CHAPITRE III
DE LA NOTION DE LÀ DIVINITÉ CHEZ LES ÀRYÀS, AVANT l'établissement du VÉDISME et du ZOROASTEISIIE.
Le culte du feu, tel nous paraît être le lien religieux commun qui rattachait entre elles les tribus ariennes.
Ce culte, un dans son essence et dans son principe, variait de formes selon le degré de civilisation des diverses tribus sœurs.
Chez les chasseurs, il était accompagné de sacrifices humains.
Chez les pasteurs, il éuit uni au culte d'Indra, dieu cruel et guerrier, ainsi qu'à la libation enivrante du soma, qui jetait les officiants et les assistants dans un état violent et extatique.
Les agriculteurs pratiquaient ce culte sous son mode le plus moral et le plus simple ; leurs libations étaient de lait, de caillé, ou de soma non fermenté. Le feu était pour eux la révélation, la manifestation des bons génies.
Examinons maintenant plus spécialement sous quelle forme dut se présenter chez ces peuples la notion divine, l'idée même de la divinité, antérieurement à rétablissement du védisme et du zoroastrisme.
f22 LA REUGION PRIMITIVE
Hérodote dit, en pariant du cnlte primitif des Masges, deseeodants des Aryas: « Les Pâasges, aa oommeneemeiit, dans
lears sacrifices se contentaient d*inToqner des dieux Ils
ne donnaient à aucun d'eux, ni snniom, ni nom quelconque, car ils n'en connaissaient point encore... •
Cette assertion, comme la plupart de celles du Père de l'histoire, a été fréquemment combattue, mais nous pensons qu'elle est cependant parfaitement conforme à ce qui a dû se passer i l'origine. L'étude des antiques relions de Flnde Tient, dès aujourd'hui, lui donner une confirmation bien remarquable, puisqu'il est démontré que les dieux des ancêtres des Pélasges, des antiques Aryas, n'avaient, eux aussi, pas de nom et n'étaient désignés que par de simples attributs, a Partout, dit M. Langlois (1), oii l'arya voit un rayon de cette clarté, de cette force, de cette abondance, de cette charité
dont il a besoin, il adore Dieu Ce Dieu n'a pas de nom,
on ne le désigne que par ses attributs. >
C'est probablem^t du védisme que datent dans l'Arie les personnifications distinctes et les noms propres des dieux, empruntés pour la plupart aux éléments. L'émigration des Pélasges dans les îles et sur le continentde la Grèce datait peutêtre d'une époque antérieure à cette transformation de la religion antique des Aryas, et c'est à ce fait qu'il faudrait attribuer le petit nombre de noms de divinités communs à la fois à la Grèce et à l'Inde.
Le nom de Jupiter, appliqué par les Grecs et les Latins à un dieu spécial, n'est chez les Aryas que le corn générique de la divinité. Quant aux autres dénominations qui seraient communes aux Védas et aux cultes helléniques, elles pourraient avoir été importées en Europe par des émigrations postérieures, comme le fut, par exemple, le culte de Bacchus, imité de celui du Soma védique.
Le fait que, si les noms diftèrent, les caractères des dieux sont
( 1) Préface de la traduction du Rig.
DES INDO-EUROPEENS. i23
cependant analogues dans les deux religions, que Roudra, par exemple, ressemble à Apollon, Trita à Hercule, les Âçwins à Castor et PoUux, n'infirme en rien notre opinion ; car, au fond, les conceptions religieuses, comme les peuples, ayant une même origine, il n'est pas étonnant que les produits religieux fussent analogues; que les divinités issues d'un même génie, d'un même sentiment religieux, fussent à peu près identiques dans leurs caractères et leurs attributs.
« Une reUgion, selon la remarque de M. Langlois, est la représentation, par le moyen de symboles extérieurs, de l'idée qu'un peuple s'est fait de la nature divine (1). » Quels furent ces symboles à l'origine, ou, en d'autres termes, quelles furent les épithètes par lesquelles les peuples anciens désignèrent la divinité, puisque le symbole, à une époque où l'art plastique n'existait pas encore, ne pouvait s'exprimer que par le langage parlé?
