs austérités effrayent le vulgaire qui ne sait pas comprendre (ellesmêmes le comprennent-elles?) que cette guerre acharnée contre le fini n’est qu’un hommage enthousiaste rendu au Créateur. Quelquefois l’âme est en même temps mystique et expansive, et c’est cette disposition particulière qui produit les poètes et les apôtres. Ces grandes vocations à l’amour de Dieu sont rares, moins rares pourtant qu’on ne le pense. Mais il y a en foule des âmes religieuses, qui, sans être emportées par
un amour véhément, sentent une sorte d’attrait vers la prière, et se trouveraient isolées en ce monde, déshéritées, malheureuses, si elles ne pouvaient prier Dieu fréquemment, et le mêler à leurs craintes et à à leurs désirs. On a remarqué, il y a bien longtemps, et avec vérité, que les esprits les plus positifs n’échappent pas autant qu’ils l’espèrent (étrange espérance I) au sentiment religieux. Ils vont leur train dans les affaires courantes, tant que les habitudes convenues les soutiennent et les occupent; mais si quelque événement extraordinaire les dérange de leur assiette et les pousse vers le nouveau et l’inconnu, si surtout le malheur les atteint, un nom qu’ils croyaient oublié se plac« de lui-même sur leurs lèvres. Si ce n’est pas une espérance, c’est au moins un regret, et cela même est une prière.
Un poëte a dit, dans un vers devenu célèbre :
* Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Il se trompe ; il n’est jamais permis d’énoncer volontairement et de propager une erreur ; mais Voltaire aurait eù raison de dire que, si Dieu n’existait pas, le cœur de l’homme serait une énigme, car notre cœur a besoin de Dieu, et ne peut se passer de croire -et d’espérer en lui.
La raison a beau vouloir nous démontrer que, si nous savons user de ses préceptes, la vie nous deviendra moins dure ; il restera toujours une portion de mal que nous ne pourrons expliquer sans recourir au monde invisible, et que nous pourrons encore moins supporter. Les maximes stoïques séduisent un nombre restreint ; elles gouvernent un nombre impercep-
LE CULTE. ' 327
tible. De tous les paradoxes, le plus difficile à soutenir longtemps est celui qui nie la douleur.
L’homme est nu et désarmé : son intelligence lui procure un abri, de la nourriture ; elle le défend contre l’agression des bêtes féroces et contre ses semblables. Mais, s’il était réduit à l’état sauvage, il ne serait pas lui-même ; il ne serait pas l’homme ; dans l’état civilisé, qui augmente ses besoins et qui exalte ses désirs, il s’en faut bien qu’il se suffise. Une quantité effroyable d’êtres humains manquent de culture intellectuelle ; beaucoup souffrent du froid et de la faim. Quelquefois ce supplice est doublé par le voisinage du luxe. Les poètes et les philosophes disent à cela avec emphase que l'argent ne fait pas le bonheur. Théorie commode, pour qui la répète au milieu des jouissances de la vie! Non, sans doute, l’argent ne fait pas le bonheur ; mais, dans l état civilisé, l’absence d’argent fait très-positivement le malheur. Si l’on veut dire qu’il y a des malheurs plus grands, ou qu’il faut braver ce malheur plutôt que de souiller son âme immortelle, cela est juste et vrai; et cela ne nous dispense pas de convenir qu’il est affreux de n’avoir pas les premières nécessités de la vie pour soi et pour les siens.
Il y a un axiome qu’on entend quelquefois répéter à ses oreilles, et qui est affreux pour ceux qui ont souffert, et pour ceux qui ont vu souffrir. On ne meurt pas de faim, dit-on. Erreur ou mensonge. On meurt de faim, aux champs dans un sillon, à la ville devant la montre d’un boulanger. Beaucoup, parmi ceux qui ne meurent pas de la faim, meurent pour n’avoir eu.^ju’une nourriture malsaine ou insuffisante,
OU pour avoir gagné leur pain iiar un labeur insalubre, ou, malades, pour avoir manqué de remèdes et peut-être de repos.
