CHAPITRE III
DÉVELOPPEMENT DANS LES DEVX CULTES, DES FORMES RELIGIEUSES NÉCESSAIRES.
Les formes essentielles ou catégories religieuses, sont les conceptions nécessaires d'après lesquelles se développe tout culte, toute religion et que l'on trouve en conséquence repro* duites sous des figures, des syn>boles, des mythes plus ou moins variés dans l'universalité des religions répandues à une époque quelconque parmi les peuples de la terre.
Les principales de ces conceptions, dont nous ne prétendons nullement donner ici une énumération complète, sont celles de fini et d'infini, d'unité et de diversité, de bien et de mal, etc., et des rapports nécessaires entre ces différents termes.
Examinons comment se sont manifestées et développées ces diverses conceptions dans le naturalisme védique et dans le spiritualisme mazdéen.
Le symbole, avons-nous dit, apparaît en même temps que Vidée pure, comme le langage en même temps que la
Néanmoins, puisque dans une famille, une tribu, une peu* plade quelconque, le symbole est proclamé, révélé d*abord par
un seul homme, patriarche, prophète ou prêtre, il en résulte que la masse des croyants n'aperçoit d'abord que le symbole sans en comprendre le sens; le prophète ou père lui-même est loin d'embrasser dès Tabord toute la portée de la pensée qu'il exprime sous une image brève et saisissante, sous une forme d'une concision majestueuse et frappante. Il faudra une longue, suite de disciples et d'années pour développer les notions contenues dans cette révélation primitive pour en tirer toutes les conséquences.
Hoise jeta les bases de toute une révolution religieuse et sociale chez les Israélites, en changeant le nom de Dieu Élohim en celui de Jéhovah ou Javeh; la réforme de Zoroastre repose sur le titre d' Ahura-Mazda employé d'une manière définitive comme désignation du Dieu suprême; Cécrops était célèbre chez les Grecs pour avoir honoré Jupiter d'une nouvelle épithète, celle du Très-Haut; que l'on juge donc de l'importance du rôle du prophète, qui le premier appela les dieux du nom de Dévas^ épithète sur laquelle repose tout le développement du védisme, des religions de l'Inde, de la Grèce, de l'Italie , et probablement aussi de l'Egypte, de la Gaule et de la Bretagne, et qui nous sert encore aujourd'hui presque sans altération à désigner l'Être suprême, lequel aux yeux de la majorité des chrétiens conserve encore une foule des caractères des Dévas.
Le symbole primitif, développé à Tinfini par des générations de croyants et de penseurs, était donc un à l'origine, et dans ce sens l'on peut dire que toute religion a débuté par la croyance en un Dieu unique.
Dès que la réflexion s'applique au symbole, dès que l'esprit d'analyse s'efl'orce de pénétrer sa nature synthétique et ses éléments concrets, il apparaît sous sa double face : l'image et l'idée pure se distinguent, se séparent l'un de l'autre.
De là deux aspects divers, deux formes d'adoration, deux religions distinctes, selon que les croyants inclinent de préférence vers la figure ou vers l'idée quelle représente, selon
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qu'ils désignent la divinité par le nom correspondant à l'image, ou par celui qui sert à désigner Tidée dont cette image est comme le vêtement.
Remarquons que chacune de ces deux formes réclame à juste titre pour elle-même l'antériorité, la priorité sur la forme opposée. Les partisans du symbole prétendant avec raison que leurs ancêtres les plus reculés représentaient la divinité par ce symbole, les partisans de l'idée pure, affirmant, avec non moins de fondement, que l'idée divine est antérieure à toute image, à tout symbole verbal ou figuré.
Il ne nous est certes pas possible d'établir ici à quelle époque ni de quelle manière a pu s'opérer chez les Ariens primitifs la décomposition du symbole primitif par lequel fut représentée la notion du divin; toutefois il nous semble que les expressions de Déva et à'Asoura si souvent opposées, dans les ^édas et dans les livres zends, correspondent à l'un des états primitifs de cette analyse, de cette décomposition antique.
Le titre de Déva employé pour désigner la divinité, est certainement l'un des plus anciens et probablement le plus ancien de tous chez les Ariens. Cette épithète est de toutes celles que nous connaissons dans les langues aryennes, celle qui représente l'image la plus sensible, la plus en rapport avec l'idée de feu, de lumière, objets universels d'adoration pour ces peuples, celle qui a été le plus universellement usitée et qui subsiste encore de nos jours dans le plus grand nombre de langues et chez le plus grand nombre de peuples de cette famille. En raisonnant à priori^ on peut conclure que le terme primitif étant le plus concret, a dû'étre le plus généralement adopté, or c'est ce qui est arrivé pour le terme déva, il a dû être commun à la généralité de la famille arienne, tandis que les termes plus ou moins abstraits qui lui ont succédé, n'ont été compris et adoptés que par un nombre relativement limité de tribus et de peuplades.
