‹ La religion poèmeChapitre 9 sur 69 · O ' LA RELIGION · texte numérisé non relu

O ' LA RELIGION

A moi-même , ô raison ! me deviennent douteuses. Quoi ! cette âme , ^sujette a tant d’obscurité , Peut-elle être un rayon de la Divinité'?

Dieu bridant de lumière , est-ce là ton image ?

O parfait ouvrier ! l’homme est-il ton ouvrage ?

Dans un corps , il est vrai , je suis emprisonné ;

Mais pour quel crime affreux y suis-je condamné ? Cruellement puni sans pie trouver coupable ,

Et toujours à moi-même énigme inconcevable ^ Qu’ai-je fait ? Par pitié , raison , sois mon soutien ; Réponds-îtnoi. Mais , hélas ! tu ne me dis plus rien.

A mon secours , en6n, j’appelle tous les hommes.

Je demande où l’on va , d’où l’on vient , qui nous sommes :

, Et tôos sont occupés , sans songer à mes maux ,

De ces amusemens qu’ils noipment leurs travaux.

On détruit , on elève*, on s’intrigue , on projette : Sans' cesse l’on écrit ^ et sans cesse ou répète.

L'un jaloux de ses' vers vain fruit d’un doux repos , Croit que Dieu ne l’a fait que pour rangèr des mots.

* Cruellement puni , etc. La douleur , l’ignorance , la concupiscvice et la mort, sont des supplices , et Dieu , dont la ' puissance est'la volonté, cujus potesias 'vbluntas est , ne veut pa^ punir un innocent.

, Sans cesse l’on écrit, etc. Suivant lu vénal , tenet insgna^ bile multos- scrib^ndi cacoethes. Ce mal est bien ancien , puisque Salomon , Eccles. <i a , disait déjà ; Scribendi pluhs libros nullus est finis. Montagne , se plaignant de ce qu’il appelle Vécrivailleric de son siècle , dit qq’ou devrait faire des lois. contre. les écrivains ineptes et inutiles, comme on en fait contre les vagabonds et les fainéans : Alors , ajoutait-il , on bannitait moi'.et cent autres.

CHANT II. 4i^

L’autre , assis pouir entendre et juger nos querelles , Dicte on àmas d’arrêts quj les rend étemelles. "

Cent fois j’ai souhaité, j’en fais l’aveu honteux , Pouvoir de mes malheurs me distraire comme eux ;

Et risquant, sans remords , mon âme infortunée , Attendre du hasard ma triste destinée. , ^ Quelques-uns , m*a-t-on dit, cherchant la vérité , Dans un savant loisir ont long-temps médité ; )

Et leurs veilles ont fait la gloire de la Grèce,;

Dans l’école d’Athènes habita la sagesse, v •

Puisse , pour m’exposer ce merveilleux tableau ; Baphael prendre encor soui sublime pinceau !

Que de héros fameux ! quels graves personnages ! Que vois-je ? la discorde au mibeu de ces sages ?

Et de maîtres , enti*eux sans cesse divisés , v

Naissent des s||ectateurs l’un à l’autre opposes..

Nos folles vanités font pleurer Héraclite Ces memes vanités font rire Déraocrite, ,

Quel remède à nos maux que des ris ou des pleurs ] Qu’ils en cherchent la cause , et guérissent nos cœurs.

Quelques-uns, etc. Tous lès peuples ont été plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie , et tous les peuples ont eu des philosophes qui ont cherché la lumière ; les prêtres en Egypte , les mages dans la Perse , les hrachmenes. dans les Indes , les druides dans les Gaules , et les fameux sages de la Grèce. Quelle lumière ont-ils trouvée.® S’ils en avaient trouvé une certaine, on n’eût point vu tant de systèmes et tant d’écoles.

Nos folles vanités, etc. Héraclite , surnommé le Pleureur , gémissait de la folie du genre humain ; Démocritfv a’en* moquait. Tous deux avaient raison , et en même temps tous deux étaient fous de porter les choses à l’excès, ,

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Habitant des- tombeaux , que t’apprend leur silence ?

« Les atomes erraient dan^ un espace immense :

« Déclinant de leur route ils se sont approchés :

« Durs , inégaux , sans peine ils se sont aècrochés.

« Le hasard a rendu la nature parfaite.

« L’œil au-dessous du front se creusa sa retraite :

« Les bras au haut du corps se trouvèrent liés ;

«* La terre' heureusement se durcit sous nos pieds.

