‹ La religion primitive des Indo-EuropéensChapitre 14 sur 50 · I. — La Terre · texte numérisé non relu

I. — La Terre

Aditi^ dans les Védas, c'est la terre, ou, pour mieux dire, la nature entière. Elle est invoquée comme la mère des dieux, comme celle qui donne le bonheur (1). C'est une déesse-nature, née probablement d'une personnification de Tœuvre de la création prise dans son ensemble, et qui peut se décomposer, en quelque sorte, en deux divinités, le Ciel et la Terre, puissances toujours unies et presque toujours invoquées à la fois sous les noms de Rodasi ou de Dyâvâprîthivî. a Père et mère » des êtres, dit M. Nève, ils veillent au salut de tout ce qui » respire. — L'opposition que le magisme a toujours établie » entre la terre et le ciel, comme entre le mal et le bien, » n*apparatt pas dans les invocations des poètes védiques (2). »

Cette opposition, dont parle M. Nève et qui a pu se produire dans la suite du développement de la doctrine mazdéenne , n'existe pas dans les plus anciennes parties des écrits religieux de la Perse. La terre, loin d'y être rapprochée du mal, y est sans cesse présentée comme une des parties les plus

(1) RiG,iii, 23, 24.

(2) Essai stir le mythe des Ribhavas, p. 1&.

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€xcelIeDtes de la création, et l'âme de la terre, Armaiti, y devient un des principaux génies célestes. Dès le début des fiflthâs, dans un fragment que H. Martin Haug croit antérieur à Zoroastre, le chantre sacré demande à Ahoura « la vie terrestre et la vie spirituelle » (1). Cette vie terrestre est souvent appelée « un présent précieux d'Ahoura, » et les deux modes d'existence sont constamment rapprochés et glorifiés dans les actions de grâces. Il en est de même de la possession terrestre et de la possession spirituelle j du vraiy et du réel : « Vérité, n accorde-nous avec le bon sens, la possession qui procure le » bien-être et le plaisir ! » « Dois-je maintenant glorifier la » vérité, le bon sens, la possession (3)? n Dans ces passages, on le voit, les biens temporels et les biens éternels, les richesses de la terre et celles du ciel, sont présentés comme également dignes de la sollicitude des croyants et i' Ahoura.

Ailleurs, les génies ou esprits du mal et des ténèbres attaquent ces deux ordres de création, ces deux vies corrélatives, également célébrées par les prophètes. Armaiti (l'âme de la terre), la créatrice du monde des corps, vient au secours de la vie terrestre avec la vérité et le bon sens, afin de repousser loin d'elle les attaques du mal.

Ahoura-Mazda pour récompenser l'homme juste et sage lui accorde la possession terrestre et le bon sens (3). La prospérité, la richesse, la puissance, la possession sont l'objet constant des prières et des vœux du perse, comme de l'indien védique; seulement, dans les hymnes iraniens, les biens spirituels, le bon sens, la vérité, la pureté, sont peut être sollicités avec plus d'instances que dans ceux des Yédas.

L'opposition entre le ciel et la terre, dont parle M. Nève, n'a donc dû se manifester que postérieurement dans le culte des Iraniens, et cela par suite d'une tendance mystique analogue à celle qui a engagé certaines sectes chrétiennes ou autres

( l) Gatuas, I, § 3.

(2) Gathas, xxviii, $ 12; xxix, $|i 10, IL

(3j Gawas, XXX, $1 6, 7, 8.

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à mépriser les biens temporels et à assimiler au principe mauvais tout ce qui se raittache à la terre.

