‹ La religion primitive des Indo-EuropéensChapitre 38 sur 50 · TENDANCE A L ABSOLU · texte numérisé non relu

TENDANCE A L ABSOLU

Les diverses lois ou règles que nous avons énoncées dans le cours de ce travail ne sont que des manifestations diverses d'une seule et même tendance vers un but qui est comme rétoile conductrice du sentiment religieux, ce but est l'absolu.

La notion divine à son origine n'a rien d'absolu, les dieux ont certaines qualités, certains attributs empruntés à l'humanité; ils sont grands, forts, beaux, puissants, bons, sages, mais rien de plus ; ils ne réprésentent pas encore la suprême force, la suprême bonté, la suprême sagesse.

L'idée la plus générale dans laquelle puissent se résumer les diverses épithètes prodiguées aux divinités primitives, est celle d'une supériorité quelconque, physique, morale ou intellectuelle ; on pourrait définir ces dieux, les êtres supérieurs à Vhomme.

Aussi voyons-nous, dans les époques primitives, tout homme qui s'élève au-dessus de ses semblables par sa force, sa beauté, sa vertu ou sa science recevoir les épithètes de sainte de divitij de semblable aux dieux ou même de Dieu. Le culte des héros, l'apothéose naissent avec la religion par une conséquence né-

cessaire de la forme peu élevée sous laquelle apparaît Tidée divine à Torigine.

C'est ainsi que les prêtres de TOrient et de la Grèce se confondent à Torigine avec les dieux par leurs noms, leurs attributs, leur pouvoir, et Heeren remarque avec raison que le mot de prêtre, dans nos langues modernes, nous donne une idée trop étroite de ce qu'étaient les grandes corporations sacerdotales de l'antiquité ; elles renfermaient dans leur sein la classe éclairée en tout genre. Tout homme remarquable par ses qualités naturelles ou acquises était prêtre et participait à ce titre de la nature divine telle qu'on la concevait alors.

Les Dévas védiques, dont plusieurs paraissent être des mortels déifiés, se montrent à nous avec des caractères essentiellement contingents et transitoires qui ne les élèvent pas considérablement au-dessus de l'humanité.

Leur immortalité même n'est que passagère : Indra, le dieu des dieux, qualifié si souvent d'immortel, doit périr un jour et sera remplacé par celui des Dévas ou des hommes le plus digne de cet honneur : « Plusieurs milliers d'Indras et d'autres » dieux ont disparu dans les périodes successives, vaincus par » le Temps, car le Temps est impitoyable pour détruire {{). » La même idée de la pérennité des dieux subsistait chez les Grecs et les Latins: Jupiter avait son tombeau dans l'île de Crète, Sénèque résume en ces termes les idées de l'antiquité sur cet objet : « Quiquid est quod nos vivere jussit, sic mori, eadem necessitate etDeos alligat : irrevocabilishumanapariter ac divina cursus vehit (2). » •

Le spiritualisme mazdéen semble avoir conçu dès l'origine son dieu-vivant, sous une forme bien plus élevée à tous égards que les dieux védiques ; toutefois la notion primitive se trouva bien vite dépassée par un nouveau développement de l'idée religieuse ; Ahura-Mazda et son antagoniste Ahriman n'apparurent plus alors que comme des principes secondaires actifs

(1) GoLEBROOKE, Phtl des Indous, I, p. 11.

(2) De Provideniia, v, 6.

m LA RELIGION PRIMITIVE

et producteurs. Le principe premier, la notion absolue de la divinité furent personnifiés dans le temps sans bornes, qui existait avant toutes choses et par lequel furent enfantés la lumière première, le feu originaire, Ahura-Mazda et Ahriman, la parole enfin qui précède tous les êtres créés et par qui la production de ces êtres a été opérée.

On sait que, soit par une suite naturelle de son développement propre et interne, soit par suite des emprunts qu'il put faire au Mazdéisme, le naturalisme sur lequel reposait les religions de rinde, se transforma lui-même et enfanta des systèmes religieux et philosophiques d'un spiritualisme élevé et du mysticisme le plus iranscendental. On trouve déjà dans les Védas les traces de ces développements ultérieurs et qui devaient nécessairement se produire, car si une première analysé du dogme primitif avait enfanté d'un côté le Védisme, de l'autre le Mazdéisme, il était naturel qu'une analyse subséquente du dogme védique ou naturaliste enfanta à son tour des systèmes spirituallsles, et une vue plus claire de l'absolu.

