III. — Les rites ou époques consacrées
Les divisions du temps, envisagées au point de vue religieux, c'est-à-dire considérées dans leur rapport avec le culte divin qui se célèbre à des moments déterminés, sont personnifiées dans les Védas sous le nom de Ritovs ou de Ritavas (4); dans TAvesta sous celui des Ratu, du sanscrit Ritu, saison.
Chez les Brahmanes, le prêtre domestique a conservé le nom de Ritvidj^ littéralement celui qui sacrifie dans les Ritou ou saisons prescrites. Le second des prêtres officiants des
(1) Védas, IV, p. 37, 40.
(2) AvESTA, t. Il, p. 359.
(3) RiG, IV, p. 94. — Langlois, Mém. sur le Soma, \,\) RiG, t. I, hym. xv.
Parses porte en zend le nom de Ralu^ ce qui n*est peut-être qu'une abréviation du sanscrit Ettvûl; (i).
Dans les Védas, les Ritotis sont au nombre de trois, correspondant aux trois phases de l'ancienne division de Tannée indienne; plus tard. Tannée ayant été divisée en six saisons, les Ritous furent adorés au nombre de six (2). Ils sont appelés à la libation du soma en compagnie d'Indra, des Marouts« d'Agni, dispensateur des richesses. Diverses épithètes, diverses qualifications données auxDévas, ou personnifiées elles-mêmes, se rattachent à ce culte des époques religieuses.
Rita (substantif et adjectif) est un titre souvent attribué dans les Védas aux divers Dévas, entre autres à Agni. H. Langlois traduit ce mot par pur, éclatant, ou par splendeur du sacrifice (3).
Je ne doute pas que des recherches ultérieures ne fassent découvrir, entre le sens de cette expression rita et le culte des Ritous, des rapports non encore aperçus. Les Dwidjasy c'està-dire les prêtres, sont les premiers nés de Rita; n'est-ce pas, en effet, de l'établissement des rites, de Tobservation régulière des cérémonies sacrées, qu'est né le sacerdoce? Une déesse est adorée ailleurs sous le nom de Rit (4).
Ratu est employé dans le Zend-Avesta comme qualificitioii des êtres divins, sous la garde desquels se trouve une division quelconque de la durée. Ce mot signifiait primitivement ^finp.?; plus tard, il devint un titre divin, comme nous Tapprend H. Burnouf, et dans cette dernière acception, il peut se traduire par mattre, grand . C'est ainsi que le Yaçna dit (I, § 4) : « J'adresse mon hommage à la bénédiction des maîtres, qui soniles jours, les portions diurnes (Gihs), les mois, les époques de Tannée (Gâhandars), les années »
(1) E. Burnouf, Yaçna, p. 17.
(2) Mève, Essai sur les Védas, p. 14. — Rig, ii, p. 89 et 242, n. 48. —Ma- Nou, m, 273.
(3) Rig, i, hym. l"; ii, 244, n. 25 ; i, 247, n. 7.
(4) Rjd, lY, p. 272 ; m, p. 290.
84 LA RELIGION PROOTIVE
Ces diverses divisions de h dniée ont reço des dénominations spéciales dont on a fiut des iieds, des génies, des chefs qoi président à tons les moments de la durée, et auxquels un culte spécial est consacré. Ces personnages divins ont reçu dans la religion des Iraniens une organisation régulière, répondant à c^e de la société arienne; ils forment une sorte de kiénrdiie religieuse et guerrière, analogue à cdie du peuple adorateur de Mazda.
Dans les Védas, qui n*ont nulle part Fordonnanee systématique propre à l'Avesta, rien de pareil ne se présente; tootefois on retrouve dans les hymnes védiques toutes les idées, tous les principes généraux sur lesquels repose dans le parsisme le culte des divisions du temps.