Nous sommes tous d’accord pour bénir le travail, et pour dire qu’il est consolant et fortifiant ; mais il y a travail et travail. Si vous êtes descendu une fois par curiosité dans les catacombes de Paris, où l’on marche dans des ténèbres absolues entre quatre murailles de pierre qui vous touchent de quatre côtés, où l’on fait une lieue sans trouver autre 'chose que cette espèce de sépulcre dans lequel on avance toujours sans changer jamais de situation, où l’on ne peut respirer faute d’air, où Pâme est oppressée par le sentiment de cette croûte épaisse de roc et de terre sous laquelle on est enseveli, vous avez rencontré peut-être un ouvrier isolé, traînant à pas lents, à la lueur d’une chandelle, une brouette chargée de moellons. Il est là, depuis la première heure du jour, et il n’en sortira qu’à la brune, pour y rentrer le lendemain. Gagne-t-il assez par ce travail pour exempter ses enfants de la faim et du froid?
De’ tous les sentiments qui nous attachent au monde, le plus fort est l’amour paternel. 11 s’accroît chaque jour, quand on croirait qu’il ne peut plus croître. On supporte tout pour son enfant ; on se condamne au travail, à la solitude, au froid, à la faim ; on affronte la mort sous toutes 'ses formes-, blessé, mourant, on s’arrache à l’agonie pour arranger un peu cette pauvre chère vie à laquelle va manquer son abri : on n’a plus rien dans le cœur que cet amour sans bornes. On comprend que le monde serait désert si cet œil s’éteignait, si la mort effaçait ce sourire. Et la nature brise ce lien. Elle jette au tombeau cette
LE CULTE
vie qui commence, et condamne le père à rester vivant.
Tout le monde n’éprouve pas de ces catastrophes ; mais la liste en est bien longue 1 Chacune de nos heures apporte la chance d’un sinistre. Il y a un malheur plus grand que de fermer les yeux d’un fils ; c’est de le voir criminel. Avant d’épuiser la liste de nos malheurs l’imagination se lasserait.
Toutes nos affections les plus douces ont leur aiguillon, l’amour, l'amitié. Quand on n’est pas trahi, on est méconnu. On voit ses bonnes intentions transformées en crimes. On est blessé à chaque instant dans ses goûts, dans ses délicatesses, dans ses scrupules. On se dévoue pour son -pays, et on ne rencontre que le cachot et l’exil. On n’y porte pas même la réputation de bon citoyen ; les calomnies du vainqueur vous poursuivent sans vergogne jusque dans les misères qu’il vous a faites. Vous n’ètes plus pour votre parti qu’un maladroit, un ambitieux déçu. Ou bien on s’est sacrifié pour une croyance; et un jour, on rencontre comme par hasard une objection jusque-là inaperçue. Aussitôt l’édifice s’écroule, emportant tout le fruit de vos sueurs, tant de dévouement, tant de sacrifices, et votre cœur ni votre vie ne savent plus où se prendre. Le génie même a été pour plusieurs un don funeste ; non pas pour Colomb qui a acheté la gloire par le malheur ; mais pour tant d’autres, morts à la peine, méconnus, insultés, foulés aux pieds, et n’ayant pas toujours pour consolation la conscience de leur force.
Quelle ressource à tant de maux? La gloire ? Il ne faut pas s’en flatter. Elle suit le succès. La gloire n’est qu’une courtisane. La gloire est pour les Alexandre et les César, bourreaux couronnés, que la police de tous les peuples aurait fait attacher à une potence, s’ils
avaient exercé leurs talents sur les grands chemins. Quelques batailles de plus, et Cartouche serait de leur compagnie. Cette vaine fumée ne mérite pas qu^on s’en repaisse par avance. Le plaisir d’être inscrit après sa mort dans les recueils de faits mémorables et de servir de sujet de dissertation aux rhétoriciens, est une pauvre compensation pour les déboires et les injustices de la vie ! Il n’y a qu’une force vraie, c’est le sentiment de la -vertu; mais où est l’âme à laquelle il suffît? Une telle âme se rencontre de siècle en siècle pour les délices du genre humain ; mais ne mesurons pas les hommes à la taille des héros!
