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CHAPITRE V

Quelques physionomies de Docteurs, de Pontifes et de Prophètes

I. Le tribun sophiste. — IL Le Titan moderne et son a Bloc ». IIL Deux pontifes officiels. — IV. L'onctueux et tortueux M. Buisson, — V. Pétrone.

I. — Pour dépeindre l'éloquence de M. Jaurès, il faudrait assembler des images qui n'ont pas l'habitude de voisiner dans aucune rhétorique : le gong, le trapèze, le feu de bengale.

Comment, sur un trapèze, ou bien entre deux trapèzes, ou même en plein double saut périlleux, comment peut-il tenir et manier ses accessoires, projeter des flammes qui aveuglent et des fumées qui suffoquent, enfin, avec une sorte de fureur inépuisable, marteler son tam-tam déchirant ? Cet exercice oratoire rappelle certaines sensations particulières aux foires de Neuilly, des Invalides, de l'ancienne place du Trône et de quelques autres endroits favorisés. Ahurie par le tournoiement des chevaux de bois, des

balançoires, des lumières, et par la cacophonie des orgues à vapeur, la foule défaille et demande grâce : alors le tam-tam entre en vibration, mugissant comme toute la ménagerie d'à côté. A lui seul, le tribun Jaurès produit ces effets d'une intensité vraiment extrême. Il est constitué et il fonctionne ainsi, incapable de mettre en marche une argumentation qui ne soit pas animée d'un souffle de tempête et qui ne déborde pas et qui ne rebondisse pas dans tous les sens, accompagnée du fracas du tonnerre.

Sa philosophie a le même tempérament, offre le même aspect et suit les mêmes allures. Elle va par sursauts et par explosions, fantaisiste, amoureuse des élans majestueux qui doivent la porter vers les sommets et qui la laissent ordinairement glisser dans le vide, où elle ne se fait ' point de mal. Au contraire, c'est là qu'elle se remet d'aplomb.

Quelles absurdités diluviennes, pompeuses, vacarmeuses, n'a-t-il pas répandues sans répit depuis que la Chambre, qui se souvenait de lui comme d'un jeune orateur centre-gauche surabondant, le retrouva, devenu prophète socialiste, encore plus impétueux, sortant de la Faculté de Toulouse en passant par Albi, muni soudain d'un programme nouveau qui avait le ton d'une prise de commandement ! j

C'était en 1892. M. Jaurès débordait de ! théories apprises pendant son intermède de pro- j fessorat ou bien improvisées sur quelque inci- |

dent fortuit. Les discours de trois, quatre ou cinq heures devinrent sa mesure ordinaire. Il lui arriva de remplir deux séances. En l'écoutant, on se rappelait une expression pittoresque d'Albert Millaud, employée certain jour à propos d'une de ces immenses harangues où Gambetta s'épanchait : « M. Gambetta a pris la parole; il a fui ». Moins redoutable au sens commun l'enfant de Cahors, que l'ignorance complète, l'inaccoutumance ou l'inhabileté aux exercices philosophiques, un certain flair pratique et parfois pénétrant, prémunissaient contre le vertige des tentations. Chez M. Jaurès, la demi-culture, l'irrésistible penchant au lyrisme, le mauvais goût sans nul contre-poids ont gâté une imagination puissante. Le jugement subordonné au rythme de la phrase, l'oreille faussée par le continuel usage du tam-tam, il s'était mis et il est resté assujetti à vociférer pêle-mêle des métaphores, des théories et des sophismes.

En mai 1898, battu dans sa circonscription du Tarn, le tribun annonça que l'heure de la retraite avait sonné pour lui. L'expression devait s'entendre d'un repos passager qu'il aurait voulu rendre obligatoire pour les hommes politiques. C'était aussi essentiellement et inconsciemment une pratique de religion et de piété. Suivant l'exemple que les cléricaux étaient seuls à donner jusqu'alors, le terrible orateur allait se recueillir, faire un examen de conscience, s'imposer un règlement de vie et d'action. Peut-

être se confesserait-il, en public, au hasard, car il n'avait pas réappris ses prières et ne savait plus trop quel est le pouvoir qui peut absoudre validement. Pour ses amis et pour les simples citoyens, les uns et les autres déroutés de recevoir de tels conseils d'une bouche laïque, M. Jaurès écrivait : « Il me semble... d'une façon générale, que notre parti aurait tort d'user et d'abuser jusqu'à épuisement des forces de ses élus. Il devrait, au contraire, leur imposer de loin en loin une retraile oii ils pourraient renouveler leur énergie, rejoindre le mouvement des idées, retrouver les vastes horizons de pensée et de lumière. Ils rentreraient ensuite dans l'action immédiate avec plus de force et de sûreté ».

Dans le fond, c'est le genre de méditation qui est recommandé aux catholiques par les maîtres de la vie spirituelle. Nos moines et nos prêtres mettent en usage cette méthode. On les voit, soit tous les ans, soit tous les deux ans, se réserver plusieurs jours de calme profond pour procéder à une sorte d'inventaire intellectuel et moral. Beaucoup de laïques chrétiens aussi s'astreignent au même devoir. Installés dans quelque résidence religieuse, ils prient ensemble et à part, écoutent des exhortations sur les vérités fondamentales, méditent, prennent certaines résolutions précises qui ont pour but et pour effet de redresser ou de fortifier la direction habituelle de leurs pensées et de leurs actes. La Chambre même a entendu parler des retraites

de patrons et d'ouvriers qui ont lieu dans le NorJ, à Mouveaux. Elle en fut très surprise et témoigna un mécontentement très vif de ce qui lui paraissait une véritable conspiration. Eclairée par l'exemple signiticatif que donnait M. Jaurès, allait-elle se faire des pratiques pieuses une idée plus exacte ?

On ignorait dans quel couvent l'orateur fatigué se proposait d'aller goûter le repos et le recueillement. M. Jaurès en retraite et en méditation, M. Jaurès adoptant nos procédés et notre vocabulaire !

Le résultat de la retraite, faite on ne sait où, fut considérable : hélas ! très fâcheux pour tout le monde. D'abord, le tribun déclara vouloir reprendre ses fonctions de professeur, mais de professeur en grand. Il se mettrait à instruire le peuple entier, directement, face à face. C'était bien mieux que n'avait imaginé M. Fournière, tout fraîchement transformé en lé2:islateur. Celui-ci, pour réparer l'injustice du scrutin et l'injure faite à l'éloquence socialiste, parlait de créer une chaire de sociologie en plein Collège de France. M. Jaurès reçut la proposition comme si on lui eût offert les Invalides. Il voulait, par le professorat, combattre, régner et gouverner.

Il s'offrait solennellement aux prolétaires et les invitait à s'unir sous son autorité.

Comme gage, il répudiait de nouveau le christianisme, jurait de le détruire et de le remplacer.

Il promettait même au genre humain une noce formidable, quelque chose comme le Paradis de Mahomet, établi sur la terre et fort amélioré.

Déjà il avait annoncé le désir de réaliser la « perfection humaine et sociale pour consoler rhumanité des grands rêves disparus et lui en ouvrir de plus beaux ». Il répondait ainsi à une question posée par un brillant écrivain, M. Paul Bosq. On se souvenait de l'avoir vu, en 1895, se posera la tribune en égal de Dieu^ Il maintenait donc cette attitude fière et sotte. La retraite, fort mal commencée, aboutissait au plus mauvais dessein.

Et cependant, pour un homme doué d'éloquence et habitué à remuer des théories, il y avait un rôle capital à jouer dans le milieu où s'est introduit M. Jaurès. Débrouiller le chaos des idées, projeter la lumière sur certains principes essentiels que notre génération a perdus de vue, rappeler le fondement de la vérité, de la justice et de la morale, voilà de quoi tenter une noble ambition. A notre époque de plein désarroi, aucune tâche n'eût été plus utile et plus glorieuse. La société contemporaine a faim de vérité autant que de pain et de viande ; elle implore, elle supplie : son sauveur lui offre des hyperboles et lui promet des rêves !

Sorti de la retraite, M. Jaurès se trouve en butte à des tracas singuliers ; mais il s'est réservé le moyen de les surmonter et d'assumer un rôle nouveau.

On reproche au tribun d'avoir respecté dans sa famille les croyances et les pratiques religieuses. Il répond : « Ma mère et ma femme sont chrétiennes et pratiquantes. Je n'ai pas le droit, je n'ai jamais eu la pensée de gêner leur liberté ou de contraindre leurs sentiments ». Mais il a pris des précautions : ses enfants n'ont pas été « confiés un seul instant à l'enseignement congréganiste ». Ils ne le seront pas désormais, soyez-en sûrs, prolétaires ! Ses enfants serviront à répondre de lui.

Quant à sa conduite publique, la sincérité en sera prouvée par tous les coups portés au christianisme :

« Il (le christianisme) se perpétuera encore, tant que la classe opprimée n'aura pas foi tout entière dans la justice immédiate et terrestre, et tant que la classe privilégiée aura intérêt à maintenir une tradition de servitude et de passivité.

« La Révolution sociale, en appelant à la justice, aux joies vivantes de la terre, les multitudes réveillées, et en brisant toutes les puissances de privilège, arrachera les racines profondes par où le christianisme tient à notre société ; ainsi déraciné, il se desséchera vite à la surface ».

Afin que nul doute ne subsiste sur la nature de l'entreprise annoncée, il indique ce que lui, Jaurès, demande :

« Tels que nous sommes, le prolétariat nous accepte-l-il pour ce combat?- »

C'est bien d'un traité qu'il s'agit.

Survient une extraordinaire occasion d'engager la lutte contre le régime social, contre la foi, la famille et la propriété. Durant l'affaire Dreyfus (quand fînira-t-elle ?) M. Jaurès est un des principaux chefs du combat et il fournit chaque jour plusieurs colonnes d'imprécations fulminantes. Il gouverne la Chambre de concert avec Waldeck-Rousseau; puis, sous M. Combes, il régente le ministère. Le voilà passé Protec- ! teur. I

Bien que M. Loubet signe quantité de décrets [ quotidiens, circule entouré des pompes offî- | cielles, passe en revue des corps d'armée et préside les chasses dans les forêts de l'Etat ; | bien que M. Combes, pourvu, lui aussi, d'une es- \ corte militaire, inaugure et pérore n'importe où j et que, de la place Beauvau ainsi qu'en voyage, ! il déclame, gourmande, menace, destitue, dé- |i truise, avec des allures de pacha tout-puissant, ' l'autorité effective n'est entre les mains ni de i l'un ni de l'autre.

C'est un simple député qui règne, qui admi- 'i nistre et qui gouverne. Il commande même la Chambre ; car elle ne reconnaît en M. Combes qu'un exécuteur subalterne toujours révocable; et devant elle M. Loubet ne pèse pas lourd. Rendons à M. Jaurès ce qui est dû à M. Jaurès, i Il tient tout. On le savait : et pourtant, M. | Combes a jugé digne et nécessaire de lui faire hommage de vassalité. A Tréguier, au milieu j des fêtes bruyantes qui composaient la canoni- j

sation laïque de Renan, le chef du ministère, tout en jurant, pour la forme, qu'il n'était le prisonnier d'aucun groupe ni d'aucun individu, s'est agenouillé devant la suprématie exercée par le député socialiste-opportuniste : « J'admire, comme la Chambre entière, sans distinction de partis, le talent prestigieux du député. Je rends aussi très volontiers hommage à l'élévation de son caractère et à son incontestable désintéressement. Son groupe est un des élémenls constitutifs de la majorité ». Jamais on n'avait passé sous les Fourches-Caudines avec cet empressement allègre. M. Jaurès n'en pouvait, pour le quart d'heure, désirer davantage ; et nous devons supposer qu'il fut content.

Son organe, la Petite République, ensuite V Humanité, fixe la loi du pays et la loi du bloc, grosses questions ou mesures de détail. L'orateur au « talent prestigieux » est journaliste en permanence, journaliste bavard, mais attentif et résolu. De sa plume épaisse, il règle les manœuvres qui s'accomplissent au loin, comme aux alentours.

Suivant l'exemple de Gambetta après la guerre, il a introduit dans la Chambre un parti qu'il mène méthodiquement et avec lequel il familiarise la masse du pays. Déconcertés, impuissants, les opportunistes et les radicaux d'hier qui croyaient détenir, pour une période indéfinie, la force gouvernementale, n'ont plus de programme. Ils se demandent s'ils ont encore une

idée. Quel chemin parcouru par la nouvelle couche dont Gambetta, plus ou moins au hasard, prophétisait l'avènement ! C'est une conquête véritable réalisée par M. Jaurès depuis l'heure où, cherchant à qui offrir ses services, il demandait : « Tels que nous sommes, le prolétariat nous accepte-t-il ? »

On l'a accepté. Il a combattu en dirigeant le combat. 11 a remporté la victoire, malgré les excommunications de M. Jules Guesde, qui accusa ce nouveau venu de trahir la cause sainte et d'en dénaturer la doctrine. M. Jaurès a dans son milieu l'autorité de Bebel parmi les Allemands, mais pour marcher à l'écart de Bebel. Tandis que celui-ci fait prévaloir l'incompatibilité de l'action socialiste et des emplois plus ou moins officiels, le tribun... français (?) pousse j ses adhérents vers tous les postes administratifs, politiques, parlementaires. Par l'inertie de quelques conservateurs qui, ce jour-là, sans doute, gémissaient au loin et au frais sur le malheur des temps, il a occupé la vice-présidence de la Chambre. Désormais, il est en situation de prendre le titre correspondant au rôle qu'il joue. Sans lui, M. Combes redeviendrait ce qu'il était hier et ce qu'il est foncièrement, un furieux grotesque. Grâce à lui, M. Combes peut saccager notre pays impunément et avec une insolence qui excite l'enthousiasme.

Des concessions, M. Jaurès en a su faire de nombreuses et de graves, qui furent surtout des

répudiations. Il est prêt à en souscrire d'autres. Prestige et force de la France, liberté, morale, religion, on ne sait lequel de ces abandons lui a le plus coûté ni si aucun lui fut douloureux. Il ne semble pas avoir aperçu encore le caractère et la portée détestables de son attitude subordonnée aux visées de la révolution allemande ou italienne. Les libertés qu'il célébrait jadis, il les a sacrifiées aux caprices de son « doute » autoritaire. Le Dieu qu'il adorait tout le long de sa thèse de doctorat, il le blasphème, le bannit, le supplante. La politique anti-religieuse et antipatriotique a d'un coup absorbé les doctrines du pseudo-philosophe, dont la rhétorique boursouflée habille un socialiste de raccroc, lequel, en fin de compte, se trouve réduit aux proportions d'un vulgaire opportuniste.