Àsoura ou Ahura est par rapport au mot Déva une de ces expressions abstraites qui désignent la divinité, non plus par
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une image, mais par eelle de ses qualités internes que l'on considère comme la principale. Il y a entre ces deui termes une différence analogue à celle qui séparait chez les Hébreux Élohim de Jibavah. Élohim était la personnification matérielle et extérieure de Dieu représenté comme fort, comme puissant ; Jihovah correspondait à l'idée pure et abstraite de l'être qui existe par lui-mtoe. On sait que deux cultes sortirent de ces deux modes de conception et luttèrent entre eux presque constamment, depuis le temps de Moïse jusqu'aux derniers siècles de la nation juive ; luttes tout i fait analogues à celles qui ensanglantèrent TArie, par suite de la division entre les Dévistes et les Ahuristes, si Ton me permet d'employer ces expressions.
L'antagonisme entre les deux modes de conceptions ne se manifeste pas dès l'origine. Moïse, pour prévenir toute division entre les tribus, déclare qu'^loAim et Jéhovah ne formentqu'ufl seul et même Dieu, le Dieu d'Abraham, le Dieu de Jacob, mais l'antagonisme radical entre les deux manières de voir n'en éclate pas moins même avant la mort du réformateur. De même les plus anciens chantres védiques emploient indifféremment pour désigner la divinité, les termes de Déva et ceuxd'Asoura, tandis que leurs successeurs ne se servent plus du mot As&ura que dans une acception défavorable, pour désigner les génies du mal, établissant ainsi nettement le duaUsme inévitable qui résultait des deux points de vue opposés. '
En effet, tous e«ux qui s'occupent de l'élude des religions, reconnaissent aujourd'hui qu'un nom nouveau donné à la divinité suppose toujours une conception nouvelle de la nature divine. Le mot par lequel on la désigne exprime l'idée sous laquelle on la conçoit; d'où le principe généralement admis dans ce genre de recherches : Numinuy nomina.
Une fois nettement prononcées et distinguées, les deux ten^ dances religieuses suivent leur développement normal et en sens inverse l'une de l'autre. 'Le Déisme admettant des représentations figurées de la divinité de plus en plus matérielles
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jusqu'à ce qu'il arrÎTe à la persoBoifier dans des idoles, le JHa^i^Mm^s'élevantà des conceptions de plusen plus abstraites, reculant sans cesse les limites du divin jusqu'à ce qu'il arrive à la notion du temps sans bomeSy représentation abstraite de rinfini, de l'idéal, de l'absolu, dont on ne trouve aucune trace dans les plus anciens chants des prophètes de l'Iran.
Ce développement parallèle et continu s'accomplit pour chacun des deux cultes dans le champ des mêmes conceptions nécessaires, des mêmes catégories religieuses rationnelles, Tu-* nité, la diversité, et ses divers aspects : le dualisme, le trinitéisme, le polithéisme, leur apparaissent successivement, ainsi que le fini, l'infini, le bien, le mal, et les rapports entre ces différents termes, d'où résulte la notion des dieux médiateurs et des incarnations divines. Nous avons suffisamment insisté dans le cours de ce travail sur les mythes qui résultent de ces points de vue divers pour qu'il nous suffise ici de rappeler brièvement les principaux.
Les Dévi8t$8 qui se représentaient la divinité sous des formes accessibles aux sens, durent avoir pour divinité principale et originaire, sinon dans l'ordre des temps, du moins dans Tordre logique, la nature entière; de là le mythe d'iidiM, l'une des plus anciennes et des plus importantes personnifications des Yédas ; Aditi est la mère des dieux, l'ensemble de tous les êtres ; cette déification semble correspondre à la période religieuse où tous les dieux étaient mêlés et confondus dans un même sentiment du divin, dans une seule et même conception.
Dès que l'Ârien arrête sa réflexion sur cette grande conception d'Aditi, il la décompose en deux éléments distincts, identifiés aussitôt, par suite de son instinct naturaliste, aux deux aspects principaux de la nature, la Terre et le Cie/, proclamés par tous les mythologues le père et la mère des dieux, les deux principes primordiaux mâle et femelle, dont le culte semble dans les Yédas bien antérieur à celui d'Indra et de tous les autres Dévas.
Le rapport, la liaison entre ces deux grandes divinités ori-
m LA RELIGION PRlMIlTlVE
ginaires est représenté par l'air visible et lumineux, par la flamme éthérée qui de la terre s'élance vers le ciel, ou qui du ciel redescend vers la terre, et dès lors le Dieu médiateur exi&ie, la Triade divine est constituée, et les chantres védiques s'écrient : tt AditU c'est le Ciel^ la Terre et Y Air, » proclamant à leur insu dans cette formule spontanée le rapport, de Tinfini avec le fini, de l'unité avec la diversité.