Que faire alors? A quoi nous rattacher, â qui recourir' quand le monde nous manque? Où adresser nos soupirs, sur les bords d’un tombeau? A qui nous fier, quand notre amour est repoussé , quand notre vertu est calomniée , quand notre honneur est flétri? Vers qui crier contre le dédain impitoyable, contre les cœurs fermés qui rejettent le sacrifice? Quelque chose en nous nous excite à lever les yeux au ciel, et à appeler Dieu à notre aide. C’est pour cela que tant d’hommes étrangers à la science écoutent avidement ceux qui leur parlent de l’avenir. C’est pour pouvoir aimer et prier, que tant d’âmes déshéritées en ce monde rêvent le monde invisible, lors même que les lumières de la philosophie leur sont refusées. Si notre nature est faite pour souffrir, elle est faite aussi pour se plaindre à Dieu de sa souffrance, et pour trouver dans cette plainte un soulagement , un encouragement. Par la prière, la solitude est adoucie, ou plutôt elle est détruite : au moment où le monde nous abandonne et nous fuit, nous nous retrouvons en présence du seul ami qui ne trompe jamais, de Celui dont le nom est la Justice I
LE CULTE
La prière n’est pas seulement une ressource dans la souffrance : elle est un préservatif contre la faute. Un homme se laisse aller au courant de la passion; au lieu de se rappeler les enseignements reçus dans sa jeunesse, il ne songe qu’au plaisir et à l’intérêt. La violence des sensations qu’il se procure produit un tel bruit dans son âme, qu’il n’entend plus et ne connaît plus qu’elles seules. Il tend toutes les forces de son intelligence vers la fin de ses appétits, et pendant qu’il les assouvit, il ne rêve qu’aux moyens de les faire renaître, pour les assouvir de nouveau. Dans cette subordination de tout son être au plaisir et à la recherche du plaisir, il perd le sens de ce qui est beau et droit; sa volonté, sans cesse traînée du même côté, s’étiole et devient incapable de résistance. Son intelligence mal cultivée, servie par des organes détériorés, pleine des plus honteux sophismes, affaiblie, dévoyée, ne sait plus discerner et suivre le vrai; elle use tout ce qui lui reste de force au service d’appétits ignobles , et n’arrive pas peut-être à égaler l’instinct de la brute. Ainsi s’affaisse de Jour en jour cette noble créature, faite pour régner sur le monde et sur elle-même, quand au lieu de se tourner vers le ciel , et de commencer la vie du ciel sur la terre, elle prend le monde pour son tout, s’y attache de toute sa force, et fait sa gloire d’oublier le reste. Qui pourra la tirer de ces abîmes où elle roule? Peut-être ne lui fallait-il qu’un signe qui vînt lui rappeler Dieu. Cette seule pensée l’aurait aidée à se vaincre. Ce nom amène avec soi le cortège de tout ce qui est grand et noble. Il signifie la vérité et la vertu, il fait entrevoir des plaisirs dont l’âme est enivrée, et auprès desquels tous les autres ne sont rien. C’est une lumière qui montre la pourri-
ture des passions honteuses sous son aspect véritable. Quelque, abattue que soit une âme, il y a quelque part en elle tout un ensemble de souvenirs touchants et viviüants que ce grand nom de Dieu réveille; et tout médecin des âmes sait que la guérison est possible, dès que le malade a consenti à prier.
