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CHAPITRE IV

PREMIÈRE FORBfE DE LA RELlQIOIf DES ARTAS«

Des dieux innommés, impersonnels, sans détermination fixe, vagues comme le sentiment religieux à son origine, telles furent les premières divinités des Aryas. Ces dieux 3e rév^ laient, se manifestaient aux hommes par le feu, dont le culte, sous ses diverses formes, devint univejrsel parmi les tribus ariennes.

Examinons maintenant quelle forme religieuse dut naître de ces conceptions indécises qui sont à la religion positive ce que Vaube est au grand jour.

Selon Gœrres» la religion primitive fut une espèce de pai^tbéisme naturaliste : a Toutes les voix ramenaient l'homme dans le monde des éléments. Aux portes de cet empire, au pied des montapes, colonnes de leur péristyle, les hommes s'agenouillaient en adorant; ils interrogeaient les fleuves sortant de leur sanctuaire fermé et cherchaient à comprendre la parole du tonnerre. L'Esprit caché s'élançait hors du feu; aucun être vivant ne lui résistait... Le culte du feu est devenu l'adoration du Soleil... Le Soleil, l'armée des cieux, les éléments qui leur obéissent, telles sont les puissances immor-

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telles, et tels sont tout à la fois les prêtres du ciel ; le inonde est un reflet de la divinité ; il existe par lui-même, il n'est limité par rien ; en ce sens la religion de cette époque est un panthéisme (1). »

Selon BIM. Creuzer et Guigniault, l'antique religion des Aryas aurait été un sabéisme matérialiste et une espèce de fétichisme. « Tout semble se rapporter au culte des astres ou au sabéisme dans son sens le plus matériel... La terre aussi et ses phénomènes, ses accidents ont leur part dans les mythes religieux (2). » '

M. Nève admet que ces peuples ont passé de Fadoration d*un dieu unique, d'un théisme patriarcal, à la profession du sabéisme et à l'adoration de la nature divinisée.

Enfin M. Martin Haug croit que les Ariens adoraient les Ahuras ou bons génies, à la tête desquels était placé un génie blanc ou bon génie de la vie. Des génies noirs ou esprits du mal, étaient opposés à ces divinités bienfaisantes.

Ainsi cette religion primitive dont nous recherchons les traces, et qui fut chez les peuples qui nous occupent, la première manifestation extérieure du sentiment divin, fut, selon les uns, le panthéisme, selo» les autres, le monothéisme, tandis que plusieurs 'veulent y voir le sabéisme, le naturalisme, ou une espèce de dualisme manifesté par l'opposition de deux classe de divinités ou de génies célestes.

Dans cette religion spontanée en effet, dans ce premier élan confus et indéfini de Fâme vers l'être divin, il dut se trouver quelque chose de toutes ces formes religieuses, de toutes ces tendances, de toutes ces diverses manières d'exprimer et de comprendre la nature et les attributs de la divinité.

« I) n'y a rien dans la réflexion qui n'existe d'abord dans la spontanéité. » Cet aphorisme philosophique est particulièrement vrai. en matière religieuse où la réflexion ne joue qu'un rôle secondaire. La foi spontanée renferme en ell^ tous

( l) GoERRES, cité par Nève : Ribhavat, p. 5. (2) Creuzer, 1. 1, p. 18.

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les développements ultérieurs de Tidée religieuse. La reUgiou primitive n*est ni le panthéisme, ni le polythéisme, ni le monothéisme, ni le dualisme, mais elle est comme Tœuf embryogénique qui contient en germe tous ces systèmes et duqud ils doivent éclore un jour. Chacun de ces concepts divers de Tessence divine constitue Tun des éléments originaires et essenlieb de cette religion.

L'esprit caché qui s'élance hors du feu^ les bons génies de la vie^ le dieu des patriarches, l'esprit divin qui circule au ciel, de même que le Grand-Esprit de certains peuples du nouveau monde, toutes ces dénominations diverses ae sont que l^expression d'une seule et même concepli(Mi, de la conception divine elle-même sur laquelle est basée toute religion.

La philosophie s'est efforcée de diereher la nature et Tori* gine de cette conception, de la décomposer, de l'analyser» de l'assimiler aux notions de cause, d'infini, d'être, etc,, etc. La conception divine, en effet» se rattache par des liens étroits à toutes, les idées nécessaires, absolues, universelles au nombre desquelles on peut eUe-même la classer, mais elle ne se confond avec aucune d'elles. C'est une notion sui generis. De même que l'idée absolue de beau est la base de Tart, l'idée de bien, le fondement de la morale et de la justice, ainsi de l'idée divine découlent toute religion, tout culte, toute adoration. Des diverses manifestations, des réalisations plus ou moins développées, mais toujours imparfaites, de cette con- «eptioo, résultent les religions diverses qui ne sont que les formes variées d'une même conception toujours identique dans son essence, et absolument vraie dans sa spontanéité.

