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CHAPITRE II

CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET DIST1N€TIFS DE LA RELIGION DES DEUX BRANCHES PRINCIPALES DE LA FAMILLE ARIENNE,

Indiquons maintenant d'une manière sommaire les principaux points de vue religieux qui divisaieat entre elles les deux classes de tribus ariennes.

Les hymnes des Védas, comme ceux de TÂvesta, ont été composés par des patriarches ou prophètes, qui passaient pour inspirés et qui étaient les seuls représentants de l'autorité religieuse à cette époque reculée oii n'existait aucun sacerdoce régulièrement constitué.

Dans les Védas, ces chantres sacrés portaient le âom général de Richis ; un grand nombre d'entre eux ont été divinisés et se confondent avec le Dieu même objet de leurs hommages. La diversité souvent contradictoire des notions religieuses éparses dans leurs hymnes, le grand nombre de Dévas auxquels ils attribuent tour à tour le rang suprême en confondant les attributs, les caractères, les fonctions de ces diverses divinités, les traces nombreuses d'antagonisme que l'on peut signaler soit entre les prophètes, soit entre les dieux eux-mêmes, sans cesse en lutte comme les divinités homériques, tous ces faits tendent

à prouver que chaque Richis créait spontanément son dieu et son système religieux, sans autre règle que les caprices de son imagination et de son inspiration du moment.

Chaque tribu pastorale de TArie dut ainsi avoir à l'origine, avec ses chantres spéciaux, ses divinités particulières et son culte propre. Le vague, l'indéfini, le variable dans les formes, les rites, les croyances, tels sont les caractères les plus saillants et les plus généraux de la religion toute d'imagination et de spontanéité de cette branche de la famille arienne.

Des caractères tout autres se font remarquer dans la religion de la branche iranienne. Les hymnes de TAvesta, bien que composés probablement par des auteurs divers, présentent entre eux un caractère si frappant de similitude et d'unité, qu'ils ont pu sans trop d'invraisemblance être rapportés à un seul prophète, à Zoroastre, grande personnalité autour de laquelle gravite toute l'évolution religieuse des agriculteurs Aryas-Perses.

La notion d'un Dieu suprême et créateur est nettement personnifiée dans Ahoura-Hazda (lOiVivant Sage). La hiérarchie des divinités secondaires est arrêtée dès l'origine dans ses traits les plus généraux, ainsi que le rôle, les fonctions de chaque génie particulier ; le développement moral est bien plus fermement accusé que dans les Yédas.

Hais un trait bien. plus saillant et plus caractéristique que ceux que nous venons de signaler, distingue la religion des Perses de celles des Indiens et permet de saisir au premier aspect la diversité radicale du génie des deux cultes et la cause fondamentale de leur opposition.

Dans les Yédas, le nom général de la divinité est emprunté à une image tirée du monde physique ; les Dévas (du radical DiVy briller), ce sont les êtres brillants, resplendissants.

Les principaux Dévas ne sont eux-mêmes que des objets, des forces, des phénomènes du ciel ou delà terre divinisés : Indra, c'est le firmament, Agni, le feu, Mithra, le soleil, Aditi, la nature. La religion védique tout entière est une déification du

monde malériel, elle panthéisme, le sabéisme, ridolâtrie sous toutes ses formes, sont contenus en germe dans ce mode grossier de symbolisme, de réalisation de l'idée divine. Sans doute les déifications morales ne sont point inconnues aux Yédas : la h parole^ h prière^ Y élan religieux, diverses manifestations de la pensée, divers phénomènes du monde moral deviennent pour l'Ârya Tobjet d'un cult^; mais reléguées au second rang, ces conceptions spiritualistes sont bien au-dessous des grandes divinités naturelles du Yédisme.

Dans les invocations des Aryas-Perses, la notion religieuse se manifeste sous une forme opposée. Toutes les divinités principales appartiennent à Tordre moral, celles empruntées aux objets ou aux phénomènes physiques ne jouent qu'un rôle fort secondaire et souvent même sont transformées et spiritualisées par le génie spécial des prophètes iraniens. Le Dieu suprême, c'est le Vivant Savant, ou le Vivant Sage (Àhoura-Mazda) ; ses aides, dans l'œuvre de la création et de la conservation du monde, ce sont les Immortels excellents (Amschaspands). Tous les noms de divinités personnifient une vertu, rappellent une idée morale, un sentiment élevé : Asha, c'est la pureté, Vohumono, le Bon Esprit ou le saint esprit, Ameretat, l'immortalité, Craosha, la parole, le verbe du Dieu suprême. La terre elle-même,cette antique divinité des tribus agricoles de l' Arie, n'est plus adorée en tant qu'objet terrestre, son âme seule reçoit un culte sous le nom de Goschoroun, ou bien encore cette bonne déesse^ comme l'appelèrent plus tard les Latins, devient par une conception toute morale la personnification de la piété, du dévouement et reçoit alors le nom à'ArmçiUi.

