CHAPITRE IL
LA DIVEBSITÉ DES CO!CCKPnO!fS mELIfiSTSIS C0ULKSPO!IDUT CHEZ LES TRIBUS ÂKIX!I5ES A LA DITEBSITÉ DES MOEURS ET DU GETOE DE TIE.
n est probable qne les noms des auteurs des hynuies védiqoes dont plasienrs, comme Indra, bidrani, Sraddhâ, Yiçvaroitrâ, Trifa, Aptya, etc. (1), soDt aussi des noms de divinités, étaient en même temps des noms de familles ou de tribus de prêtres, qui, comme les Asclépiades, les Enmolpides et les autres familles sacerdotales de la Grèce, conservaient héréditairement dans leur sein les soins du culte de certaines divinités et la mémoire des cbants sacrés relatifs à ce culte. Les hymnes attribués à Vasichtha, pour ne citer qu'un exemple, finissent ordinairement par cette invocation : « Agni,
fils de la force, les Vasichthas t'implorent donne-nous
Tabondance, à nous chantres ou seigneurs » (in, 38, 40, 41). Les Yasichtbas formaient donc une famille ou tribu composée de poètes et de seigneurs, ou, en d'autres termes, de prêtres et de guerriers ; telle était, en effet, la composition de toutes les familles nobles de Tanliquité. De même, les Cavis
(1) RiG, I, 158; IV, 269. — Indra, se célèbre lui-même; la déesse Indrani a composé un hymne ; il en est de même de Sraddhâ, la foi religieuse.
OU Cavajas^ chez lesquels on trouvera peut-être un jour Torl* gine des célèbres tribus des Cabires, étaient des prêtres ou adorateurs des dieux Cavis ou Cavyas.
Les Bhrigous, d'une simple famille qu'ils étaient à l'origine, devinrent un peuple tout entier; ce sont les Briges dont parle Hérodote.
Les noms d'Angiras, de Ribhous, de Marouts désignaient à la fois des divinités et des tribus ou familles sacerdotales.
Les diverses tribus de la race arienne n'avaient ni les mêmes mœurs» ni le même genre de vie. et l'on peut sous ce rapport les diviser en trois grandes catégories, correspondant à trois formes de société différentes : les unes vivaient surtout des productions naturelles de la terre, de la chasse, de la pêche, et étaient dans un état à demi-sauvage. Les autres, c'étaient les plus nombreuses, tiraient leur principal moyen de subsistance des produits de leurs troupeaux ; leur genre d'existence n'était point sans analogie avec celui des anciens Hébreux. Une troisième classe, peu nombreuse, parait-il, à l'époque où furent composés les hymnes du Rig- Yéda, vivait de l'agriculture et considérait ce genre d'occupation comme le seul noble, le seul agréable aux dieux.
Que certaines tribus ariennes aient eu, comme les peuplades du Nouveau Monde, la chasse et la pêche pour principal moyen de subsistance, c'est ce qui ne saurait être douteux en pré* sence du témoignage formel du Boundehescht, qui déclare que la chasse fut le premier et le plus ancien moyen d'existence pour l'humanité.
Les Védas comprennent la chasse parmi les actions prohibées , la loi de Manou défend la chasse aux classes supérieures et déclare cet art réservé aux castes abjectes des Tchandalas. Pour que ces prohibitions fussent nécessaires, il fallait bien que les diverses tribus éprouvassent un grand attrait pour la vie errante et aventureuse du chasseur. Le législateur s'efforce de combattre ce penchant, afin d'habituer les Ariens à l'existence paisible et sédentaire. On trouve dans la loi de
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Moïse de prohibitions analogues édictées dans le même but.
Les tribus pastorales, à l'époque du Rig, étaient les plus ■ombreuses ; les bœufs, les vaches, les chevaui constituaient leur principale richesse. Plus avancées en civilisation, mieux gouvernées, plus unies entre elles que les tribus chasseresses, elles luttaient avec avantage contre celles-ci, en même temps qu'elles dépassaient les tribus agricoles par leur puissance, leur audace, leur esprit d'entreprise, résultat nécessaire d'une vie erraftte et aventureuse» C'est dans le sein de ces tribus de pasteurs que vivaient les poètes auteurs des hymnes védiques.