Le poète védique à l'origine donne des noms à toutes les puissances naturelles : le feu est Agni, la lumière du soleil Indra, les vents sont les Marouts, l'aurore s'appelle Vshas^ tous ces phénomènes lui apparaissent non-seulement comme des êtres personnels et vivants, mais encore comme supérieurs à lui. Il incarne en eux le sentiment divin, il les invoque, il les prie, il les adore.

Cependant le chantre révélateur, entouré de ces images divines, et arrêtant sans cesse sur elles ses regards, s'aperçoit bientôt qu'elles ne représentent que la partie extérieure de l'univers et de son être propre. Dans son for intérieur, au dedans de lui-même, il perçoit un pouvoir encore innommé plus près de lui que toutes les divinités naturelles, un pouvoir qui n'est jamais muet, jamais absent, qui semble en niême temps inspirer ses prières et les écouter, , qui à la fois vit en lui-même, et l'environne de sa protection : « Vous connaissez celui qui » a fait toutes ces choses, s'écrie le poète inspiré par cette

)> voix de sa conscience, c*est le méaie qui est au dedans de M vous (1). » Lorsqu'enfin il a conçu de cette merveilleuse énergie à la fois interne et externe, une notion suffisante pour pouvoir lui donner un nom, il s'appelle Brahma\ car Brahma signifie originairement la force et la volonté, le désir et le pouvoir générateur qui a enfanté toutes choses.

Mais ce Brahma^ imfpersonnel à l'origine, «e personnifie en recevant un nom, il devient Brahmanaspati, le seigneur du pouvoir, qualification appliquée tantôt à un Déva particulier, tantôt à une foule de divinités dans leurs travaux et leurs victoires.

Brahma prend ainsi un caractère externe et se distingue de cette voix que l'Indien védique entend en lui-même. Celle-ci n'a pas encore de nom propre, elle apparaît à l'Arien comme une conception vague et encore innommée. Enfin elle reçoit le nom A^Atma^ car Attria signifie l'Être qui existe par soimême, l'Être unique, divin ou humain, créateur ou créé, personnel ou universel, mais toujours existant, par soi-même indépendant et libre. La notion représentée par le mot i4rma correspond à celle de Jéhovah des Hébreux : « Qui a vu le » premier né, dit le poète, lorsque celui qui n'a pas de corps, )» créa celui qui a un corps? Où étaient la vie, le sang, l'exis- » lence du monde? Qui est venu le demander à celui qui le » sait? » Cette idée d'un êtredivinetsuprême une fois conçue, tout dut lui être subordonné et reconnaître sa supériorité. « Les dieux eux-mêmes vinrent après lui à l'existence. Qui » connaît d'où dérive celte grande création ? »

La notion tle l'Âtma se développa dans la suite, mais elle se développa sans attributs, difl'éranten cela de Brahma qui plus tard reçut les attributs divins et fut adoré slvec Siva et Vichnou. L'idée i*Atma ou de l'Être absolu était trop abstraite, trop nue, trop dépouillée d'ornements pour la poésie, elle passa en conséquence dans la philosophie qui dans la suite l'appro-

(l) Rig-Véda, IV, p. 316,317. — Bunsen, OutUnes ofphilosophicalhistory.

fondit, la développa et finit par considérer VAtma comme le milieu à travers lequel tous les objets apparaissent et dans lequel tous sont réfléchis et connus.

Dans la religion postérieure aux Védas et présentée comme en parfaite conformité avec les doctrines de ces livres, Brahme ou Paramâtmâ^ la grande âme, devient le Dieu unique, éternel, infini, principe et essence du monde. *

Ce dieu suprême est appelé : « Le Seigneur existant par lui - » même et qui n'est point à la portée des sens externes. »

« Celui que l'esprit seul peut percevoir, qui échappe aux » organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l'âme » de tous les êtres, que nul ne peut comprendre (4). »

Parvenue à ce point, la notion indienne de l'absolu s'est élevée au niveau des croyances perses, et se rapproche au même degré que ces dernières de la doctrine monothéiste.

(1) Manou, I, 6, 7.

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