II. — Fougueux laudateur de la société moderne et violent apôtre du progrès, M. Clemenceau, toutefois, n'a jamais dépassé la conception exposée par Hésiode dans un poème mythologico-historique, il y a 2700 ans, et vieille elle-même autant que la première époque de l'humanité, si ce n'est beaucoup plus encore. La « sublime escalade des cieux » ^, les ardeurs du « Titan » insurgé et bégayant « d'étranges paroles », M. Clemenceau, en une vie de discussions, d'expériences et de luttes, n'a, somme toute, découvert que cela, qu'il savait d'ailleurs avant d^avoir rien étudié. Comme les discours auxquels il s'adonna

d'abord exclusivement, les livres composés par lui sur le tard sont pleins de cette idée primitive. Toujours un instinct de rébellion Ta fait se dresser en ennemi de la divinité. Foi chrétienne et foi païenne, il a combattu l'une et l'autre au nom du seul orgueil humain. L'existence du mal physique ou moral, qu'il a coutume de maudire, tout en le bénissant aussi, ne suffirait pas pour maintenir le titan moderne dans l'état d'insurrection inflexible et permanente : l'autorité divine, comme autorité supérieure à l'homme, c'est la loi et le fait que M. Clemenceau repousse et veut détruire. L' « escalade des cieux », cette idée le hante, le possède et l'enivre, à la façon des héros que chanta le vieil Hésiode : « L'esprit à peine libéré de ses chaînes, osant envisager dans Tespérance le domaine infini de sa liberté reconquise^ se prépare à Taccomplissement de la prodigieuse destinée... Plus d'ignorante crédulité ; la raison. Que l'homme, maître enfin de lui-même, fasse sa destinée » *. C'est, en substance, l'habituelle déclamation de M. Jaurès et de quelques autres, mais tendue par une colère et par une âpreté qui ne laissent point de place à la cuistrerie dont les pontifes libres-penseurs sont généralement gonflés.

Pontife, M. Clemenceau ? Le titan se moque d'une pareille qualification : cependant, il enseigne. Il soutient, bon gré mal gré, le rôle qui semble comique, rapproché de son nom. Il aura bien, lui qui se donne pour un apôtre de

la pitic et qui se croit tel, traversé la société ayant continuellement le sarcasme et l'invective à la bouche et le pistolet en main.

Pontife singulier, avouons-le. Il traite la religion par la méthode rudimentaire qui s'appelle simplement, exactement, la haine. Ce n'est pas surtout parce que les doctrines et les convictions religieuses lui paraissent fausses qu'il les déteste : c'est plutôt parce qu'il les déteste qu'il les tient pour fausses. Les arguments qu'il emploie contre elles lui sont d'ordinaire suggérés par une aversion foncière, souvent frémissante, impétueuse, acharnée. Son raisonnement frappe, mord, déchire, maudit, aussi bien de propos délibéré, aussi bien sur un ton bref et méprisant que dans la chaleur de la fièvre. Phénomène plus curieux : probablement, en fin de compte, M. Clemenceau n'est qu'à moitié athée. Ayant gardé un certain sens positif, il soupçonne dans l'existence et dans la marche des choses et des êtres une force d'une autre nature, qui les dirige et qui leur commande. Il refuse de s'incliner devant cette puissance. Il la brave, il la défie, avec ténacité, avec entrain, avec ivresse. Ce n'est pas une pose : c'est une passion qui se nourrit de son ardeur, une passion titanique.

De même, quelque désinvolture qu'il montre à jeter les moines et les prêtres hors du droit commun, il ne se confond pas avec la plupart des jacobins, flatté de se différencier d'eux,

prompt à les semoncer et à leur reprocher de ne pas aimer la liberté. Non qu'il y croie beaucoup : mais il veut y croire. De tant de théories qu'il a rencontrées toutes faites ou qu'il a forgées suivant les circonstances, ce vouloir obstiné lui demeure comme seule ressource. H y a du Schopenhauer dans son cas ; du Schopenhauer optimiste et rageur, du Schopenhauer à rebours. M. Fournière ou un autre a, certain jour, exprimé l'opinion que M. Clemenceau restait paralysé par une espèce de métaphysique très inférieure. On le comprend mal et il se comprend peu, lui qui passait pour avoir l'esprit clair. Une métaphysique, certes, il en a une, comme n'importe qui, puisque l'on ne s'en passe point : assujettissement inévitable que ne soupçonnait pas du tout le penseur titanesque, lorsqu'il commença de se révolter et même encore assez longtemps après. Elle surgit dans des efforts capricieux où elle s'égare : « Les joies de la vérité sont telles qu'elles dominent le malheur » aime à dire M. Clemenceau. « Se connaître, se mettre et se voir à sa place dans l'ordre mouvant des choses, c'est s'égaler à tout. L'espoir de retourner au grand repos d'avant l'être vaut tous les rêves menteurs d'éternelle félicité » ^. Que ces amplifications lyriques puissent contenter un homme qui tient beaucoup à son titre de penseur, le fait est toujours bizarre en soi, quoique très fréquent de nos jours. Ainsi, avec quelques notions médicales et sans connais-

sanccs historiques, on raisonne au nom de la science et de l'histoire.

La métaphysique de M. Clemenceau n'en impose pas à M. Jaurès, qui d'ailleurs...

Ces deux pontifes se sont souvent heurtés ; d'abord, quand M. Jaurès était centre-gauche et s'entendait railler par le titan, comme un jeune bourgeois asservi aux idées antiques ; puis, quand M. Jaurès, tout frais encore du baptême socialiste, fit une rentrée fracassante et prit la direction du parti avancé. Finis, les exercices qui, durant dix-huit années, avaient occupé M. Clemenceau.

Celui-ci, aux beaux temps de ^ancienne extrême-gauche, représentait beaucoup plus qu'il ne conduisait. Ayant l'autorité dédaigneuse et capricieuse, il n'a jamais pu gouverner qu'une pincée de journalistes. A la Chambre, il démolissait des ministères, fort étonné qu'on lui demandât s'il ne possédait point, par hasard, d'autre talent. Sans doute, il a maudit l'échec qui le jeta hors du Parlement ; et pourtant il avait lieu de remercier la Providence, à laquelle il ne croit pas. Elle le tirait d'un endroit où il se serait trouvé, lui. Tardent lutteur, fort embarrassé de son personnage, les conditions de la lutte telle qu'il la pratique ayant complètement changé. De journaliste amateur qu'il avait été jusque-là, il se fit, à cinquante ans passés, journaliste chroniqueur, déployant, non sans succès, une énergie et une application extraordinaires.

11 cherchait les idées autant qu'il travaillait sa prose. Il était en progrès et il avait même corrigé certaines grosses erreurs de sa première formation. Vint FaiTaire Dreyfus qui le ramena sur le terrain de la lutte quotidienne, directe et personnelle. Il y gagna de reconquérir, après huit ans d'exil parlementaire, un mandat électif, auquel il tient beaucoup, mais dont, au fond, il reste humilié. Sénateur, lui qui jadis accablait le Sénat de moqueries méprisantes ! Si on lui avait annoncé qu'il accepterait là un asile, comme il se serait raillé de l'oracle ! Et voici que l'aventure invraisemblable lui apportait consolation et dédommagement !

Par malheur, durant l'intervalle, M. Jaurès était devenu le tribun qui règne et qui gouverne, ayant constitué le programme et le parti socialistes. De ce côté -là n'a jamais penché M. Clemenceau, très défiant d'instinct envers la grande organisation professionnelle. Il la dénonce comme un Etat dans l'Etat. Mais les socialistes, si antipathiques qu'ils soient à M. Clemenceau, maintiennent en équilibre le Bloc, le Bloc intangible, que cet homme non-baptisé baptisa longtemps d'avance, prophète sans le savoir.

Thermidor^ l'une des innombrables pièces de M. Sardou, se jouait au Théâtre-Français et provoquait du tapage. Les fidèles de Robespierre (il y en avait et il en reste encore beaucoup) se plaignaient que le pédant féroce montrât une

figure repoussante. Le gouvernement interrompit les représentations. Un débat politique s'engagea ; c^est-à-dire que Tincident était transféré de la Comédie-Française au Palais-Bourbon, deux scènes qui se ressemblent peu, quoiqu'elles soient d'ailleurs, l'une et Tautre, subventionnées. Le débat du 29 janvier 1891 mit aux prises MM. Clemenceau et Reinach. Celui-ci adressait des reproches au ministère et plaidait pour la liberté des théâtres, pour l'histoire, pour la juslice. Le premier, qui prétendait pratiquer aussi la liberté, approuvait néanmoins l'interdiction notifiée et concluait, au nom de la tolérance, que « si le gouvernement n'avait pas fait son devoir, les citoyens auraient fait le leur ».

Un moment plus tôt, M. Clemenceau avait, lui aussi, mais dans un sens opposé à l'argumentation de M. Reinach, plaidé pour la vérité historique. C'est alors qu'il prononça la phrase mémorable, tout à fait contradictoire historiquement et philosophiquement : « La Révolution française est un bloc, dont on ne peut rien distraire ».

Quoique prophète, M. Clemenceau ne prévoyait pas que, sept ans après, il dresserait un vaste scénario révolutionnaire en collaboration avec M. Reinach ; et M. Reinach, historien aspirant, avait, de son côté, commis une distraction que M. Clemenceau, suivant son habitude, eut soin de lui faire sentir par un argument personnel. « Ah ! vous n'êtes pas pour le tribunal révo-

lutionnaire ! Mais vous avez la mémoire courte. Il n'y a pas longtemps, nous en avons fait un ensemble, un tribunal révolutionnaire, et le pire de tous. Nous avons livré des hommes politiques à des hommes politiques, leurs ennemis, et la condamnation était assurée d'avance », s'écriait M. Clemenceau, désignant le procès du général Boulanger et de quelques boulangistes devant le Sénat constitué en Haute-Cour.

Fringante ironie, mais combien aventurée ! Elle assimilait à des exécuteurs vulgaires les membres de la Haute-Cour, qui cependant s'étaient pris pour des juges et pour un Sénat de Grands Juges. L'inflexible sentence qu'ils s'imaginaient avoir empreinte d'un caractère auguste ne valait rien de plus qu'un papier d'enregistrement. Pauvres sénateurs !... les futurs collègues de M. Clemenceau. Et il insistait, répétant une parole qui rappelait à la Chambre un moment de malaise : « En politique, il n'y a pas de justice ! » Cette maxime avait été assez récemment improvisée, au hasard, par un député peu connu, de l'Aisne peut-être, et qui s'appelait quelque chose comme Dupuis ; bientôt ensuite brouillé avec le suffrage universel et enfoncé dans le silence. Après un pareil discours, on a le droit de se taire. Neuf mots, une phrase de ce calibre, un cri et un accent pareils peuvent suffire parfois à fixer l'attention de la postérité.

Pas de justice en politique ? M. Reinach suf-

foquait, lui, Fauteur d'un travail mémorable en riionneurdes «justes lois » et tout rempli de souvenirs cicéroniens. De nouveau, il invoquait les justes lois et faisait serment de n'avoir jamais suivi d'autre autorité. Insistant toujours, M. Clemenceau gouaiilait ferme, comme un moqueur qui se sent tout à fait en train ; mais hélas ! de quoi s'avisait-il ?

La période révolutionnaire, qui est un prodigieux pêle-mêle, a fait surgir, parmi tant de problèmes, celui de savoir où elle commence et où elle finit. D'après les historiens, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt ayant réveillé Louis XVI pour lui annoncer la prise de la Bastille, le roi demanda : « C'est donc une révolte ? » et le duc répondit : — « Non, sire, c'est une révolution ». On a le droit aussi de la faire remonter au serment du Jeu de Paume, lorsque les représentants des Etats, malgré Tinj onction du souve rain, résolurent de délibérer en un seul corps, brisant ainsi une règle séculaire. La Révolution part-elle de Louis XVI, proclamé par la Constitution « restaurateur de la liberté française » ? S'arrête-t-elle devant Napoléon? Peut-être. Il la refréna ; mais il en procédait bien et il disait, non sans motif : « Je suis la Révolution à cheval ». Distraire du Bloc de la Révolution l'empire amené par elle ou séparer de Napoléon le général Bonaparte, étrange problème. Très difficile à cuber, le Bloc !

M. Clemenceau n'en éprouve pas trop d'em-

barras, parce qu'il s'est accoutumé à voir les inconséquences sortir naturellement de sa logique.

Sept ans plus tard, il se vouait furieusement à cette justice qu'il avait bannie du domaine politique.

Justice, justice ! a-t-il clamé sans repos contre les juges qui ont, deux fois, condamné Dreyfus. De quoi les accusait-il et les accuse-t-il encore ? D'avoir rendu une sentence dictée par la raison d'Etat. Mais cette prétendue raison d'Etat, il en avait fait l'apologie en glorifiant le tribunal révolutionnaire et en se vantant d'en avoir fabriqué un, de concert avec M. Reinach, qui, lui, plus avisé, se réservait la faculté de distinguer et refusait de s'assujettir à l'esclavage d'aucun bloc.

Logiquement, pour avoir le droit d'incriminer des juges quelconques, militaires ou civils, ou des autorités quelconques coupables, selon lui, d'avoir appliqué la raison d'Etat, M. Clemenceau devrait, maintenant, permettre de discuter le tribunal révolutionnaire et de découper le Bloc. Mais alors, une fois entamé, le Bloc se changerait en débris. Et l'œuvre politique de M. Clemenceau pourrait également subir des atteintes radicales. Défions-nous des théories improvisées ! C'est très beau l'argumentation, sous n'importe quelle forme. Laromiguière, je crois, disait : « Voulez-vous voir un miracle ? Regardez un syllogisme ! » Qu'il y fiit de la raison dans le monde, voilà un phénomène qui mériterait bien d'être étudié. Chose admirable, la logique ; mais.

il faut la manier avec soin et surtout ne jamais entreprendre de la violenter. Sinon, elle joue des tours terribles, même à un titan.

