CHAPITRE L
9.ES ARTAS. — LES ARYAS-HINDOUS OU INDIENS, LGS ARYASl^RSES OU IRANIENS.
Les découvertes récentes de la philologie comparée ont établi d*une manière incontestable que les peuples de race JapétiqueoH indo-européenne, tels que les Indiens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Celtes, les Slaves, etc., tiraient leur commune origine d'une petite tribu asiatique qui, établie d'abord dans le nord de la Bactriane, s'avança, en se multipliant, dans la contrée du Paropamisus sur les deux versants du Taurus et séjourna longtemps dans le pays qui d'elle reçut le nom d'Arie.
Les Aryas ou Ariens, c'est-à-dire les hommes nobles et forts par excellence, tel est en effet le plus ancien nom que paraissent s'être donnés à eux-mêmes nos ancêtres, d'après une racine qui fournit encore à plus d'une langue moderne les
termes qui désignent Télévation, l'excellenee, la supériorité (i).
C'est au pied et sur le penchant des montagnes les plus élevées du globe, sur les rives fertiles de TOxus et de l'Aria, dans les riantes vallées qui portent aujourd'hui les noms de Caboul et de Cachemyre, que cette noble race jeta les premiers germes d'une civilisation destinée à couvrir un jour le globe entier.
Ces contrées qui forment' comme le point de séparation entre l'immensité de l'Asie orientale et les dimensions plus restreintes et, pour ainsi dire, plus humaines de l'Asie occidentale, offrirent dès l'origine aux regards de nos ancêtres le spectacle de la nature sous sa forme la plus grandiose, la plus saisissante et la plus féconde en contrastes.
En effet, dans ces régions voisines de l'Himalaya, tandis que des neiges éternelles blanchissent les sommets, un prin-^ temps perpétuel sourit dans les vallées; les défilés, que sillonnent des torrents dévastateurs entre des rochers arides ou parmi des forêts impénétrables, s'ouvrent sur des plaines fécondes en fruits et en pâturages ; de grands fleuves aux eaux limpides et profondes portent ici la végétation et l'abondance, invitent à la vie sédentaire et aux travaux agricoles, tandis que, quelques lieues plus loin commence la morne aridité des steppes et du désert, accessible seulement aux hordes vagabondes de cavaliers chasseurs et pillards ou aux tribus patriarcales des pasteurs nomades.
L'aspect si varié, si fécond en oppositions, si propre à frapper les sens et à développer l'imagination de la patrie primitive des Indo-Européens est bien de nature à nous révéler la diversité des instincts, la multiplicité des aptitudes de cette race qui semble destinée par la Providence à concevoir la vie humaine sous les aspects les plus variés, à réaliser les formes de société les plus diverses, à laisser s'épanouir dans son sein, comme une flore d'une inépuisable richesse, toutes les combi-
(1) apiaToç, grec; E/ir«, allemand. — Aristocratie.
DES IISDO-EIIROPÉENS. 5
naisons imaginables de Tactiviié humaine, de la religion, de l*art, delà politique, delà science, en un mot de la civilisation.
Dès les temps les plus anciens, deux formes diverses et générales de société, déterminées par la nature même des pays qu'elles habitent, apparaissent parmi les tribus ariennes. Les unes s'adonnent de préférence à Tart pastoral, les autres se livrent avec une prédilection marquée aux travaux de l'agriculture.
Ces deux modes divers de genre de vie, dont l'opposition nous est représentée dans la race sémitique par la rivalité fratricide de l'agriculteur Gain et du pasteur Abel, engendre chez les Aryas une lutte sanglante, prolongée pendant des siècles et terminée seulement par l'expulsion des pasteurs.
Ceux-ci, contraints d'abandonner leur antique patrie quinze siècles environ avant«Jésus-Christ, errent longtemps avec leurs troupeaux dans les contrées situées entre le Caboul et Tlndus à l'ouest de ce fleuve, qu'ils franchissent enfin pour s'établir dans rindeety fonder une civilisation encore subsistantedenos jours.
Il faut que l'incompatibilité originaire entre la vie agricole et la vie pastorale soit bien radicale, bien profonde, bien absolue, poin* que la tradition de tous les peuples assigne unanimement à l'antagonisme entre ces deux formes sociales Torlgine des plus anciennes migrations, des premiers combats, des premiers forfaits.