La plupart des divinités de l'ordre naturel communes aux deux cultes, telles que Mithra, le soleil, et Soma ou Hôma, la liqueur du sacrifice, n'appartiennent pas au zoroastrisme primitif et ont sans doute été, à une époque postérieure, empruntées par les Perses au culte védique. Ce fait est incontestable en ce qui concerne le Soma^ dont les propriétés enivrantes, sans cesse célébrées par les poètes védiques, sont pour ceux des

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Gâihâs un objet de répulsion et d'horreur. Les seules divinités primitives du zoroastrisme se trouvent énumérées au début des Gâthâs dans un hymne qu'entonnent les génies supérieurs du del : « J'élève avec adoration mes mains vers le ciel et j'adore d'abord toutes les œuvres véridiques du Sage Saint- Esprit (Mainjeus Mazda], YlnteOigenee de la banne pensée (Yobu-Mano) et Y Ame delà terre (Geus-Urva). »

« Je veux vous célébrer tous deux, toi, la Vérité (Asha) d'abord et le Ban-Esprit (Hanacca-Yohu) ; ensuite je célébrerai aussi le Vivant^age (Ahoura-Mazda), la Puissance (^uiriver) et le Dévouement (Armaîti) . . . •

A ces divinités le poète ajoute Craosha ou Serosh « qui prépare la voie au Tout-Puissant, » c'est-à-dire le messager de la parole divine, le verbe incamé. Comme on le voit, il n'est pas une seule de ces personnifications qui rappelle les conceptions naturalistes du Yédisme, et qui n'appartienne exclusivement à l'ordre spirituel et moral.

Si la religion védique ou déification des phénomènes physiques a reçu à juste titre le nom de naturaUsme^ le zoroastrisme peut par opposition être qualifié du titrede spiritualisme, puisqu'il a pour fondement essentiel l'adoration de génies purement spirituels et moraux. La lutte entre les deux ordres de conceptions religieuses nous représente ainsi sous une de ses formes les plus anciennes, la plus ancienne peut-être, l'antagonisme incessant et manifesté de mille manières dans tout le cours de l'histoire entre le matérialisme et Fidéalisme, entre l'image et l'idée pure, entre le symbole et la pensée, entre l'idolâtrie et le culte en esprit et en vérité.

Indiquons sommairement quelques-unes des conséquences nécessaires de ces deux modes de culte, esquissons à grands traits quelques-unes des formes principales qu'elles ont revêtues dans les sociétés primitives.

Dieu est Déva^ c'est-à-dire brillant, resplendissant, disent les chantres védiques ; la lumière, l'éclat, la beauté constituent l'essence de l'Être suprême. Dès lors toutes les choses belles.

resplendissantes, éclatantes participeront de la nature divine ; la création tout entière envisagée par son côté plastique sera ainsi déifiée, et du naturalisme des Yédas sortiront, par une conséquence toute naturelle, l'anthropomorphisme, le culte du beau qui forme le caractère exquis et distinctif des religions helléniques.

Dieu est Âhoura-Mazda, source dévie et de science, s'écrient de leur côté les prophètes de Tlran ; il est un être invisible et immatériel, aucune créature ne peut nous en donner une idée sensible, aucune forme corporelle n'est apte à nous le représenter; les phénomènes moraux de Tordre le plus élevé, les vertus les plus sublimes sont seuls capables de faire entrevoir k notre intelligence bornée ses attributs innombrables, ses perfections infinies.

On comprend que, dans ce dernier système, basé sur une contemplation purement interne, la réflexion joue un rôle bien plus considérable que dans le précédent; aussi des vues d'une moralité sérieuse, profonde et suivie se manifestent-elles à chaque page dans les écrits des Zoroastriens, tandis que dans les Yédas, la raison, la moralité n'apparaissent que par éclairs «t laissent le plus souvent le caprice, la fantaisie, l'imagination et la passion exaltée se déployer librement, sans idée arrêtée, sans système préconçu.