C'est sous le nom ffArmaiti que la Sainte Terre est célébrée dans les Gâtbâs. Selon M. Martin Haug, Armaiti serait à la fois la personnification de la piété, do dévouement, et celle du génie de la terre (1). Cette assimilation delà terre et du dévouement peut avoir son origine dans les sentiments de reconnaissance et d'attacbement profond inspirés aux bommes par tous les bienfaits de la terre, qui se laisse décbirer par le soc de la cbarrue, qui se dévoue au martyre pour prodiguer à ses enfants la ricbesse et Tabondanee. C'est dans les mêmes sentiments d'espoir et de reconnaissance que les hymnes védiques répètent si souvent cette formule d'invocation : « O divine et bonne Aditi, je f appelle à m(m secours (2). » Le cbantre des Gâtbâs dit de même : ^Armaitiy toi qui nous défends du maU viens à ma prière, viens pour mon salut (3). » La terre était appelée en Italie la Bonne Déesse. C'est peut-^tre à cause des souffrances qu'est censée endurer la terre entr'ouverte par le fer du laboureur {durus arator)^ et par un sentitiment de commisération pour ces souffrances^ que les prêtres des Cabires appelaient la terre Uerc-ith ou la pauvre Ith^ mot qui rappelle à la fois la Defroeta syrienne et YAd^Iti des Védas (4).

Armaiti^ sous le nom de Sapandomad ou i'Espendarmad, devint dans la biérarchie mazdéenne le cinquième amschaspand. Son nom (Çpenta-Armat) « l'excellente soumise » rappelle des idées de dévouement et de libéralité. C'était Tized ou le génie de la terre. Nériosengb l'appelle la maîtresse de la terre.

L'image la plus ordinaire sous laquelle les Védas repré* sentent la terre est celle d'une vac^ : « Ne frappez pas cette

(1) Gathas, XXXI, f 9; xxviii, § 4.

(2) RiG, m, 360.

(3) Gathas, xxviii, S 4.

(4) A. PiCTET, Du mite des Cabires, p. 21.

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vaehe innocente surnommée Aditi » (1). C'est à cause de sa fécondité que la terre reçoit cette dénomination : la Vache ; c*est oomme si Ton disait la productrice. En sanscrit, gaus, vacbe, a pour racîM le verbe gâ^ créer, produire. Vaehe dans le hn^ gage poétique deces époques antiques, c'est tout ce qui procure un avantage. On donne ce nom au sacrifice, à la prière, au nuage, à la libation, aux rayons du soleil (2). Les bestiaux, chez un peuple pasteur, crastituent la principale source de la richesse et de Topulence, leur nom désigne donc tout c^ qui eat bon et avantageux. C'est ainsi que le nom du bétail, peeus, a servi en Italie à désigner la fortune, l'argent, pecunia.

Dans les livres perses, la terre est personnifiée sous la mépe forme. Geus urva^ Goschoroun^ que Nériosengb appelle « le corps du taureau, l'âme du taureau, n est l'image de la terre féconde et productrice. C'est pour cela que dans les monuments mithriaques on voit le dieu égorger un taureau dont la queue est formée d'une touffe d'épis. C'est l'emblème de l'agriculture ouvrant le sein de la terre pour le féconder (3)<

Comme le remarque M. Martin Haug, Goschoroun ne doit donc passe traduire par le corps du taureau> l'âme du taureau, mais bien par rame de la terre. Ce sens résulte, en effet, de tous les passages des Gâthâs dans lesqu^s ce terme est employé. II n'y a pas un seul endroit où l'on puisse prendre Gâo, geus dans le sens de vache ou de taureau^ Geus urva reçoit l'épithète d'^^i, l'immortelle, qui ne convient pas à une vache, mais \mji à la terre ; elle doit être travaillée y cultivée, ce qui peut bien se dire de la terre, mais non d'une vache ; au cbap. xx^iii, il est question des champs de Geus, c'est-à-dire des champs de la terre, et au dbap. xxxii. Geus est nommé à côté de Hvar^, le soleil, le del, dans un passage qu'il faut nécessairement traduire en ces termes : « Qu'il ne trouble pas nos révélations, l'impie qui remplit de ses méfaits la terre et le soleil (4). »

(l)RiG, m. 23.

(2) RiG, I, 249, n° 36.

(3) Creuzer, Symb., 1. 356.

