CHAPITRE I
LA RELIGION VÉDIQUE, OU ADORATION DES DEVAS, n'ÉTAIT PAS LA RELIGION PRIMITIVE DES ARIENS.
La religion védique, telle que nous la trouvons exposée dans le Rig-Véda, avait succédé chez les Ariens à une religion antérieure, à une forme différente d'adoration.
Il semble à M. Martin Haug, avec raison selon nous, que le culte des Dévas, dans plusieurs de ses formes, grossier, orgiatique et belliqueux, n'avait été définitivement constitué que peu de temps avant les tentatives de réforme opérées par Zoroastre ou par les prophètes ses prédécesseurs.
L'adoration des forces naturelles déifiées sous le nom de Dévas et Tusage des libations enivrantes de soma s'étaient surtout propagés parmi les tribus pastorales, tandis que les tribus agricoles étaient restées fidèles à la simple et paisible pratique du culte du feu, célébré par les antiques prêtres ou Çaoskjantô, et à la croyance aux génies immatériels, présidés par le génie blanc ou bon génie de la vie (Vohou-Mano) (1).
Il est certain que Zoroastre basa tout son enseignement sur une religion antique qu'il considère comme seule vraie, qu'il oppose constammentiau culte védique, et dont il attribue la réveil) Martin Haug, Die GdthdSf\oTyiOTi.
lation au Dieu suprême Âhoan-Mazda par rintermédiaire des anciens prophètes (maretânô, parleur) et des oracles du feu et de la terre, au témoignage desquels il en appelle fréquemment (1).
L'hymne neuTième du Taçna dans lequel Haoma énumère les saints on prophètes anciens qui, comme les patriarches de la Bible, forment la chaîne des antiques adorateurs du vrai Dieu, des premiers révélateurs de la vraie foi, établit clairement que l'intention de Zoroastre, en en appelant i l'autorité de ces saints, de ces sages, est de représenter sa doctrine comme conforme à la religion qu'ils avaient enseignée. Le culte qu'il combat, au contraire, c'est-à-dire le culte des Dévas, est une altération profonde, une indigne corruption de la foi primitive.
La tradition parse, d'accord sur ce point avec les idées contenues dans les écrits de Zoroastre, nous présente ellemême ce prophète moins comme le fondateur d'une religion nouvelle, que comme un réformateur dont l'unique mission était de ramener les tribus iraniennes à la fidèle observation des croyances, des mœurs et des rites anciens. Des sectes dissidentes qui sont nées plus tard, mais qui probablement se rattachent plus ou moins à des opinions antiques, confirment notre opinion, en n'attribuant à Zoroastre d'autre rôle que celui de soi-disant réformateur. Elles lui reprochent, en effet, d'avoir lui-même corrompu cette religion primitive, dont il se présentait à tort, selon elles, comme le restaurateur et l'interprète (2).
11 est facile, en parcourant avec attention les hymnes du Rig-Véda, d'y retrouver des vestiges de cette religion antique, à laquelle les Gftthfts font si souvent allusion.
Ainsi que nous l'avons remarqué déjà, un grand nombre de poètes des Védas ne donnent pas aux divinités le titre de D^vasj mais bien celui A^Asouras, épithète qui, selon les Gfttbâs, était le nom propre des génies célestes et même du Dieu su-
(2) Martin Hadg, Die Gâihds, p. 93 et t05.
(2) Id. Die GdtM*. — Spiegel , Avesta, t. U, p. 216. - Michel Nicolas, Du partitme^ Revue Germanique, 1859.
préme dans l'ancienne religion, et qui fut en conséquence conservée avec ce sens par Zoroastre et ses partisans. L'emploi de cette expression, Asoura, dans certains hymnes védiques, avec le sens de divin, de saint, nous semble une réminiscence de l'ancienne croyance; ce qui est d'autant pins certain, qu'un grand nombre d'hymnes emploient ce mot avec une signification toute contraire, c'est-à-dire avec celle de démon, d'être malfaisant. Les premiers de ces hymnes ont probablement été composés à une époque où la scission entre les deux cultes n'existait pas encore ; les seconds, à une époque postérieure à l'établissement du mazdéisme.
