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M. Ghaumié, le ministre de l'instruction publique, est apparu pour clôturer, par une harangue orgueilleuse et banale, ce congrès auquel il s'est montré tout à fait digne de prendre part.
Entre les parades auxquelles s'est livrée la pédagogie libre-penseuse, deux ont été spécialement et justement remarquées. La Ligue a répudié la devise patriotique et presque militaire que, dès l'origine et pendant longtemps, Jean Macé lui imposa. Pour la patrie, par le livre et par Vépée, cette formule ne cadre plus aujourd'hui avec le sentiment des ligueurs, du moins d'une assez grosse partie d'entre eux. De plus en plus, ils sont gagnés à Pesprit pacificateur, celui qui tourne contre la religion et contre l'armée toute sa faculté de mépriser et de haïr. Enfantée par un instinct de discorde (sous prétexte d'union), la Ligue se gâte et se divise.
L'anarchie intellectuelle, mais autoritaire^ règne dans ce milieu pédagogique ! Là, les pontifes, de même que les moindres associés, disent des insanités, au nom de la science et de la raison. Pour être plus sûr de se débarrasser de Dieu, le congrès, en masse, a couvert d'applaudissements les orateurs qui ont déclaré rompre avec la métaphysique , expulsée comme une vieillerie ridicule et dégradante, non moins, bien entendu, que la religion.
Le décret rendu à propos de la morale théorique suffirait pour prouver que les laïciseurs ont décidément rompu avec le sens commun.
Ils disent : « La morale est an produit de révolution humaine ; par son perfectionnement méthodique, elle deviendra de plus en plus scientifique ; elle est donc absolument indépendante de toute doctrine religieuse ou métaphysique...^)^. Ces ignorants surpassent la grotesque et vaniteuse naïveté du Bourgeois gentilhomme. S'il faisait de la prose sans le savoir, eux font de la métaphysique, non seulement sans y songer, mais, de plus, en prétendant n'en pas faire.
Il faut bien, quand on veut parler raisonnablement de morale et de raison, chercher à savoir ce que contiennent ou plutôt ce que désignent les idées de morale et de raison et tant d'autres idées et tant d'autres principes dont nous som- | mes continuellement obligés de nous servir. La métaphysique n'étudie pas seulement la cause i première ou la cause finale ; elle creuse et éclaire ) toute idée de cause et de phénomène, c'est-à-dire tout ce qui remplit les sciences, tout ce qui résume le labeur intellectuel et rationnel, religieux ou laïque, la vie de chaque jour, la pensée de chaque moment.
Donc les pontifes de la Ligue (on a eu de la peine à les y décider !) ont entrepris enfin de définir la morale et d'en indiquer le principe, l'origine et le but. Ils ont cru éviter la métaphysique en inventant l'évolution ! . . . Pas de chance ; ils n'en méritaient guère d'ailleurs. Fuir . la métaphysique et y faire le plongeon î S'ils f n'étaient pas aveuglés par l'ignorance et par
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l'étourderie habituelles, ils se seraient aperçus que ce simple mot évolution désipjne tout un ensemble d'idées qu'ils auraient grand besoin d'approfondir. Pour comprendre quelque chose à l'évolution humaine, il faut discerner, du moins à peu près, ce que c'est que l'évolution en soi, et comment une évolution peut se produire et pourquoi il y a, ou bien il y aurait, une évolution. Ils s'imaginent que c'est un souci puéril ; mais ils ont pourtant été obligés de s'y astreindre, puisqu'ils ont essayé de définir la morale, après avoir si longtemps affirmé qu'elle s'expliquait par son seul nom. Réfléchir sur la morale (et l'on doit, bon gré mal gré, s'y résigner avant d'en parler), réfléchir sur la morale en général, c'est s'imposer un travail métaphysique, puisque c'est étudier la morale en soi ; de même que lorsqu'on étudie la matière, l'esprit, le corps, l'âme, l'homme, l'humanité, le mouvement, la vie, la force, l'espace, le temps et, sans doute encore, le bien, la justice, le droit, le devoir, qui ont des rapports assez visibles avec la morale. Si les pontifes du congrès soumettaient leur définition à M. Rabier, directeur de l'enseignement secondaire, un laïque qui est au courant des choses philosophiques, ils l'entendraient leur répondre, selon son ouvrage si répandu dans les lycées : « Il n'y a pas de grande école de philosophie qui n'ait eu une psychologie et une métaphysique ». Et M. Liard, le vicerecteur de l'Université ? Il leur expliquerait,
conformément à ce qu'il soutient dans son livre La science positive et la métaphysique , que « la question métaphysique a surtout un intérêt moral » ^ ; et que la métaphysique doit exercer j « une haute magistrature morale » '^. Claude Bernard, dans son discours de réception à l'Académie française, a reconnu qu'il n^y a « aucune contradiction entre les sciences physiologiques et métaphysiques ». N'est-ce pas lui encore qui écrivait : « La métaphysique tient à l'essence même de notre intelligence : nous ne pouvons parler que métaphysiquement « ?
Les pontifes laïciseurs de la Ligue et de tant de congrès ne connaissent rien de ce qu'ils enseignent. Leur oracle, M. Buisson, pour être onctueux, n'en est pas moins un cuistre ; et, pour être un cuistre, n'en est pas moins un ignorant.
