II. — Le Sacrifice
Le sacrifice, qui consistait uniquement, à Torigioe» dans Tembrasement du foyer sacré^ sur lequel on répandait quelques libations de beurre fondu, de caillé ou du suc de quelques plantes, fut un second moyen pour Tarya de communiquer avec les divinités, un nouvel intermédiaire entre la terre et le ciel. Le sacrifice, personnifié comme tous les objets naturels, devint, pour les Ariens védiques, le char même des dieux ; les libations furent comparées à des coursiers bien dressés qui s'élancent du vase qui les contient et qui viennent s*atteler aujoug des dieux (2).
Pouroticha^ le même ([M'Àgni Pradjavati^ Têtre immatériel, créateur de toutes choses, avait, selon les adorateurs des Dévas, institué lui*méme le sacrifice. Ahoura était pour les Iraniens l'instituteur du sacrifice, des rites et de toutes les cou-> tûmes pieuses.
La libation de soma ou hôma, qui, à une certaine époque, fut en usage tant dans le culte des Indiens védiques que dans celui des Iraniens, fut personnifiée par les uns et par les autres sous la forme d'un génie, ami des hommes, intermédiaire entre le ciel et la terre, et s'immolant lui-même sous une forme humaine pour le salut des fidèles.
Toutefois, en ce qui concerne Torigine du culte du Haama et de sa légende chez les Iraniens, il est remarquable que cette divinité ne se trouve pas mentionnée au nombre des trente-trois dieux énumérésdansle livre I" du Yaçna, non plus que dans les fragments des Gâthâs dont M. Martin Haug nou» a jusqu'ici donné la traduction et le commentaire. Peut-être
(1) RiG,I, 94,95.
(î) RiG, I, 117; - IV, p. 3, 340, 498.
faut*il en conclure que le Baoma, en tant que liqueur sacrée objet d'un culte spécial, et surtout en tant que personnification d'un génie ou dieu particulier, n'était pas connu des anciens Ariens, et ne dut sa création qu'à l'innagination des fondateurs du védisme ou culte des Dévas, d'où il passa plus tard dans la religion des Iraniens. Les circonstances que les deux cultes ont subsisté longtemps en paix dans le voisinage l'un de l'autre, et que les tribus qui les pratiquaient ont vécu sur le noéme territoire, faits qui semblent aujourd'hui hors de doute, ces circonstances, dis-je, permettent de supposer que les deux religions ont dû se faire de fréquents emprunts. Les traditions communes qu'elles présentent ne remonteraient donc pas toutes à la source commune d'où elles sont sorties, mais un grand nombre d'entre elles, qui semUent avoir une origine relativement récente, seraient passées d'un culte dans l'autre. Au nombre de ces notions postérieurement adoptées par la généralité des tribus ariennes, il faudrait, seloa no^s, placer le culte et la doctrine de Soma ou Hôma,
A l'appui de cette opinion, je ferai remarquer que le culte de Bac(^s, dérivé de celui de Soma, ne fut pas apporté dans la Grèce par les premières tribus émigrantes ; il n'y apparut qu'à une époque de beaucoup postérieure aux premières invasions. Aussi la tradition représentait-elle Bacchus comme un dieu plus jeune que Jupiter et destiné à le détrôner un jour.
Le culte de Soma n'était cerlainenaent pas connu dans TArie antérieurement à l'établissement du védisme ; un grand nombre de tribus ne l'adoptèrent qu'après de longues hésitar tiens et le considérèrent longtempâ oomme une impiété, comn»e une œuvre magique. Les fragments.des Gâthâs que nous connaissons, sont remplis d'imprécations contre les adorateurs de Soma : «c Vous tous Daôvas, s'écrient les pro|phètes ii^niens, vous n'êtes que des variétés du otau^is génie, vous, ai«si que le Grand qui considère comme sacrés vos mensonges, vos libations enivrantes de Soma, ainsi que vos impostures qui vous ont rendu fameux dans les sept régions de la
terre (1). v> Et ailleurs : a Quand viendrûnt Mazda, les hom« mes courageux et forts? Quand détruiront-ils cette boisson enivrante? C'est de cet art diabolique {arte nigrâ) et du mauvais esprit qui règne sur ces contrées, que s'enorgueillissent les prêtres des idoles (3) ! »
On sait que, chez les Indiens, le jus desoma, préparé d'une manière particulière, acquérait des propriétés enivrantes qui jetaient les prêtres et les assistants du sacrifice dans des transports violents, dans une ivresse sacrée, qu'étaient censés partager les dieux eux-mêmes. Chez les Perses , la libation de soma me semble avoir toujours été préparée selon le mode primitif. On ne faisait pas fermenter la liqueur, et le sacrifice conservait un caractère de simplicité, de calme et de gravité bien éloigné de la forme orgiastique qu'il avait chez les Indiens védiques. Aussi les Perses, qui ne filtraient pas le soma et l'employaient avec sa couleur naturelle, d'un jaune saumâtre, le qualifient-ils de liqueur « à la couleur d'or; » les Védas, au contraire, lui donnent l'épithète de blanc, parceque, dans le sacrifice védique, il était soigneusement filtré, arrosé d'eau, mêlé avec de l'orge et du beurre clarifié, transformation d'où résultait sans doute cette couleur blanche.