L'existence du pasteur, en effet, c'est la vie nomade, errante, vagabonde; celle du laboureur est la vie stable, normale, régulière ; le pasteur est à peu près oisif, le laboureur est incessamment courbé sur le sol qu'il féconde ; pour le pasteur en quête à chaque saison de nouveaux pâturages, point de demeure fixe, de patrie déterminée ; l'agriculteur, au contraire, s'attache à la terre, se construit un abri solide et définitif ; l'amour du foyer, le saint nom de la patrie prennent pour lui un sens et enfantent dans son cœur de profonds sentiments religieux et moraux ; la famille, la tribu existent chez les pasteurs nomades, mais la nation, la cité, le peuple proprement
6 LA RELIGION PWMITIVE
dit ne peuvent se constituer au milieu des vicissitudes perpétuelles de la vie errante ; ces liens sociaux, ces institutions nécessitent la stabilité, le calme, la sécurité que donne la vie sédentaire ; aussi les anciens législateurs, tels que Moïse et Zoroastre, font-ils de l'agriculture la base même de leurs prescriptions, l'un des plus sacrés de leurs préceptes.
La religion de ces deux formes de sociétés primitives ne diffère pas moins que leur genre de vie, leurs mœurs, leurs institutions, et c'est avec raison que Creuzer signale partout à la première source de l'histoire deux ordres de culte profondément distincts l'un de l'autre : la religion variable, changeante, grossière des tribus pastorales, et le culte plus poli, plus régulier, plus fixe des nations agricoles.
L'étude des plus antiques productions intellectuelles de la race indo-européenne, la comparaison attentive des chants des Yédas avec ceux de l'Âvesta confirment pleinement la justesse de ces observations en ce qui concerne les rapports des Aryas- Hindous pasteurs, avec leurs frères les agriculteurs Aryas- Perses ou Iraniens.
LesAryas*Hindous,par lesquels ont été composés les chants religieux contenus dans les Yédas, connaissaient saAs doute un petit nombre de cultures, mais leur principale occupation était le soin des troupeaux, et la vie errante qu'ils menaient leur rendaient tous les travaux agricoles sérieux à peu près impraticables : <r Que nos vaches soient fécondes et robustes, qu'elles fassent notre joie et nous donnent une nourriture abondante.» Tel est le thème le plus habituel de leurs prières, de leurs invocations (1). Pour eux, toute richesse, toute abondance, toute prospérité est synonyme de troupeaux, de bétail, et porte le nom de vache.
Les Quages qui répandent partout avec la pluie une humidité fécondante, aussi bien que les rayons bienfaisants du soleil, sont des vaches célestes^ aériennes^ lumineuses; le sacri-
(Ij Rig-Véda, Ïj p. 51. — Voir Max. Muller, Mythol. comparée. — Bunsen Outlines of Philosophieal history. — Th. Mommsen, Rômische Geschichte.
fice est une vache; la nature tout entière, appelée aditi, est personnifiée par cette poésie enfantine et naïve sous la forme d'une vache féconde et immortelle (1).
Pour ces tribus de pasteurs, le labourage était, comme chez les anciens Germains, comme chez la plupart des peuples nomades, une occupation peu relevée et indigne d'un homme. La loi de Manou, que tous les commentateurs s'accordent à regarder comme d'accord en tous points avec les textes védiques, interdit formellement l'agriculture aux castes supérieures : « Certains gens, dit ce code sacré, approuvent l'agriculture, mais ce moyen d'existence est blâmé des hommes de bien. » « Un Brahmane ou un Kchattrya, contraint de vivre des mêmes ressources qu'un Yaisya, doit avec soin éviter le labourage (2). »
Parmi les tribus sédentaires des Aryas-Perses, l'agriculture est au contraire proclamée la seule occupation convenable pour l'homme de bien, l'œuvre agréable par excellence à la divinité.
« Celui qui sème les grains et le fait avec pureté, dit Âhoura- Mazda à Zoroastre, remplit toute l'étendue de la loi des Mazdèiznans. L'homme qui accomplit ainsi la loi est aussi grand devant Dieu que s'il avait donné l'être à cent, à mille producr lions ou célébré dix mille sacrifices (3). »
La législation de Zoroastre concentre tout son intérêt sur l'agriculture, elle semble avoir pour but principal de créer ou du moins de propager la culture des champs et avec elle le bien*être, la prospérité, la vie sédentaire et les bonnes mœurs.
Âhoura-Mazda, le Dieu suprême, est l'inventeur de l'agriculture, il a lui-même entouré de haies^ les champs cultivés et eu a attribué la possession aux vrais croyants (4), il protège
(1) Rig-Véoa, t.- 1, p. 104.