L'existence d'une troisième classe de tribus ariennes, plus spécialement adonnée à l'agriculture et menant de préférence la vie sédentaire, est démontrée tant par certains passages du* Rig (II, 308) que par les hymnes des Gâthâ^ qui placent Tagriculteur au-dessus de tous les autres hommes, le considèrent comme le préféré d'Ahoura-Mazda et comme seul digne d'entrer un jour dans ki demeure des bienheureux. La langue sanscrite désigne par deux expressions diverses le genre de vie des nomades et celui des Ariens sédentaires. Les premiers, qui n*ont qwe des demeures frêles et provisoires et qui changent de place à chaque instai^t, sont les Djagatas; les seconds, qui s'arrêtent dans un lieu pour s'y fixer et le cultiver, sont appelés Tasthuschas (!)•
A ces trois formes diverses d'état social correspondaient chez les Ariens trois formes religieuses différentes.
On voit à chaque instant dans les Védas la trace de luttes soutenues par les tribus védiques contre des ennemis sauvages et grossiers, auxquels sont prodiguées les épithètes d'ennemis {ari, dvisch, çatru), de voleurs {dasyous), de loups (vrïka). Ces hordes, sans frein, sans loi, sans religion, sont appelées parles poètes védiques les troupes de ceux qui ne font pas de libation. Les dieux Marouts sont les meurtriers de ceus
\i) Nêve, Essai sur les RibJuivas.— Th. Mommsen, Histoire romaine.
DES INDO-EUROPÉENS. ilo
qiii n'offrent point de sacrifices. Agnî, est-il dit ailleurs, écrase partout, comme avec une massue, des ennemis ne faisant uucune offtande (1).
De ces ennemis [dasyous)^ dont il est si souvent question dans les Yédas, les uns semblent avoir appartenu à une race noire distincte de celle des Aryas. C'est peut-être à ceux-ci que fait allusion le poète, lorsqu'il s'écrie : « Les rayons brûlants de Soma arrivent au son des hymnes, ils brûlent les impies, ils repoussent par leur sainte magie cette race à peau noire eunemie d'Indra. x»Les autres faisaient partie des tribus sœurs de celles des Ariens védiques. La loi de Manou réunit, en effet, sous le nom de dasyous (voleurs) tous les hommes exclus de leur caste pour avoir négligé leurs devoirs, soit qu'ils parlent la langue des barbares, Mlétchlas, ou celle des hommes honorables, Aryas (2). Le terme de dasyou servit donc à désigner successivement les populations errantes et sauvages ennemies de la race arienne, les tribus de cette race les moins civilisées et étrangères au culte des Dévas, et enfin, plus tard, les membres de la société indienne ayant mérité par leur conduite d'être exclus de leur caste.
Ces tribus de Dasyous, auxquels les Védas reprochent de n'avoir aucune religion, en avaient cependant une, de même que toutes les peuplades chasseresses ; mais ce culte cruel et grossier, comme les mœurs de ceux qui le pratiquaient, semblait aux Ariens védiques la négation même de tout principe religieux.
Peut-être VAgni mangeur de chair , VAgni dont le char est de chair, dont parlent les Védas, ainsi que le Djemschid mangeur de chair, dont il est question dans les hymnes du Yaçna, étaient-ils les objets d'adoration de ces peuples qui leur sacrifiaient des victimes humaines. Il est certain que les sacrifices humains avaient fait anciennement partie du culte des Ariens. Une cérémonie, rapportée par le Yadjour-Véda , con-
(l) RiG-V^DA, IV, 49. — Nève, Ribhavas, ch. m. (i) Manou, X, 45.
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sacre à la fois Tabolition et le souvenir de ce mode cruel d'adoration (1), qui avait bien pu se conserver parmi les tribus ariennes les moins éclairées et séparées des autres par leur vie errante au milieu des forêts et des montagnes»
Les membres de ces tribus étaient, comme leurs dieux, appelés mangeurs de chair. M. Max. Muller pense que ces termes s'appliquaient aux tribus qui mangeaient de la chair crue et qui étaient un objet d'aversion pour les autres tribus. Kravyaad et Àma-ad sont des termes appliqués encore aujourd'hui dans l'Inde aux tribus les plus barbares et qui excitent dans cette contrée autant d'horreur et de répulsion que ceux d'oiao^yw et de xpeuKpaYoi en soulevaient dans la Grèce antique (â). Mangeur de chair était en Grèce un des titres de Bacchus, et comme ce dieu descendait du Soma védique, on peut en conclure qu'à l'époque de rémigration des tribus ariennes en Grèce, ces tribus offraient à ce dieu un culte sanglant; peut-être même est-ce à l'horreur qu'excitait ce culte chez les autres Ariens, qu'il faut attribuer l'expulsion de l'Arie des mangeurs de chair^ comme l'étaient la plupart des peuplades qui pénétrèrent en Europe. Les Hellènes, les Italiotes, en effet, aussi bien que les Celtes, les Germains; les Scandinaves, offraient à leurs idoles des victimes humaines. Peut-être faut-il aussi chercher dans cette pratique religieuse les traces d'une coutume plus horrible encore, si, comme l'affirme le philosophe Ballanche» les sacri fices humains, partout où ils ont été en usage, sont une transformation de l'anthropophagie. L'homme, se. figurant les dieux à son image, leur offrait le mets qui lui semblait le plus délicieux, la chair de son semblable (3).