Ainsi, consolation ou remède, la prière a une grande place dans la vie. Nous ne rechercherons pas , comme les philosophes du dix-septième siècle, si un peuple d’athées pourrait subsister ; nous nous bornerons à dire que le sentiment religieux est peut-être le plus puissant' de tous les liens sociaux. Il ne faut pas dire que la famille est plus puissante encore, car la piété filiale nèst qu’une forme de la piété. C’est la pensée de Dieu qui achève de sanctifier le foyer domestique, 'ce centre béni de toutes les afl'ections douces et sociables. Otez cette pensée du milieu d’un peuple, il n’est plus réuni en corps de nation que par l’intérêt et par la crainte. La loi civile n’est plus pour lui qu’un contrat social où il donne à condition de recevoir; s’il donne toujours et ne reçoit jamais, il devient une dupe à ses propres yeux. Ce qu’on appelle pompeusement le sentiment de la fraternité, ou la religion de la patrie, n’a pour lui aucune signification. Les citoyens ne sont que des associés, et non des frères. Jamais le dévouement et le ' sacrifice n’auront de place dans un État ainsi conçu ; jamais ce lien, fondé sur de telles bases, ne sera regardé comme indissoluble par celui qui en souffre. Si l’on veut créer une grande famille qui ait son unité morale, ses traditions, son honneur; dont tous les membres se reconnaissent solidaires les uns des autres, dont la loi soit comprise et aimée, même lors-
LE CULTE
qu’elle frappe, il faut que le nom de la patrie réveille des idées religieuses, que chaque citoyen se croie attaché à elle par une volonté divine, que la transmission d’une morale reçue de père en flls établisse une parenté entre tous ceux qui foulent le même sol et parlent la même langue, que les lois s'appuient, non sur la balance des intérêts, mais sur l’éternel idéal de la justice, et qu’en signe de cette origine elles soient promulguées au nom de Dieu.
Mais un culte, quelle qu’en soit la nature, ou même la prière, qui est l’acte le plus simple du culte, peutelle se concilier avec la Providence telle que nous l’avons décrite? Si l’on pouvait se représenter Dieu comme un père incessamment occupé du bonheur de chacun de ses enfants, jouissant de leurs joies et souffrant de leurs peines, attentif à leurs besoins de chaque jour, et modifiant, pour y pourvoir, les lois générales, capable même de se laisser émouvoir par une prière plus fervente et d’accorder à une sollicitation persévérante un don qu’il était dans ses desseins et dans sa sagesse de refuser, la prière serait à la fois possible, utile, efficace. Mais, dans ce tableau si touchant de la sollicitude divine, beaucoup de traits sont en dehors de la vérité. Ils ne rapprochent Dieu de nous qu’à la condition de le dégrader. Dès qu’on réfléchit sur sa perfection, il devient impossible d’admettre qu’il puisse changer quelque chose à ce qu’il a voulu, et que ce changement puisse avoir pour cause les intercessions d’un être aussi frivole, aussi imprévoyant que l’iiomme. On a beau chercher une issue : si Dieu modifie sa volonté, il n’est pas immuable ; il n’est pas toujours égal et semblable à lui-même; il tombe comme nous' dans
le mouvement et dans le temps , et l’infinité lui échappe. La résolution que Dieu avait formée était la meilleure qu’il pût prendre ; en se laissant aller à la changer, il fait moins bien ; il se diminue deux fois : en prenant une résolution mauvaise, et en la prenant par faiblesse. Il faudrait, pour échapper à cette conséquence, supposer que c’est nous au contraire qui améliorons les desseins de Dieu , et qui l’éclairons sur le bien. Toutes ces hypothèses ne peuvent tenir; on rougit de les exprimer; on souffre en les entendant. Ce Dieu, si bon en apparence, n’est qu’un ouvrier imparfait dont l’œuvre a besoin à chaque instant d’être réparée, et qui nécessairement la répare mal, s’il écoute toutes nos prières insensées et contradictoires. En vain dira-t-on qu’il ne cède à nos prières que quand elles sont raisonnables; c’est se payer de mots, car elles ne sont raisonnables que quand elles sont conformes à sa volonté, et cela revient à dire qu’il ne nous écoute jamais.
Ainsi Dieu est immuable. Il ne modifie jamais ses desseins, et nos prières ne peuvent le détourner de son ordre. Nous nous trouvons entre deux vérités qui semblent se contredire : l’une, c’est que la prière est pour nous un devoir et un besoin ; l’autre, c’est que la prière est inutile, impuissante, impossible.
Cette contradiction est plus apparente que réelle. Les faits dont elle résulte, loin de nous faire renoncer à la prière, sont de nature à nous éclairer sur son caractère véritable.