Nous devons également signaler dans le parsisme une tendance, bien plus marquée que dans le culte opposé, aux idées monothéistes, à l'adoration d'un Dieu, sinon unique pendant toute l'étendue de la durée, du moins unique au commencement et à la fin des choses. Cette idée de l'unité divine n'est point sans doute inconnue aux Yédas, où on la retrouve dans plusieurs hymnes, mais le poète ne s'y arrête pas, ne l'approfondit jamais, et, après avoir attribué dans une strophe à tel ou tel Déva, à Indra, par exemple, le rôle suprême, il le confère plus loin à Agni, à Aditi ou à Soma. La contemplation trop exclusive du monde extérieur, par la variété incessante des phénomènes multipliés et sans liaison apparente qu'elle pré-

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sente, condait nécessairement au polythéisme, tandis que Tidée de Tunité, sinon absolue, du moins relative, doit naitre non moins nécessairement de Tobservation du monde interne, oii tous les phénomènes, quelle que soit leur variété, se trouvent résumés en un être unique, l'esprit de l'homme.

Dans le zoroastrisme, il n'y a qu'un seul vrai Dieu, Ahoura* Mazda; lui seul a tout créé, toutes choses émanent de lui et sont contenues en lai ; seulement ce Dieu n'est pas encore tout-puissant, il a besoin, pour assurer son empire, de lutter contre le Dieu du mal, contre le mauvais génie ou génie des ténèbres: delà, le dualisme célèbre de la religion zoroastrienne; maïs ce dualisme n'a rien de définitif, le mal sera vaincu un jour et Ahoura-Mazda triomphant régnera seul sur toutes ses créatures.

Le principe monothéiste contenu en germe dans le parsisme apparaît déjà clairement dans les chants des Gâthâs.

« Je t'ai considéré, ô Mazda, dit Zoroastre, comme l'être pri- » mitif, comme le plus élevé dans la nature et dans l'esprit, » comme le père du bon esprit, quand j'ai vu de mes yeux » que tu es l'essence de la vérité, le créateur de la vie, le vi- » vant dans tes œuvres (1). »

La personnification du temps sans bornes dans Zervane Akerene, divinité supérieure à Ormuzd et à Ahriman eux-mé< mes, vint donner, dans les développements ultérieurs du parsisme, un nouveau degré de précision à la conception d'un Dieu unique et suprême.

Le mode de représentation de la divinité di£Fëre dans les deux cultes, comme le dogme lui-même. A l'époque où le védisme et le zoroastrisme prirent naissance, l'art de façonner la matière, la terre, la pierre, le bois, les métaux, n'était pas complètement inconnu. On construisait des habitations, on fabriquait des ustensiles, des armes, des chars et tous les divers instruments du sacrifice ; cependant aucune repré-

(l) Die Gdthds^ xxxi, 8.

i6 LA RELIGION PRIMITIVE

sentation figurée de la divinité n'existait et ne devait exister pendant bien des siècles encore. L'absence d'idoles, de temples de monuments religieux d'aucune sorte, est la marque distinctiv€ de cet âge religieux que l'on pourrait à juste titre appeler l'Église primitive, dont on retrouve des traces dans la tradition de tous les peuples et dont la loi mosaïque résume en ces termes le caractère spécial et définitif : « Si tu m'élèves un autel de pierres, dit l'Éternel, tu ne le feras point avec |des pierres taillées ; si tu y mets le fer, il sera souillé. Ne vous faites point d'idoles, ne vous dressez point d'images sculptées ni de stèles ; ne souffrez point de pierres figurées dans votre pays (1). »

La déification des objets sensibles et matériels, telle que la comprenaient les pasteurs aryas, est une forme religieuse incompatible avec cette prescription spiritualiste commune à tous les peuples primitifs. L'idolâtrie subsiste en germe dans les Yédas et, comme l'a remarqué H. Maury (2) « si l'anthropomorphisme n'apparaît pas encore dans l'âge védique, il est en revanche arrivé à un grand degré de développement dans les figures du langage, et l'art plastique n'a qu'à se développer pour le faire passer immédiatement dans les formes. On trouve déjà dans la religion védique tout le développement idolâtrique qui enfantera plus tard les représentations bizarres et monstrueuses des Hindous, les figures colossales, les symboles gigantesques de l'Assyrie, et' la perfection inimitable, dans leurs proportions plus restreintes et plus harmonieuses, des divinités de la Grèce. »