L'idée divine apparaît à l'esprit humain, dès l'origine des sociétés, avec des caractères de nécessité, d'évidence, d' universalité, qui en font une révélatioti véritable, un enseignement direct et immédiat de la divinité. Aussi la religion, chez tous les peuples de même que la morale, la justice, et toutes les notions primitives, est-elle considérée comme un don direct de Dieu. Rien n'est plus vrai en effet, si l'on considère la

in LA REUGiOX PROOmE

relîgiM dans son essence, et non dans ses aanifiestatioiis ae* cessoireset variaUes.

Tonte rdigHm priaithe démant dûnelement de cette sonree snblime, de ce sens dtrim^ eonune on a appdé cette facolté (1), qui met llMMune diieetenient en commnnieation aree Ûen, se distogne i son origine par des caractères de géntalité, d^nnÎTersalili, par nne forme large et eoffi^AensÎTe, bien dilTéraits des caractèies minutieux, de la forme dogmatiqne étroite qn'eDe eontractera par lasvite.

Sans poorsnifre le dé^doppement de ces idées métaplrjrsiqnes qui ne sont pas id à lenr place, nous ajouterons cepe&dant que la conception divine par son amplitude indéfinie, par son identité avec la yâité absolue, doit comprendre tous les âémoits divers de cette vérité, éléments souvent contradictoires, on du moins qui semblent tels a Finsuffisance de notre réflexion. Parmi ces âéments nous mentionnerons les conceptions d'tcml^ et de dwerrité^ d'oii dérivent pour l'esprit qui les isde au lieu de les comprendre dans lenr harmonieuse synthèse, d*on côté le déisme absolu, de Fantre le pobfthéistne sous ses diverses formes. Rappelons également les idées d'tiifim et de /inî, de bien et de mal^ ainsi que les rapports que Tesprit conçoit nécessairement entre ces différents termes et nous y trouverons l'origine du mysticisme^ de Yidolâtrie^ du dualisme et des diverses formes des incamatUms dwines.

Si nous possédions un exposé quelconque de la religion primitive des Aryas, nous y trouverions nécessairement toutes ces diverses notions, non pas sans doute développées, mais sons une forme enveloppée, à Tétat de germe, d'embryon.

A défaut de cet exposé qui nous manque, les Yédas nous fournissent un monument religieux d'une antiquité assez reculée pour refléter fidèlement les traits principaux des doctrines dont les souvenirs et les traces subsistaient encore chez la

(1) L'abbé Gratry.

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plupart des tribus ariennes et ne devaient s'effacer qu'incomplètement sous le culte nouveau des Dévas.

Écartons des hymnes védiques la croyance aux Dévas ainsi qiie certains détails relatifs à leur culte, enlevons de ces chants sacrés ce qu'ils ont de trop spécial pour ne conserver que leur caractère général, et nous retrouverons les traits généraux de cette religion ancienne, dissimulée, mais non cadtiée sous I0 voile transparent de la poésie védique.

En suivant cette méthode, demandons-nous tout d'abord quel est le caractère général de la religion professée par les Yédas. Est-ce le culte d'un seul Dieu? Est-ce le pan-* théisme, le dualisme ou un polythéisme quelcoâque?

Ici apparaît dans ce livre sacré des Ariens, le caractère vague et compréhensif qu'il a emprunté à la religion antérieure : il n'est pas possible d'assigner à la religion qu'il professe une forme définie et arrêtée; tous les systèmes y existent en germe et pas un ne s'y développe, ne s'y précise suffisamment pour y dominer franchement, pour ramener à une certaine unité, factice ou non, les diverses notions contradictoires qui se heurtent à chaque page de ce recueil.

Nous avons déjà signalé fréquemment dans le cours de ce travail les notions monothéistes contenues dans les Yédas: «r Les sages donnent à Yêtre unique plus d'un nom, » dit le poète (I, 389). Le Niroukta, la plus ancienne collection d'interprétations du Rig, a cru voir dans ces chan^ sacrés l'adoration d'un dieu suprême, auteur de tout ce qui existe et a fait dominer ce système dans tout le cours de ses explications.

D'un autre côté les nombreux systèmes pantbéistiques de l'Inde ont tous pris les Yédas pour base de leur doctrine. Il est évident, en effet, qu'une religion qui proclame la divinisation de la nature tout entière, a une tendance panthéistique on ne peut plus prononcée*

De la lutte entre les Dévas et les Asouras, entre Indra et Ahi, est sorti \e dualisme qui devint dans les religions iraniennes un antagonisme moral. Cette tendance existe du reste

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pareillement dans les Védas, oii le bien et le mal sont de même représentés comme deux rivaux toujours en lutte; Soma protége le bien et détruit le mal.

La division des divinités en trois grandes classes du cieU de la terre et de l'air, fournit la base de la triade ou trinité védique : « Il y a trois divinités, dit FAnoukramani, ou table générale des hymnes, en réAmant les notions trinitéistes répandues dans un grand nombre d*hymnes du Rig, la terre, le ciel et l'air sont leur empire, et Agni, Vayou et Sourya leurs noms. » On sait quelle importance cette idée de trinité à pris dans la religion brahmanique.