M. Clemenceau est logicien comme il est libéral. Il veut être reconnu pour un libéral à ce signe qu'il combat le monopole de l'enseignement officiel. Mais il dépouille du droit d'enseigner les Religieux, les Religieuses et tous les prêtres séculiers!.. Sans doute ; et c'est par là principalement qu'il se montre libéral. Il l'a expliqué souvent ; il aime à l'expliquer et il donne des raisons qui se suivent, s'emmêlent et se heurtent ; et cet assemblage fournit un exemple d'argumentation propre à déconcerter le plus tenace et le plus volontaire logicien :

— La preuve que je suis libéral, c'est que je supprime les congrégations ; c'est que je ferme leurs écoles et aussi les écoles des prêtres séculiers... Vous, quand vous êtes les maîtres, vous prononcez des interdictions ; et voilà une chose abominable. Nous, quand nous sommes les maîtres, nous interdisons aussi ; mais, alors, la mesure est légitime, louable, excellente, yjuisque c'est nous qui la prenons. On n'y doit jamais recourir ; mais nous avons le droit et le devoir de l'appliquer. Elle nous appartient comme un monopole, bien que nous soyons fiers de repousser tout monopole de ce genre. Et n'oubliez pas que je suis logicien. C'est précisément parce que je suis logicien que je puis me payer cette contradiction illimitée, laquelle,

dans ma bouche, a l'autorité d'une logique supérieure ; ceci encore en vertu de l'égalité. Nous la concevons à notre guise, mes amis et moi, qui avons le privilège de penser librement. —

Que la logique doive se soumettre aux capricieuses aspirations humaines, un titan ne saurait en douter. Donc, il décide librement et impérieusement pour autrui comme pour soi. En fait de morale comme en fait de droit civil, sa liberté est prompte à rendre des arrêts proscripteurs. Ecoutez-la répudier le monopole universitaire :

« Au lieu de s'entêter dans un monopole de l'enseignement, qui n'est pas autre chose qu'une doctrine catholique retournée, anti-naturelle et anti-sociale par excellence, combien il serait plus simple de refuser la capacité d'enseigner — puisqu'on reconnaît à l'Etat le droit d'exiger des garanties de l'enseigneur — à quiconque fait profession de mener une vie contre nature » ^ !

La nature... Où donc M. Clemenceau prend-il la nature? Il ne se met pas en peine de l'expliquer ni de le deviner; car un titan raisonne en toute indépendance. Celui-ci rirait sincèrement s'il entendait dire qu'il s'occupe de fonder une religion. Il aurait bien ri, de même, il y a vingt-cinq ans, lorsqu'il en était encore à combattre le simple cléricalisme, si on lui avait annoncé qu'il prendrait le soin d'élaborer une morale et se poserait en interprète de la nature ; entreprise équivalente à l'établissement d'une doctrine religieuse. En

proclamant que l'homme « maître enfin de luimême » va faire sa destinée^ il traduit à l'aventure la maxime de Feuerbach : « Que la volonté de l'homme soit faite » ! (Feuerbach daignait aussi déclarer que nous sommes ce que nous mangeons!). Conférera la volonté humaine le caractère de la toute-puissance, c'est la transformer de fond en comble et sans savoir comment. Lui attribuer le pouvoir de s'engendrer toute seule, au sein du néant, c'est la doter d'une force surnaturelle contradictoire. M. Clemenceau veut accomplir des miracles ; et des miracles fantastiques.

III. — Au mois d'août 1903, M. Lavisse, académicien, historien de profession et moraliste de circonstance et parfois de hasard, s'indignait qu'on reprochât à l'école laïque de manquer d'un enseignement moral. C'était, disait-il, un « mensonge ». En prononçant ce gros mot, il croyait atteindre les catholiques ; et, en effet, pour qu'on ne se méprît point sur ses intentions, il dénonçait un certain nombre « d^erreurs graves » qui, d'après lui, seraient souvent « propagées du haut des chaires d'église ».

Du haut des chaires d'église, soit ; mais n'y a-t-ilpas encore d'autres endroits, très laïques, où la morale laïque, toujours très arrogante, fait néanmoins très piètre figure ?

M. Lavisse semblait n'avoir jamais feuilleté les revues pédagogiques libres-penseuses, pas

même le Volume, qui, dirigé par un Recteur d'Académie (M. Payot) et répandu en abondance parmi les instituteurs et les institutrices, analyse continuellement l'état de la morale moderne. D'après le Volume, celle-ci en était à ne plus comprendre la notion du devoir ! Oui, le vieux mot, qui, selon les partisans de l'enseignement neutre, pouvait, à lui seul, suffire pour éclairer les consciences débarrassées des dogmes et des doctrines, le vieux mot avait perdu sa valeur et même sa signification. Il ne désignait plus qu'un débris de la « superstition théologique » ^. Cette intéressante nouvelle avait été donnée dans le Volume, par M. Payot en personne.

Plus de devoir, plus de base pour l'antique notion dont une morale ne peut se passer et sans laquelle elle se réduit elle-même à un nom vide et menteur.

M. Lavisse commettait donc une erreur énorme en accusant de mensonge les prêtres catholiques, alors que les pontifes de la neutralité avaient d'avance justifié les jugements les plus sévères prononcés contre l'enseignement neutre. Plus de devoir ? impossibilité de maintenir debout l'étendard tant de fois séculaire ? Mais nulle humiliation et nulle défaite ne pouvaient atteindre si rudement tout l'ensemble du système dont M. Lavisse célébrait la parfaite solidité! Observons que Pappréciation insérée dans le Volume par M. Payot n'avait rien d'une boutade. C'était une conclusion délibérée, comme

d'ailleurs les avis théoriques ou pratiques distribués ainsi chaque semaine en manière de prêche. Les quinze mille instituteurs ou institutrices qui puisent dans le Volume leur règle de conduite et la substance de leur enseignement ont, ce jour-là, recueilli quelque chose de bien précieux : — Au rancart, le devoir, puisque décidément on ne sait plus ce que c'est. Empêchez cette vieille superstition théologique de fausser Fesprit des élèves. Par quoi le devoir sera-t-il remplacé ? On l'ignore. Persuadez-vous qu'on s'en préoccupe dans les laboratoires pédagogiques ; et attendez tranquillement la semaine prochaine ou celle des quatre jeudis !

Si l'on ment en disant que l'école laïque est dépourvue de morale, M. Payot et ses collaborateurs mentaient toutes les semaines, du moins d'après la formule donnée par M. Lavisse; et ils continuaient de mentir, puisque la suivante livraison du Volume avouait que l'immortalité et même l'existence de l'âme subissaient les vicissitudes dont souffrait le devoir : « L'âme existait-elle, ou non ? C'est une question du domaine de la philosophie, et celle-ci ne l'a pas encore résolue. On n'a donc pas le droit, dans l'état actuel des connaissances humaines, de se prononcer sur ce point, et la seule chose qu'on puisse affirmer, c'est que la question n'est pas tranchée et qu'il n'est pas permis de la considérer comme résolue avant d'avoir apporté de nouvelles et décisives raisons » ^.

M. Lavisse avait décidé au jugé et tranché d'autorité, lui qui, en matière d'histoire, dans le domaine où il est compétent, serait très sévère à l'égard des gens qui se permettraient d'affirmer quoi que ce soit sans avoir réfléchi et sans s'être renseignés.

M. Lavisse aurait pu se renseigner en feuilletant le Volume, qu'il doit d'ailleurs connaître, puisqu'il y est d'ordinaire traité avec bienveillance. Assez souvent même, l'historien-professeur-prédicateur a eu la satisfaction de recueillir là des compliments chaleureux. Alors, il aurait remarqué l'acharnement que M. le Recteur Payot et d^autres pédagogues considérables, tous très laïques, déploient pour précipiter la ruine des principes moraux. Serait-ce une « chaire d'église », le Volume ? Rien ne donne une plus fâcheuse idée de la situation où se traîne la morale laïque. On ne comprend pas du tout que M. Lavisse ait choisi un pareil moment pour célébrer les avantages de la morale en question.

Autre surprise. M. le Recteur Payot, qui venail; de constater la misérable faillite de cet enseignement, reproduisit aussitôt dans le Volume^ avec force louanges et sans aucune réserve, le discours où M. Lavisse célébrait la pleine prospérité de la morale laïque ! A quoi pensaient donc les deux pédagogues : l'un, qui traitait d'une affaire qu'il connaissait si mal ; l'autre, qui, la

connaissant bien, faisait semblant de n'en rien savoir ?

L'année suivante, récidive. M. Lavisse encore adressait un nouveau discours aux élèves des écoles communales de Nouvion-en-Thiérache, son pays d'origine et de villégiature. De la part d'un professeur en Sorbonne, publiciste, auteur renommé, académicien, c'est un bon exemple de montrer tant d'intérêt pour l'enseignement primaire et de composer des discours destinés aux enfants des familles rurales. Le conférencier réussit à conserver un ton de bonhomie qui s'accorde bien avec la circonstance. Il s'inspire d'idées simples, auxquelles il sait donner un tour agréable. Malheureusement, il est porté à s'imaginer que, parce qu'elles sont simples, elles sont justes ; et il lui arrive d'énoncer, avec une candeur appliquée, des énormités incroyables. Il ne se doute pas qu'en présentant ainsi la pensée moderne, traduite et vulgarisée, il prouve que cette lière pensée moderne demeure empêtrée dans l'incertitude prétentieuse et incohérente. M. Lavisse a développé, sur l'histoire, des considérations nombreuses, assez diverses, et qui se valent toutes par le fond, ou plutôt par l'absence de fond. Il a aussi raconté des historiettes, notamment au sujet de son arrièregrand-oncle, qui fut d'abord professeur de mathématiques, « se fît prêtre » pour entrer dans les cadres de F « Eglise catholique nationale >>, déposa la soutane, vécut et mourut « proprié-

taire herbager w^ non sans avoir, en 1848, écrit pour le peuple français une constitution, dans le préambule de laquelle l'Etre suprême était invoqué. Ledit arrière-grand-oncle, simple et de goûts instables, mort en 1856, à 90 ans, avait connu des octogénaires contemporains de Louis XIV. Et alors ? Eh ! bien, alors, on doit conclure que les hommes appartenant à des générations diverses ne sont pas, en somme, très éloignés les uns des autres et qu'une série de siècles est un objet qui ne tient pas beaucoup de place. Entendu. Munis de cette indication, nous pouvons mieux apprécier les progrès qui se sont accomplis depuis Louis XIV, en si peu de temps. Soit, encore. Mais est-il concevable qu'un historien de profession juge le xvii^ siècle comme le font les auteurs des pires manuels scolaires? On croirait écouter un Paul Bert bonhomme. Que le xvii® siècle ait eu ses côtés lugubres, personne ne le conteste : il a bien aussi manifesté, avec un éclat spécial, plusieurs aspects de la grandeur française. Les bambins, les pères et les mères de famille exhortés académiquement à Nouvion-en-Thiérache, ont dû croire qu'il ne se composait que de misères. De quoi donc est fait le nôtre, dans lequel le suicide est devenu un fléau social et qui frémit de clameurs sinistres ou furieuses ? M. Lavisse a parlé aussi de sa grand'mère, à qui il arriva de tomber en enfance et qui voulait continuellement retourner dans une ancienne maison, alors

démolie. Cet exemple a pour but de démontrer qu'on ne doit pas se laisser dominer par les impressions du passé : « Ne parlons donc pas de retourner aux maisons détruites, mais plutôt tâchons de bâtir des maisons plus belles », dont le type, naturellement, est l'école laïque. M. Lavisse assure qu'elle apprend « ce que c'est que d'être un homme » !

Justement, elle est surtout incapable de cela; et l'éminent professeur d'histoire se fourvoie en fait de morale et de philosophie, comme un écolier naïf et présomptueux.

C'est lui qui nous force à employer cette comparaison. Elle lui paraîtra le comble de l'inconvenance. Il faut néanmoins parler net, de temps en temps, et bousculer un peu l'édifice de bavardage où les pontifes laïques abritent leur solennelle quiétude.

Que M. le professeur-académicien accepte d'y rélléchir une demi -heure. Bien entendu, nous n'avons pas la naïveté de lui demander de se justifier. Il ne répond pas : il enseigne. Il enseigne même les matières qu'il ignore. Mais chez lui, dans son cabinet, seul avec sa pensée, qui lui paraît si bien pourvue de substance et d'équilibre, il devrait se demander ce qu'il a dit exactement, en affirmant que l'école laïque explique « la signification de la vie humaine )>. Nous lui promettons une joie vive mais courte et suivie d'une anxiété croissante. Au prix d'un petit effort, M. Lavisse croira découvrir que les

laïciseurs se vantent justement d'enseigner « ce que c'est que d'être un homme », puisqu'ils invoquent sans se lasser la raison et la conscience. Etre un homme, c'est posséder la raison et la conscience et obéir à ces deux autorités. Telle est la minute de plaisir intense que nous avons annoncée à M. Lavisse. Elle ne lui manquera pas. Qu'il la savoure amplement, car après..., mon Dieu, après..., en fait d'explications valables, il ne trouvera plus rien, rien du tout; et il sera réduit à répéter la même chose indéfiniment, sans avancer d'un pas sur la voie qu'il comptait parcourir avec l'allure d'un triomphateur.

Assurément, la raison et la conscience sont des dons très nobles et très précieux. Aussi devons-nous en faire un usage éclairé et, par conséquent, prendre soin de les connaître, ne fût-ce que pour savoir vraiment de quelle manière on doit s'en servir ; sinon, ce serait les gâter et les profaner. Or, les deux mots « raison » et « conscience » étant prononcés avec respect et avec solennité, un autre souci s'impose, essentiel bien que d^apparence vulgaire : distinguer et définir les deux choses que ces noms désignent. Il le faut bien. Sinon, autant vaudrait assembler au hasard et envelopper de rhétorique française quelques mots puisés dans un dictionnaire chinois. D'ici, on entend M. Lavisse murmurer avec impatience et avec pitié : — Allons donc ! La raison et la conscience... Mais rien n'est plus clair et tout le monde le sait...

Alors, éminent historien, si, parmi les laïciseurs, tout le monde le sait, comment se fait-il que personne ne le dise ?

Car, de ce côté-là, personne ne le dit, personne absolument.

Regardez, écoutez autour de vous. Ou'est-ce que vous entendez ? Une espèce de ron-ron, monotone ou frénétique; rien d'autre. Vous apercevez des gestes qui se perdent dans le vague. Les voix s'enrouent à répéter deux mots sacrés qui passent pour tout éclaircir et qui demeurent obscurs.