Les adorateurs par excellence des Dévas, les Ariens védiques, avaient pour principale industrie l'art pastoral, le soin des troupeaux ; l'agriculture ne venait chez eux qu'es
(1) A. Maury, Essait 4* art. d'après Lassen, p. 788.
(2) Mythol. comp.y p. 34.
(3) L'adoration de Roudra sous le nom de Si va et le cuite du Lingam faisaient peut-être également partie de la religion de ces tribus barbares.
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seconde iipe, et ils ne connaissaient qu*un fort petit nombre de cultures (1). ■ Que nos vaches soient fécondes et robustes; qu'elles fassent notre joie et nous donnent une nourriture abondante (I, p. 51), » s'âcrient à chaque instant les chantres védiques. De riches moissons, la libéralité de la terre sont également Tobjet de leurs vœux, mais à un moindre degré que la multiplication et la prospérité des troupeaux. Le caractère pastoral de ces peuplades se révèle parfaitement dans leur langage : pour eux, tonte ridiesse, toute abondance, tout ce qui peut procurer un avantage quelconque, est appelé va«A«. Ainsi le sacrifice est une vache; la terre est une vache féconde; les nuages, qui portent la pluie, ou les rayons bienfaisants delà lumière sont des vaches célestes. Une foule d'autres mots, indiquant la force, l'opulence, la puissance, dérivent également de termes empruntés à Fart pastoral. Leur culte est une conséquence directe de leur genre de vie. Au lieu d'employer, comme les cultivateurs , le vin et l'huile pour leurs libations, ils ne fout usage que de lait, de beurre, de caillé, ou du jus de soma, extrait d'une plante qui croît naturellement dans leurs contrées. La loi de Manou, que les Indiens considèrent comme d'accord en tous points avec lesVédas, attache si peu de considération à l'agriculture, qu'elle regarde ce genre d'occupation comme tout à fait indigne des castes supérieures de la société : «[ Certaines gens, dit cette loi, approuvent l'agriculture, mais ce moyen d'existence est blâmé des hommes de bien. » — « Un brahmane ou un kchattrya contraint de vivre des mêmes ressources qu'un vaisya, doit avec soin éviter le labourage (3). »
Nous devons donc penser que, s'il se trouve dans les Yédasdes hymnes favorables à l'agriculture et qui la célèbrent comme un art honorable, ces hymnes sont émanés des quelques tribus de laboureurs qui n'adoptèrent jamais dans son ^semble le culte des Dévas; qui, au contraire, protestèrent
(1) Th. MoMiSEif» Histoire romaine.
(2) llAifou, X, 83, 84.
lis LA RËUGION PRIMITIVE
sans cesse contre certaines parties de ce culte, et qui finirent, à la suite de Zoroastre, par l'abandonner entièrement.
C'est dans les hynanes des Githâs et du Yaçna que Ton peut voir combien était profond l'antagonisme qui séparait les tribus sédentaires et agricoles des tribus pastorales et souvent nomades des Ariens védiques. Les prêtres de ces derniers y sont représentés comme a des prophètes de mensonge, qui séduisent les hommes et les excitent non-seulement à ne pas s'adonner à la culture des champs, mais encore à ravager les terres cultivées et à nuire aux amis de la vérité. Pour assurer leur empire sur les hommes sans intelligence qui leur obéissent, ils appellent à leur aide les sortilèges, les arts trompeurs et les illusions que procure la liqueur enivrante (le soma) dont ils vantent la sainte vertu (1). x>
La plus profonde haine contre les ennemis de l'agriculture se manifeste à chaque page des livres sacrés des Iraniens ; les laboureurs, au contraire, y reçoivent toutes les bénédictions, tous les encouragements d'Ahoura-Mazda et de son prophète. « Celui qui cultive la terre, dit un passage de l'Avesta, est aussi agréable à Ahoura-Mazda que s'il avait donné l'être à cent créatures. » — <c Aucun autre que l'agriculteur, dit le Yaçna, quelque dieu qu'il adore, ne doit avoir en partage la bonne nouvelle (evangelium), c'est-à-dire que l'agriculteur seul peut connaître la loi divine d'où résulte le salut (2). »
De cette tendance du zoroastrisme à faire prévaloir la vie paisible et sédentaire de l'agriculteur sur la vie errante du pfltre, on a voulu conclure que l'agriculture ne s'était établie dans la famille arienne qu'après la réforme opérée par Zoroastre. Mais, outre que plusieurs passages.4cs Védas établissent suffisamment que les choses ne se sont point passées ainsi, et qu'un grand nombre de tribus, bien avant Zoroastre, s'adonnaient à la culture des champs, on a remarqué avec raison qu'un changement aussi considérable que le passage
(1) YaCNA, XXXI, XXXII, XXXIII.