« Je célèbre, j'invoque le génie du jour et celui du mois », dit le Yaçna (1). Le jour est de màne fréquemment personnifié et adoré dans les Yédas; Q est le père de la nuit, €*est lui qui amène le soleil (2). « Le jour et la nuit, ces deux divinités fortunées et belles sont appelées à présider à la solennité du sacrifice, qui donne le bonheur et réjouit les dieux. » Les journées et les nuits forment l'escorte divine du ciel et de la terre ; ce sont des déités opulentes et dignes de Vhommage des hommes (3). Ces dernières expressions sont la traduction exacte du titfe àlzed, que les Parses donnent aux divers génies, et entre autres, à ceux dont il est question ici.
Les portions diurnes, personnifiées dans cinq génies, OscheHy Uâvan^ Rapitariy Osiren et Everaustrem, sont désignées dans le Yaçna par le nom générique à^Ayara, qui sert à exprimer dans le langage védique une des portions de l'année, le semestre, l'un des sept personnages qui montent dans le char dé l'année (4).
En parsi, les divisions de la journée prennent le nom de
(1) Yaçna, 1,1 30,
(2) RiG, I, 220;32l,34S.
(3) RiG, 1,427; II, 41.
i^) Ric, i, 382, et 563, n. 53.
Gâhs : «J'invoque» je célèbre les parties du jour, maitres de pureté (1)! » Plusieurs de ces génies se retrouvent dans les Védas avec des dénominations et des attributs analogues.
Oschen^ Uchahina est le génie qui préside à la partie de la nuit qui précède le jour. Uckas est le nom zend de cette portion même de la nuit. Vehâ est probablement l'aube ou Taurore, qui» sous le nom é^Ouschas, joue un si grand rôle dans les Védas, et que le pasteur arien» de même que Tagriculteur iranien» invoquait comme une divinité avec les autres parties de la journée : « Aurore et soir» nuit et jour» soyez à l'abri de tout danger et conservez-nous (2). »
Le deuxième Gâhs» qui comprend la période du jour marquée par l'apparition du soleil jusqu'à midi» est désignée par le mot persan Hâvan, dérivé du sanscrit Su ou CAA» produire. De cette même racine sont sortis Sava^ le soleil» et Savitri, l'une des principales personnifications du soleil dans les Védas. Hâvan est donc l'une des formes solaires» c'est la personnification mythologique de l'astre lumineux dans la première période de son cours. De même que les Indiens ont considéré le soleil sous douze aspects différents» selon qu'il passe dans les douze mois de Tannée» de même les Perses» par une conception peu différente» l'envisagent sous diverses faces» à mesure qu'il s'avance dans sa révolution diurne.
Le mot Hâvan se retrouve dans Tépithète védique de Maghavan (grand protecteur) donnée à Indra» considéré principalement comme dispensateur des richesses el de l'abondance (S).
Maghavan est une des qualifications de Zoroastre dans les Gâtiiâs ; elle signifie, selon M. Martin Haug» celui qui donne le plus grand secours (magnus adjutor) (4) .
Les formules du Yaçna qui suivent l'invocation de Hâvan,
(1) Yaçna, i, § 4.
(2) BuRNOUF, Taçna, p. 179.— Rig, ii, 205.
(3) RiG, 1,15; II, 137.
(4) Gathas, XXXIII, § 7.
M LA REUGION PRIMITIVE
attriboeot prédsémeiit i ce génie des qualités de libéralité et de protectioii tout i fait analogues i celles à^ Indra Maghanan : « J'invoque, je câèbre celui qui donne la fécondité et qui pro* tége les hameaux (1). • L'invocati<mdeMitlira, « qui multiplie les couples de bœufs, > et celle de Bametelmé Kharom, « le plaisir du goût, • jointes dans le Yaçna i celle de Hâvan, dont ces deux génies simt les coopérateurs ou assistants, servent à déterminer d'autant mieux le caractère fécond et essentiellement producteur de ce gàh.
