IV. — La Parole
La Parole, sous ses diverses formes, devient dans les deux cultes l'objet de personnifications importantes, et occupe un rang élevé parmi les dieux médiateurs ou intermédiaires.
« Le nom de la parole sainte doit être placé avant tout, disent les Yédas, ce nom est le plus grand, le plus salutaire ; qu'avec affection il soit proféré sur le foyer, et que sa vertu s'y manifeste hautement. »
« La parole sainte se forme dans Tâme des sages ; les hommes, dans le sacrifice, prennent la route qu'elle leur indique. C'est elle qu'ils suivent personnifiée dans les Richis ; c'est elle que les prêtres portent et distribuent partout. »
« La parole marche avec tous les dieux, elle est reine et maîtresse des richesses, elle est la première de celles qu'honore le sacrifice, elle donne l'opulence aux hommes pieux. Celui qu'elle aime, elle le fait terrible, pieux et éclairé. »
« La parole fait la guerre à Timpie, elle parcourt le ciel et la terre , elle enfante le père du sacrifice (Agni). Sa demeure est sur la tête même d'Agni, au milieu des ondes (du feu), dans le vase sacré des libations. Elle existe dans tous les mondes et s'étend jusqu'au ciel ; sa grandeur s'élève au-dessus de cette terre, au-dessus du ciel même (3) . »
(1) RfG, III, p. 78.
(2) Gathas, XXXIV, g t4.
f3) RiG, IV, p. 416; i, p. 28.
La parole s*objective dans le Rig et devient une puissante divinité, Brihaspati oixBrahmanaspaiij « le maître, le protecteur de la prière. » Ce déva est invoqué à son tour en qualité de médiateur entre le sacrificateur et les dieux (1); comme Soma, il s'assied à côté d'Indra, aux miracles et aux exploits duquel il prend part.
Agni, le feu médiateur, reçoit souvent le nom de Brahmanaspati et se confond avec cette divinité dont le rôle est identique au sien.
Remarquons que les hymnes dans lesquels la parole est glorifiée, exaltée et divinisée, ne se trouvent pas également répartis dans toutes les portions du Rig, comme ceux relatifs aut principaux Yédas ; ils n'appartiennent qu'aux derniers livres de ce recueil, et quelques-uns ont évidemment été composés plus tard que la plupart des chants védiques, puisque les prêtres y sont appelés Brahmanes (2), titre qu'ils n'ont généralement porté, on le sait, que dans Tâge religieux qui a suivi celui du Rig. Nous pouvons en conclure que la divinisation de la parole n'appartient pas aux premiers temps du naturalisme védique, et s'est efiectuée à une époque où des tendances spiritualistes commençaient à pénétrer l'esprit de cette religion.
Dans le mazdéisme, au contraire, le culte de la parole se place au premier rang et remonte à l'origine même de la religion. Les documents mazdéens les plus anciens, et probablement antérieurs à Zoroastre, nous montrent la parole déjà personnifiée sous la forme d'un génie Craosha, qui ouvre la voie à Ahoura-Mazda, c'est-à-dire par la médiation duquel le dieu suprême agit sur le monde et sur les hommes. Craosha, la tradition incarnée, est l'ized de la parole d'Ormuzd, il la transmet à la terre et la fait respecter parmi les hommes, parce que lui-même lui obéit le premier (3).
(t) Rig, i,p. 501.
(2) Rig, iv, p. 297.
(3) Martin Haug, Gdthds, i, § 6.
M. BornoQf remarque» en effet, que le nom de cet ized répond par son étymologie à des idées de parole et d'obéissance. Selon lui, Craosha ou Serosh est le verbe incamé, celui dont la parole forme le corps (i ).
Dans le Taçna, Serosh reçoit la plupart des épithètes que les Yédas prodiguent à Yak ou Vacht, la parole sainte. U est appelé « saint, doué de sainteté, victorieux, celui qui donne l'abondance au monde, » et ailleurs, « saint, fort, dont la parole est le corps, dont Tépée est victorieuse, serviteur d*Ahoura(3). »
La prière Yatha ahu vairyô, VHonover des Parses, est censée renfermer la parole créatrice même d'Ormuzd. Composé de vingt et un mots qui correspondent aux vingt et un mosks ou divisions de TAvesta, ce saint document est le moyen le plus puissant pour créer la vie et la loi, Tarme la plus efficace contre les démons, la prière la plus agréable à Ahoura et aux autres génies célestes. Les fragments ont la même efficacité que l'ensemble de la prière elle-même.
Un autre exemple bien remarquable de l'efficacité attribuée: à la parole, c'est le titre de l'un des principaux écrits religieux des Parses, le Yendidad. Ce mot vient de vidàlva dàta^ « donné * contre les Dévas ou les démons, n C'est la parole sainte qui est donnée aux hommes pour combattre les esprits méchants. Yak^ la Parole, dit elle-même, dans le même sens, dans les Yédas : a Pour tuer un malfaisant ennemi, je tends l'arc de Roudra; je fais la guerre à l'impie (3). d
La Parole est invoquée dans le Yaçna, non-seulement sous la forme du génie Craosha, mais encore directement :
a J'invoque, je célèbre la parole excellente, pure, agissante, donnée contre les Dévas, donnée par l'entremise de Zoroastre(4). v>
(1) Yaçna, p. 40.
{1) Yaçna, i, | 6; InvocaL § 5.
(3) RiG, IV, p. 4t6.
(4) Yaçna, i, g 33.
M. Burnouf fait observer que ce passage est un curieux commentaire du rôle que joue la parole dans la loi de Zoroastre. Il y est dit qu'elle agit <c conformément au désir qui est dans le cœur du mattre. »Àhoura-Mazda passe de la parole à l'action par le moyen de la parole et, par cette transformation, il devient Serosh. La parole a donc dans la religion perse un caractère remarquable d'activité.
La parole, sous toutes ses formes, joua toujours dans le culte des Perses, le rôle le plus considérable. <c La prière et l'instruction occupaient la principale place dans le culte, et la discussion de la loi formait une partie essentielle de l'éducation de la jeunesse... C'est par la parole que les fondateurs de leur religion avaient triomphé des adorateurs des faux dieux... La demeure de l'être sage et vivant, d'Ahoura-Mazda, retentit continuellement des chants des poètes qui le célèbrent; commet n'aurait-on pas sur la terre imité les chantres célestes (i)? x> Aussi les Gâthâs donnent-ils à la parole le titre de bien suprême; c'est par elle, aussi bien que par son saint esprit, par son bon sens et par ses actes, que le Sage vivant a accordé à la terre la prospérité et l'immortalité (2).
(1) M. Nicolas, Du parsisme.
(2) Gathas, xlv, § 5 ; xlyii, i 1.