La raison, dans son origine et dans son principe, n'est pas notre oeuvre ; et non plus la conscience. L'une et l'autre nous dominent ; et si nous nous appliquons à les fausser, elles nous contraignent encore. Comment nous les représenter ? Un ensemble de règles qui nous gouvernent et par lesquelles seules nous réalisons en nous l'équilibre, comme, sans le savoir, nous observons la mécanique pour nous tenir debout et pour marcher droit. Une loi intellectuelle et morale, une loi implantée en nous : d'oii vientelle et comment peut-elle subsister ? S'imposant à tous les hommes, elle n'est pas l'œuvre des hommes. Alors de qui ceux-ci l'ont-ils reçue ? M. Lavisse a l'air de croire en Dieu. Il prononce quelquefois ce nom, à l'aventure. Mais, dans le Volume, M. le Recteur Payot explique toutes les semaines à vingt mille instituteurs et institutrices que Dieu est un être impuissant ou cruel ;

il incrimine la nature « indifférente aux intérêts humains » et il conclut qu'en ce monde toute la justice vient des hommes, uniquement. Ces inepties blasphématoires sont présentées aux maîtres et aux maîtresses d'école comme des sujets de méditation et d'enseignement. N'oublions pas que c'est un Recteur qui donne ainsi l'impulsion, avec la force qu'il reçoit de son autorité administrative. D'autres fonctionnaires, des inspecteurs d'académie, interrogent les instituteurs et les institutrices au sujet des leçons de M. Payot, lesquelles deviennent un catéchisme laïque presque officiel. Parmi les enfants et parmi les parents, l'absurdité pénètre avec le concours de l'ascendant hiérarchique.

Ah ! « l'école laïque apprend ce que c'est que d'être un homme » ! Mais les hommes formés par la méthode de M. le Recteur Payot sont persuadés que leur destin est de prendre définitivement la place de Dieu. Les gens qui se croient Dieu sont fous. Cette folie remue la pédagogie libre-penseuse.

M. La visse n'y a pas réfléchi. Il s'est lancé dans les balivernes parce que telle est aujourd'hui l'habitude d'un certain nombre d'hommes importants ou distingués, comme aussi du vulgaire. Un chimiste, qui aura passé vingt ans à étudier la chimie ; un historien, l'histoire ; un jurisconsulte, le droit ; un bavard, la rhétorique ; tous ces gens-là, s'ils sont libres-penseurs, se sentent, pour traiter de la morale,

autant de dispositions que s'en attribue M. de Pourceaugnac devant n'importe quelle science. Ils professent, ils inventent, ils improvisent la morale, au petit bonheur... Cependant, ils ne sont pas sans excuse. Des spécialistes les ennuient de théories morales qui ne signifient rien ou qui tournent continuellement autour de la question parce que leurs auteurs ont décidé que tout doit se régler à l'encontre ou en dehors de Dieu. Il y a un livre, imprimé avec beaucoup de soin, qui contient le résumé de graves conférences et de vives discussions entre professeurs de lycée ou de faculté : il prouve qu'en général la haute pédagogie réduit l'instruction morale à un simple système d'habitudes sans doctrine et sans principes, de formules flottantes, de procédés routiniers. Gomme ressources principales, tels et tels maîtres préconisent « l'accent », « la chaleur de l'intonation » 9, l'allure, le ton, l'attitude, le geste.

Etranger aux études philosophiques, M. Lavisse s'est dit probablement qu'il s'en tirerait aussi bien qu'un autre ; et il y est allé de son trémolo bonhomme et rustique. Il n'en faut pas davantage pour honorer la morale nouvelle, dont cet historien, cependant, croit pouvoir se faire une si haute idée.

S'il s'était renseigné près de M. Payot, pédagogue supérieur (hiérarchiquement), il aurait appris de lui que jusqu'à Tannée 1903, pas un des

innombrables traités de morale laïque nesapporlail la leciiire.

Quand il rendait ce jugement, M. Payot méditait, à son tour, de publier un traité de morale, en préparation depuis quelques années. Réclame ingénieuse et hardie, qui nous montre la pédagogie familiarisée avec les usages commerciaux les plus modernes. Rien de mieux n'a été fait dans l'art qui se dépense au profit des pastilles Géraudel, des pilules suisses et du savon du Congo. Non seulement le Cours de morale rédigé par M. le Recteur-publiciste serait meilleur que tous les livres répandus dans la société laïque, mais ce serait le seul qui valût quelque chose 1

Au fond, M. Payot n'avait pas tort absolument : la somme des ouvrages inspirés par la morale laïque représente, en général, un amas d'incohérentes et pitoyables compilations.

La profonde lacune que M. Lavisse ne soupçonnait pas et que M. Payot, en le louant, avait l'air d'avoir soudainement oubliée, elle existait toujours ; mais, selon les desseins de ce dernier, elle allait être comblée, dans dix ou douze mois environ. Une année de patience, une année seulement ! On pouvait donc feindre de posséder l'entière tranquillité qui faisait encore défaut.

Que l'enseignement moral laïque n'existât pas à l'heure où M. Lavisse discourait, le livre de M. Payot allait le prouver. Le nouveau Cours de morale se présentait en effet comme une œuvre

indispensable dont la pédagogie libre-penseuse était trop longtemps demeurée dépourvue. « Ce qui manque à l'école laïque, disait la préface, c'est un enseignement moral indépendant non pas seulement de tout dogme, mais de l'état d'esprit qui résulte de longues traditions confessionnelles : l'enseignement moral n'est pas laïcisé ».

Mais, du moins, il aurait fallu que le livre de M. Payot se distinguât par un mérite intrinsèque. L'auteur était pénétré de cette nécessité au point de se persuader qu'il y satisfaisait pleinement. En réalité, M. Payot ne s'était pas surmené, puisqu'il faisait entrer dans son Cours bon nombre des articles composés pour son Volume et suggérés par tel ou tel incident de la semaine ; besogne accomplie sans difficulté, presque toute seule. Mais en se laissant pousser par les événements, on risque de tourner le dos à l'idée qu'on avait d'abord en vue ; et voilà pourquoi M. le Recteur Payot, qui devait apporter une nouvelle notion du devoir ou quelque chose d'analogue, a fini par laisser de côté cette entreprise, laquelle, justement, était pour lui la principale !

Il apparaît encore victime d'autres illusions non moins fâcheuses et plus singulières. Il aurait conçu son Cours « d'après un plan nouveau », ayant travaillé sans suivre « aucun modèle ». Or, il s'est assimilé la théorie que Guyau imagina pour établir une morale débarrassée d'obli-

gation et de sanction, morale abaissée à une espèce de mécanisme qui, forcément, laisse la vie s^écouler entre l'incertitude et le désespoir ; et M. le Recteur a imité Guyau jusque dans les inconséquences et dans les oublis, sauf un oubli dont celui-ci n^était pas capable : négliger l'indication des sources.

Donc, selon les renseignements du Volume, l'antique Devoir fléchissait, délabré, usé, mort ; mort à ce point que M. Payot l'enterrait. Or, au début du Cours, au milieu et à la fin, le Devoir est en scène, comme un personnage très vivant, dispos, agile, influent, autoritaire, qui n'aurait pas subi de traverses et dont la considération, non plus que la santé, n'aurait souffert nulle atteinte. Ce défunt se porte à merveille et il sort de sa tombe avec la tranquillité d'un gros bourgeois qui reprend ses occupations ordinaires après une nuit excellente. Plusieurs fois, Ponson du Terrail, s'embrouillant dans les aventures de ses nombreux héros, en a fait soudain reparaître un ou deux qui, dans le volume ou le chapitre précédent, avaient été bel et bien ensevelis, à la suite d'un trépas héroïque, tragique ou mystérieux, en tout cas certifié et raconté. On pouvait passer aux Ponson du Terrail de telles fantaisies ou de telles distractions. Seraient-elles donc de mise maintenant dans les travaux pédagogiques et philosophiques ?

L'exemple en fut donné par un penseur qui possédait un savoir et un talent remarquable et

aussi une rare ingéniosité en fait de raisonnement et de critique. Guyau, ce philosophe qui mourut à 33 ans, après avoir dépensé une étonnante fécondité ; Fauteur de la curieuse et navrante Esquisse crime morale sans obligation ni sanction (qui devient très vite et inévitablement une morale sans signification), Guyau a jeté au rebut le vieux devoir, comme un débris des âges superstitieux; et puis, il a réinstallé ledit devoir, sous un aspect peu imposant, il est vrai, mais enfin il l'a réinstallé. D'abord, le devoir est sacrifié aux exigences du doute : Guyau déclare « que l'évidence intérieure du devoir ne prouve rien » et il demande si « cette dernière superstition n ne va pas bientôt s'en aller « comme les autres » ; bref, il indique qu'on fera bien de s'y résigner. Ginquante pages plus loin, il ramène par la main le pauvre devoir moribond, lui fait une toilette, le vernit et le farde : il y a encore un certain devoir, une certaine obligation, lesquels se réduisent à la «puissance de la vie et à l'action ». Ici, le philosophe ingénieux s'inspire gravement de Scarron et fait surgir l'ombre du personnage

Oui tenait Tombre d'une brosse Et brossait l'ombre d'un carrosse.

Et tout cela se justifie par le rôle prédominant réservé à Vintensité. Est-ce la peine de posséder du savoir et du talent pour s'occuper de narrer ces histoires ? M. le Recteur Payot

s'en montre tout séduit. On ne s'imagine pas la place que tient Viniensité dans son Cours de morale. Dès les premières pages, de chapitre en chapitre et jusqu'à la conclusion, l'intensité se déploie, envahit, rayonne. Voulez-vous connaître (( le devoir essentiel pour chacun » ? Le voici, indiqué encore aux dernières lignes : (( C'est de donner à sa vie consciente intensité, profondeur, étendue ». L'auteur a oublié sa promesse, inscrite dans la préface, « d'éviter les mots abstraits ».

Voués à l'oubli, de même, tous les droits de Guyau. Celui-ci, utilisé et imité continuellement, n'est pas une seule fois nommé. Ce serait un sujet intéressant de noter les emprunts ininterrompus faits à Guyau par tant de pédagogues, pour lesquels il a pensé, qu'il a approvisionnés de réflexions, de sophismes et de formules et qui se sont si bien accoutumés à ne jamais se sentir redevables envers lui.

Dans un Cours de morale^ l'exemple d'une restitution trop justifiée pouvait trouver place, il nous semble. Si Guyau était témoin de la manière dont on l'exploite, il s'apercevrait que l'obligation morale avait du bon ; et il prendrait soin de la remettre en honneur, pour avoir le moyen de réclamer. Il est vrai que cela le conduirait à faire lui-même la réfutation de sa théorie. Cruel embarras ! Pénible et fâcheux enseignement philosophique !

Intense, très intense, principalement intense^

la philosophie de M. le Recleur Payot Test toujours mais de désir seulement, ce qui la réduit à n'être rien. Cette machine, puissante d'intention, manque d'un indispensable point d'appui.

Sur les devoirs de la vie sociale et de la vie de famille ; sur la probité, sur l'hygiène, sur la propreté, les recommandations abondent, remplissant de bonnes pages ; mais l'ensemble du livre (outre le défaut fondamental) reste gâté par une apparente manie anti-dogmatique et qui est l'envers d'un instinct dogmatique intense, très intense. Le haut pédagogue, qui se vante de nous affranchir des abstractions, est complètement fasciné par le prestige qu'il trouve à un certain nombre de mots abstraits : intensité, profondeur, étendue, pouvoir, action. 11 s'en étourdit et se persuade par là qu'il a enfin mis d'aplomb le devoir. Celui-ci continue de se dégrader sous l'atteinte de tous les caprices, lesquels n'aperçoivent plus d'autorité qui ait le droit de les gêner.

11 est vrai, M. Payot fait allusion à une puissance souveraine qui serait au-dessus de l'homme. D'elle on ne peut rien savoir, dit-il. On ne doit donc pas s'en occuper ; et cependant elle mérite l'hommage de notre foi ; et cependant, aussi, la foi doit céder devant la raison. Tout l'enseignement de M. le Recteur se traîne ainsi d'ornière en ornière.

Tantôt, le Cours de morale professe que les premiers hommes étaient des bêtes ; tantôt, qu'ils

différaient foncièrement des bêtes. A la page 12, les squelettes humains de l'époque préhistorique « indiquent plus des animaux que des hommes raisonnables ». A la page 13, les mêmes hommes manifestent sur l'animal « une supériorité décisive », car ils ont su « coopérer ». Ils n'étaient donc pas des bêtes, sans doute. Mais voici qu'à la page 19, la mâchoire de nos « ancêtres lointains » démontre de nouveau leur « bestialité ». Enfin, hommes ou bêtes, qu'est-ce qu'ils étaient ? Peut-être un de ces jours nous donnera-t-il une opinion là-dessus, sans préjudice ensuite d'une opinion contraire ; car il va continuer d'exposer sa morale dans une série de livres. Celui-ci, c'est le livre du maître !

Gomment les hommes se sont-ils délivrés de la bestialité, si lourde et si mal définie? Parce qu'ils ont eu la capacité (très confuse toujours), ou la bonne idée, ou la chance de vivre en commun, (( en société ». Tout dépend de l'existence en commun, qui permet <( le développement des sentiments de bonté et de justice »^*^... à supposer qu'on soit capable de les éprouver, de les comprendre et de les aimer ; ce qui remet au premier plan la question de la nature humaine, c'est-à-dire la psychologie, la philosophie, la métaphysique, absolument négligées dans ce volume du maître. Là-dessus, le maître, instruit par M. Payot, ne saura rien dire, surtout si les enfants lui opposent l'exemple des abeilles et des fourmis, comme fait M. Payot lui-même.

Oui, ces bestioles vivent en société. Cependant, elles ne se confondent pas avec le genre humain. Alors, la coopération ne suffirait pas à faire naître l'intelligence et la conscience ? Encore un problème insoluble ; mais bientôt il se trouve résolu : une indication précieuse est fournie par « les chiens gaulois, égyptiens, grecs, romains », par les chiens « des xvii*' et des xviii® siècles » ^* et par nos contemporains à quatre pattes. Sur les chiens de l'âge de pierre, M. le Recteur n'a pas recueilli d'informations ; mais il croit pouvoir nous communiquer cet utile renseignement: de temps immémorial et aujourd'hui, « les découvertes précises des chiens les plus observateurs s'éteignent avec eux ». Merci.

La coopération, qui ne suffit pas et qui, néanmoins, suffit à engendrer l'intelligence et la conscience, s'épanouit dans la théorie de M. Léon Bourgeois. Vous savez : la dette sociale sempiternelle dont nous devons nous libérer et qui se multiplie indéfiniment, même par les efforts que nous faisons pour nous acquitter ! La philosophie de M. Bourgeois !!! M. le Recteur y fait des emprunts, avec tous les guillemets et tous les renvois nécessaires. C'est dommage qu'il n'ait pas pris le même soin vis-à-vis des livres de ce malheureux Guyau, livres faux et désolants mais parfois très remarquables.