« L’univers fut le fruit de ce prompt assemblage :

« L’.étre libre et pensant en fiit aussi l’ouvrage. »

Par hqpaneur , Hippocrate , ou par pitié , du moins ,

Va guérir ce rêveur si digfie tv<;s soins !

C’est à l’eau dont tout sort que Thajès nous ramène L’air seul a tout produü , nous dit Anaximène.

Et l’étemel Pleureur assure qué le feu ,

De l’univers naissant mit les ressorts en jeu.

Pyrrhon , qui n’à trouvé rien de sûr que son doute ,

De peur de s’égarer ; ne prend aucune route. •

Insensible à la vie , insensible à la mort ,

Habitons des tombeaux , etc. Démocritc , qui se retira dans les tombeaux d’Àbder , pour mieux méditer , attribuait à la rencontre fortuite dés atomes la créatiou du monde, et même la liber lé de l’homme. Quel rapport entre la déclinaison des atomes et .cette lib^tc ? Ce système , qui fut aussi celui d’Epicure et de Lucrèce , fait hoYite à l’esprit humain.

fTa guérie ce rêveur , etc. Les Âbdéritains craignant que Démecrite ne devînt fou , lui envoyèrent Hippocrate [K>ur rétablir sa santé altérée.

C’est à l’eau dont tout sort, etc. La folie des philosophes à toujours été de chercher l’origine des choses.’ Suivant Thalès c’était l’eau , suivant Anaximène c’était l*air, et suivant HéraclKe c’était le feu.

Il ne sait (juand il veillq ^ il ne sait quand il dort ;

Et de son indolence , au milieu d’un orage ,

Un stupide animal est en effet l’image.

Orné de^sa besace / et Jfier de son manteau ,

Cet orgueilleux n’apprend qu’à rouler un tohneau.

Oui , sa lanterne en main , Diogène m’irrite ; , ,

Il cherche un homme ,• et lui n’est qu’un fou que j’évite.

C’est assez contempler ces astres si paifaits ; Anaxagore , enfin , dis-nous q[ui les a faits^

Mais quelle douce voix enchante mon .oreille ?

Tandis qu’en ces jardins Epicure sommeille,

Que de voluptueux répètent ses leçons , , >

Mollement étendus sur de tendres gazons !

Un stupide animal, etc. Pyrrhon' , dans une tempête , « montra à ceux qui étaient avec lui dans le vaisseau , nu ' pourceau qui mangeait aussi tranquillement qu’à son ordinaire , voulant les rassurer par cet exemple. Ce philosophe , qui doutait de tout , a donné son nom à une secte nombreuse. >■

• e/c.Diogène n’avait njreligion,

ni pudeur , ni raison ; et quand Alexandre disait qnV 4 'VQudrait être Diogène s’il n était pas Alextindre , il faistût voir -que son envié de se distinguer du reste des hommes allait jusqu’à la folie. Cet homme dévoué à la gloire , dont il ne connaissait ni la nature , ni les bornes , veut se distinguer à quelque prix que ce soit ; ef , si ce n’est en dominant sur tout , cQmme conquérant , ce sera en’ méprisant tout , comme Diogène, . • *

C' estassezcontempler, c/c. Ana.xagore, inlerrogépourquoi il était né, Pour contempler le soleil et la lune.

Tandis qu’en ces jardins , ^tc. Epicure est appelé pjr • Cicéron, liomo voluptarius ; far Séué({\xe ^magister^volupià-^ tis ; et Horace ne prend pas cette volupté pouiMine joie spirituelle , quand il se nomme Epicüri de grege porcum>~ .

Malhearenx , jouissez promptement de la rie : ' Hâtez-vous , le temps fuif, et la Parque ennemie D’un coup de son ciseau va vous* rendre aü néant : Par un plaisir encor volez-lui qet instant : ,

Votre austère rival , pâle , mélancolique ,

Fait 4e ses grands discours résonner le Portique.

Je tremble, en l’écoutant ; sa vertu me fait peur.

Je ne puis , comme lui , rire dans la douleur ;

J’ose la croire un mal / et le crois sans, attendre Que la goutte en fureur me contraigne à l’apprendre. L’académie, enfiin, par la voix de Platon ,

.Va dissiper en moi tout l’ennui \le Zénon.

.MaisdePlatonlui-méme, et qu’attendre, et que Croire, Quand de ne rien savoir son maître fait sa gloire? Incertain comme lui, n’osant rien hasarder ,

Il réfute , il propose , et laisse à décider.

Par quelques vérités à peine il me console :

21 s’arrête , il hésite , il doute, et me désole.

