CHAPItRE II
ORIGINE DU TÉDISME ET DU MÀZDÉISBfE, REPRÉSENTANT LE PREMIER LÀ TENDANCE NATURALISTE, LE SECOND LA TEN- DANCE SPIRITUALISTE.
La notion divine est une à l'origine, en ce sens que l'esprit humain ne saisit pas dès l'abord l'antagonisme radical qui sépare les divers aspects sous lesquels elle se montre k lui. La religion est alors une théogonie sans fin et sans bornes ; Dieu n'y est pas défini, ses attributs ne sont pas déterminés. C'est l'époque dont parle Hérodote durant laquelle les dieux n'ont pas de nom et ne sont adorés que comm^ manifestation du principe divin qui anime toutes choses. On trouve de cette forme religieuse primitive des vestiges dans les hymnes védiques, qui tantôt représentent les dieux comme les enfants, les crfeitions, les facultés d'un Dieu suprême indéfini, et tantftt font reproduire par chaque divinité isolée tous'les traits de ce même Dieu, sans que ces deux points de vue si contradictoires semblent jamais s'exclure ou se combattre.
Cependant ce sentiment concret du divin inspire les poètes et leur dicte leurs premiers chants. Pour exprimer leurs pensées, pour exalter le divin, ils sont obligés d'employer la parole, les formules, les symboles, et dès lors apparaissent les premières épithètes honorifiques adressées à la divinité ; épithè-
i68 LA RELIGION PRIMITIVE
tes qui, simples expressions d*attribots à rorigîne, ne tardent pas à devenir des noms propres.
Les symboles, les images, les figures par lesquels les chantres, les prophètes inspirés célèhrent, dénomment, représentent la divinité, sont nécessairement empruntés aux seules sphères dans lesquelles s*étende le champ de l'activité, de l'imagination humaine, c'est-à-dire au monde physique, au monde spirituel, ou à l'un ou à l'autre concurremment.
De là, deux classes de personnifications divines, et par suite deux formes de religion, les religions naturalistes qui représentent la divinité sous une forme sensible, matérielle, les religions spiritualistes qui conçoivent les dieux comme des esprits, des génies immatériels.
Le Védwne correspond à la première de ces conceptions, le Mazdéisme à la deuxième.
Laquelle de ces deux ordres de notions a été la primordiale? Sous quelle image, l'image matérielle ou l'image spirituelle, l'idée divine est*elle d'abord apparue à l'esprit humain?
Nous l'avons déjà dit ailleurs, et nous n'hésitons pas à le répéter ici, malgré l'opinion contraire généralement répandue, aucune de ces deux notions n'est antérieure à l'autre. La spontanéité ne présente pas, comme les facultés réflédiies, des fragments de perceptions, des idées brisées et incomplètes, elle donne les conceptions complètes, dans leur unité souvent obscure, indéfinie, mais toujours entière. La notion spirituelle et la notion matérielle, qui apparurent plus tard comme opposées et contradictoires l'une à l'autre^ étaient unes et inséparables à l'origine. L'une correspondait au symbole, l'autre à ridée pure; elles étaient aussi indissolublement liées que la forme et la substance et ce n'est que par un travail postérieur que l'esprit humain, arrêtant sa réflexion sur les données primitivement révélées, à pu isoler ces deux parties d'un même tout et y trouver une double conception divine, deux formes diverses de religion.
Ces principes sont si vrais qu'à une époque où la scission
était depuis longtemps opérée, nous voyons les chantres védiques prodiguer les épithètes morales et les attributs purement spirituels aux objets et aux forces physiques divinisés, tandis que le Mazdéisme donne à ses divinités abstraites et spirituelles les épithètes matérielles de brillantes^ de fortes^' de rapides, de rois, de guerriers aux mille oreilles^ aux mille yeux, à la cuirasse étincelante, et parfois même les confond, comme les Dévas leurs ennemis, avec les forces naturelles et les éléments.
Mais d'un autre côté, bien que les deux cultes correspondent à deux ordres de conceptions indissolublement unies à l'origine, ce n'est pas à dire que ces données primitives aient produit dès le principe des effets égaux et se soient développées avec le même degré d'énergie.
Il est probable que les premiers symboles furent empruntés à la nature physique, et que par suite le naturalisme fut de beaucoup le plus puissant pendant les premiers siècles, en vertu du penchant invincible des peuples primitifs, à rechercher comme les enfants les images sensibles, celles qui tombent sous les sens, de préférence aux idées pures.
Le spiritualisme resta longtemps à Vétat d'embryon sans développements sensibles et apparents, mais il n'en existait pas moins comme force virtuelle, et il se releva à la voix de Zoroastre avec une puissance d'intelligence, de moralité, et d'activité qui le rendit capable de lutter contre ses adversaires et de les terrasser enfin complètement. Les Ariens védiques furent ^[puisés de leur terre natale par les Mazdéens, et contraints de se réfugier sur les bords de Tlndus.
Ainsi qu'on l'a remarqué avec beaucoup de raison à propos des religions de la Grèce, le génie de l'antiquité faisait monter toutes choses des grossièretés de la matière aux raffinements du spiritualisme, imitant ainsi le procédé de la nature qui va toujours en subtilisant, qui de la racine fait s'élancer la tige verte et légère, d'ob naissent les feuilles plus aériennes, couronnées elles-mêmes par la fleur brillante, au calice rempli de parfums odorants.
Ainsi en matière de symbole, il remontait de la terre, comme principe de la nature, à travers les éléments de plus en plus subtils de Teau, de Tair, du feu, jusqu'à la conception purement spirituelle de la divinité. Ce qui venait de la terre montait ainsi jusqu'aux eieux, et la nature humaine se transformait en la nature divine.
Ce développement des idées religieuses de l'Arie offre une certaine similitude avec celui du christianisme. Le culte des objets extérieurs, le penchant idolâCrique, la vénération des images combattus à Torigine par les partisans du pur spiritualisme, finirent par triompher et dominèrent à peu près sans opposition pendant la longue période du moyen ftge.
Néanmoins les idées spiritualistes ne s'éteignirent jamais, elles couvaient en silence, et elles se réveillèrent au xv* siècle avec une énergie qui, après de longues luttes, arracha une notable partie de la chrétienté au culte des symboles matériels.
De même aussi que partout où la réforme n'a pas totalement triomphé, elle a eu une heureuse influence sur la religion opposée et l'a amenée h se réformer elle-même en quelques parties, ainsi il semble que dans les contrées de l'Arie où les deux cultes ont subsisté dans le voisinage l'un de l'autre, ils se sont fait mutuellement des emprunts et ont exercé chacun une influence réciproque sur leur développement ultérieur.
Une fois nettement distinguées l'une de l'autre, et constituées • en antagonisme réciproque, les d^^ux religions se sont normalement développées selon les lois propres de leur principe fondamental; le Mazdéisme professant toujours un spiritualisme élevé, et pratiquant un culte immatériel ; le Yédisme, au contraire, inclinant de plus en plus vers les personnifications matérielles de la divinité, jusqu'à ce qu'il arrive à la représenter dans des simulacres qu'il adore. Alors il devient une pure idolâtrie, avec les divinités bizarres et monstrueuses de l'Inde, avec les idoles gigantesques des Assyriens, avec les gracieuses représentations des arts perfectionnés *de la Grèce, où l'homme finit par se déifier et s'adorer lui-même.