CONCLUSION
Des faits que nous venons d'exposer, quelque incomplets qu'ils soient, il est cependant peut-être peVmis de tirer une conclusion que nous résumerons en peu de mots.
La pensée religieuse est apparue dès l'origine à l'homme sous une double forme. — Le spiritualisme et le naturalisme, comme la pensée et la parole, comme l'idée pure, et l'image cfui lui correspond sont nés simultanément. — Indistincts, confondus à l'origine, ils formaient les deux termes d'une seule et même notion, de la coni^ption religieuse primitive et spontanée. Plus tard la réflexion a séparé ces deux aspects d'une même idée, les a considérés isolément et à soulevé entre eux un antagonisme, une lutte, dont nous venons de retracer peutêtre les plus anciennes phases.
Il n'est donc pas juste d'aflSrmer avec Creuzer, et la plupart des auteurs qui se sont occupés de nos jours de l'étude des religions de l'antiquité, que le paganisme sous toutes ses formes se résume dans le naturalisme, qu'il n'était rien autre qu'un culte de la nature matérielle, et que la déification des phénomènes physiques est la seule chose qui subsiste au fond du symbolisme des anciens.
LA RELIGION PiWMlTlVE DES INDO-EUROPÉENS. 191
Une opinion aussi exclusive, déjà combattue timidement par quelques auteurs, me semble désormais insoutenable en face des documents dont nous venons de présenter une analyse succincte.
Il faut reconnaître qu'un souffle spiritualiste a passé sur les croyances originaires d'une portion considérable de la famille indo-européennô, et que cette inspiration pure et vivifiante, loin de se fortifier par le développement de la réflexion, a semblé dégénérer et s'affaiblir dans les religions postérieures et dérivées : c'est ainsi que les idées formulées dans les Gâthâs sont incontestablement plus morales, plus élevées, plus pures de tout alliage matérialiste et idolâtrique que celles des religions grecques, romaines, germaines ou celtiques.
L'esprit humain, en saisissant, en déterminant successivement les difiérents aspects de l'idée religieuse, arrive à les présenter isolément, comme autant de conceptions propres et distinctes, et crée ainsi les religions diverses qui ne sont à proprement parler que les fragments d'un même tout, que les membres dispersés d'un corps unique.
Chacune d'elles incline plus ou moins vers l'une des deux formes nécessaires et primordiales que nous avons signalées, mais sans jamais parvenir, par une conséquence même de la double nature de l'homme, à établir d'une manière exclusive et absolue la prédominance du spiritualisme sur le naturalisme, ou celle du naturalisme sur le spiritualisme. De même, en efiet, que la pensée ne peut exister sans la parole, et que celle-ci a son principe nécessaire dans la pensée, ainsi, en matière religieuse, l'idée pure est sans cesse obligée de se traduire par le symbole, et celui-ci n'a de sens, d'existence réelle que par l'idée.
Les deux éléments se retrouvent donc forcément dans tous les cultes, dont la principale difiérence dérive du plus ou moins d'importance que chacun d'eux accorde à l'idée ou à rimage.
Les religions spiritualistes sont celles qui s'efforcent de dé-
gager le plus possible la pensée du symbole, Fesprit de la lettre.
Les religions matérialistes ou naturalistes sont celles qui, par une tendance opposée, tendent à présenter les idées sous une forme imagée ou symbolique, à les matérialiser en quelque sorte.
L'histoire des religions, pour rester dans la vrai^ doit sans cesse tenir compte de ces deux éléments, et bien se pénétrer de ridée que les exclure d'une manière absolue Tun ou Tautre, c*est altérer la nature des choses, c'est mutiler l'esprit humain, c'est tomber dans un matérialisme grossier ou dans un mysticisme extravagant.