Fait de. ses grands discours , etc. Le fameux Portiqiie d’Athènes , sous lequel Zénon , chef des Stoïciens , tenait son école. Il se fit devenir pâle , parce que l’oracle lui avait recommandé de prendre la couleur des morts.

Que la goutte en fureur, etc. Les Stoïciens, dans leur orgueilleuse philosophie , faisaient de leur sage un homme que rien ne pouvait ébranler. Un d’eux', dans les vives douleurs de la goutte , s’écria ; Tu as beau faire , douleur , je fl' a^toiferai pas que tu sois un mal.

‘ -Incertain comme lui , etc. Socrate et Platon ont débité des vérités admij'ables, mais toujours avec un air de doute. Suum illud , nihfl ut affrméT, tenetad extremum , ditCicé- ^ron de Socrate ; et il dit de Platon ; In Platonis libris nilaf fumatur ; in utramque partem multa disseruntur.

CHANT n, * 45 •

&pn disciple jaloD| , prompt à l’abandonner Se retire au Lycée , et m’y .veut entraîner :

Mais à l’homme inquiet, le maître d’Alexandre Du terrible avenir ne daigne rien appprendre.

Que me fait %a morale , et tout son vain savoir,

S’il me laisse mourir sans un rayon d’espoir'?. ■ '

Loin des longs raisonneurs que la Grèce publie ,

Le mystique vieillard m’appelle en Italie ;

La mort, si je l’çn crois , ne doit point m’aflliger:

On ne périt. jamais, on ne fait que changer».;

Et l’homme et l’animal , par un accord étrange , '

De leurs âmes entr’eux font un bizarre échange.

De prisons en prisons renfermés tour à* tour Nous mourons seulement pour retourner au jour.

Triste immortalité ! frivole récompense

D’une abstinence austère , et de tant de sjicncc ! *

Philosophes >> que dis-je ? antiques discoureurs , *.

C’est prêter trop long- temps l’oreille à vos erreurs f-

Son disciple jaloux , etc. Aristote, après avoif été longtemps disciple de Platon , se sépara d^lui , et se fit cjief d’une secte contraire ; il donnait ses leçons en se promenant dans le Lycée. On ne sait ce qu’il a pensé siir Timmortalité de fâme ; ce qui est d’autant plus otonnadt , qu’il a éèrit sur l’âme , et a fait des traités de morale.

Le mystique vieillard, etc. Pythagore , qui débitait ses principes sous le , voile des énigmes , ordonna à ses disciples l’abstinence et le silence. On sait son système de la métempsycose.

Omnia mutantur, lühil interit ; erfat , et illinç Hue venit , hinc illuc , et quoslibet occupât artus Spiritus , èque feris humana in corpora transit ; « Inque feras noster. ( Ovid. ) '

Ainsi donc > ^étourdi de potnpeuscs paroles ,

Plus troublé que famais , je sors de vos écoles.

Vous promettez -beaucoup ; de vos gramis noms

frappé , ^

J’attendais loutde vous, et vous m’avez trompé.

Du seulTib d’Arislon je n’ai point à me plaindre : Ennemi du mensonge , il m’apprend. à* l‘e craindre;

Il tremble à chaque pas , et vers la vérité Je sens^^qu’il me conduit par sa timidité.

DW heureux avenir je lui dois l’espérance ,

, D’un Dieu qui me chérit j’entrevois la puissance.

Mais s’il m’aime ce Dieu , dans un désordre affreux Doit'ülaisser languir un sujet malheureux ?

Pourquoi de tant d’honneur et de tant de misère Réunit-il en moi l’assemblage adultère ?

Prodigue dc ses biens , un père plein d’amour , M’empresse d’enrichir ceux qu’il a mis au jour.

Du seul fils ÆAristoit, etc. Platon , (ils d’Ariston , a bien senti la ditTicuUé ; ce n’est pas sa faute s'il n'a pu la résoudre; -Bemvidit , causant nescmt.\jdk réminiscence qu’il s’imar ginait , c’est-à-dired’opinion que nos âmes ont existé avant nos corj>s n’y répond pas , non plus que le système fameux des deux principes. Cicéron , dans son Hortensias , cité par S. Augustin , approchait de plus pèès , en disant que nous naissons pour expier quelque crime commis daus une vie précédente : Oh aliqua scelera suscepta in 'vita supertorc , pœnarum luendarum causa nosessenatos. Mais quelle avait été cette vie? Bayle avoue qu’on ne peut se tirer de cette difficulté que paria révélation. L’histoire , dit-il, esileivch des malheurs et des crimes des hommes. Ilnya point de villes sans hôpitaux ni potences parce ipue l'homme est malheurèax et mêchant Mais pourquoi les païens n ‘avaient-ils rien h dire de bon sur cela ? C est pai'lare've'lation qu’on peut s ’eu < lurrasser.