Dans l'un et l'autre culte, Soma fut déifié et devint un génie ou dieu intermédiaire entre l'homme et Dieu. Les Védas l'invoquent comme le prince immortel du sacrifice, comme le précepteur des hommes et le maître des saints , comme l'ami des dieux et Texterminateur des méchants (3). Peu à peu son rôle grandit; il reçut même de certains prophètes les caractères principaux de la divinité suprême, et fut placé à côté d'Indra et d'Agni.
Chez les Perses, Soma, sous le nom de Hôma, fut de même élevé au rang des immortels; il devint un génie céleste, un esprit de vie qui prend corps dans la nourriture des oifrandes
(1) Gathas, XXXII, g 3.
(2J Gathas, xlviii, g 10.
(3) RiG, î, 82; - IV, o, 18.
sacrées et qui s'élève au rang des Izeds : « Qui es-tu , lui de- » mande Zoroastre, toi qui m'apparais comme le plus parfait, n avec ton corps beau et immortel? — Je suis, ô Zoroastre, » Hômaf le saint qui éloigne la mort. Invoque-moi, ô Çpitama, » extrais-moi pour me manger, loue-moi pour me célébrer, » afin que d'autres, qui désirent leur bien, m'invoquent à leur » tour (i). »
Les épithètes que l'on donne à ce génie dans les deux cultes, et les invocations qu'on lui adresse , sont presque identiques; un parallèle de quelques paragraphes du chapitre ix du Yaçna avec divers hymnes du Rig-Véda, rendra ce rapprochement bien sensible.
Yaçna, chapitre ix, § 11 : « Hôma.te bon a été bien créé, il a été créé juste y créé bon; il donne la santé, il a un beau corps^ il fait le bien, il est victorieux, de couleur d'or; ses branches sont inclinées pour quon les mange, il est excellent^ et il est pour l'âme la voie la plus céleste. »
Védas, 1, 172 : « Soma est un roi débonnaire et clément. »
Id., 1, 129, 171 : « V excellent Soma est saint, fort, généreux, grand, opulent, précepteur des hommes. »
Id., I, 38 : « Dans les eaux est la santé, m'a dit Soma ; dans les eaux sont tous les remèdes. »
III, 384 : « Soma couvre tout ce qui est nu , il guérit tout ce qui est malade ; par lui l'aveugle voit , le boiteux marche. »
Id. I, 172 : a Soma, détourne de nous la maladie, accorde nous ces secours protecteurs dont tu entoures tes fidèles. »
Id. 171 : « Soma, tu es le maître des saints, tu es roi et vainqueur de Vrita, tu es l'agent de notre bonheur. »
Id. IV, 38 : « Le dieu brillant résonne et frémit en perdant le bout des tiges de sa plante. »
<x Soma ! notre intelligence te connaît, c'est toi qui nous guide dans la voie la plus droite; sous ta conduite, ô liqueur
(1) BuRNOUF, Études sur la langue elles textes zends.
7f? LA RELIGION PRIMITIVE
sacrée ! nos pères ont obtenu , pour prix de leur sagesse, un trésor parmi les dieux (i). »
La préparation au moyen de laquelle le jus du soma perdait sa couleur d'or, célébrée par les hymnes du Yaçna, est fréquemment décrite et rappelée dans ks Védas : « Soma prend une forme blanche (Rig. IV, p. 81). v « Le dieu dépose sa couleur d'or qui te fait ressemblera VAsoura^ il quitte son premier ^rps pour passer dans la coupe du père du sterifice » (IV, p. 81) . Ce dernier fragment est remarquable ; il y est dît que la couleur jaunâtre du soma le fait ressembler à YAumra, jiarce que c'est, en effet, sous cette couleur, qui est sa couleur primitive, qu'il était offert à Ahoura^ la grande divinité des Perses.