Enfin, de même que dans les Védas le SoieU et Indra Maghavan sont parfois considérés comme les dieux supérieurs, Hâvan est représenté par le Yaçna comme servant de centre, de point de ralliement aux divers génies. Les trentetrois divinités communes aux Yédas et à l'Ayesta sont groupées autour de lui et forment son cortège divin.
Les trois autres gihs n'ont pas, comme les deux premiers, d'analogues précis dans les Yédas; cependant ceux de ces gâhs qui correspondent à des portions de la nuit, sont représentés parmi les divinités védiques par la Nuit^ fille du ciel, à laquelle un grand nombre d'hymnes sont adressés.
Nous avons vu ci-dessus les mois invoqués dans le Yaçna ; Us le sont également dans le Rig-Yéda, où le mois, Mâsa, et le demi-mois, Pakcha, forment avec la saison, ilttou, le jour, Diposa^ la nuit, Ratri, et l'heure, Mouhourtta, les sept personnages mythologiques qui montent dans le char de l'année ou du soleil (3).
Les douze mois sont représentés comme des génies bienfaisants et féconds; ce sont eux, disent les chantres védiques, « qui engendrent les êtres. » « Les mois marchent avec amour à la suite d'Indra avec les arbres, les plantes, les montagnes, le ciel et la terre, les ondes (3). »
Les époques de Tannée sont vénérées par les Perses sous le
(1) Yaçna i, ? 8.
(2) RiG, I. p. 382.
(3) RiG, I, p. 43 ; IV, p. 339.
mmdesGâhandars, expression par laquelle il faut entendre^ selon Nériosengh» la collection des temps de la création des êtres. Les années sont invoquées en ces termes dans le Yaçna : «J'invoque, je célèbre les années (génies), maîtres de pureté (1). »
Dans les Yédas, Tannée est célébrée sous le nom de Samvatsara ; un hymne de Pradjapati lui est spécialement consacré. Cette expression de Samvatsara est parfois prise comme synonyme de Cala^ le Temps, dont le soleil est Timage, et qui est né, comme cet astre, du SamoiUlra ou vase des libations (3).
Le temps en général est encore spécialement personnifié par les Védas dans la déesse Sarou ou Samvatsara^ qui reçoit Tépithète de grande (3). Quelquefois aussi le temps, considéré sans doute comme malfaisant et destructeur, est représenté par Nirriti, déesse du mal (4).
On sait le r61e considérable que joua plus tard cette idée abstraite du temps dans la religion des Perses. Le temps sans bornes, la durée incréée, qui n'a point eu de commencement et qui n'aura point de fin, représenta, sous le nom de Zervane Akerencj FÉternité ou rÉternel, FËtre suprême par excellence, le créateur de toutes choses, d'Âhoura Mazda luimême (5).
Les Rites^ c'est-à-dire les pratiques du culte, forment une classe de génies intermédiaires entre l'homme et les dieux célestes : c'est par leur observation que s'établit une relation constante entre le fidèle et la divinité. Les prêtres qui célèbrent les rites sont perpétuellement en rapport avec les êtres divins, et non-seulement Thomme obtient, par la pratique des usages pieux et des coutumes sacrées, les faveurs de la divinité, mais encore celle-ci se trouve elle-même accrue et for-
(1) Yaçna, i, % 37.
(2) RiG,ii, 89;iv, 482.
(3) RiG, II, p. 110.
(4) id., II, 245, n. 43.
(5) AvfiSTA, t I, !'• partie, p. 493, et 2* partie, p. 414.
88 LA REUGION PRIMITIVE
tifiée par leur célébration : « Les rites fortifient les dieux (I ), » disent les Yédas.
Les Yasichthas ou prêtres sont représentés comme assurant, par Tobservation des rites, la victoire à Indra. De même, dans les Gâthâs, le sacrifice et les bonnes œuvres sont célébrés par les poètes comme formant un rempart à ce monde terrestre et comme fortifiant l'esprit divin dans sa lutte contre le mal (2).