Nous pouvons répondre, à priori^ que ces symboles furent empruntés à l'ensemble de la création, au monde réel ou atf monde imaginable, tel que l'bomme pouvait le concevoir à ces âges reculés.
Nous pouvons ajouter que ces épithètes désignèrent une supériorité quelconque, physique ou morale, l'idée même de la divinité étant adéquate à celle d'un ou de plusieurs êtres d'une essence supérieure en tout ou en partie à la nature humaine.
Une étude peut-être trop spéciale des Yédas, qui sont le monument le plus ancien du naturalisme ou adoration de la nature physique déifiée, a pu amener quelques écrivains à penser que la tendance correspondante à ce culte dominait seule à l'origine, c'est-à-dire que l'esprit humain était incapable à ses débuts de comprendre les idées et les pensées intellectuelles et morales; que le champ de ses conceptions ne s'étendait pas au delà des notions matérielles, des images empruntées au monde visible.
(1) Préface du Rig-Véda, p. 3.
124 LA REUGION PRIMITIVE
C'est là une erreur asseï g^iénlement répandoe et coDtre bqneDe il importe d*aiitant pins de se prémmiir que les faits la démentent d'nne manière formdle. Le langage, ce témoin infiaillible des premiers phénomènes de la pensée humaine, nous montre cette pensée ooneerant et distinguant, dès Torigine et par le seul effet de sa spontanéité, Tordre réel des choses dans son ensemble, les deux sphères d'activité dans lesqueDes lui est donné de se mouroir, le monde physique et le monde moral.
Si rhomme primitif, en effet, n'avait en que des notions matérielles, il n'aurait pu employer pour se désigner lui-même, pour exprimer sa propre nature, qu'une image, qu'une expression empruntée à la partie physique de son être, telle que la force, la grandeur, la puissance ; or, loin qu'Q en soit ainsi, le nom même du premier homme, Manau^ selon les l^édas, vient du radical man, penser, réflédiir. De la même racine dérive le mot masy qui signifie génie. C'est donc uniquement au monde intellectuel que fut empruntée l'expression par laquelle les Ariens désipèrent l'homme. Il en fiit de même de plusieurs des images par lesquelles ils se représentaient la divinité.
Dieu éuit Cavi, intelligent, Aiha^ véridique, Çuddha$j pur, vertueux, Brahma, parfait {Bahr, effectuer, exceller).
Un grand nombre d'autres épithètes divines pouvaient s'appliquer soit à la nature morale, soit à la nature physique des dieux ; telles sont les suivantes : Asaura ou Ahoura, auteur de la vie et du mouvement; Védhas^ c'est-à-dire existant au sein de cette puissance inerte à laquelle il communique son énergie; DévGy c'est-à-dire brillant, resplendissant de l'auréole divine ; Kehattriy^ riche, puissant; Baghâs distributeur de la richesse, de la fortune ; Viçnou^ conservateur du monde (de vis lancer, pénétrer) ; Çwa, adorable, de çaiv^ adorer, respecter (1).
Chaque tribu employait pour désiper la divinité les épithètes qui lui semblaient le plus propres à rendre l'idée qu'dle
(l) Larglois, Préface du Atg. — Eichoff, Parallèle des langues de VEwrope et de l'Inde.
DES INDO-EUROPÉENS. i25
s'en faisait, et qui servaient en même temps aussi, sans doute, à distinguer son culte de celui des tribus voisines. C'est ainsi que les quatre tribus de l'Attique avaient chacune une divinité spéciale, et que des tribus sémitiques, les unes désignaient TÉtre suprême parles noms d'El ou d'Ëlohim, les autres par celui de Shaddaî ou de Jéhovah.
