I. — Le Feu
L'impossibilité pour riiomme ^e commuBÎquer directement, avee la divinité le porta à chercher partout, dans toutes les sphères de Tuaivers accessibles à ses sens, à son intelligence, à son imagination, des intermédiaires entre la créature et le créateur, entre les sphères inférieures et les chères supérieures, entre Tesprit de Thomme et l'esprit divin.
Remarquons que, chez les Ariens primitifs, ainsi que nous Tavons déjà constaté, la divinité est le plus souvent conçue «ous une forme lumineuse : les DévaSy ce sont les êtres brillants, étiscelasts par excellence ; Jndray c'est la voûte lumineuse du ciel; Ahoura-Mazda, chez les Iraniens, est la source de toute lumière ; le feu û'Ahoura est le feu par excellence. Le feu, dans les deux branches de la famille arienne, reçoit directement un culte.
La lumière, le feu étant aux yeux de ces peuples la forme extérieure, Tenveloppe et comme le vêtement visible de la divinité , il en résulta que les rayons de la lumière, la flamme du foyer, toutes les formes lumineuses furent considérées comme des manifestations divines, conpie une des communications di-
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rcctes de Dieu avec Thomnie. Cette notion a été Tune des plus généralement répandues parmi-toutes les branches non-seulement de la race arienne, mais du genre humain tout entier. Rappelons-nous que TËternel apparut à Moïse sous la forme d'un buisson ardent, et que TEsprit saint descendit sur les Apôtres sous la forme de langues de feu. Chez les Grecs, le célèbre mythe de Prométhée se rattache directement à la découverte du feu par le frottement du bois. Pramâthyus, en sanscrit, signifie celui qui creuse en frottant et celui qui dérobe le feu {l).
« Le pâtre de la Bactriane, dit M. Maury, voyant briller au firmament les feux mystérieux du soleil et des étoiles, et rapprochant ces feux de celui qui brûlait dans son foyer et qu'il avait obtenu par le frottement du bois, crut qu'il possédait dans sa demeure une émanation des êtres célestes. Le feu du foyer devint une divinité, la divinité terrestre par excellence, car c'était, selon la croyance arya, le feu même du ciel qui descendait habiter parmi les hommes. Cette croyance trouvait encore une apparente confirmation dans l'incendie que déterminait parfois la chute de la foudre. Alors vraiment le feu du ciel semblait venir allumer ici-bas la bienfaisante flamme du foyer. »
Le feu, dans la théologie védique, est, sous le nom i'Agni, la divinité descendue sur la terre pour veiller sur les humains, leur prodiguer ses bienfaits ; et c'est ainsi qu'Agni (en latin ignis) fut confondu avec toutes les divinités bienfaisantes et secourables, avec Varouna, Mitra^ Indra, Aryaman, Roudra^ dont il est la manifestation terrestre et visible. Agni est le médiateur sacré y le ministre des vœux et des prières des fidèles. « Agni, amène ici les dieux, s'écrient les poètes védiques, va » leur porter cette nouvelle et reviens avec eux t'asseoir sur )) le Cousa (2). » — « Messager des dieux et sacrificateur, Agni visite toutes les maisons, monté sur un char d'or. » Agni est
(1) Albert Réville, Le mythe de Prométkée^ Revue des Deux Mondes, 15 août 1862.
(2) RiG-V^DA, II, 216, 217. - /d., I, 19, 20; II, 102.
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le proleclcur et le parent des mortels, leur ami chéri, leur compagnon digne d'hommages, c'est un dieu humain et toujours jeune, un sauveur irréprochable.
Pour accomplir sa mission divine, pour le salut des mortels, Âgni s'est ainsi incarné^ il a pris la forme humaine, il a vécu de l'existence et de la vie des hommes : « Les immortels ont enfanté un mortel invincible, un sauveur vigoureux et redoutable. » « Âgni, alors que tu pris une forme humaine pour le bien de l'humanité, les Dévas te donnèrent comme général à Naboucha... (i). »
Les hymnes des Gâthfts, dont plusieurs semblent avoir été composés antérieurement à l'établissement de la religion védique et par conséquent avant la déification de l'élément igné sous le nom d'Agni, nous montrent qu'à ces époques reculées, la flamme, la lumière étaient déjà conçues comme des émanations de la divinité, comme des principes médiateurs entre le ciel et la terre.
Ahoura est le seul de tous les êtres qui brille de sa propre lumière, il est la lumière incréée et primitive (2) ; de lui émanent tous les feux, toutes les clartés qui resplendissent dans le ciel et sur la terre. Les vérités divines se manifestent par des flammes. — Les rayons du feu méritent notre admiration et doivent être contemplés avec un esprit plein de piété.