D’abord la prière n’est pas nécessairement une de • mande; elle peut et doit être fréquemment une action
LE CULTE
de grâces. En ce sens, elle ne présente aucune difficulté. Naus devons remercier Dieu de tout le bien dont nous jouissons, puisque c’est lui qui nous le donne '
dans sa bonté et dans sa bienveillance; et nous devons,* si nous sommes sages, le remercier, même de la persévérance des lois de la nature, puisque cette per- . sévérance est la condition essentielle de Tordre de Tunivers. Prier, c’est d’abord et avant tout adorer. Le premier objet du culte est la gloire de Dieu ; les besoins de Tliomme ne viennent qu’au second rang. Nous ne serions pas moins obligés de prier, quand nous au-r rions la certitude de ne retirer jamais aucun bien de la prière.
La prière a d’ailleurs de l’efficacité par elle-même j sans aucune intervention de Dieu. Qu’est-ce que prier, sinon penser à Dieu, à la gloire, à la bonté, à la per- , ;
fection de Dieu ? Pouvons-nous concevoir de telles pensées et les exprimer sans nous sentir améliorés et sanctifiés par leur présence dans notre âme, sans i
éprouver un élan d’amour vers Celui que nous adorons, sans concevoir un dégoût pour toute passion vile et pour tout attachement que la justice ne sanctionne pas V Remercions Dieu, non de céder à nos prières, |
mais de nous avoir permis de prier*. /
Cependant, il faut le reconnaître, la prière n’est pas i
seulement une action de grâces; elle n’est pas seule- i
ment une aspiration sanctifiante par elle-même. Elle j \
est souvent une demande ; et peut-être est-il permis ' de dire que la prière la plus parfaite est celle qui réu- |
nit Tun et l’autre caractère. Or, c’est quand la prière
1. oc Béni soit le Seigneur qui n’a point retiré de moi ni ma prière ni sa miséricorde. > Ps. lxv, vers. 23. |
contient une demande qu’il paraît difficile de la concilier avec l’immutabilité divine; car d’un côté on ne demande que pour obtenir, et d'un autre côté Dieu ne change rien à ses décrets.
Pour débrouiller cette contradiction, cherchons d’abord, sans songerà l’immutabilité de Dieu, quelles sont les choses qu’on peut lui demander. Certes, on ne lui demandera rien d’immoral, puisque c est l’offenser que de concevoir même un désir contre l’honnêteté. On ne lui adressera pas non plus de demandes frivoles. On ne lui dira pas : « Faites que cette poire mûrisse ; » ou : a Faites que je gagne ce procès. » Il n’est pas permis de demandera Dieu des choses pour lesquelles on rougirait d’importuner un ami. Quand même il s’agirait de toute notre fortune, est-il d’une âme religieuse de ne comparaître devant son , Créateur que pour en faire le confident d’une pensée d’avarice? Dans le combat que se livrent nos convoitises. Dieu est indifférent, ou, s’il accorde sa protection, il ne l’accorde qu’au courage et au travail. C’est donc en travaillant, et non en formant des vœux, que nous pouvons réussir. En courant dans une plaine, je sens tout à coup que la terre me manque et que je suis précipité : « O mon Dieu, sauvez-moi 1 » C’est le cri que la nature m’inspire. Mais comment Dieu me sauvera-t-il? Sera -ce par un miracle, en suspendant l’action des lois de la pesanteur ? Non, cette espérance ne traverse même pas mon esprit. Je demande à Dieu de me faire trouver une branche secourable, au lieu de me laisser rouler jusqu’à l’abîme. Mais cette branche, elle est là, dans la direction de mon corps. Si elle y était avant ma prière, j’ai prié en vain; si elle n’y était pas, et que Dieu l’y
LE CULTE
mette, ce miracle n’est pas moins étonnant que de suspendre les lois de la pesanteur. Ainsi ma prière, si elle est sérieuse, est la demande formelle d’un miracle ^ C’est qu’au fond elle n’est que l’instinct irréfléchi d’un être faible qui se sent périr, et qui invoque le Dieu dont il tient la vie. Si nous savions toujours ce que nous faisons quand nous prions, nous ne demanderions pas si facilement des miracles; et nous ne les demanderions pas pour obtenir un jour de plus à passer loin de Dieu sur cette terre.