D'après l'un des orateurs les plus applaudis par cet étrange et mémorable congrès, la morale... laïque c'est « le bréviaire de l'humanité ». Là, on trouve « le résumé de toutes les connaissances humaines, de toutes les inventions humaines, de toutes les merveilles du génie humain, et aussi de la patience inlassable, incessante et féconde du peuple, sans lequel le génie des grands hommes ne serait rien et s'en retournerait à la terre ». Etant si volumineux, ledit résumé ne doit pas être portatif le moins du monde et ne peut même, par conséquent, offrir avec un bréviaire aucune ressemblance exté-
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rieure. Cependant, il faut qu'il soit dénommé « bréviaire » pour que rien ne manque à la religion que les ligueurs et les congressistes laïques sont en train de constituer.
Ils ont une foi! Ils la proclament à chaque instant : ils ont foi dans la raison. Or, la foi appelle un culte et une doctrine.
Ces messieurs avaient voulu faire à la tombe de Jean Macé une visite qu'ils ont, de propos délibéré et d'un ton solennel, qualifiée pèlerinage. Cinq ou six fois ensuite, toujours au milieu d'applaudissements unanimes et solennels, ils ont parlé de la communion laïque. M. Buisson, notamment, juste à la minute où il se défendait de vouloir fonder une religion, n'a pas manqué de se contredire et de se réfuter, en désignant la cérémonie du congrès par le nom de communion.
Des rites et des sacrements ne peuvent guère se passer de dogme. C'est pourquoi le congrès (la prochaine fois sans doute on se décidera à l'appeler concile) le congrès a défini un dogme.
M. Le Foyer, un des plus zélés parmi les apôtres de la foi laïque, était chargé de préparer cette opération. Il y a mis tout le savoir, tout le recueillement et toute l'ardeur qui le distinguent. C'est lui qui a baptisé la morale laïque « bréviaire de l'humanité », ayant choisi ce terme après un examen prolongé, attentif et scrupuleux. De cette méditation M. Le Foyer était
sorti tout vibrant d'autoritarisme enthousiaste et il apostrophait le genre humain : « Nous avons dit à l'homme... » Qu'a-t-il dit à l'homme? Que le véritable bréviaire de la vraie religion c'est la morale laïque. Et cette morale ? Eh bien 1 voici. Ecoute donc, toi, homme universel, au ' profit de qui travaillent tant de publicistes et de : pédagogues qui se sont improvisés philosophes i et pontifes pour assurer ton bonheur. Ecoute et hâte-toi de comprendre :
c< Nous avons dit à l'homme : la morale c'est l'étude d'ensemble de l'homme et des conditions de sa vie dans le monde ; la morale est le plus beau des j arts et la plus utile des sciences, car elle permet à | l'homme de s'adapter à son milieu, car elle est la j forme supérieure du devoir, du passage de Vhomo- j gène à Vhétérogène^ la conciliation du moi et du non moi^ du subjectif à Vobjectif, l'accommodation de | l'homme au milieu et du milieu à l'homme » §. j
Ne te laisse pas déconcerter par ce tinta- | marre, homme favorisé, objet d'une telle solli- | citude. Ne te trouble pas à la pensée d'absorber { l'homogène, l'hétérogène, le moi, le non-moi, le \ subjectif, l'objectif et tant d'autres ingrédients j qui te sont plus ou moins inconnus ou suspects. | M. Le Foyer les manipule et les absorbe sans difficultés. Il en a fait d'ailleurs une mixture mieux accommodée à tes dispositions actuelles. Ecoute encore. Tu vas avoir la claire vision et | la complète certitude de ton bonheur.
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Depuis le congrès de Caen (1901), M. Le Foyer s'est imposé le devoir d'élucider l'origine et le but de la morale ; car il avait compris alors la nécessité de préciser « le point de départ et le point d'arrivée ». Voici ce qu'il raconte :
« C'est mus par cette idée que nous avons essayé de montrer ïorigine humaine de la morale, de dire quelle est la fin humaine de la morale, de faire voir que la morale c'était tout Thomme, que la morale c'était riîomme s'apprenant lui-même, que la morale c'était Thomme proposé en exemple à l'homme et qu'après un certain nombre d'efforts plus ou moins malheureux — je ne me permets pas de juger — qu'après un certain temps de tentatives plus ou moins vaines, plus ou moins douloureuses, qu'après avoir sauté un certain nombre de fois dans le vide pour avoir voulu atteindre l'Absolu, l'homme devait enfin rentrer en lui-même. Nous avons dit que l'origine de la morale est une origine humaine ; que les générations dont nous sommes sont redevables de tout le trésor humain aux générations qui nous ont précédés » '^.
As-tu compris ? Cette morale signifie que tu as en toi-même tout ce qu'il te faut, bien que tu manques souvent de choses très essentielles. Ne sachant pas d'oii tu viens, ni souvent ce que tu fais, ni ce que tu dis, tiens ferme néanmoins dans la conviction que tu es Dieu, et que tu peux désormais dire autant d'insanités que tu voudras, et au nom de la raison encore ! Tu souhaitais d'atteindre l'absolu. Imprudent et mal-
heureux ! Souviens-toi de ce qu'il t'en a coûté. L'idée d'absolu t'avait conduit vers un Dieu trop différent de toi. Rentre en toi-même, comme te le conseille et te le prescrit M. Le Foyer. Là, tu seras le maître. Et si tu n'y trouves que l'absurde et le vide, peu importe : mieux vaut régner dans l'absurde et dans le vide que de ne pas régner du tout. Arrange-toi de cette morale à la mode de Gaen. Fais-en ton profit. Tu as des sacrements, des rites, des dogmes et tu es Dieu... Tu ne vas pas réclamer davantage...
Hélas ! l'homme est pressé de se plaindre. Sans retard, après le congrès d'Amiens, le Temps gémissait ^^, accusant d'ignorance les pontifes qui venaient d'enseigner dans le cirque : « C'est le vide, disait-il, le vide sonore et prétentieux, le vide gonflé de mots ». Certainement.