L'idée de Yineamation divine est manifeste dans le mythe d'Agni, le messager desdieux^ le médiateur entre la terre et le cielj le dieu humain et sauveur ^ protecteur et parent des mortels. « Agni, dit un hymne, a pris une forme humaine pour le bien de l'humanité » (I, 84). « Les immortels ont enfanté en Agni un mortel invincible, un sauveur vigoureux et redoutable » (II, 33). Hais c'est surtout dans le mythe de Soma qu'on voit se développer la notion de la divinité descendue sur la terre pour le salut des mortels. Soma, broyé dans le mortier sacré, c'est un dieu qui subit le martyre pour le salut des hommes^ et qui renaît ensuite brillant et pur dans le foyer sacré pour se transfigurer avant de remonter au ciel (1).

Il serait également facile de signaler dans les Védas de nombreuses traces de fétichisme, ou adoration des objets terrestres ; de sabéisme^ ou adoration des astres, et d'un spirùtualisme élevé dans le culte de l'Esprit-Saint, de la pensée sa* crée, de l'élan religieux.

On peut donc affirmer que tous les systèmes religieux sont représentés dans les Védas, y existent en germe, et que si ces livres sont le miroir d'une religion antérieure, cette religion avait pour caractères essentiels et distinctifs, le vague, l'indéfini, l'indéterminé. L'esprit religieux dans ces époques recu-

(l) Langlois, Mémoire sur le Soma. — A. Maury, Essai sur la religion des Aryas, 2« art.

lées flottait incertain entre tous les asp^cte divers que la raison ou rimagination peuvent découvrir dans Tinfinité de l'idée divine, et, sans arrêter jamais longtemps sa pensée sur aucun d'eux^ il les envisageait et les exposait tour à tour, comme un artiste capricieuK dont le pinceau ^inconstant ébau* <^e sans les achever jamais, et sans préférence marquée les innombrables perspectives que lui découvre la nature.

Il efit probable cependant que dans chaque tribu, quelqu'une de ces données religieuses était admise de préférence et que ce point de vue dominant constituait sous le rapport reli^ gieux, le caractère spécial et distinctif de la tribu. Les chasseurs étaient les plus grossiers et les plus enclins au fétkhisme^ les pasteurs inclinaient davantage vers le culte des astres, qui les guidaient dans leurs pérégrinations ; les agriculteurs ^ntraints de se grouper dans un seul lieu, de former de bonne heure pour résister aux attaques et pour cultiver en paix leurs champs, des confédérations, des groupes unis dans un même but et autour d'une même idée, durent pencher vers le culte d'un Dieu unique , ou du moins suprême; en mém^ temps que leurs mœurs et leurs idées plus morales que celles de leurs voisins, leur faisaient conoevoir la religion sous une forme spiritualiste et morale.

En résumé, la religion primitive des Ariens avait moins encore que celle des Védas, line forme arrêtée, précise et dogmatique. Elle consistait dans l'idée, dans le sentiment divin, dans l'adoration d'un ou de plusieurs êtres supérieurs à l'homme, veillant sur lui et présidant aux divers phénomènes de la nature. Ces élans vers l'inconnu divin se traduisaient par un culte simple et primitif, par des chants, par des prières, par l'offrande des produits des troupeaux et des fruits de la terre, devant le foyer patriarcal et sur un autel de gazon. Aucun monument pendant bien des siècles encore ne devait servir d'asile à ces naïves manifestations des besoins religieux de l'âme; l'univers était le seul temple digne de la grandeur de i'Étre-Suprême, la voûte des cieux devait seule abriter les ce-

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rtaoBies efiArées en son bonneor par le dief de iamille, plumier prêtre, premier chantre, premier prophète de la divinité; e*eat été attentera Fœavre dn eréatenr qne d'essayer de la rikodifier par les comlnnaisons de Fart on de l'imagination humaine, c'eût été un sacrilégeqne de faire une représen* tion matéridle quelconque des puissances dÎTines. Le caractère général du culte dans cet âge religieux que l'on pourrait appder à juste titre YÉgKse primUivet et dont on retrouve les traces dans la tradition de tous les peuples du i^obe, est Vah* sence de temples, d'idoles, de monuments religieux quelconque. Cet usage» cette pensée du monde patriarcal devint plus tard l'objet de prescriptions positives, et la loi religieuse des Hébreux l'énonce particulièrement en termes précis et solen** nels : « Tu ne te feras aucune image taillée, ni aucune resambiance des choses qui sont en haut dans le ciel, ni ici-bas sur la terre, ni dans les eaux (dus basses que la terre, tu ne le prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point. » « Si tu m'élèves un autel de pierres, tu ne le feras point ave^ des pierres taillées; si tu y mets le fer, il sera souiQé(l)« »

f 1 ) Exode, ch. XX ; — DnUeronome, ch. xxvii.

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