— Le feu perpétuel qui résulte du frottement du bois est un des dons les plus précieux de la divinité (3). Les paroles véridiques d'Âhoura sont annoncées par le feu utile et brillant qui repose au sein de l'Arani. - — Yima est le premier des hommes qui ait répandu sa lumière sur la terre de l'Iran.
— Le feu, comme les immortels eux-mêmes, protège les hommes contre les attaques des mauvais esprits ; la terre alluma pour sa défense les flammes protectrices. — « Notre esprit, puissant Ahoura-Mazda, réside près de ton feu énergique.
(1) RiG,l, p. 144. — II, 33. — I, p. 54.
(2) Gatuas, XXVIII, § 3; — xxxi, g 7.
(3) Gathas, XXX, ^ l, Il 2; •— x^xi, g 3.
ifflinense, utile à la création par ses secours multipliés » (1).
Le feu fut adoré par les Aryas sous toutes les formes diverses par lesquelles il se révèle. Agui est à la fois la flamme du foyer, celle du sacrifice, le feu du ciel, du soleil, de la foudre, et le feu intérieur qui réchauffe, anime tous les êtres ; enfin il est la lumière pure (2).
Chez les Perses, ces diverses modifications de la lumière furent pareillement l'objet d'un culte, et la théologie postérieure des Perses les' ramena à sept formes principales, qui rappellent les sept langues d'Agni célébrées dans les Yédas. Parmi ces formes, trois surtout paraissent avoir été plus spécialement considérées comme des manifestations divines, et avoir, à ce titre, figuré dans les liturgies sacréesi; ce sont : 1° le feu des étoiles ou feu Guschap^ et la planète de Vénus, Anahid ; ^ le feu du soleil ou feu Mihr, le soleil Mihr ou Mithra; 3° le feu de la foudre ou feu Bersin.
Ces trois noms persans se retouvent en sanscrit : Guschap^ dans CasyapUy le ciel étoile; Mirh, dans Mitra, le soleil, l'un des Adityas ; Bersin^ dans Vriha^ati ou^ Brahmanaspati^ Tune des formes d'Agni et Tune des personnifications du IMeu suprême. Il paraît qu'à une certaine époque, la planète de Jupiter fut désignée sous le même nom (3).
On comprend que, parmi ces diverses formes du principe igné, celles qui se rapportaient à l'astre lumineux par excellence, au soleil, durent jouer un rôle important et lenir dans le culte une des premières places.
Dans les Védas, l'adoration d'Agni, le feu, et celle de Mitra, le soleil de jour, sont souvent confondues, ainsi que les attribuis de ces deux divinités. Mitra, c'est A|;fii placé dans les cieux^ c'est la représentation céleste du feu : n L'éclat doni » brille Mitra vient d'Agni. » f*0 Agni, tu es Mitra quand tu » t'alluQftes. » Mitra est l'une des dénominations le plus fré-
(1) Gatuas, XXXI, ? 19; — xxxii, g 8, § U; — xxxiv, g 4.
(2) RiG, IV, 137; — IL 281.
(3) Creuzer, d'ii|)rèsHamn)er,I, p. 731, nofe.
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qiiemm6Dt données à Agni, etpeu^tre mé«ie le nom de Mitra servit-il à désifner Tun des finies lumineux de Tantique Arie, longtemps avant la personnification du feu dan« le déva Agni (1).
En eflét, Agni est inconnu aux Mazdéens, tandis que Mithra figure dans leurs hymnes eomme un dieu solaire et médiateur, remplissant les foncttons de sauveur et de messager divin, que les Yédas attribuent à Agni confondu avec Mitra et invoqué sous le même nom que ce dieu.
On retrouve dans le Mithra perse la plupart des traits du Mitra védique; celui-ci est : « un héros brillant, un wi aux belles mains, un dieu au vaste regard, ennemi des mé^ ehants et qui vient s'asseoir au foyer de Thomme pieux (9)» » C'est le maître de la lumière pure, le dieu sauveur, prêtre, héros, sacrificateur, c'est-à-dire médiateur ; l'œil sans cesse fixé sur les hommes qu'il protège, il est l'adversaire impitoys^ble des menants, des impies, des çsprits du mal, et leur vainqueur redoutable. Voilà pourquoi ses adorateurs lui donnenl le titre de Mitra, c'est-à-dire d'ami (3) .
Sdon les Perses, Mithra est le grand » le fort roi , le béro» victorieux à la course rapide, qui dit la vérité dans les assemblées, qui proffere la parois de vérité dans l'assemblée des génies célestes ; c'est le juste juge, Tactif, l'agissant, le gardien vigilant aux mille oreilles, aux dix mille yeux, qui ne dort jamais et veille incessamment , attentivement avec ses mille forces; l'auteur de la paix, le médiateur, càm qui féconde les déserts, qui augmenie les eaux» le mattre des géné-r rations (4).