(i) Gathas, XXIX, 5; xuv, 6; xxxiv, g 14, xxxiii, j?4; xxxii, î 10.

m DE LA RELIGION PRIMITIVE

La confusion de ces deux expressions vache et terre s'explique assez aisément si Ton considère que gâo était le nom ancien de la vache et de la terre. Sans doute il y avait pour désigner habituellement la terre une autre expression, celle de zâo ; mais gâo était son nom mythologique, celui sous lequel elle était personnifiée en tant qu'être vivant et ayant une existence distincte. Cette même notion se retrouve dans les Yédas, dans le mythe des Ribhous ou Ribhavas qui partagent la Vache^ c'est-à-dire la Terre. Gens urva est donc Tâme de la terre, c'est-à-dire la force vitale et créatrice dont la terre est pé-nétrée; de là vient que, dans le langage moderne de la Perse, le mot gewher^ altération de Geus urva, a la signification de nature, d'origine (1).

L'adoration de cette âme de la terre, dont on ne trouve pas encore de traces bien distinctes dans les Védas, me paraît avoir dû naître avec l'établissement de l'agriculture, art dont les tribus iraniennes semblent avoir été les premières en pleine possession daps l'ancienne Ârie, et que recommandent sans cesse Zoroastre et ses disciples; mais cette notion de l'âme de la terre paraît à M. Martin Haug avoir été certainement antérieure à Zoroastre, puisque le mythe en lui-même est bien éloigné des conceptions zoroastriennes et a peut-être même été écarté par ce réformateur.

Armaiti, dans les Gâthâs, est représentée comme la créatrice du monde des corps et comme la protectrice de la vie terrestre, tandis qn'Ahoura avait créé antérieurement le monde des esprits dont il se réservait spécialement la protection : " Armaiti vint au secours de cette vie terrestre avec le pouvoir » terrestre (Shariver), la vérité [Ardihehescht) et le Bon Esprit » {Bahman) ; elle, l'immortelle, créa le monde des corps, mais » l'esprit réside en toi, Mazda^ dans le temps la première des » choses créées (2). »

De même dans les Védas, Aditi, unie au ciel, a enfanté (ont

(1) Martin Haug, p. 17.

(?) Gathas, XXX, § 7.

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ce qui existe, elle est la raère des dieux ; l'arya implore d'elle tous les biens, la prospérité, la force, une longue vie, une heureuse vieillesse. Assistée des Dévas, elle protège les mortels, elle les défend contre le mal. De même que dans TAvesta, la terre est qualifiée d'immortelle dans les Védas ; unie au ciel, elle forme un « couple immortel ». a Aditi, c'est ce qui est né et ce qui naîtra (1). »

La terre profonde, souterraine, considérée comme le réceptacle des morts, est parfois personnifiée également dans AditL c< Retourner dans le sein d' Aditi, » c'est mourir, c'est descendre dans la tombe et se confondre avec les éléments; mais la terre envisagée sous cet aspect est spécialement déifiée dans le Yama védique, roi des mânes (Pitris) et juge des morts, type à la fois de la terre et de la mort.

Selon la remarque de M. Maury, ce personnage rappelle à la fois le Kronos et YHadès ou le Pluton des Grecs. Comme Pluton, il est le roi des morts; comme Kronos, roi des Iles fortunées, il régnait sur un royaume de bonheur et de lumière.

Selon les Mazdéens, qui l'appellent Yima, il a recueilli, à l'origine des choses, dans un parc immense toutes les créatures pures et les y gouverne à l'abri des coups A'Ahriman. Sous son règne, les mâles des troupeaux sont affranchis de la mort, il n'y a plus de sécheresse, les aliments sont inépuisables, a Yima, disent les Gâthâs, rendit les hommes heureux par ses dons et combla de *sa lumière les parties de la terre que nous habitons (2). »

D'après le Yaçna, Yima, fils de Vivanghao, est [le premier des mortels auquel Ahoura-Mazda fit connaître sa loi, en le chargeant de la répandre sur la terre. M. Roth part de cette tradition pour supposer que le mythe de Yama, tel que nous le présente le Rig-Véda, a succédé à une légende plus ancienne qui faisait de Yama ou Yima et de Yami, son épouse, le couple humain primordial. Yama serait alors le premier quiauraitpayé

(1) RiG, I. 169-426; ii, 23, 24; i, 428, 169.

(2) Yaçna, ix, 13, 17, 20 — Gathas, xxxii, § 8.

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