Yaçna, IX, § 13 : « La première grâce que je te demande, Hôma, qui éloignes la mort, c'est d'obtenir la demeure exceHente des saints, lumineuse et abondante en tous biens. i>
Védas, 1, 1 72 : a La mort ne nous atteindra pas, si ton désir est que nous vivions, ô Soma. »
Id. IV, 26 : « Que ces libations àe Soma donnent à Thonme pieux les biens du ciel, de la terre, d
Id. 31 : « Dans ta force, Soma, les sages trouvent leur salut. » — L'une des épithètes de Soma dans los Védas est Smrohâ, celui qui donne le ciel.
Yaçna IX, S 14 : oc La seconde grâce que je te demande, HAma, c'est la durée de ce corps. »
Peut-être pourrait-on voir dans ce passage du Yaçna uno mention de la résurrection des corps, doctrine qui était admise, eu «ffet, par les Perses à l'époque de la conquête macédonienne et par laquelle le zoroastrisme se distingue Bettenent du brahmanisme (2). C'est une question encore contestée que celle de savoir si les Mazdéens, dès l'origine de leurs croyanees, admirent que les corps ressusciteront un jour comme l'âme.
il) Hymne védique, cité par M. E. Burnouf, dans son étude sur Hôma. {{) Spiegel, AvesUik, I, 15, 16 et 32.
DES INDO-EUROPÉENS. lié
M. Ë. Burnouf, contraireflient à Topinion d'Anquetil» ne Voit nulle part daas le Zend-Âvesta les traces d'une pareille doctrifie (i). Martin Haug en revient à Tidée d'Anquetil ; il croit trourer dans le ^tha qui porte le mieux Tenipreinte de la main de Zoroastre, des preuves très-positives de la croyance à la résurrection des corps. Un passage de sa traduction s*expriae notamment en ces termes : a Oui, en vérité^ les corps des médiants seront un jour dans la demeure du mensonge (S) . »
Yaçna IX, § iK : a La troisième grâce, etc..., c'est mu longue vie. »
La plante soma était coifôidérée comme douée de vertus mé* dicales très-énei^iques.
Védas II, p. iOO : « soma, prolonge notre Tie. »
Id., UI, p. 343 :<c Que les liqueurs glorieuses et libéra* trices du soma me préservent des atteintes de la vieillesse et me sauvent de la fatigue. »
Id., p. 342 : « immortel Soma, buvons ta liqueur, soyons immortels coinme toi. »
Yaçna, IX, S 16 et 17 : « La quatrième grâce, etc. , c'est de pouvoir, énergique et joyeux , parcourir la terre, anéantissant la haine, frappant le cruel. »
Védas, I, p. 173 , 174 : « Soma, tu es la force de nos
héros et la mort de nos ennemis. invincible à la guerre,
combienos vœux dans les combats combals pournous,
personne ne peut lutter contre toi , donne-nons la supériorhé dans la hatailk. »
id. , I, 8â, 172: « Soma, que nul médianit, que nul ennemi n'ait prise sur nous. )) ^i Défend»-nous contre tons Jes médiants; T^imi d'un dku tel qœ toi ne peut périr. »
Y»çna, iX, § 18: « La sixiè»e grftee, etc ,c'est que nous
puissions voir les preaiiers le voleur, le meurtrier, le loup. Qu'aucun d'eux ne nous aperçoive le premier, et puissions*mmsétre les prenaters à les voir tous. »
(i) Sourml Asitit., 1840, t. II.
{1) CUTHAS^p. 109, 113,«tcli. XLIX, g II.