Pendant notre enfance, nous dépendons de ceux qui nous environnent pour tous nos besoins corporels; il nous est permis alors de demander ; mais à mesure que notre esprit et nos bras acquièrent de la force, nous nous élevons à la dignité de travailleurs ; nous conquérons le premier signe de la liberté, qui est l’indépendance personnelle. A partir de ce moment, c’est un devoir et un honneur pour nous de nous suffire à nous-mêmes ; de gagner, à la sueur de notre front, le pain quotidien ; de repousser le danger par la lutte; de nous faire à nous-mêmes, par notre capacité, par notre énergie, notre place au soleil. Si nous avons à notre tour des enfants à protéger, notre peine, notre responsabilité augmentent, et notre dignité avec elles. C’est un beau spectacle que celui d’un père de famille
1. a Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence; je m’attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons; mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je? Qu’il changeât pour moi le cours des choses, qu’il fit des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-dessus tout l’ordre établi par sa sagesse et maintenu? par sa providence, voudrais-je que cet ordre fût troublé pour moi ? Non ce vœu téméraire mériterait d’être plutôt puni qu’exaucé. » J. J. Rousseau, Profession de foi du vicaire savoyard, éd. Lahure, t. II. p. 85.
<jui comprend sa tâche et la remplit dignement., Il ne se permet le repos que quand il est d’une nécessité absolue; il choisit, ou il subit un travail, et s’y livre de toute sa puissance ; il applique son esprit et ses forces à gouverner sa jeune famille, à l’éclairer, à la protéger. Si le fruit du travail est insuffisant, le premier dont la portion est retranchée, c’est le père. /C’est son droit. Si le malheur vient, malgré la persévérance et l’économie, c’est lui encore qui connaît le péril le premier, qui le cache longtemps, qui lutte en secret, qui enfin le fait connaître avec ménagement, et qui doit l’exemple de la résignation. 11 faut que son impuissance lui soit mille fois démontrée, pour qu’il se résigne enfin à demander ; car demander, c’est vivre du salaire d’autrui, profiler de la peine d’autrui. Telle est la loi et la condition de l’homme. Ce n’est pas la fierté qui lui enseigne à ne rien attendre que de ses efforts : c’est le devoir et l’équité. Ce qu’il est au milieu de ses semblables, il doit l’être devant Dieu ; laborieux, persévérant, résigné ; usant de la bonne fortune avec modération, supportant la mauvaise avec énergie.
Mais si nous ne crions au ciel, ni pour la peine, ni pour le travail, quelle est donc la prière légitime? Nous pouvons demander la force, la résignation, la vertu ; le bien de l’âme, non celui du corps ; ce qui est de notre destinée, et non ce qui ne touche qu’à notre épreuve. Voilà la vraie prière, la seule permise'. Nous
1. Kant Ta jusqu’à considérer la prière comme une superstition dès qu’elle est enveloppée de paroles et de formules, parce que Dieu, dit-il, n’a nul besoin d’explication sur les désirs formés au dedans de nous. • (De la Relig., concl. de la IV* partie.) Mais, si la prière n’est
LE CULTE
ne dirons pas : « Mon Dieu, fais pousser mes épis ; » mais nous dirons : « Mon Dieu, donne-moi le courage de semer ; » ou ; « Console-moi de n’avoir pas récolté. » Nous ne dirons pas : « Mon Dieu, fais-moi gagner mon procès; » mais: « Mon Dieu, fais que le procès soit gagné par celui qui a la cause juste, et, si je dois perdre, fais que je supporte le malheur en homme *. »
C’est de cette prière que, nous parlons; et comme elle n’est au fond qu’un ferme propos de faire le bien et qu’une aspiration vers Dieu, elle n’a rien qui ne puisse se concilier avec l’immutabilité divine.
Nous nous arrêtons là. Cette prière nous suffit; et nous ne pensons pas que la religion naturelle comporte ces demandes, ces instances qui font de l’homme agenouillé devant Dieu un courtisan mendiant une faveur.