Les tribus les plus grossières, les moins enclines aux idées morales, employaient les épithètes empruntées aux objets ou aux forces naturelles; c'est ainsi que naquit le védisme. Les tribus les plus morales et les plus éclairées usaient de préférence des épithètes empruntées au monde moral; ainsi se forma le zoroastrisme dans lequel AhourorMazda^ le vivant Savant, Yohu-Mano, le bon Cœur, Armaiti, le Dévouement, les Amschaspands, les Immortels excellents, Asha^ la Vérité ou la pureté, Ameretat, l'Immortalité, sont les principaux génies dignes de l'adoration des hommes*
Les différentes manières de voir des tribus excitèrent entre elles des luttes suivies de schismes, dontle mieux connu est celui qui porte le nom de Zoroastre et qui amena, après de longues années de guerres sanglantes, la séparation définitive des Aryas en deux grandes branches, la race indienne et la race iranienne.
Cette séparation avait été précédée de plusieurs autres amenées également par des luttes entre les tribus qui différaient de degré de civilisation et de religion. Bien que l'étude de l'histoire, des littératures et des langues antiques n'ait pas encore éclairé ces grandes migrations de nos ancêtres d'une lumière suffisante, peut-être jugera-t-on que les suppositions suivantes relatives à cet objet intéressant, ne sont pas dénuées d'un certain degré de vraisemblance.
Les tribus qui se représentaient surtout Dieu comme un être intelligent (Cavi), paraissent des premières avoir émigré en Europe, où, sous le nom de Pélasges, de Celtes, etc., elles importèrent en Grèce, en Italie, en Gaule, en Bretagne, le culte des dieux Cahires. Ce même culte paraît avoir été
conna en Phénicie et en Egypte. On y retrouve l'adoration de certaines puissances natureUes, un dieu suprême d*où dérivent les dieux inférieurs par une suite d'émanations ou d'incarnations analogues à celles qui se sont développées dans le culte brahmanique; un dieu intermédiaire entre l'homme et le ciel, divinité analogue au MUro-il^m des Yédas, au Craosha des livres perses. Le feu y est adoré comme père des Cabires, la terre y reçoit des hommages sous le nom d'/tA, mot qui rappelle la grande déesse Nature, VAditi des Védas.
Ajoutons que dans les religions cabiriques, comme dans celle de TÂrie, le prêtre se confond souvent avec le dieu dont il est le représentant, reçoit le même nom, les mêmes hommages et les mêmes attributs. L'usage des arts magiques qui jouaient un si grand rôle dans Tantique religion de ï'Arie et contre lesquels Zoroastre s'élève avec tant de violence, formait un des caractères distinctifs des Cabires ; une Minerve cabirique était appelée en Grèce Telchinia^ c'est-à-dire la sorcière.
Parmi les peuples voisins de la Grèce, nous retrouvons le nom d'une tribu célèbre dans les Védas, c'est celle des Bhrigous qui, sous le nom de Briges, paraissent s'être établis en Thrace. On sait que c'est surtout de la Thrace que vint aux Grecs la civilisation religieuse. Hérodote nous apprend que les Briges repassèrent ensuite en Asie, où ils prirent le nom de Phrygiens ; il nous serait facile ici de montrer par combiea de rapports la religion phrygienne se rapprochait de celle de FArie.
Les tribus ariennes qui émigrèrent vers le nord de l'Europe paraissent avoir plus particulièrement vénéré la divinité sous le nom de Çuddhas; de là le Guth des tribus gothiques, le Gott allemand, le 6od anglais.
Les tribus qui se transportèrent à l'est attachèrent surtout à l'idée de Dieu la notion de prospérité, de bonheur : Bog^ Dieu en slavon et en russe, dérive de Tindien BaghâSj sort, fortune, de la racine bhaj\ répartir, distribuer.
Qui sait si des recherches ultérieures n'amèneront pas k
découvrir que le culte- de Baal a été répandu dans le sud de l'Asie par des émigrations de tribus ariennes qui appelaient Dieu le Vivant (Bélus) de balj vivre, prospérer ? N'en serait-il pas de même pour Y Allah des Arabes, de al, occuper, remh plir? Hu, le Puissant, le dieu des Kimris, tirait probablement son nom du sanscrit Au, verser, offrir (1).