La plupart des exhortations composées par M. le Recteur sur la beauté de la vie intense vulgarisent V Esquisse cViine morale sans obliga-

iion ni sanction et surtout le chapitre L'intensité de ta vie, mobile de lUiction, Guyau dit : « Il y a en nous de la force accumulée qui demande à se dépenser ; quand la dépense en est entravée par quelque obstacle, cette force devient désir ou aversion ; quand le désir est satisfait, il y a plaisir ; quand il est entravé, il y a peine ». C'est une ingénieuse description de la mécanique, ou plutôt du dynamisme de la morale : il y manque le principe de la morale. M. Payot paraît s'en être aperçu. Aussi fait-il une dizaine de fois allusion à une Puissance supérieure, inconnaissable, de laquelle toutes choses procèdent. Mais il la désigne en lui reconnaissant un rôle qui va bien dérouter les instituteurs : (( Elle a produit la conscience humaine et introduit par elle l'idée de justice dans l'univers » ^^. Enfin, voilà qui nous soulève au-dessus des brouillards où nous étions ballottés... C'est pour nous y replonger tout de suite. En effet, M. Payot se hâte d'ajouter que « nul ne connaît quoi que ce soit de la Puissance qui est au fond des choses » et que, par conséquent, nul n'a le droit de parler en son nom » ^^.

Pourtant, il en parle, lui, ayant commencé par déclarer sa foi... hostile à toute foi : « Cette Puissance énorme, nous croyons qu'elle tend vers une Raison de plus en plus nette (!) et qu'elle travaille à la souveraineté de l'esprit dans le monde^^. La croyance à l'orientation raisonnable de la Puissance inconnue donne un élargisse-

ment grandiose à nos sentiments et à notre espoir, si nous Tacceptons de cœur » ^^.

Alors, la Puissance souveraine est essentiellement intelligente et bonne ; et, quoiqu'il s'en défende et surtout qu'il le défende aux autres, M. Payot parle en son nom. Mais elle ne l'est plus du tout à la fin du livre, puisque, dans l'univers « nous ne découvrons qu'une force énorme à qui les notions de moralité et de justice paraissent absolument étrangères »^^.

La foi de M. Payot ne l'a pas soutenu longtemps. C'est aussi qu'il en veut et qu'il n'en veut pas. L'acte de foi, raisonnable à la page 27, a été mis de côté, page 53, par le précepte de repousser tout ce qui n'est pas aussi clair que les mathématiques ; par la prédominance complète donnée à la « connaissance scientifique » ^^.

Quant au bonheur, à la consolation, à la résignation, la « vie intense » y pourvoit, sans espoir d'immortalité. Pas plus de ciel que d'enfer; la terre seule, sur laquelle l'humanité doit « se suffire » ^^. Mais puisqu'un homme ne peut trouver son bonheur, sa paix et sa fm en lui, comment s'arrangera l'humanité pour puiser en elle ces biens indispensables ? Vie intense, répond M. Payot. Il goûte un intense plaisir à enseigner suivant sa fantaisie et son humeur ; et, de la sorte, il est enclin à croire que la foule ne manque de rien d'essentiel. Ainsi le marquis de la Seiglière, savourant la sieste après une partie de chasse, murmure avec volupté, un

verre Je Bordeaux en main : « Que la vie est donc une bonne chose ! Je ne comprends pas commeat il y a des gens qui se plaignent de Fexistence ». M. le Recteur semble s'être inspiré de la comédie de Sandeau, comme il s'est approvisionné dans l'œuvre de Guyau ; et toujours sans plus citer l'un que l'autre. Va donc pour la conclusion optimiste. M. Payot est heureux. On s'en réjouira. Seulement, tout le monde ne peut pas être Recteur d'Académie.

IV. — A peine âgée de quatorze mois, la loi Waldeck-Rousseau se trouva réputée insuffisante et caduque, si rapide était l'accroissement des exigences et des impatiences libre-penseuses. La fièvre de ravage et de confiscation avait répandu autour du Bloc et autour de l'enseignement ofiiciel une atmosphère pareille à celle des tropiques. Quelques mois, et des arbres surgissaient qui allaient servir de potences pour étrangler un nombre indéfini de libertés.

Interdire aux congréganistes la faculté d'enseigner, même dans les écoles privées, cette belle idée, qui venait de naître, réclamait d'autres mesures, plus rigoureuses. M. Buisson les indiqua par une très longue lettre (quatre colonnes de petit texte), adressée au Temps ^'^, qui la combattit avec fermeté.

M. Buisson enchérissait sur l'ostracisme qui allait, d'avance, frapper les Religieux. Il retendait aux prêtres des diocèses, pour désorganiser

l'ensemble des collèges libres et aussi l'enseignement supérieur. V^oici la formule : « Incom- (( palibilité des fonctions d'enseignement avec « la qualité d'ecclésiastique, soit régulier, soit (( séculier ».

Glaire formule, qui atteignait, outre les congréganistes, tout le clergé diocésain, tous les prêtres séculiers... Et cependant, son auteur la glissait à l'improviste, après avoir raisonné durant quatre colonnes comme s'il n'était préoccupé que des couvents ! Ce mélange de dissimulation et d'audace était si singulier que, tout d'abord, il produisait l'effet d'un lapsus. A la première lecture, on se demandait si la plume de Tautenr n'avait pas fourché et si Tardeur antilibérale ne l'avait pas, à son insu, conduit beaucoup plus loin qu'il ne se proposait d'aller, du moins pour le quart d'heure.

M. Buisson jugeait nécessaire de réfuter la prétention des congréganistes à posséder la personnalité civile. Juriste comme il est philosophe (c'est-à-dire tout en pacotille), il imaginait de distinguer entre les individus formant une congrégation et la congrégation elle-même ; il dissertait sur le caractère officiel de ces « organismes » ; il critiquait moralement, pour la condamner civilement, « la vie exceptionnelle du couvent, vie extra- familiale et extra-sociale » ; il prenait comme types un Jésuite et une Sœur du Saint-Esprit, pour montrer les « admirables appareils de pression intellectuelle, morale, so-

ciale et religieuse » ; il proposait même un modèle de congrégation dont les membres ne composeraient qu'une sorte de « maison de famille », etc. Aucune allusion au clergé séculier, du moins aucune allusion perceptible... Tout à coup, en terminant, M. Buisson mettait en opposition le prêtre et le professeur; le premier, « l'homme de la foi », incapable « d'enseigner le doute » et, par suite, indigne de professer; car le vrai maître doit être essentiellement « un enseigneur de doute ». Mais le même passage était aussitôt suivi d^un nouvel anathème dirigé contre les congrégations, comme si on continuait de parler d'elles uniquement.

En fin de compte, qu'est-ce que cela signifiait ? Gomment l'auteur passait-il tout à coup des congréganistes aux prêtres séculiers, qu'il semblait avoir voulu laisser hors de cause ? Comment l'argumentation, qui ne visait que les Religieux et les Religieuses, englobait-elle soudain tout le sacerdoce? M. Buisson attaquait l'enseignement secondaire libre et aussi l'enseignement supérieur; mais pourquoi ne le disait-il pas tout d'abord et affectait-il de ne pas le dire?

C'est sa manière. Il s'avance par degrés et par détours et ne se dresse menaçant qu'après de longues stations, en apparence inofTensif, humble, aimable, cordial même. Puis, Fheure propice ayant sonné, il bondit, condamne, étrangle, bafouant la naïveté des victimes et leur reprochant encore de n'avoir pas su deviner le

tour qu'il leur préparait. Par instinct et par calcul il s'est, durant vingt-cinq années, dirigé d'après cette méthode. Elle montre comment l'art, chez lui, perfectionne la nature. Ses anciens coreligionnaires (des protestants) l'ont un jour appelé l'homme le plus triste et le plus fanatique de la France. Mais cette tristesse, c'est une explication de son goût pour la farce. D'ordinaire les grands moqueurs ont un inépuisable fond de mélancolie. Chez M. Buisson, elle s'enveloppe de vernis onctueux. Il surpasse l'oublié Petrus Borel, le lycanthrope, qui fut célèbre par son souci des raffinements et qui rêvait de dire au bourreau : — Monsieur le bourreau, je voudrais que vous me guillotinassiez... — Attendri, incliné, fraternel, le pédagogue a soupiré à l'oreille des congréganistes un vœu cordial et grammatical : — Chers Frères et dignes Sœurs, ne voudriez-vous pas vous prêter à ce que nous vous guillotinassions ?... — Moyennant quoi, la justice, la liberté, la franchise sont satisfaites, dans la mesure où M. Buisson leur veut du bien.

En deux endroits de la longue épître adressée au Temps ^ le mot séculier s'ajoutait à une phrase qui continuait l'argumentation contre les seuls congréganistes. Le mot perfide et menaçant avait l'air d'avoir été amené là par mégarde. Il offrait une apparence modeste, ingénue et volontairement gauche. Mais, en réalité, le pédagogue avait, avec un soin particulier, disposé

cet adjectif destiné à demeurer presque inaperçu. De la sorte, dans l'appareil de proscription était introduit un coin qui, facilement et fatalement, deviendrait levier, pour que la belle machine fût installée sur un terrain plus vaste.

Vienne l'heure où le clergé diocésain s'étonnera et se plaindra d'être dépossédé, lui aussi, malgré mille promesses répétées longtemps, et de subir une loi préparée contre les seuls congréganistes: le pédagogue feindra une extrême ! surprise et s'indignera qu'on ose lui reprocher \ la dissimulation. Il exhibera, il dépliera sa majestueuse épître et montrera du doigt l'adjectif proscripteur, insinuant, insinué. Il demandera aux prêtres séculiers pourquoi ils ne se sont pas servis d'une loupe pour lire sa lettre et, avec onction, les blâmera de dédaigner les procédés scientifiques !

Sa gravité mielleuse ainsi mise à l'abri, il a expliqué devant la Chambre qu'on pouvait détruire les congrégations sans toucher à la liberté des congréganistes :

« Nous ne faisons pas un acte de tyrannie, nous faisons un acte de liberté.

(( C'est la mort sans phrase des congrégations, nous dit-on, mais c'est la liberté absolue des congréganistes.

« Il ne faut pas confondre, en effet, la congrégation et le congréganiste » ^o.

Mais il n'y a pas que les catholiques et les membres de la minorité qui aient l'habitude de faire cette confusion. Les procureurs qui poursuivent les membres d'une congrégation dissoute ne se contentent pas de raisonner sur des textes et de noircir des feuilles de papier. Ils condamnent et ils emprisonnent les individus en chair et en os. Ce n'est pas seulement une idée qu'ils veulent atteindre ; ils entendent bien frapper les personnes qui la représentent. Un congréganiste sans sa congrégation, qu'est-ce que c'est? Imagine-t-on cela ? Le congréganiste a cette qualité parce qu'il se soumet à une règle qui organise la vie, la prière et l'action en commun. On disperse la congrégation, on interdit les vœux : alors le congréganiste se voit dépouillé de tous les caractères qui faisaient de lui un congréganiste ; et on lui assure qu'il peut continuer à se considérer comme un congréganiste tout de même ! Si le Chat-Noir n'avait pas terminé une carrière qui fut assez longue et très brillante, le public aurait pu supposer que M. Buisson s'était trompé de chemin et parlait dans la demeure du cabaretier Salis, au lieu de discourir devant la Chambre. Chez le grandiloquent seigneur cabaretier Rodolphe Salis, la fumisterie et la charge prenaient leurs ébats avec une indépendance souveraine, suivant une habitude chère à M. Buisson et qui est, en somme, M. Buisson tout entier. Mac-Nab, l'auteur et le chantre de l'inoubliable Expulsion des princes,

avait le coq-à-l'àne funèbre et, même pour articuler le

Faudrait qu'on les expulserait ..

ne se départait point de sa monotonie mélancolique, douce d'ailleurs.

M. Buisson non plus n'est pas gai et la douceur lui manque, bien qu'il soit adonné au genre onctueux. Son onction palpite d'arrière-pensées audacieuses, que la contrainte a rendues frémissantes. Il vise loin, puisqu'il se croit Dieu. Il Ta dit ^^, l'a écrit et se prépare à faire de cette doctrine un texte légal. En attendant de pouvoir pleinement se satisfaire, il institue la liberté qui a pour fonctions propres d'interdire, de proscrire, de dépouiller. Par nécessité, elle s'impose encore une apparence de retenue et conserve un peu de fard. Gaie, elle ne l'est pas et ne le deviendra point : pourtant elle s'ingénie à se rendre aimable. Voyez comme elle a le coq-à-l'âne caressant et persuasif !

Pour que les congréganistes gardent l'usage de toutes les libertés, ils n'ont qu'à se détacher de leur congrégation. Ainsi, ils pourront demeurer congréganistes. Mais de quelle manière? En secret ? Alors, les voilà chargés d'un délit perpétuel. Si l'on apprend qu'ils habitent trois ou deux ensemble, ils voient arriver la police, qui les conduit en prison. Même disséminés, si le lien d'un vœu secret les unit encore, ils sont coupables devant la loi laïque. Ils abjurent leur

vœu ou s'en font relever ; ils n'ont plus rien à craindre de la justice pénale : mais ils ne sont plus congréganistes. Et s'ils ne le sont plus, comment le sont-ils encore tout de même ? Il y a là une équivoque et une dérision prodigieuses, qui représentent le développement régulier de toute la pédagogie de M. Buisson.

Moins habile, moins raffiné, pas onctueux du tout, M. Gérault- Richard, un admirateur de M. Buisson et qui l'a glorifié dans la Petite République française^ dit carrément : « Le congréganiste disparaît^ c'est vrai. Mais le citoyen reparaît en son lieu et à sa place... » M. Buisson ne reprochera pas à M. Gérault-Richard de le trahir ; car il comprend l'utilité d^un langage plus hardi, qui empêche la haine de s'embrouiller dans l'équivoque. Plusieurs langages sont nécessaires ; et l'éminent pédagogue en parle, à lui seul, deux ou trois.

Au milieu de février 1904, M. Buisson a présenté et soutenu, devant la Chambre, un long rapport (64 pages) destiné à réclamer et à justifier la mort civile de toutes les congrégations : réquisitoire haineux, hypocrite et comique.

On y voit à merveille que son auteur, qui fit longtemps figure de pédagogue et rien que de pédagogue, a aussi les instincts d'un mystificateur, jusque dans ses fonctions de procureur.