Védas, II, 457 : « Soma illumine Tobscurité des nuits.. « les Dévas Tont pris pour le héros des jours, d — a Indra el Soma, dieux généreux, brûlez les Rakchasas (voleurs, impies), domptez, saisissez nos ennemis qui croissent avec les ténèbres. — Repoussez, éloignez, écartez ces adversaires insensés et voraces, qu'ils soient frappés, anéantis, d — « Que Soma livre au serpent (Ahi) ou précipite dans les bras de Nirriti (la mort) les hommes qui , à leurs caprices, sacrifient le sage ou qui abusent de leur force pour troubler le bonheur. »
Yaçna, IX, § 13 : « Hôma , je te demande de triompher de la haine de tous ceux qui en ont, de la haine des Dévas et des hommes, des démons et des Parikas, des êtres pervers, aveugles et sourds, et des meurtriers bipèdes, et des êtres hypocrites, et des loups à quatre pattes, et de l'armée aux larges bataillons qui court, qui vole. »
Védas, II, 465 : a Le divin Soma à peine né va surprendre Pani (magicien ennemi des dieux) ; il détruit la force magique du misérable et lui enlève son butin et ses armes. »
Id.9ll,487 : «c Soma, donne la mort à Pani, c'est un loup (Vrika). »
Id., m, 183, 184 : « Que la Rakchasi qui, pendant la nuit, va, comme la chouette, cachant son corps dans les funestes ténèbres, tombe dans des abîmes sans fond.... Soma, donne la mort à ces mauvais esprits qui prennent les formes de chouette, de chat-huant, de chien, de loup, d'oiseau, de vautour. »
Ce rapprochement entre les hymnes des deux branches de la famille arienne nous montre jusqu'à quel point la doctrine relative à Soma était identique dans les deux cultes, puisque les prières sont les mêmes quant à leur objet et conçues dans des termes à peu près semblables. Énonçons cependant quelques différences qui distinguaient le Soma védique du Haoma soroastrien.
Soma, comme nous l'avons déjà fait observer, est blanc; Hôma est de couleur d'or. Il parait qu'il existe naturellement une espèce de soma, dont le jus est blanc, et une autre espèce
qui donne un suc jaunâtre (1) ; toutefois les détails donnés par les Yédas sur la trituration du soma, me font penser que la différence de couleur qui distinguait la liqueur employée par les brahmanes de celle des Perses, provenait, non d'une propriété naturelle de la plante, mais d'une diversité dans les moyens d'en extraire et d'en préparer les sucs.
Par suite de cette préparation différente, le soma que l'on faisait fermenter, acquérait des principes enivrants et donnait lieu à un culte orgiastique, bruyant et frénétique , tandis que le culte du hôma était calme, grave, et empreint du haut caractère de spiritualisme et de moralité sérieuse qui distinguait le parsisme du culte des Dévas.
Le hôma perse est une personnification religieuse parfaitement nette et déterminée, ayant son nom propre, son rôle, son caractère, ses attributs distincts, qui ne permettent pas de confondre cet ized avec aucun autre. Dans les Yédas, au contraire, Soma, comme tous les autres Dévas, se prête tour à tour à toutes les transformations religieuses que peut enfanter l'imagination des poëtes védiques, et se confond successivement avec la plupart des divinités. Soma, en se transformant, devient Twachtri dans le monde intermédiaire, et Sourya dans le monde supérieur. Dans le sacrifice, il ne fait qu'un avec Ayni^ et devient Agni-libation ; il partage alors les offrandes et les invocations adressées à ce déva. £n Soma enfin se personnifie le Dieu suprême, dont il était, dans le principe, destiné à honorer la grandeur et à solliciter l'appui.
Dans le Samavéda, Soma est devenu le créateur de toutes choses, présentes, passées et futures, celui qui fait lever le soleil, le père de Tintelligence, le père du ciel, le père des astres et de l'air (2).
Dans les Yédas, Soma est un dieu médiateur, qui, pour le salut du monde, s'est laissé broyer dans un mortier, et renaît
(1) Langlois, Mém. sur le Soma.
(2) A. Maury, Essai sur la relig. des Aryas.
f2 . LA RELIGION PRIMITIVE
ensuite jeune et brillant sous la main du sacrificateur (1). Dans le parsisme, une partie des attributions de ce dieu, considéré comme médiateur, sont passées à Taschter et à Mithra^ ainsi que nous l'avons constaté en parlant de ces deux divinités. Le Soma des Védas se retrouve donc dans trois personnages séparés du culte mazdéen. Cependant les rapports qui CKistaient entre les trois formes du Soma védique, ne semblent pas entièrement effacés de la tradition des Perses. Ainsi le Boundehesdi (2) 4onne trois corps à Taschter , ou , en d'autres termes, reconnaît en lui trois formes, trois divinités distinctes : il est homme, cheval, taureau. Dans le Zend-Avesta, il est dit, dans le même sens, que trois choses maudissent le négligent, savoir le taureau, le cheval et Yhomrrie. Or nous savons par le Rig-Yéda, que le taureau, c'est Twachtri, appelé Vrichan ; le cheval, c'est le soleil ou Mithra, surnommé Asva (coursier); Vhomme, c'est Soma-Agni, qualifié si souvent de Nritama « le meilleur des hommes. » Cette triade est celle de la religion zoroastrienne, composée de Hom, Taschter et Mithra confondus pour une œuvre commune (3).