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L’Etre toujours heureux rend heureux ses ouvrages ; Il s’aime , sou amour s’étend sur ses images.

Il nous punit ; (fe quoi ? nous l’a-t-il révélé ?

La 'terre est un exil , pourquoi suis- je exüe ?

Qui suis-je ? Mais hélas ! plus je veux me connaître, Plus la peine et le trouble en moi semblent renaître. Qui suis-je? qui pourra me le développer?. '' - Voilà, Platon , voilà le nœud qu’il faut couper. Platon ne parle. phis / ou jé l’entends lui-même , Avouer le besoin d’un oracle suprême.

Platon ne parle plus , quel sera mon secours ?

Il faut donc me résoudre à m’ignorer toujours ? '

Dans ce nuage épais quel flambeau peut me luire? ' Dans ce dédale obscur (}uel fil peut me conduire ? Qui me dél^ouillera ce chaos ÿlein d’horreur?

Mon cœur désespéré se livre à sa fureur.

Vivre sans se connaître est im trop dur supplice :

Que par pitié pour moi la mort m’anéantisse. ‘

O ciel ! c’est ta rigueur que j’implore à genoux î Daigne écraser enfin l’objet de ton courroux. ’ Montagnes , couvrez-moi ; terrre , ouvre tes abîmes ; Si je suis si coupable , engloutis tous mes crimes ;

Et périsse à jamais le jour infortuné ^

Où l’on dit à mon père : Un enfant votes est né.

L’Etre toujours heureux , etc. C’est le grand principeque S. Augustin répète contre Julien , pour pruuvef le péohé • originel : Sbb deo jcsto wet&o miser utsi me^extur.

Avouer le besoin , etc. A moins , dit-il dans le Phédon , ^ ^uon ne noiù donne une voie plus sûre , comme quelque promesse ou révélation divine ,^a fin que sur elle , comme- sur un vaisseau qui ne court aucttfi danger , nous ^heyions heureusement le voy'qge de notre vie.

48 LA pÉLIGION ,

De mon' état cruel- quand je me désespère ^

Et sens avec Platon qu’il faut qu’im Dieu m’éclaire , J’apprends q«’un peuple entier garde encoré aujourd’hui . >

Un livre qu’autrefois le Ciel dicta pour lui.

Ah ! s’il est vrai j’y cours. Quelle route ai-je à suivre ?

Où faut-il s’adresser? à quel peuple ? à quel livre? « Si Dieu nous a parlé , qu’a-t-il dit ?, je le croi.

Pour chercher de ce Dieft la véritable loi ,

Parmi tant de mortels je trouve à peine un guide. Ensevelis , hélas ! dans un repos stupide ,

Ou plongés presque tous dans de frivoles soins ,

Leur plus grand intérêt les occupe le moins.

Montagne m’entretient de sa douce indoftnce Sait-il de quel côté doit pencher la balance ?

Ce n’est pas vers le but que Bayle veut marcher ; C’est l’obstacle qu’il aime , il ne veut que chercher. Pour toi , coupable auteur d’un ténébreux système , Qui de tout réuni forme l’Etre suprême ,

Et qui , m’éblouissant par tes pompeux discours f Anéantis ce Dieu dont tu parles toujours ;

Caché dan% ton nuage , impénétrable asUe ,

'A l’abri de mes coups y ta peux rester tranquille. Qu’à sonder l’épaisseur de ton obscurité y .

T’es hardis sectateurs 'mettent leur vanité,

Et , )àlpux»d’un honneur où je n’ose prétendre,,

Se (Ésputent entr’eux la glpire de t’entendre,

Sidt4l de quel côté , etc. Il est représenté regardant une balance suspendue en l’air , avec cette devise ; qub sais-js ?

Le dëiste , du moins ^ më parle sans détours ■ Content de sa raison qu’il me vante toujours ,

^Ue seule Péclaire , il marche à sa lumièrë.

Ouvre les yeux , ingrat ; connais-la toute entière : Cet^e même raison m’e'clairc comme toi i Tu la verras bientôt me conduire à la Foi.

Au jour dont j’ai besoin elle-même m’appelle ^

Et m’apprend à chercher un guide meilleur qu’elle; D’une religion je lui dois le désir,

C’est avec elle encor qUe je vais la choisir.

5rt LA RELIGION ,

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