(2) Manou, x,83, 84.
(3) Zend-Avesta.
(4) Die Gdthâs des Zarathustra, xlvi, 12. — xxxi, Il et 21.
les héritages, il est le gardien de la propriété; rhomme de bien, ami de la vérité, doit respecter religieusement Texistence, les serviteurs, le bétail de l'agriculteur (1). L'homme menteur et no^ croyant est indigne de posséder les biens terrestres, de même que les biens célestes; aucun autre que l'agriculteur, quelque dieu qu'il adore, ne doit avoir en partage la propriété, la bonne nouvelle, la parole divine; aucun autre que l'agriculteur n'ira après sa mort dans la demeure d'Ahoura-Mazda, c'està-dire dans le Paradis (S).
On retrouve dans les Gâthâs de nombreuses traces de l'antagonisme qui séparait les Âryas pasteurs, hostiles aux travaux agricoles, des Âryas agriculteurs, sectateurs de Zoroastre. Ceux-ci scftt appelés les véridiques, les croyants, avec eux habite et combat le bon génie de la lumière ; avec leurs adversaires, au contraire, qualifiés de menteurs, d'incrédules, marche le noir esprit des ténèbres. « Comment, s'écrie le prophète de l'Iran, comment devons-nous chasser les menteurs de ce lieu et les repousser vers ceux qui, remplis de désobéissance, ne s'honorent pas d'observer la vérité et ne se préoccupent pas de faire triompher le Bon-Esprit (3) ?» « Le mensonge et la vérité, la foi et l'incrédulité ne peuvent subsister ensemble (4)!» « Il faut que les menteurs soient expulsés de la société des véridiques, que ceux qui ne croient pas à la révélation soient repoussés par ceux qui croient à la mission du prophète envoyé par Ahoura-Mazda (5). »
Une grande lutte est donc inévitable et le prophète implore Ahoura pour obtenir de lui les maximes efficaces, les paroles agissantes, grâce auxquelles seront anéantis les infidèles et triompheront les croyants.
Quels étaient les principaux griefs de Zoroastre contre les
(1) Id., XXXI, 15.
(2) Gathas, XXXI, 10. — XLix, 9.
(3) Gathas, xliy, 13.
(4) Id,, XXX, 2, 3, 5.
(5) Id.f XXIX, 5; et le Commentaire de M. Haug, xliv, 12, 13, 14.
DES INDO-ËUROPËËNS. 9
Aryas pasteurs et adorateurs des Dévas? Nous les trouvons résumés dans ces paroles qui s'adressent principalement aux prêtres ou anciens des tribus pastorales, aux auteurs des hymnes védiques : « Ce sont» s'écrie Zoroastre, des prophètes » de mensonge, qui séduisent les hommes et les excitent non- » seulement à ne pas s'adonner à la culture'des champs, mais » encore à ravager les terres cultivées et à nuire aux amis de la » vérité. Pour assurer leur empire sur les hommes dénués de » sens qui leur obéissent, ils appellent à leur aide les sortilèges, » les arts trompeurs et les illusions que procure la liqueur eni- » vrante(leSomaj dontils vantent la sainte vertu (1).» Le caractère multiple, à la fois professionnel, social, nooral et religieux, de l'antagonisme qui divisait les tribus ariennes se trouve nette^ ment indiqué dans ces imprécations. Ailleurs les pasteurs sont appelés mangeurs de chair, soit parce que certains d'entre eux avaient conservé l'usage grossier de manger la chair crue, soit parce qu'ils offraient à leurs divinités des sacrifices de victimes humaines, cérémonie cruelle qui se pratiquait en effet à une certaine époque chez les Aryas (3). Quoi qu'il en soit, cette expression de mangeur de chair (kravya-ad, ama^d) que l'on retrouve également dans les Yédas appliquée à des peuplades à demi-sauvages ou à des divinités sanguinaires, exprimait pour les Ariens le dernier degré de barbarie et de cruauté, peut-être l'anthropophagie elle-même, et excitait autant d'horreur chez ces peuples que les épithètes de xpcoMpaYo^ ^^ ^^ oKAOK^ocYoi, chez les Grecs du temps de Périclès.
(1) Yaçna, I, 31, 32, 33. — V. MicHCL-NicoLAS, Du Parsisme.
(2) A. Maury, Essai sur la religion des Aryas.