Le spiritualisme des Perses, au contraire, comme celui des Hébreux, n'admit jamais que par exception, et le plus souvent par imitation des pratiques étrangères, les représentations figurées de la divinité. Dans l'Iran, leur antique patrie, les Perses ne connurent jamais d'idoles. Lorsqu'à la suite de Cyrus ils envahirent l'Assyrie et la Babylonie^ leur premier mouvement fut de renverser les temples et de détruire les simulacres

(1) Exode, XX. — DeuXér,, x*vii. — Lévitique, xxvi.

(2) Essai historique sur la religion des Aryas.

religieux ; bienlôi, il est vrai, ea empruntant aui vaincus, leurs mœurs et leur civilisation, ils leur empruntèrent aussi leurs arts, leurs cultes et leurs emblèmes, mais cette imitation des usages étrangers n'altéra jamais que passagèrement la ten* dance essentiellement monde et spiritualiste du parsisme. L'antique forme religieuse subsista toujours sans altération chez certaines parties de la nation, et, de nos jours encore, les Parses ou Guèbres, sectateurs de Zoroastre épars dans diverses contrées du continent asiatique, n'admettent pas d'images dans leurs temples, où la divinité n'est représentée que par le foyer sacré, par une flamme qui ne s'éteint jamais.

La tendance spiritualiste et monothéiste du parsisme créait» entre celte religion et celle des Juifs, des affinités qui semanifestèrent clairement dès que les deux cultes se trouvèrent en contact.

Comme l'a remarqué M. Michel Nicolas, indépendamment des caractères généraux de leurs croyances et de leur haine commune des idoles, une foule de traits saillants rapprochaient en effet les disciples de Moïse de ceux de Zoroastre et devaient leur inspirer une sympathie mutuelle. Les deux peuples avaient été voués à l'agriculture par leurs législateurs; leurs lois présentaient des ressemblances surprenantes» elles recommandaient le même respect de la famille, elles avaient un système semblable de souillures légales et de purifications, elles partageaient les hommes et les animaux en deux grandes classes, les purs d'un côté et les impurs de l'autre. Leur analogie s'étendait jusqu'à des points delà plus minime importance, et une foule de détails de l'existence humaine, dont les législations ordinaires ne se préoccupent nullement, étaient l'objet de prescriptions minutieuses et analogues dans chacun de ces codes sacrés.

Aussi lorsque les Juifs et les Perses se rencontrent pour la première fois dans la Babylonie, semblent-ils se reconnaître pour des frères en religion.

Au moment même où Cyrus marche contre Babylone, les déportés du royaume de Juda le saluent comme un libérateur.

18 LA REUGION PRIMITIVE DES INDO-EUROPËENS.

Plus tard, la faveur des AchéméDides ne fit jamais défaut aux descendants d'Abraham, et après que la puissance des succès* aeurs de Gyrus eut été brisée par Alexandre de Macédoine, les Juifs ne séparèrent pas leurs intérêts de ceux des Perses. La haine commune des deux peuples pour des vainqueurs odieux resserra les liens qui les unissaient déjà. Quand le trône du grand roi eut été relevé par Ardeshir Barbekan, les Juifs retrouvèrent auprès des Sassanides , sauf dans quelques moments difiBciles« une bienveillance égale à celle dont les Achéménides les avaient comblés.

On ne saurait donc s'étonner, d'après cette tendance des deux peuples à se rapprocher, à se pénétrer l'un l'autre, de voir leurs deux cultes se faire des emprunts réciproques. Les docteurs juifs calquèrent leur hiérarchie angélique sur le système parse des Amschaspands, des Izeds et des Férouers, et formèrent leur démonologie sur les modèles du royaume d'Ahriman et de ses esprits pervers. Les Parses, de leur côté, semblent avoir emprunté aux Juifs la doctrine de la résurrection des corps, ainsi que l'ensemble des idées apocalyptiques, avec les aspirations et les consolantes espérances qu'elles font naître par l'attente d'un Sauveur de la nation (1).

(t) Voir, pour plus de détails sur les rapports du parsisme et du judaïsme, Tintéressant travail sur le parsûfne^ publié par M. MioHEL-NtcoLAf, dans la Revue Germanique de 1860.

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