La loi qu'il analyse et qu'il vante, il la tourne lui-même en dérision. Elle supprime les congré-

gâtions. Est-ce donc « une loi sur les congrégations » ? se demande-t-il. Et il répond que non. Du moins cette loi, qui bouleverse l'enseignement, « est-ce une loi sur l'enseignement ? » Non plus. Alors ? Alors, elle forme « en quelque sorte » (gardons-nous de la précision) « le point d'aboutissement où viennent converger deux séries d'actes politiques )>. Cette politique frappe les congrégations en bloc, afin de n'avoir pas l'ennui de faire « à aucune son procès en particulier ». Ainsi l'absolutisme insatiable se donne des airs de délicatesse. Puisqu'il s^agit de politique, nous n'allons pas voir sans doute se dérouler des considérations philosophiques et morales. Non, d'abord; et puis les voici qui s'installent et qui surabondent : « La loi sépare désormais l'un de l'autre ces deux mots ordinairement unis : congrégation enseignante » ; car l'idée de congrégation exclut Tidée d'enseignement. Toujours modéré, libéral, scrupuleux et même tendre, M. Buisson ne reproche aux congrégations qu'une seule chose : « leur caractère de congrégation ». Il le dit expressément et onctueusement. Sans rire et d'un ton pénétré, il explique que les congrégations sont des congrégations, et il laisse supposer qu'on aurait pu faire un meilleur sort à des congrégations qui n'auraient pas été des congrégations. Mais puisque les congrégations sont nécessairement des congrégations... Après cette belle entrée en matière, le rapporteur raisonne sur les vœux

de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. Ces vœux, selon l'appréciation classique faite par Waldecli- Rousseau (dont M. Buisson invoque largement l'autorité déchue), ces vœux représentent la servitude personnelle et le « servage ». Or, notre droit public a depuis longtemps prononcé l'abolition du servage. Par conséquent, M. Buisson s'étonne que des congrégations aient pu subsister jusqu'à l'heure présente, même autorisées ; et l'existence de congrégations autorisées lui paraît plus extraordinaire que l'existence des autres, qui viennent d'être détruites. On aurait dû commencer par celles qui étaient autorisées. Mais ce droit public qui les repousse les a longtemps acceptées, puisque bon nombre des autorisations remontent à une date ancienne. Jusqu'à nos jours, à quoi songeait donc le droit public ?

Vers la fm du rapport, le pédagogue assure, coup sur coup, que « la loi ne fera pas la police des idées » ; et auparavant, d'ailleurs, il a déclaré que « la loi ne frappe ni de suspicion ni d'exclusion aucune forme de la pensée, aucune méthode d'éducation ». Or, la pensée congréganiste et la méthode d'éducation congréganiste sont, pendant plusieurs pages, critiquées, vilipendées, condamnées, interdites. Ainsi, M. Buisson flétrit « l'idéal de la société monastique », laquelle rabaisse « l'exercice de la liberté intellectuelle et morale » et fait envisager le « travail individuel et le gain individuel comme un souci

vulgaire et égoïste »... ; laquelle enlève à riiomme (( la foi dans la raison pour lui donner la foi en autrui » et lui « ôte le souci d'apprendre pour lui inspirer celui de croire ». Ces idées, ces formes de la pensée, cette méthode d'éducation ne peuvent être tolérées, dit M. Buisson. Mais il annonce que « la loi ne fera pas la police des idées » et n'exclura « aucune forme de la pensée, aucune méthode d'éducation ». Qu'est-ce que cela signifie? Que M. Buisson, précisément, se prépare à organiser, par d'autres lois, « la police des idées » et que d'autres lois, prochaines, excluront telle ou telle « forme de la pensée », telle ou telle a méthode d'éducation ». En même temps que le couvent, il vise tout le clergé séculier. C'est ce qu'il faisait déjà en septembre 1902, lorsque, déroulant son programme contre les Religieux et argumentant contre la seule Congrégation, soudain, d'un air distrait mais avec une volonté d'autant plus attentive, il enveloppait dans le même sort, pêlemêle, Religieux, Religieuses, prêtres séculiers, et jalonnait de quelques écriteaux proscripteurs la route sur laquelle il espère atteindre les simples laïques, coupables de professer la foi chrétienne, bientôt délictueuse.

Une polémique avec M. Buisson, soutenue il y a quatre ou cinq ans, a prouvé que le désir et le plaisir de tromper peuvent lui faire commettre des erreurs grossières et cela aussi : que, toujours préoccupé d'enseigner, il n'a pas,

pour s'instruire, pris un temps suffisant. Il discourait contre les aberrations de la piété et leur opposait la foi de Bossuet et de Fénelon, même de Lacordaire et de Montalembert. C'était révéler (de nouveau) que la manie pédagogique, même très prétentieuse, a un penchant pour les rengaines. On pria M. Buisson de dire si, par hasard, il s'imaginait que Bossuet et Fénelon ne fussent pas pénétrés de la croyance au surnaturel et au miracle et ne fissent pas tous les jours, en célébrant la messe, un acte de foi absolu, réfléchi, éclairé, au dogme de la présence réelle? Lacordaire aussi, sans doute ? Quant à Montalembert, qui a si bien décrit la vie monacale, piètrement bafouée par M. Buisson, il a, dans l'histoire de sainte Elisabeth, multiplié les preuves de son respect et de son attachement pour toutes les pratiques de la piété. Le pédagogue n'avait même pas eu la pensée d'élucider ce problème et s'inspirait seulement des sentences de la badauderie.

La dissertation qu'il a ensuite présentée (dans son rapport) sur les droits de la nature et sur le droit public, a la même valeur. Il ne connaît presque rien de ces choses-là, encore qu'il en parle avec des airs solennels, souvent onctueux, ptirfois pinces, embellis par des subtilités amphigouriques et banales. De nos jours, Pantagruel le secouerait comme le Limousin rencontré près d'Orléans et lui dirait : « Tu es Jacobin pour tout potaige » ; tortueux et mielleux jacobin.

Les pataquès du pédagogue et les perfidies du procureur donnent à la nouvelle œuvre scolaire une physionomie, une allure, une couleur, une odeur qui répandent l'inquiétude dans diverses régions de la libre-pensée ; et il y aura d'autres effarements.

De même, jadis, on enlevait aux congréganistes le caractère d'instituteurs publics, en laissant croire qu'ils conserveraient, à l'écart de tout risque, le droit de diriger des écoles libres; de même aujourd'hui on embrouille les lois pour faire supposer que les congréganistes seuls sont dépossédés du droit d'enseigner. Mais le rapport lui-même désigne, menace et, d'avance, condamne les prêtres séculiers.

C'est le célibat qui fournit aujourd'hui la première cause d^indignité. Les prêtres séculiers, vivant eux aussi dans le célibat, seront bientôt déclarés indignes, eux aussi. L'interdiction apparaîtra comme une inévitable conséquence du principe posé. On dira d'eux, comme des congréganistes à présent, qu'ils sont coupables d'avoir voulu « se retrancher de l'humanité » et « violer la nature » 22. Ne seront-ils pas aussi coupables d'avoir repoussé « la foi dans la raison » et d'avoir tout subordonné au souci « de croire » ^3? N'ont-ils pas des supérieurs, les évêques et le Pape, qui ne reconnaissent pas la suprématie absolue du pouvoir civil? Les voici convaincus instantanément, automatiquement. Pour les dé-

posséder du droit d'enseigner, il ne faut pas même une loi spéciale : il suffira d'ajouter quelques mots à Tun des articles de la loi qui va être votée. Le plan de ladite loi réserve une place pour cette pierre d'attente ; et le complément est fabriqué déjà. M. Buisson, qu'on doit croire quand il fait ces promesses-là, dit en effet : (( Il a été d'ailleurs entendu que l'abandon de la disposition relative au clergé séculier n'impliquait nullement de la part de la commission un vote de rejet » '^^. Un bref retard, que les laïcisateurs sauront employer. Après ? La même loi, les mêmes théories, les mêmes formules s'appliqueront d'elles-mêmes à l'enseignement du catéchisme pur et simple. C'est l'enseignement qu'on interdite l'autorité religieuse. Or la religion constitue un enseignement. Le Credo ^ qui nie la suprématie du pouvoir civil, et la confession, qui ouvre au prêtre l'accès des consciences, ne pourront être supportés longtemps encore, puisque les laïcisateurs ont entrepris la refonte de l'âme humaine. Beaucoup d'entre eux le disent dans leurs journaux. M. Buisson le fait entendre dans son rapport. Palpitant de l'espoir d'envahir enfin le domaine des âmes par voie d'autorité, le haut pédagogue en perd la décence et la raison. Il chantonne que l'Etat aurait le droit de « libérer malgré eux les congréganistes » ^s. \\ dépeint l'expulsion des Religieuses et promet qu'cr elles accepteront, en pleurant sans doate^ l'ordre de la loi ». Cet homme

lugubre plaisante grossièrement, comme on a vu M. Combes goguenarder au même sujet. Telle est la disposition de ces messieurs. Ebriété pédagogique, jacobine, officielle ; ivresse publique, qui tombe sous le coup de la loi et qui, cependant, suggère et dicte des lois.

Ayant, dans le rapport parlementaire, appelé saint Jean de la Salle un « homme admirable », M. Buisson a voulu, du haut de la tribune, insister pour justifier ce nom, injurieux par l'intention cette fois ; et il a, sans broncher, soutenu la fourbe et impudente gageure.

Il a traduit, trahi, défiguré les pensées intimes de saint Jean-Baptiste de la Salle, lui a prêté ses discours, s'est substitué à lui, s'est confondu avec lui, l'a plaint, en gémissant, d'avoir encouru la défiance et la sévérité de plusieurs évêques d'alors, de toute l'Eglise sans doute, et l'a félicité de recueillir enfin compensation, réparation, honneur et gloire, tous ces biens décernés dans le temple de la libre-pensée, par la main des imbéciles tyrans qui détruisent l'Institut de Jean-Baptiste de la Salle, spécialement par la main du sectaire qui dirige les travaux de dévastation et qui a fait de la pédagogie un système et un art d'insigne fausseté. Que le tribun Jaurès déclame, vocifère, blasphème; qu'il s'abîme le crâne à coups de marteau en croyant frapper sur son tam-tam ; qu'il s'envoie des feux de bengale dans Toeil et qu'il impose à la philosophie le caractère d'une hystérique ;

soit : il semble que ce délire n'a plus rien de repoussant, comparé au spectacle où M. Buisson étale son incroyable souci de tromper, de déformer et de dénaturer, sa pédagogie tout entière dérisoire, sa passion, sa manie et son vice.

Ne nous détournons pas. Regardons en face l'exemple de la fourberie appliquée, assurée, inventive, audacieuse, indomptable à force d'être incorrigible. Nulle flétrissure ne vaudra celle qu^elle s'inflige par son seul aspect. On a ri ; mais, dans le rire, la stupeur et la répulsion déversaient du malaise.

Ayant pleuré sur les souffrances de saint Jean- Baptiste de la Salle (comme s'il ignorait que les grands initiateurs ont d'ordinaire la destinée d'être méconnus de leur vivant et parce qu'il ignore, en revanche, qu'une foule de saints, entre autres les fondateurs d'ordres, ont subi de longues épreuves ; car il feint toujours, soit d'ignorer, soit de savoir); ayant donc pleuré, M. le pédagogue a offert des consolations. Il estime beaucoup les Frères. S'il les supprime, c'est pour les délivrer et parce qu'il les aime d'un amour particulier; il en a donné sa parole. Il leur inflige le sort de toutes les congrégations ; mais il leur accorde dans son esprit une place de faveur. Suivant le pédagogue, ce sont de véritables instituteurs laïques, dignes de sa sollicitude, qui s'étaient trompés de route et qu'il reconduit dans la bonne voie !

Saint Jean-Baptiste de la Salle avait, paraît-

il, quelque chose de l'esprit de l'Université ! Quant aux Frères, ils sont « plus encore des primaires que des moines » ; et l'on peut compter que « ceux qui resteront en France >>, étant relevés de leurs vœux, « embrasseront la vie laïque sans arrière-pensée ^). Le témoignage d'estime et de confiance décerné aux Frères par le rapporteur ne lui a pas coûté les efforts que l'on supposerait. Sans doute, M. Buisson eût préféré n'avoir pas besoin de reconnaître rien de bon et surtout rien d'admirable chez les victimes qu'il choisit et qu'il exécute ; mais il se souvient qu'il lui arriva de les honorer publiquement, lorsque, par tactique, il dissimulait Tinjurieux programme déployé aujourd'hui. Le haut pédagogue a voulu s'arranger de manière à ce qu'on ne pût lui reprocher de se contredire entièrement. D'ailleurs, un procédé d'aspect délicat et presque généreux, cela produit un agréable contraste dans le tableau brutal d'où suinte l'animosité. Il faut varier les impressions du public, lui laisser quelque repos tout en l'excitant, lui procurer un peu de fraîcheur afin de le garantir de la nausée ; car M. Buisson est un artiste en faussetés et il aime son art d'une passion pleine de coquetterie. Faire contribuer l'impartialité à l'injustice, la vérité à la dérision, le scrupule à une œuvre de haine, c'est pour certains goûts un raffinement savoureux. Oppresseur et proscripteur, M. Buisson ? Oui, sans doute ; mais combien il y dépense de subtilité !

On l'accuse de détruire les associations religieuses : il répond qu'il se contente de dénouer les grains du collier qui pesait sur les congrégations. « Les grains subsistent intacts » ^^.

En soupirant, il assure qu'on ne lui rend pas justice.

Le pauvre homme !

On ne lui sait pas gré de ses ménagements.

Le pauvre homme !

En vain s'est-il ingénié à consoler les victimes par de douces métaphores.

Le pauvre homme !

Et voici que les jacobins les plus ardents s'étonnent eux-mêmes et s'irritent du procédé tortueux auquel M. Buisson s'astreint avec volupté. Ils dénoncent chez le haut laïcisateur une défaillance impardonnable, équivalente à la trahison !

Nobles Religieux, nobles Religieuses voués au plus humble et au plus héroïque labeur, vous êtes vengés par la main qui vous frappe. Amis et ennemis s'écrient que c'est la main de Tartufe !

La Lanterne et V Action s'épouvantent à l'idée de voir des congréganistes sécularisés continuer d'enseigner dans les écoles libres ou, plus tard, dans des locaux officiels, une fois le monopole établi. Mais M. Buisson estime que la sécularisation conquerra les âmes des Religieux et des

Religieuses laïcisés. Cette œuvre, il désire la conduire en personne ; par conséquent, il compte la faire réussir, car il a beau être insinuant et même, selon les circonstances, très plat : ce n'est pas la modestie qui le gêne ; d'ailleurs, il calcule toujours. Il discerne, il avoue que la pénurie d'instituteurs laïques se fait sentir et va s'accroître: recruter des agents parmi les vaincus de la veille, quelle stratégie raffinée ! U Action et la Lanterne murmurent que les anciens congréganistes, invinciblement animés de la foi religieuse, pourront faire des recrues eux aussi et même davantage ? Rien à craindre, répond le pédagogue, puisqu'ils subiront d'abord la compression universitaire et recevront là une forme nouvelle et une nouvelle nature. Briser le « moule » congréganiste, oii l'esprit de l'enseignement était « comprimé et modelé de vive force » et tout jeter dans le moule universitaire, M. Buisson en soupire d'impatience. Il sait bien que l'expression « de vive force » ^'^ employée au j sujet des congréganistes, qui sont allés en toute : liberté au couvent, il sait bien qu'elle est ab- ; surde, mais il entend la conserver à son profit.