Un polythéisme indéfini, à la fois fétichiste, sabéiste, naturaliste, et qui tantôt incline vers le panthéisme, .tantôt semble se résoudre dans une espèce de monothéisme ou de dualisme, succède ou plutôt se développe simultanément à ces conceptions primitives et peuple l'univers entier d'objets naturels, de phénomènes, de force, d'éléments déifiés. Les attributs, le rôle, les aspects divers, les formes infiniment variées de la nature, réunis par le syncrétisme poétique, ou séparés jusqu'à la minutie par l'esprit d'analyse qui s'éveille, forment l'objet des hymnes desVédas.
Ce culte n'aboutit pas à ces conséquences extrêmes dans TArie où il ne semble pas avoir existé d'images taillées, de représentations de la divinité faites de main d'homme ; mais, ainsi que l'a remarqué M. Maury, si Tanthropomorphisme n'existe pas ici sous la forme idolâtrique, il est en revanche arrivé à un grand développement dans les figures de langage, et l'art n'a qu'à nattre pour qu'il passe immédiatement dans les formes. On trouve en germe dans la religion védique tout le développement idolâtrique qui constitue la physionomie essentielle des religions de l'Assyrie et de la Grèce.
Le développement du Mazdéisme ou Parsisme, forme principale du spiritualisme primitif des Ariens, est tout à fait analogue à celui du Védisme, seulement les procédés sont différents : les divinités, au lieu d'être personnifiées en des images sensibles, le sont principalement en des idées abstraites, mais les mêmes catégories nécessaires que nous avons signalées dans le naturalisme védique, se représentent ici, et forment comme le cercle inflexible dans lequel se meuvent les notions religieuses successivement développées.
Sous sa forme concrète primitive, le sentiment divin n'est pas personnifié dans un dieu oii une déesse Nature, mais dans un principe immatériel, dans un dieu vivant (Ahoura) ou savant (Mazda), dans Tesprit saint (Çpento Mainyus], dans un bon génie (Vohu-Mano).
Autant la conception nstturaliste, en faisant envisager tous les aspects innombrables des phénomènes naturels, entraîne inévitablement l'homme vers un polythéisme indéfini, autantla conception spiritualiste, plus élevée et plus abstraite, le conduit naturellement à l'idée, sinon de l'unité absolue, du moins d'une unité relative, d'un centre commun, autour duquel pivote ou duquel ressort tout ce qui existe ; aussi l'idée de la suprématie divine, si confuse et indéterminée dans les Védas, se manifeste-t-elle dans l'Avesta depuis le premier jusqu'au dernier chant des prophètes iraniens, en se précisant sans cesse, en acqu#ant dans chaque aspiration religieuse un nouveau degré de netteté et d'énergie.
Par suite de cette même élévation du* sentiment spirituel et moral, la dualité divine, au lieu d'être représentée par deux éléments grossiers et matériels, se personnifie pour les Mazdéens dans l'opposition, dans l'antagonisme du Dieu suprême, du génie du bien, et de son contraire le mal, le néant, l'esprit vain et méchant. La divinité intermédiaire, le troisième terme de la triade divine est Serosh la parole, le Verbe incarné. Il est inutile de faire ressortir ici l'élévation, la sublimité même de ces conceptions idéales.
Les dieux secondaires sont, comme nous l'avons vu, des génies célestes, immortels et excellents, personnifications des qualités, des perfections divines, telles que Y immortalité, la bonne pensée, la vérité, etc.
Les déifications naturelles reléguées au troisième plan, sont pour la plupart moins des dieux véritables, que des génies terrestres dont le rôle est assez restreint, des rois puissants, des êtres dignes à un titre quelconque de la vénération des fidèles. Quelques-unes parmi les principales de ces dernières person-
nifications sont élevées et spiritualisées à un tel degré par le génie iranien, que leur forme originaire est presque méconnaissable. Telle est Armaiti la sainte terre, assimilée au dévouement, à la pitié, et élevée au rang des Âmschaspands ou dieux célestes.
Toutes les formes nécessaires de la religion se trouvent donc reproduites dans les deux cultes, mais dans chacun d'eux sous une forme propre et spéciale, conforme au caractère, au génie de la branche de la famille arienne chez laquelle il se manifeste et s'épanouit.
Ces diverses formes sont loin aussi d'avoir la même importance, de jouer un rôle égal dans les deux religions : dans les Védas, le polythéisme imbu d'un vague panthéisme domine, tandis que dans l'Avesta la tendance à l'adoration d'un dieu suprême et personnel est manifeste. L'idée trinitaire apparaît fréquemment dans les hymnes védiques et dans le^rahmanisme, elle forme Tun des dogmes fondamentaux de la religion. Chez les Perses,' au contraire, la triade n'est que trèsaccessoire et par contre le dualisme y forme la base des croyances, du culte et de la morale.