PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
nous savons qu’il a pensé à nous, puisqu’il nous a créés : la création nous répond de la Providence. Pourquoi Dieu se détournerait-il de son œuvre? Il ne peut renoncer à ses desseins, ni s’arrêter dans leur accomplissement, comme 'un ouvrier malhabile. Cetle séparation, qu’on voudrait établir entre l’action de créer le monde et l’action de le gouverner, tient à la constante illusion par laquelle nous rabaissons Dieu aux conditions de notre existence. Dieu ' est éternel ; il ne dure pas, il ne forme pas un dessein après un autre ; il embrasse dans la même volonté la créa- , tion et le gouvernement du monde. Nous sommes forcés de distinguer ce qui se confond en lui, parce que notre faible esprit, dont l’horizon est borné et les idées successives, ne peut penser et parler que par le secours de l'analyse.
Ainsi, il y a au-dessus de nous un Dieu qui nous acréés et qui nous gouverne. Quelle place a-t-il faite à l’homme dans la création? Pour le savoir, nous n’avons qu’à nous I regarder, car Dieu ne fait rien en vain, et il proportionne I exactement les moyens au but qu’il se propose. Tous les autres êtres ne sont que des parties d’un tout; l’homme seul est un centre ; il se connaît, il connaît sa force et il en dispose librement. Cela seul est déjà une garantie d’immortalité, caria vie que Dieu me donne n’a rien de commun avec l’existence de ces créatures ignorantes d’elles- ' mêmes, qui n’ont plus de raison de subsister dès (ju’elles ' ont rempli leur tâche d’un jour, ou fait place à un autre I individu de leur espèce. Pour moi, je sais que ma durée , ne saurait être indifférente à Dieu, puisqu’elle ne m’est ! pas indifférente à moi-même. Mon esprit est évidemment fait pour penser à ce qui est durable, permanent, éternel,
I et mon cœur est enivré et comme possédé par l’amour de ' l’infini. Je suis libre Sous une loi ; cette loi, quand je la
PnÉl-'ACE DE LA PREMIERE ÉDITION.
considère, a tous les cai’actères de l’infaillibilité et de l’élernité. Elle appartient à un autre inonde, et elle m’y rattache. Elle m’impose presque toujours des sacrifices, ce qui prouve qu’elle n’a pas été faite en vue de la terre, et que mon existence actuelle n’est qu’une épreuve. Une fois en possession de cette pensée que n'OllS''ïf\'ons été placés icibas pour la lutte, et que nous sommes attendus ailleurs pour la réc^pense, je dédaiqne la douleur et je supporte l’injustice sans me plaindre, parce que je crois à l’immortalité, comme au devoir et à la Providence. Il y a entre ces trois grands dogmes une telle solidarité que je ne puis en accepter un, sans accepter aussi les deux autres. Je crois donc, par les seules lumières de ma raison , que Dieu est mon créa^r ; je crois que, pendant cette vie, je rgTffpîis ^ous ses yeux la tâche qu’il__m’a donnée, et je crois qu’il m’attend au .terme de la vie pour me récompenser ou me punir. Voilà ma foi. Rempli de cette pensée, je ne puis connaître la’solitüde ni le désespoir. Dieu me voit. Dieu m’attend. Je \ois le monde invisible par les yeux de mon entendement. Ce monde-ci peut m’écraser; ce n’est qu’une douleur d’un jour, dont je serai payé au centuple. Je sais que la carrière de la vertu est pénible, que le vice et quelquefois le crime sont les éléments du succès. Je ne demande rien au monde que l’occasion de lutter et de mériter. Mon repos, ma patrie, mon Dieu sont ailleurs.
Mais comment puis-je mériter? En obéissant à la loi, en faisant le bien. Ma loi est de conserve^ etde développer mes facultés, d’aimer et de servir mes compagnons d’épreuve, d’aimer et d’adorer l’auteur de mon être. C'est une douce loi, à quelque sacrifice qu’elle me condamne, car l’amour est dans tous ses préceptes. On demande comment je puis adorer Dieu? N’ai-je pas le devoir? Faire le bien,