A son tour cependant, il se sent pris d'émoi. î M. Leygues a fait accepter un amendement qui j stipule un délai pour la destruction des établis- ! sements congréganistes. Déplus, les congréga- î tions qui dirigent des écoles en pays étranger pourraient continuer de se recruter et d'entretenir

légalement des noviciats. En même temps, la loi préparée par le Sénat et qui doit détruire l'enseignement secondaire ecclésiastique a reçu, elle aussi, une modification libérale.

M. Buisson s'insurge et il adresse au Sénat une injonction double : 1*^ Que l'amendement Leygues soit supprimé dans la loi sur l'enseignement primaire ; 2^ que la loi sur l'enseignement secondaire dépouille de tout droit le clergé séculier, comme les Frères et comme les Sœurs :

« Si la loi était adoptée par le Sénat en sa teneur avec l'amendement Leygues, on ne pourrait ni fermer la maison de la rue Oudinot, ni décréter la suppression de l'Institut des Frères, ni en liquider les biens » ^^.

Invraisemblable infortune infligée à des sectaires ! Ne pas pouvoir fermer, ni supprimer, ni liquider, ni interdire, ni détruire !

Le haut pédagogue ne saurait s'y résigner. Aussi adjure-t-il le Sénat et le gouvernement de repousser la modification que la Chambre a introduite dans le projet de loi qui a pour but la « suppression de l'enseignement congréganiste ». Il rappelle que le gouvernement avait accepté ou plutôt choisi ce titre : « Suppression de l'enseignement congréganiste ». Voilà une formule propre à contenter les âmes jacobines. Elle n'apporte pas seulement de la joie et de la fierté : elle impose des obligations et elle montre le rigoureux devoir aux libres-penseurs qui, parfois, sont cai)ables de défaillance. Supprimer, vous

entendez bien. La signification du mot est précise et impérieuse ; M. Buisson, d'ailleurs, ne néglige pas de le démontrer :

« Le titre était exact, parce que, soit en cinq ans, soit en dix (n'insistons pas sur la question de délai), la loi organisait la dissolution effective et définitive de toutes les congrégations enseignantes (ou du moins exclusivement enseignantes), et notamment de la plus importante de toutes : celle des Frères des écoles chrétiennes ».

L'amendement Leygues est survenu et la Chambre l'a ratifié par une petite, scandaleuse, mais, hélas! suffisante majorité de vingt voix. Et l'amendement, d'apparence inoffensive, a suffi pour déranger toute la machine qui devait, elle, accomplir une voluptueuse destruction. On détruit, mais à côté et à l'encontre de ce qu'il faut détruire. Quelle manœuvre maladroite et désastreuse, perfide peut-être, conseillée par le souci, toujours dangereux, de « l'amour-propre national » !

Comment s'est produite l'incroyable erreur ? Le pédagogue législateur a soin de l'expliquer encore. M. Leygues a réussi à faire croire qu'il y a dans le Levant beaucoup d'écoles françaises dirigées par des Frères. Pour que ces écoles ne soient pas abandonnées, il faut que les Frères les conservent et qu'ils se recrutent, par conséquent.

Alors subsisterait un noviciat en France !

Un noviciat de Frères !

Et la maison de la rue Oudinot ne serait pas fermée ni liquidée !

Cette maison hypnotise M. Buisson.

Il ne peut prendre son parti de la voir ouverte et la désigne coup sur coup, comme s'il écrivait dans un cauchemar, répétant les mêmes phrases, reprenant sans se lasser les mêmes idées et la même démonstration ; obsédé par l'insupportable pensée que la congrégation des Frères pourrait, « légalement autorisée », continuer de vivre et de « posséder valablement « :

{( On ne peut donc ni la dissoudre aujourd'hui ni la faire disparaître par extinction, ni loucher à ses biens ^ ni liquider son patrimoine ».

Or, il veut absolument toucher aux biens et liquider des patrimoines congréganistes. Ce pédagogue devenu législateur est encore, au fond de l'àme, un ardent liquidateur, qui se sent, de plus, tout disposé à manipuler nos affaires diplomatiques, toujours par le même moyen.

Les Frères dispersés, leurs biens liquidés, leur maison de la rue Oudinot fermée enfin et leurs écoles du Levant sacrifiées, notre prestige extérieur ne va-t-il pas subir un abaissement irréparable ? M. Buisson ne le nie pas : il s'en moque. Il mentionne en gouaillant tout ce qui a été dit et même ce qui n'a pas été dit au sujet de « notre « fameux protectorat ». Ce protectorat lui paraît ridicule. D'un mot, le pédagogue le liquide, en trépignant de colère.

Quant à l'autre loi, celle que le Sénat a votée sur l'enseignement secondaire et dont la Chambre va s'occuper, le pédagogue-législateur-liquidateur notifie qu'elle ne vaudra plus rien si elle n'enlève pas aux prêtres séculiers le droit d'enseigner. Il voit et montre tous les congréganistes transformés en prêtres séculiers et conservant à ce titre tout ce qu'ils avaient perdu comme congréganistes. Alors, une seule ressource demeure: exclure de l'enseignement tous les prêtres. D'ailleurs, les prêtres sont les éducateurs les plus dangereux :

(( Jésuites, Dominicains, Eudistes, Sulpiciens, Barnabites, Oratoriens et autres bons Pères font des études théologiques complètes ; ils sont tous prêtres, ils ont reçu les ordres, ils font partie du personnel ecclésiastique supérieur et ce n'est pas la moindre raison de leur prestige et des succès de leurs maisons ». Pour faire mieux comprendre avec quelle facilité les Religieux, dispersés d'après la loi, pourraient néanmoins continuer d'enseigner, M. Buisson les montre incorporés au clergé séculier. Les voilà, dit-il, libres de nouveau, « pourvu que sur la soutane ils n'accrochent plus le rabat ». Or précisément ce sont les prêtres séculiers qui portent le rabat ; et c'est le raisonnement du pédagogue qui accroche.

Dans quel état se trouve le laïcisateur ! Il répudie ses chères lois, si elles ne sont pas renforcées de tous les garrots imaginables :

Et Ton nous demande de saluer avec enthousiasme cette « abrogation de la loi Falloux ». Mais mieux vaut mille fois qu'elle ne soit pas abrogée que de l'être dans de telles conditions. Si elle ne l'est pas, il nous restera l'espoir, le droit et le devoir de travailler à la détruire, de secouer jusqu'à ce qu'elle se réveille enfin la conscience publique et de lui montrer, jour après jour, l'action dissolvante et l'œuvre antirépublicaine qu'accomplit sans relâche l'enseignement clérical à l'abri de la loi Falloux.

L'insuffisance, l'incohérence, le manque de sérieux et de sincérité de ces deux lois dans leur texte actuel sont choses si flagrantes, il est si impossible à un homme de bonne foi de l'un ou de l'autre parti de justifier cet ensemble de demi-mesures où l'équivoque n'aurait pour correctif que l'arbitraire, que ni l'une à la Chambre ni l'autre au Sénat ne peuvent recevoir l'assentiment définitif de la majorité républicaine. Si Ton consent à les lire et à les étudier de sang froid, ces deux lois ou seront amendées dans le sens qui leur rendra leur portée et leur raison d'être ou seront ajournées jusqu'à ce qu'il se trouve un gouvernement et une majorité pour les mettre sur pied.

Catégoriquement, M. Buisson menace le ministère. Il lui reproche d'avoir pour point d'honneur « de ne pas vouloir imposer ses vues à la majorité ». Que du moins la majorité prenne l'initiative et qu'elle fasse marcher ce ministère qui attend de recevoir une impulsion, c'est-àdire un coup de pied. Que le Sénat et la Chambre

notifient à M. Combes, et vigoureusement, leur résolution de compléter les lois nouvelles, excellentes sans doute à leur origine, « mais dont la rédaction actuelle est une véritable menace pour la cause laïque ». Faute de mesures complémentaires inflexibles, « l'œuvre de la laïcisation » serait « à vau l'eau » !

On se demandait si le frénétique liquidateurpédagogue n'allait pas réclamer le retour pur et simple à la glorieuse et traditionnelle procédure, simple aussi, qui permit autrefois d'en finir avec Prêtres etBeligieux: guillotiner les uns et les autres et de plus (les ancêtres politiques de M. Buisson guillotinaient volontiers les femmes) et de plus les Sœurs, quitte à liquider ensuite les biens, de quoi il était si impatient.

Il se calma. Contraint de patienter mais ingénieux toujours, il se prépara quelque revanche et se donna le plaisir decombattre le monopole...

Admirables ressources de l'art de fausser les idées et les mots 1 Ce laïcisateur infatigable, cet intolérant champion de l'éducation athée peut sans rire et sans faire rire autour de lui, se déclarer adversaire du monopole, tout en conservant et en appliquant déjà le programme dans lequel on lit: suppression de toute Eglise d'Etat! dénonciation du Concordat ; suppression de toute congrégation ; retrait des autorisations ; suppression de toute école ecclésiastique... ; réforme de l'enseignement public , des programmes, des manuels et des règlements, dans

un sens opposé aux traditions et aux pratiques religieuses, encore beaucoup trop ménagées ; balayage des débris de la loi de 1850, c'est-àdire institution du monopole laïque! Oui, M. Buisson approuve ces mesures et s'en contente provisoirement (car il a mille autres projets destinés à refaire les âmes et à pétrir les consciences) et il peut continuer de se donner pour un libéral, car il a trouvé, non pas plus jacobin que lui, mais plus emporté que lui.

Certain congrès radical-socialiste a cru que le jour était venu de décider que le gouvernement, après avoir fermé toutes les écoles congréganistes, posséderait encore sans réserves le droit de nommer les instituteurs et les professeurs dans toutes les écoles et dans tous les collèges, laïques, bien entendu, puisque nul autre genre d'école ou de collège ne devrait subsister : monopole intégral et absolu.

Le brutal projet était franc: donc, suivant M. Buisson, impraticable ou dangereux. Monopole indirect et dissimulé, oui ; monopole direct et avoué, non, car il n'y aurait plus moyen de soutenir, sans même rêver de le faire croire, que la liberté a conservé quelques droits sur le sol français. Qu'elle soit trahie, bernée, violée et qu'on lui rende encore un hommage dérisoire, à la bonne heure. Mais la tuer, en fin de compte, catégoriquement et franchement, ce serait une mauvaise tactique. On se priverait des moyens d'entretenir la longue équivoque, dont les

sectaires ont tiré de prodigieux avantages.

Flairant une faute, M. Buisson sent s'éveiller ses pudeurs ; et, sous Tétendard de la loyauté, il pousse en avant sa provision de pièges. La majorité du congrès juge que la dissimulation est désormais inutile et que l'esprit sectaire peut s'offrir enfin une pleine ration de cynisme. Donc, le congrès décide qu'à chaque degré de l'enseignement primaire, secondaire, supérieur, les maîtres, les maîtresses et même les administrateurs, tous laïques, devront demander l'investiture de l'Etat. Désavoué comme trop libéral, le haut pédagogue ! Et pourtant, il a sacrifié les prêtres séculiers après les congréganistes et il est parfaitement décidé à combiner d'autres embûches et d'autres entraves, afin de rendre illusoire le droit dont il feint de ne pas vouloir dépouiller les simples laïques...

Battu, M. Buisson va continuer d'autant mieux de se donner pour un fidèle défenseur de la liberté. On l'est à si bon compte dans le parti de la laïcisation ! Là, il suffît de ne pas vouloir réaliser en bloc et d'un seul coup toutes les insanités de l'ivresse tyrannique ; moyennant quoi, on peut faire figure d'homme à principes et à scrupules et se payer le luxe de l'auréole.

Seulement, pour M. Buisson, ce sera beaucoup plus difficile qu'il ne suppose. Il a fatigué le public par une incroyable manie de subtilités et de restrictions et par l'emploi d'un langage où

les mots, systématiquement faussés, déformés, dénaturés, donnent aux idées l'apparence d'un carnaval lugubre. En outre, il s'est empêtré dans ses malices et dans ses perfidies, au point de ne plus savoir se tenir d'aplomb. C'est sous les étreintes de cette glu qu'il exerce son pontificat et c'est ainsi que le connaîtra l'avenir. Pour définir et pour représenter le personnage on n'aura pas besoin d'analyser tant de dissertations pédagogiques et politiques où s^est traînée, d'ordinaire insinuante, arrogante parfois, son ambitieuse et louche pensée. Les signes révélateurs surabondent jusqu'à rendre le choix fort embarrassant. Mais certains actes et certains traits dispensent de tout le reste ; et même un seul suffira pour synthétiser la méthode, le tempérament, l'esprit et les manières du pédagogue.

Six lignes, que M. Buisson a lui-même imprimées, lui serviront de passeport et d'estampille. On mettra en relief un passage du discours par lequel il garantissait les bonnes intentions de sa république laïcisatrice et adjurait la jeunesse de la servir en pleine confiance. Résolu depuis toujours à détruire les congrégations et, naturellement, à fermer leurs écoles ; guettant l'heure prochaine où le plan de tyrannie et de ruine allait enfin se réaliser, l'onctueux apôtre s'appliquait à persuader la jeunesse que les couvents et leurs écoles ne couraient absolument aucun risque. Il disait (le mot mérite de rester

dans les souvenirs et dans les documents, pour prendre place plus tard dans les anthologies et ailleurs), il disait : « Elle (la France libre-penseuse) n^a fermé ni une église, ni une chapelle, elle n'a supprimé ni les couvents ni leurs écoles^ mais elle tâche, comme c'est le devoir d'une société civile, indépendante de toutes les Eglises, de pourvoir elle-même à l'éducation de ses enfants et de se passer de la tutelle des précepteurs religieux. Oui ou non, voulez-vous l'y aider ? » Le passage est recueilli dans le volume intitulé: Morale sociale -*'^.