On voit que les attribues et les fonctions de Mitra ou Mithra sont identiques dans les deux cultea, seulement le grand r61e que joue la parole dans le mazdéisme, a fait attribuer au
(1) RiG, IV, p. 188; — II, 16. — Voir la Uble du Rig, au root Mitra-Agni.
(2) Rio, III, p. 86; — I, p. 138.
(3) Rig, I, 37, 540;- II, 306, 93, 94. \
(4) Zbnd-Ayksta, V. Mithra, à la table.
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Hitbra perse des facultés oratoires qui ne se retrouvent pas dans le Mitra védique. De même, la haute importance attachée par les Iraniens aux travaux agricoles les a portés à faire de leur Mithra un dieu protecteur des troupeaux et de Tagriculture. Ce caractère se retrouve certainement dans le Mitra des Védas, mais moins nettement indiqué que dans l'Avesta.
Le Mitra du Rig est le soleil de jour opposé à Varouna, le soleil de nuit. — Le caractère solaire du Mithra perse se reconnaît à ses dix mille yeux , à sa vertu fertilisant les terres incultes ou multipliant les troupeaux de bœufs, a Le dieu SoleU, jf tel esl, selon M. E. Burnouf , le titre qui résume le mieux la nature spéciale de ce dieu (1).
La gloire du Mitra védique est telle que parfois elle semble égaler et même surpasser celle d'Indra : « Indra s'est annoncé à nous aujourd'hui , tel que Mitra étendant parmi les nations sa gloire incomparable. i> Parfois Mitra est substitué à Indra ; accompagné des Marouts, il marche à la conquête des deux (2).
Dans le Yaçna , Mithra est également mis sur le même rang que le Dieu suprême : « Je célèbre, j'invoque Ahoura et Mithra, élevés, purs et saints (3). » Les Âmschaspands ou génies célestes de l'ordre supérieur, reconnaissent Mithra pour chef; leur nombre est de sept, correspondant aux sept divisions des Marou ts védiques. Ce nombre sept rappelle aussi* les sept rayons ou sept langues d'Agni-Mitra ; les sepl flammes Rasni^ dont le nom signifie à la fois rênes et rayons, sont personnifiées dans les Yédas comme les sept officiers du sacrifice ou prêtres compagnons d'Agni, le suprême sacrificateur. Les Amschaspands, eux aussi, sont les compagnons fidèles i' Ahoura, l'inventeur du sacrifice et le premier sacrificateur.
Le rôle du Mithra perse, considéré comme médiateur, est triple, ainsi que le remarque Creiizer, d'après Kleuker :
(1) Yaçn>,p.Î09.
(2) Rig, IV, p. 168.
<3) Yaçna, ch. i, v. -29.
l"" Il participe de la nature des deux principes contraires, du bon et du mauvais génie ;
3'' Il se place entre ces deux génies et entre ces génies et les mortels comme une puissance médiatrice;
S"" Il est chargé de prononcer entre les deux principes, de les juger, et il apparait alors comme un pouvoir supérieur à Tun et à l'autre.
Cette notion de la triple nature de Mitbra, en laquelle se résume Tençemble des conceptions relatives aux diverses divinités médiatrices, repose certainement sur des données bien anciennes, puisqu'on en retrouve des vestiges dans le Rig, où Mitra joue aussi un triple rôle.
Considéré comme le soleil, qui tour à tour brille et disparait, qui habite successivement le royaume de la lumière et celui des ténèbres, Mitra participe de la nature du jour et de celle de la nuit ; aussi est-il sans cesse associé et confondu avec Yarouna, le soleil de nuit. S'il est le soleil brillant et bienfaisant , il est aussi le soleil qui ramène l'horreur des ténèbres, ou bien le soleil desséchant, consumant et destructeur. Il est donc k la fois une divinité bienfaisante et un génie malfaisant , il s'associe aux Dévas et aux Âsouras. Nous avons parlé ailleurs de la trinité védique composée d'/ndra, Agni- Mitra et Aryaman^ dans laquelle Mitra apparait comme médiateur entre Indra^ le ciel lumineux, et Aryaman^ Taditya de la mort ou des ténèbres (1). De cette triade, avons-nous dit, est sortie la triade mazdéenne, composée à'Ahoura^ de Mithra et d'Ahriman. Il ressort évidemment de ce rapprochement et de la communauté d'idées qu'il constate sur ce point important entre les deux cultes , une vive clarté sur l'antique rôle de Mitra dans la religion primitive de l'Ârie.
De même qu'Agni , avec lequel il se confond, Mitra est médiateur entre les dieux et les hommes, et enfin, parfois, il apparaît comme supérieur à tous les Dévas , comme leur maître
(I) RiG, I, 560,568.
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et leur soutien : « Cesl Hitra qui soutieiit le ciel et la terre.. . , il est le soutien de tous les dieux (i). •