Tous ces noms divers de la divinité n'étaient à l'origine que des épithëtes, des énonciations d'attributs, qui, plus tard, sont devenues des noms propres. Chaque tribu, en dénommant son dieu ou ses dieux, c'est-à-dire en leur créant une personnalité distincte de celle des divinités des tribus voisines, opéra un véritable schisme et enfanta, pour ainsi dire, une religion nouvelle. En effet, désigner la divinité par un nom propre, c'est la déterminer, la limiter, la spécialiser d'une manière quelconque, et c'est, par conséquent, se trouver en désaccord avec tous ceux qui la conçoivent sous une forme plus générale, ou qui se la représentent sous des attributs différents de ceux que vous énoncez.
Les auteurs des hymnes védiques ont parfaitement conscience de ce travail qu'ils opèrent; ils comprennent qu'euxmêmes créent et enfantent les dieux : « Les Richis, disent-ils, ces sages magiciens, prenant tour à tour chaque énergie divine, en ont fait une forme dont Us ont revêtu Indra (II, 57). » — Ailleurs le poète s'écrie : » Je voudrais, par une brillante expression de mes pensées, ajouter quelque chose à la grandeur d'Indra, ce maître magnifique. »
Chez les antiques Pélasges, nous voyons de même le sentiment religieux, en l'absence de tout autre symbole, s'attacher à des noms, et leurs idées sur la divinité se développer et s'ordonner à mesure que les noms se multiplient dans les invocations qu'ils lui adressent (2). Au temps de Cécrops, il n'y avait que quatre divinités dans l'Attique, une pour chaque tribu ; Thésée reconnut seulement neuf divinités légales ; long-
(1) EiCHOFF, Parallèle des langues de V Europe et de l'Inde. iTl Gdigniaut, Relig. deVAttiq., I, p. 59.
128 LA RELIGION PRDOnVK DBS INDO^UROPÊENS.
teaips après, SoIob n'en adtadl qve don. O0 sait eombi^i se multiplia par la suite le nombre des dieux (1) !
Tdle fot égalemeot la transformation qni s*opéra dnns la rdigion des Arjas i Tépoqne on forat composées les hymnes da Rig-Yéda. Les dienx, peu nombreux à Torigine, se multiplierait i l'infini, c'est-i-dire que toutes les manifestations possibles de la forée, de rintdUgmee, de Fénergie divine reçurent des noms; daqne tribu apporta son contingent de divinités à cette formation du panthéon védique.
Certaines tribus, les tribus agriortes surtout, à ce qu'il parait, ne voulurent jamais reconnaître cette nouveDe forme rdigieuse qu'dles considéraient avec raison comme une idolâtrie. Nous avons vu déjà plusieurs poètes védiques dédarer dans leurs chants que les Dévas n'ont pas d'existoice réelle et ne sont que des formes diverses du Dieu suprême : « L'esprit divin qui circule au ciel, disent-ils, on l'appelle Indra, Hitra, Agni, Yarouna; l'Être céleste à plus d'un nom. (I, 389]. » Zoroastre et les prophètes ses prédécesseurs s'élèvent avec indignation contre les adorateurs des Dévas qui rabaissaient l'idée divine en la personnifiant dans un astre, une force, un élément ; pour eux, les prêtres de pareilles divinités sont des imposieurs, des ennemis de la vérité et du bon sens^ des artisans de mensonge, des magiciens de la mauvaise magie, et leurs soi-disant dieux n'étaient que de vaines apparences, des démons, des êtres malfaisants^ incomplets, difformes (8).
Cependant le zoroastrisme, comme le védismes, dut représenter la divinité par un nom, par un symbole ; mais, au lieu d'emprunter cette épithète, cette dénomination à la nature physique, il l'emprunta à la nature morale. Le Dieu suprême ne fut pas pour les Hazdéens le firmament (Indra) ou le feu (Agni), mais il fut un génie immatériel, le Yivant Savant (Ahoura-Mazda).
(1) Saixte-Cboix, Myst. du paganisme, 2« sect., art. 2.
(2) M.Hadg, Die Gdihds, xxxii, g Set Commentaire.