(2) Gdthâs, XXXI, g 10. Traduction de M. Martin-Haog.
DES LNDO-EUROPÊËNS. 119
tic la vie nomade à la yie sédentaire, n'avait pu s'accomplir à la Yoix d'an seul homme^ qoelqoe paissante qu'on veuille la supposer (1).
Moïse jeta chez les Israélites les bases d'ane semblable transformation sociale, mais ce n'est que plusieurs sièdes après sa mort qu'elle fut accomplie d'une manière comi^te. Certainement l'agriculture était connue parmi les Aryas à l'époque de Zoroastre, et c*€st probabl^nent en étudiant son iieureuse influence sur les mœurs, en observant la supériorité de la vie morale de l'agriculteur sur celle du nomade, que le fondateur du mazdéisme conçut l'idée de rattacher sa doctrine aux usages des tribus ariennes vouées à la culture des champs, «et d'amener celles de ces tribus qui étaient encore nomades à •embrasser un genre de vie et un culte plus conformes l'on et l'autre au bon sens, plus favorables aux bonnes mœurs et à la prospérité publique que leur mode errant d'existence et que le culte qu'elles pratiquaient.
Ces tribus agricoles chez lesquelles Zoroastre paraît avoir trouvé les premiers éléments de sa doctrine, professaient le «ttlte du feu, mais sans y joindre la libation de soma, du moins sous la forme enivrante qu'elle avait chez les pasteurs. Selon M. Haug, elles adoraient des génies blancs ou bons génies, opposés à des génies noirs ou génies du mal. L'esprit de la terre et la terre eQe-méme dont le sein fécond les enrichissait, re- «evaiênr^ussi leurs hommages sous différents noms, et peutêtre reconnaissaient-elles un dieu suprême sous le nom de VohU'ManOj la bonne Pensée, le bon Esprit, ou A^Ahoura- Mazda^ le vivant Savant. Il est probable, du reste, que tout en se basant sur un fond commun, les croyances n'étaient pas identiques parmi toutes les tribus.
Zoroastre et ses disciples se présentent toujours comme des interprètes, et des conservateurs des antiques croyances, de l'ancien culte altéré par les adorateurs des Dévas. Ce qu'ils
1) Martin Havg, Die Gâthds, p. 73 et 92, 120, 121 et 185. ^ Michel Nicolas, Du parsisme^ Revue German., 1859.
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reprochent surtout à ces derniers, c'est le mépris de ragriculture et l'adoration des Dévas, qui ne sont pas des dieux, mais des êtres créés par la déraison, ennemis du bon sens et ardents à foire le mal. Ils blftuient également la libation enivrante du soma et ses funestes effets sur la raison humaine, les comparant à une funeste magie qui obscurcit la lumière de l'intelligence et enfonte de vaines illusions. Nous retrouvons, en effet, dans les Yédas des traces évidentes d'un culte orgiastique; les dieux sont sans cesse représentés comme s'enivrant de soma ; des expressions, des images obscènes sont employées dans un grand nombre de passages. Cependant, même en tenant compte de toute la distance qui sépare l'expression poétique des idées d'un peuple de sa vie réelle, nous avons peine à reconnaître dans le nai^ et poétique hindou du Rig-*yéda ce mangeur de chair que le laçna nous représente comme un être cruel, grossier, ennemi de toute vérité, de toute justice. Peut-être devons-nous penser avec M. Michel Nicolas que le naturalisme des Yédas n'est qu'une forme adoucie de la religion antique des pasteurs ariens. « On peut croire que la réforme zoroastrienne réagit sur ses adversaires, et que, sans vaincre leur opposition, sans modifier même leur tendance, elle leur inspira quelque chose de cette douceur de mœurs qui la distingue et qu'elle considère comme l'inévitable apanage deThomme de bon sens (1). »
(1) MiCHBL Nicolas, p. 76.