Ces explications et ces assurances se produisaient le 10 mai 1899, à la veille de la période qui devait être remplie par la dévastation des écoles congréganistes et des couvents, dévastation dont l'idée et la marche étaient, en grande partie, réglées par M. Buisson lui-même. Dans la circonstance, comme d'habitude, il prenait soin, non seulement de voiler sous des paroles onctueuses l'intention hostile et menaçante ; mais il se réservait aussi un argument pour soutenir plus tard qu'il avait indiqué son but avec loyauté. Puisque la f( société civile indépendante de toutes les Eglises » voulait « pourvoir elle-même à l'éducation de ses enfants et se passer de la tutelle des précepteurs religieux », elle avait un peu l'air de menacer les écoles congréganistes. Toutefois, comme elle se vantait de n'en avoir supprimé aucune^ elle semblait, mieux encore, promettre de continuer à les lais-

ser vivre. Cette quasi-promesse était la chose importante, qui devait attirer la sympathie des jeunes gens. Et, de la sorte, M. Buisson comptait se trouver à l'abri du reproche, ayant exprimé, en les embrouillant, les desseins odieux qui allaient s'exécuter ; ayant surtout mis en relief les garanties dérisoires qui pouvaient capter la confiance.

Ce trait demeurera, pour consacrer la physionomie et la mémoire du personnage. On saisira d'un coup d'œil la pédagogie, la politique, le libéralisme, la morale de M. Buisson, élevé désormais à la dignité de symbole. Les historiens ne manqueront pas de noter un exemple si démonstratif, qui résume tout un parti et presque un monde. Les romanciers et les dramaturges trouveront beaucoup de ressources dans l'exploitation de ce type. Il devra bien aussi inspirer plus tard les auteurs de manuels scolaires. Et on ne pourra pas le négliger, quand on voudra faire un bon traité de Morale en action. C'est avec le ton et le maintien qu'il avait le 10 mai 1899 que M. Buisson, statufié, se dressera sur un socle de granit orné de l'inscription que le pédagogue aura lui-même rédigée : — lYoLis n'avons supprimé ni les couvents ni leurs écoles. — Et la foule apprendra par quelles voies souterraines on va facilement à la postérité.

S'il fallait un enjolivement à l'inscription, on la compléterait par le nom de Port-Boyal, qui

frapperait les curieux comme une énigme imprévue et piquante.

Pour se renseigner, ils n'auraient qu'à lire la même conférence, celle où M. Buisson glorifiait la République libre-penseuse de n'avoir siipprnmé ni les couvents ni leurs écoles et, par là, semblait affirmer que, lui vivant, nul attentat de ce genre n'était à redouter. Dans la même conférence, le haut et melliflu pédagogue gémissait sur les malheurs de Port-Royal. Il condamnait l'autoritarisme qui avait forcé « Galilée à se rétracter, Descartes à s^expatrier, Fénelon à se taire^ Port- Royal à se disperser », et qui avait envoyé « Etienne Dolet au bûcher ou Voltaire à la Bastille » ^o. Mon Dieu, en fait de rétractations imposées, on ne sait vraiment pas de quoi les gens du Bloc ne seraient pas capables. Quant aux expatriations, il y a maintenant, grâce à la politique soufflée par M. Buisson, des milliers de Français et de Françaises qui ont pris le chemin de l'exil. Quant à la Bastille, Voltaire ne se privait pas d'y faire jeter les personnes dont il était mécontent et surtout les écrivains qui osaient le critiquer.

Port-Royal était peuplé non seulement de laïques dont l'existence ressemblait bien à la vie conventuelle, mais peuplé aussi de religieuses. Et M. Buisson déplorait que pour disperser tout ce monde, on eût employé des mesures autoritaires !

Mais que fait aujourd'hui M. Buisson à Tégard

des couvents et des institutions analogues? Il les dévaste et les supprime, poursuivant d'un soupçon implacable les femmes et les hommes qui les habitaient et qu'il sait pleins de vertus et de mérites. Que pense-t-il de la flétrissure qu'il formulait, quatre ans plus tôt, contre les adversaires de Port-Royal ? Que pensait-il alors, quand, décidé à détruire tous les couvents actuels, il s'indignait qu'on eût jadis détruit ce couvent glorieux ?

Il se moquait et il se moque.

Pris en flagrant délit, il nous fait (sans le vouloir) juger de quelle manière il est libéral et de ce qu'il entend par là.

Il est libéral dans le passé ; et autoritaire dans le présent. Il a, pour ligne de conduite fondamentale, adopté une des premières et des plus ingénieuses plaisanteries par lesquelles Rochefort fît perdre la tête aux ministres de Napoléon III. Agitant sa fantastique Lanterne, le pamphlétaire se donnait la joie malicieuse de dire : « Je suis profondément bonapartiste. On me permettra cependant de choisir mon héros dans la dynastie. Comme bonapartiste, je préfère Napoléon deux. C'est mon droit. J'ajoute même qu'il représente pour moi l'idéal du souverain. Personne ne niera qu'il ait occupé le trône, puisque son successeur s'appelle Napoléon 111. Quel règne, mes amis, quel règne ! Pas de contributions, pas de guerre, pas de liste civile ». C'est de la même manière, quoique d'un autre

ton, que M. Buisson est libéral. Tous les actes d'autoritarisme qui eurent lieu autrefois, il les abomine, les condamne, les flétrit ; mais il ne les réprouve, ne les condamne et ne les flétrit que dans le passé, rien que dans le passé. Or, nous vivons dans le présent ; et là, M. Buisson se reconnaît le droit d'exercer tout l'autoritarisme possible ; d'autant mieux que la liberté, ayant reçu complète satisfaction... pour le passé, ne saurait plus prétendre à réclamer quoi que ce soit pour l'avenir ou pour le présent. En fait de théories et surtout en fait d'histoire, elle a son compte. Que pourrait-elle prétendre aujourd'hui et plus tard ? Ainsi raisonne et distingue le pédagogue jacobin, qui a trouvé moyen d'accommoder et d'agencer toutes les contradictions. C'est un libéral théorique, historique, rétrospectif. Ayant fait dans la théorie et dans l'histoire une part immense à la liberté, il faut bien qu'il se dédommage dans le domaine actuel et réel, dans le présent. Et voilà comment, malgré les apparences amassées par lui, il concevait et il conçoit le Devoir présent, qu'il prêchait à la jeunesse pour en obtenir une pleine et confiante adhésion. La dispersion de Port-Royal : mesure détestable, puisqu'elle porte la date de 1656 ; mais la destruction des couvents, œuvre légitime et glorieuse, puisqu'elle s'accomplit en 1903. Ainsi pensait Voltaire au sujet de la Bastille : jugeant très mauvais d'y être enfermé ; trouvant très naturel d'y enfermer les autres.

Affaire de point de vue ; méthode très avantageuse, quand on la pratique avec un profond esprit d'astuce et de dérision.

V. — Arbitre des grâces littéraires, M. Anatole France appartient à la religion de la beauté. Même il la personnifie, puisque, de cette religion-là, il est prophète, docteur et pontife. Il en l'ait tout ce qu'il veut; l'appuie sur la science, qu'il connaît par ouï-dire ; la tourne contre la foi, dont il aime à blasphémer ; lui impose le soin d'enseigner une morale qui devra entretenir l'humanité dans une esthétique et perpétuelle bamboche.

La beauté a pour principe la désinvolture, laquelle atteint sa plus haute expression par le sourire. Donc M. Anatole France sourit le plus possible. A la promenade, au lit, à table et aussi, naturellement, lorsque, la pipe allumée, entouré de jeunes disciples, il donne audience ou plutôt tient séance entre les mains de son coiffeur, il a soin de sourire, ayant beaucoup emprunté de Renan, que tout d'abord il n'aimait pas et dont pourtant il a pris la suite. L'hébraïsant M. Ledrain, qui a bien jaugé le prophète de la beauté, lui a reproché d'exploiter les procédés de Renan et d'avoir répudié Leconte de Lisle, imité jadis avec tant d'application. La rupture en effet fut complète et bruyante. On se souvient d'une scène où Leconte de Lisle et M. Anatole France, tous deux adjoints à la bi-

bliotlièque du Sénat, adjoints pour se reposer et pour émarger, se traitèrent comme les humanistes italiens du xv"* siècle qui se disputaient la faveur des grands. Ainsi Le Pogge et Philelphe, Fun expulsant l'autre de Florence, négligeaient soudain leurs raffinements littéraires et se renvoyaient les appellations de « bouc puant » et de « monstre cornu ». Dépouillant l'attitude majestueuse dont il avait fait son personnage, Leconte de Lisle proposa de dégainer. En garde, le poète impassible ! M. Anatole France n'était pas moins furieux. Peu s'en fallut que le public ne vît ces deux plumes parnassiennes se croiser comme des épées et, au lieu d'encre, se mouiller de sang. Bientôt la sérénité reprit l'empire.

M. Anatole France en arrivait cependant à éprouver quelque lassitude dans la seule compagnie du placide moqueur Bergeret, qui est précisément lui-même, lorsque l'affaire Dreyfus ouvrit une période favorable à la diversion et à la distraction. Accentuant son rôle avec aisance, le prophète de l'ironie se transforma en vengeur. 11 daigna promener ses raffinements parmi le peuple et annonça l'intention de l'endoctriner, pour le divertir. Comme Renan, il aurait préféré se livrer aux exercices de la pédagogie goguenarde sous l'autorité d'un des innombrables tyrans italiens qui protégèrent à la fois le blasphème et les belles-lettres. Venu trop tard dans un monde trop vieux et n'ayant pu occuper quelque place à la cour d^un Malatesta, où il aurait

brillé, M. Anatole France voulut exposer ses talents aux regards de la foule souveraine.

Donc un soir, à Paris, le quinzième arrondissement le vit franchir le seuil de l'Université populaire pour révéler les préceptes qui doivent enfin rendre la vie heureuse.

Ce résultat nécessaire a été, jusqu'à nos jours, retardé par Fignorance des « grandes lois physiques qui régissent le monde » ^^ assura le Pétrone moderne . Faute d'avoir découvert la vraie cosmologie, on a laissé « une morale barbare » soumettre la masse des hommes à « des pratiques imbéciles éternelles ». C'est parce que l'incalculable étendue des espaces planétaires et interplanétairesdemeurait insoupçonnée que tant de gens ont cru qu'il y avait sous leurs pieds « un enfer et des diables ». Or, l'enfer n'existe pas ; et nous ne devons rien craindre, sauf de ne pas assez nous amuser. M. Anatole France, lui, se divertit énormément. Regardez-le sourire. Que les ouvriers et aussi les bourgeois notent bien la recette. Elle est précieuse et elle offre un évident caractère de haute morale :

Une longue tradition religieuse qui pèse encore sur nous enseigne que la privalion^ la souffrance et la douleur sont des biens désirables et qu'il y a des mérites spéciaux attachés à la privation volontaire. Quelle imposture! C'est en disant aux peuples qu'il faut souffrir en ce monde pour être heureux dans l'autre qu'on a obtenu d'eux une pitoyable résigna-

lion à toutes les oppressions et à toutes les iniquités.

N'écoutez pas, citoyens, n écoutez pas les prêtres qui enseignent que la souffrance est excellente. C'est la joie qui est bonne... Nos instincts, nos organes, notre nature physique et morale, tout notre être nous conseille de chercher le bonheur sur la terre. Ne le fuyons point. Ne craignons pas la joie! Et lorsqu'une forme heureuse ou une pensée riante nous offre du plaisir, ne refusons pas.

En recommandant de ne pas refuser le plaisir j

que procure « une forme heureuse », M. Ana- \

tôle France avait soin aussi de parler de Racine, \

de Corneille, de Shakespeare, parce qu'il aime i

les airs innocents ; mais il sait à merveille la |

signification, beaucoup plus simple, que le peuple ,

ou plutôt tout le monde donne à ce mot. Une i

belle forme, c'est très clair. Vive donc la rigo- i lade ! Ainsi, sur les marches de l'échafaud, le prophète Ravachol hurlait en ricanant :

Mes amis, pour être heureux...

La suite ne peut pas être citée ; mais M. Anatole France en a donné une traduction académique et populaire.

Renan, jadis, à Tréguier déjà (1884), racontait que souvent les protestants se demandaient ce qu'il faisait du péché ; et il répondait : « Mon Dieu ! je crois que je le supprime ». Mais il se faisait illusion. Le glorieux dupeur s'était dupé

lui-même, comme si la loi séculaire dont il se moquait avait conservé toute la prompte et précise vigueur d'autrefois. M. Anatole France, interprète et continuateur de Renan, c'est un des péchés de Renan. Encore, décidément, le péché subsiste, accuse et punit.

Renan a rabaissé Dieu à la condition d'un adjectif: alors le divin s'est dissipé en une fumée dont M. France s'est fait une auréole. En 1903, sur l'estrade de Tréguier, parmi les pompes civiles et militaires, le petit prophète a semonce le grand, et, de la couronne qu'il lui présentait, lui a familièrement frotté le nez. Il a reproché à Renan de n'avoir pas assez injurié, pas assez trahi le Sauveur. Selon notre Pétrone contemporain, on devrait désormais accuser Jésus de fourberie. Ayant imaginé un entretien avec un imaginaire « prince oriental qui sait comment se font les religions », M. France a exposé ce noble grief : « Je ne sais si parfois la nouvelle école n'a pas noyé trop complaisamment le miracle dans le demi-jour de la pathologie nerveuse, s'il ne faut pas admettre, de temps en temps, l'hypothèse de la fraude consciente ; s'il n'y aurait pas lieu, enfin, sur ce point comme sur plusieurs autres, de concilier Voltaire et Renan ». C'est bien Jésus que visait l'élégant farceur, puisque Renan a voulu expliquer les promesses et les miracles de l'Evangile par une espèce de « pathologie nerveuse ». Les dieux, qu'il daigne traiter avec ménagements, M. France les expulse tout

de même. Il leur notifie qu'ils sont morts: «Les dieux ne sont pas plus immortels que les hommes. Il yen a qui vivent deux mille ans... » Ils doivent la vie « aux hommes ». Ainsi Renan a prolongé et embelli Pallas-Athéné. Sans doute, M. France fera, lui aussi, un dieu ; il y travaille. Il a déjà presque fait un prophète : M. Combes ! Oui, le prince en question a dit : « Quel avantage il y aurait pour les Français à ce que M. Combes fût prophète ! » Voilà l'Ancien Testament expliqué. M. Clemenceau, qui est à moitié athée et qui tient plus encore à ne pas être appelé gobeur, a témoigné pourtant un extrême enthousiasme pour ce perfectionnement du renanisme. Cependant, la philosophie, l'histoire, la science... et l'exégèse donc !... M. France s'y connaît comme les cornacs de l'agence Cook se connaissent en peinture. Un jour il se procura un peu de grec et en fit une préface dont l'orthographe fut critiquée. Saluez la science et la pensée. Renan glorifié par l'irrespectueuse main de Pétrone; et celui-ci manifestant les sublimes attributs de l'humanité qui a délogé Dieu et qui s'adore elle-même !

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