Dans un grand nombre de passages du Rig, les Dévas n'apparaissent pas avec les caractères d'éternité, d'infini, d'absolu, qui d'ordinaire sont le partage de la divimté. Il y en a de vieux, de jeunes, de moyens ; on assiste à leur naissance et à leur mort ; Indra lui-même est une création des prêtres ou Richis. <x Prenant tour à tour chaque énergie divine, ces sages » magiciens en ont fait une forme dont ils ont revêtu Indra » (II, p. 57). — Comme la mort avait été établie pour la race » humaine, elle le fut aussi pour les Dévas (IV, p. 151). » Le règne d'Indra, selon la loi de Manou, ne doit avoir qu'une durée limitée. Ce dieu des dieux sera lui-même, un jour, remplacé par celui des dieux, des Asourasoudes hommes, qui aura le mieux mérité cet honneur (1).
Les Dévas, d'après certains hymnes, n'ont pas même d'existence positive et réelle ; les noms d'Indra, de Mitra, de Varouna, d'Agni ne sont que des désignations diverses de l'Être unique, éternel, tout-puissant, qui réside au ciel. Cet être, c'est l'Espnf divin (^). Ces idées, qui sont celles du Nirouku, recueil le plus ancien d'interprétations du Rig, ont été puisées dans les hymnes védiques eux-mêmes.
Nous retrouvons dans cet Esprit divin une conception familière aux Gâthâs, dont le premier chant est adressé à cet être
(1) Lois de Manou, p. 86, note de M. Loisdeur de Longchamp.
(2) RiG-VÉDA, 1,389; II, 203.
qui n*est autre que le Dieu suprême : «J'élève avec dévotion mes mains vers le ciel, et j'adore d'abord toutes les œuvres véridiques du sage Saint-Esprit (Mainjeus-Mazdaô-Çpèntahjâ). »
Cette communauté d'idées entre les Védas et les plus anciens hymnes des Perses est bien remarquable, surtout si l'on admet avec H. Martin Haug que l'hymne premier des GAth&s est l'œuvre d'un prophète antérieur à Zoroastre. Si cette supposition, étayée sur des preuves assez concluantes» est conforme à la vérité, nous trouvons ici un monument authentique de cette religion ancienne des Aryas dont nous cherchons les traces, et la conception de l'Être suprême nous est présentée sous une de ses formes les plus anciennes par l'un des adeptes mêmes et des contemporains de cette foi antique (1).
Un témoignage du peu d'antiquité relative du culte des Dévas, tel qu'il est retracé par les Tédas, nous est fourni par plusieurs hymnes du Rig qui nous font assister à la création de nouveaux Dévas et à des modifications fondamentales du culte primitif.
Les Ribhous, par exemple, prêtres ou personnifications mythologiques, ne sont reçus dans le panthéon védique qu'à la suite d'une lutte contre Twachtri, dans laquelle M. Nève croit voir la première application de l'apothéose ou déification des êtres humains (2).
Ailleurs le poète nous fait assister à une transformation importante du culte, en nous racontant comment fut divisée en plusieurs parties la coupe des libations d'abord unique. A la suite de ce partage ou de cette multiplication de la coupe, les diverses fonctions du culte furent, elles aussi, divisées entre les assistants, et peut-être faut-il voir dans ces diverses circonstances le triomphe définitif du polythéisme védique et le démembrement du culte primitif, qui ne s'adressait qu'à un seul dieu dans chaque tribu, et n'était célébré que par un seul prêtre.
(1) M. Haug, Die Gàthdt, I, § 1 et 2.
p) Nève, Du mythe des nibhavas. — Ric-V^da, I, 33, 373.
Cette coupe, unique elle-même, avec laquelle se faisaient les libations de lait ou de soma, n'était pas d'institution fort ancienne; elle avait été faite par Twachtri, l'artisan divin, et les poètes védiques l'appellent « la coupe encore nouvelle du divin Twachtri (1. II, hymne P% § 6). » Il est impossible d'énoncer plus clairement le peu d'antiquité de l'une des principales institutions du culte védique.