Malebranche, à la fois philosophe et prêtre catholique, incapable comme prêtre de renoncer à la prière, et comme philosophe d’attenter à riramutabilité de Dieu, suppose que, par un décret éternel, le Créateur a voulu (jue ses grâces se répandissent sur toutes les âmes qui l’invoqueraient avec ferveur et sincérité.
qu’une aspiration vers le bien et vers le Dieu qui est la source du bien, elle peut, selon Kant, être exaucée, c’est-à-dire produire une amélioration morale, et conséquemment être admise par la religion naturelle. L’analogie de cette doctrine avec celle de Malebranche est frappante, surtout si l’on tient compte de la différence d’origine entre les deux philosophies et de caractère entre les deux philosophes.
l. « Puissant Jupiter, donne-nous les vrais biens, que nous les de- ' mandions ou que nous ne les demandions pas ; et éloigne de nous les maux, quand même nous les demanderions. » Platon, Second Altibiadt, trad. de M. Cousin, t. V, p. 153.
Ainsi la grâce est, pour ainsi dire, préparée, et elle , vient à nous quand nous la demandons, sans que Dieu ait besoin d’intervenir par une action temporaire*. Voilà une belle hypothèse, contre laquelle Malebranche ne voit aucune objection sérieuse, et qui suflit pour faire de la prière une véritable demande. Il semble bien, au premier abord, qu’une loi préexistante qui s’applique nécessairement quand l’occasion lui en est fournie, ne répond pas à ce besoin de communication directe, intime, personnelle, qui est essentiel à la prière ; mais quand nous nous représentons sous la forme d’une loi abstraite les éternels décrets de Dieu, nous oublions que le passé, le présent et l’avenir ne sont que dans notre être et dans notre esprit, et que. Dieu étant éternel, il n’y a en lui ni passé, ni présent, ni avenir. Nous disons que ces décrets précèdent, accompagnent et suivent nos actes, parce que nous parlons avec une langue humaine, et que nous pensons avec une intelligence humaine ; mais tout en subissant cette nécessité, comprenons qu’elle nous égare.
On lit aussi, dans un traité célèbre attribué à Jamblique, que la prière n’agit pas directement sur Dieu, car il n’y a pas d’action du fini sur l’infini ; mais que la grâce de Dieu agissant suivant des lois générales et par une action et une puissance infinies, tend toujours à se manifester partout où elle n’y rencontre pas d’obstacle, et se manifeste en nous immédiatement, sans aucune action particulière de Dieu, dès que par
1. « Qu’on cultive les terres ou qu’on les laisse stériles, il n’y pleut ni plus ni moins. C’est qu’il ne pleut ordinairement qu’en conséquence des lois générales de la nature, selon lesquelles Dieu conserve l’univers. De môme la raison de la distribution de la grâce ne se tire point de nos mérites naturels. ■ Neuviime entretien sur la métaphysique, p. 12.
LE CULTE
la prière nous nous sommes mis en état de la recevoir *. Voilà sans doute les termes et le langage d’un chrétien, et presque complètement l’opinion de Male- , branche.
Enfin, il n’est pas sans intérêt de retrouver l’origine de ces hypothèses diverses dans la théorie par laquelle Aristote s’efforce d’expliquer les rapports de l’éternité avec le temps, ou, ce qui revient au même, de l’immuable avec le mobile. Dieu, dit-il, est immobile; donc il n’agit pas sur le monde pour le mouvoir. En même temps, le monde est immobile, et ne peut se mouvoir lui-même, ni avoir une autre cause de son mouvement que le Dieu immobile. Or, comment un être peut-il, sans se mouvoir lui-même, être cause d’un mouvement ? C’est en agissant comme cause finale Par exemple, quand un général fait exécuter un mouvement à une armée, et qu’il place un drapeau sur un point en donnant ordre à ses soldats de se ranger alentour, chaque homme fixe les yeux sur ce signe immobile, et sait en le voyant à quelle place il doit se ranger ; ou encore, quand un marin se trouve en pleine mer loin de tout rivage, il choisit une étoile vers laquelle il guide son navire. Dieu est l’étoile indifférente qui sert de phare à l’humanité et au monde, et de ce mouvement vers un même point lumineux résulte l’harmonie universelle.
Il y a quelque chose de brillant dans ces trois hypothèses; mais, à les regarder de près, on reconnaît qu’elles ne prouvent pas ce qu’elles sont destinées à prouver. Au contraire, elles ne font que constater de