Le sacriGce et la libation, très-simples dans la religion primitive, se compliquèrent étrangement par la suite. A l'origine, le père de famille, placé sur le gazon sacré, répandait simplement dans le creux d'une pierre la libation de beurre fondu, de caillé, ou le jus du soma (I, 276, 47), et invitait le dieu à venir s'y désaltérer. Plus tard, on filtra le jus jaunâtre du soma pour lui enlever sa couleur d'or, célébrée par les hymnes zoroastriens ; on le mélangea avec de l'orge, du beurre clarifié; on le laissa fermenter, et on lui donna ainsi cette faculté enivrante contre laquelle s'élèvent avec tant d'indignation les poètes des Gâthâs et des autres parties de l'Avesta. Il est facile de suivre dans le Rig ces transformations diverses du culte ancien (1).
Le culte des Dévas ne s'établit donc que progressivement parmi les Ariens, et des divisions religieuses s'élevèrent souvent entre les tribus à Toccasion de son établissement. Nous avons déjà donné de cet antagonisme religieux des exemples qu'il nous serait facile de multiplier.
Yiçvâmitra, sage et poëte, dont le nom, ainsi que celui du saint Vasichtha, désigne sans doute non-seulement un individu isolé, mais toute une famille, corporation ou tribu de prophètes ou prêtres, ne semble pas toujours avoir vécu en paix avec ce dernier. Yiçvâmitra et les siens sont, à une certaine époque, entrés en lutte avec les Vasichthas contre lesquels ils ont dirigé des malédictions ou imprécations violentes, que le Rig-Véda nous à conservées.
Il est souvent question dans le Rig-Véda de luttes entre les
(l) A. Maury, Essai historique sur la religion des Aryas.
nu IJi RELIGIuN PRIMITIVE
divers DéYas. Indra est appelé le vainqueur de Twaehtri (II, 10), que le eommeotateur regarde dans ce passage, non pins comme une divinité bienf jisante, mais comme un asoura ennemi dlndra. Agni, le feu terrestre ou céleste, le médiateur entre l'homme et les dieux, est opposé souvent i un Agni cruel et sanguinaire que les Tédas appdlent mangeur de chair : « J'éloigne cet Âgni qui mange la cbair; qu'il aille dans l'empire dTama emportant avee lui le péché (IV, 158). » Les noms de Yarouna, d'Aryaman, d'Asoura, désignent tantôt des dieux propices et secourables, tantôt des divinités malfaisaBtes, des démons ennemis des Dévas.
Ces diversités de caractère attribuées à un même dieu doivent évidemment résulter d'une différente manière de voir des tribns chez lesquelles ont été composés les hymnes védiques, et il y a dans cette diversité des notions religieuses un vestige d'antagonisme qui explique les luttes fréquentes des Ariens.
Chez tous les peuples du monde, les diverses tribus adorèrent à une certaine époque, outre les dieux généraux de la nation, des divinités spéciales à chaque tribu et parfois à chaque famille. On trouve dans la Bible, au livre des Jiîges, les traces d'un culte pareil. Les quatre anciennes tribus de TAttique, du temps de Cécrops, avaient chacune une divinité spéciale dont elles portaient le nom ; au temps de Thésée, chacun des bourgs de la même contrée avaient encore un culte et des dieux spé* ciaux. En Egypte de même, chaque nôme avait ses divinités particulières, et Hérodote nous apprend que le plus souvent celles qui étaient adorées dans un lieu, ne l'étaient pas dans un auti'e. 11 n'en fut pas autrement dans l'ancienne Arie, et les vestiges du culte de ces dieux de tribus ont subsisté si longtemps dans rinde et dans la Perse, qu'on voit dans les inscriptions cunéiformes de Persépolis, récemment déchiffrées, le roi Darius invoquer, après le Dieu suprême Ahoura-Mazda, les dieux particuliers de sa tribu (1). « Qu'Ahoura-Mazda me
(l) Michel Nicolas, Du parsisme.
DES INDO-EUROPÉENS. i 1 1
» protège avec le dieu du clan, » est une formule qui revient souvent dans ces inscriptions. Chaque tribu avait donc, sinon une religion totalement différente de celles des autres tribus, du moins certaines divinités spéciales et certains modes particuliers d'adoration. Souvent la tribu s'appelait du nom de son dieu ; c'est ainsi probablement que la caste des Ksattryas ou guerriers de Tlnde est issue d'une tribu portant ce nom et placée sous l'invocation du dieu Ksattra^ la richesse, la puissance. De même, la caste des Brahmanes fut ainsi appelée du dieu Brahma. N'oublions pas que, selon la remarque profonde de Niebuhr, on retrouve toujours la tribu comme principe de la caste.