REMARQUES SUR LES GATHAS ET SUR ZORO ASTRE
Gâthdf en saqscrit, signifie stance, ehant mesuré ; ce mot parait en zend avoir le même sens, il désigne en général un chant versifié. VAchsm vohu et le Fravarcmi ou profession de foi des Parses sont des Gâthds.
Les cinq Gàthàssont cinq petits recueils, d'inégale étendue, de chants, d'hymnes en vers, de sentences rhythmées composés dans un antique dialecte différent de celui dans lequel est écrit le Zend-Avesta. L'ancienneté de ces poëmes parait égaler celle des hymnes védiqnes, on y retrouve même en substance le mètre employé dans les Yédas. Ce sont de beaucoup les plus anciens, les plus importants et les plus remarquables des divers morceaux dont se compose le Zend Avesta.
Selon M. Martin Haug, quelques-uns de ces chants seraient l'œuvre de Zoroastre lui-même; parmi ceux de ces fragments qui lui semblent le plus particulièrement présenter ce caractère, le savant traducteur des Gâthâs cite les chapitres 30 et 32 du Uremier recueil ; le deuxième a pour la plus grande partie Zoroastre pour auteur, le quatrième et le cinquième au contraire auraient été composés à une époque postérieure par des disciples du grand réformateur. Peut-être même peut-on aller jusqu'à affirmer que certains morceaux remontent à une époque
antérieure à Zoroasfre, et sont rœuyre des antiques prophètes ou patriarches, que la' tradition des Parses et celle des Hindous représente comme les premiers révélateurs de la religion chez cette famille de peuples.
Quant à la détermination approximative de Tépoque de la rédaction de ces fragments et de la venue de Zoroastrc, on peut constater les faits suivants :
1° L'agriculture était d'une institution tonte récente encore, elle commençait à peine à naître.
2^ Parallèlement à cette nouvelle institution, et au genre de vie qui en était la conséqueBce, était apparue une religion nouvelle, hostile aux travaux agricoles : le culte d'Indra et des Dévas. Ce culte, accompagné de. la libation enivrante du Soma,. avait un caractère sauvage et guerrier. Ses sectateurs s'efforçaient de reléguer à un rang inférieur le culte paisible du feu des anciens Aryas, ainsi que l'antique croyance aux bons génie» de la vie.
'S" Ces nouveaux éléments produisaient parmi les Aryas un \iolent antagonisme, manifesté dans les rapports civils entre les agriculteurs et les nomades; dans les rapports religieux entre les partisans de l'ancienne religion et ceux de la nouvelle, les agriculteurs restant fidèles aux vieilles croyances et aux ancien» rites, les nomades au contraire rendant hommage aux nouvelles divinités.
A° Les tribus nomades que l'on combattait, étaient celles de» Aryas Védiques, avant leur émigration dans les contrées gangétiques. Leurs prêtres qui plus tard devaient s'appeler Brahmanes, portaient alors le titre de Kavis (1) ; ils étaient regardés par leurs adversaires comme les auteurs de toutes sortes de fourberies et de maléfices.
5® Cette lutte, cette inimitié eontre Indra et les buveurs de Soma, est signalée dans les Védas ; les ennemis des Dévas y sont appelés Kavari ou Kavâsakha. Les partisans de Zoroastre prenaient en mauvaise part l'expression de Kavi qui avait été jad^ un titre honorifique des familles les plus distinguées de l'Iran.
6^ Le chef et le prophète des agriculteurs, le plus ardent en-
{\) Kavyam, poésie, de Kou, louer, célébrer.
nemi des Dévas, fut Zoroastre. Sous le nom de Garadashti il est meationné dans les yédas(l), mais sa personnalité y semble déjà à demi-onbliée et effacée.
L'époque de l'existence de Zoroastre peut être approximativement fixée à Tan 2000 avant notre ère. Son pays était la Bactriane ; il appartenait à la famille des Haecat-acpas qui parait avoir exercé les foutions judiciaires parmi les tribus iraniennes.
Envoyé par Ahura-Mazda lui-même dont il promulguait les ordres et les révélations, Zoroastre désigne couvent le Génie ou l'esprit saint qui l'inspire par l'expression de Craosha, c'est-àdire VOuie; il entendait également la voix de V Esprit de la terrCf dont il interprétait les mystères «et prêchait les sentences aux laboureurs.
Le but du grand prophète de l'Iran était non-seulement de rétablir dans sa pureté le culte du feu, de faire triompher l'agriculture et à sa suite les bonnes moeurs, sur la vie déréglée et turbulente des nomades, mais encore d'éparer et de spiritualiser les croyances populaires.
La croyance générale des peuples de l'Iran à de bons et bienfaisants génies, à des Ahuras-Mazdas, gouveniés par un Esprit blanc (çpento-mainjus), le conduisit à l'idée d'une sorte d'unité divine, à la notion d'un Ahura-Mazda, c'est-à-dire d'un Génie- Viva/nt-Savant supérieur à tous les autres êtres célestes.
Le principe de l'Être ne semble cependant pas avoir été, à l'origine de la religion zoroastrienne, entièrement identique avec Ahura-Mazda; parfois on lui donoait aussi le nom de Vohu- Mano, le bon Esprit, la bonne intelligence, devenu plus tard sous le nom de Bahman l'un des principaux esprits célestes.
Mais le dogme essentiel par lequel Zoroastre imprima à la religion iranienne un caractère tout à fait nouveau et distinctif, et grâce auquel il devint, comme Boudha, le véritable fondateur d'une religion, fut la croyance à deux forces ou puissances primitives : l'Être et le Non-Être, le Commencement et la Fin, manifestés entre autres formes sous la triple manière d'être de la pensée humaine : la Parole et l'Action, le Vrai et le Bien^ le Mensonge et le Mal. De là découle la séparation absolue qu'il
(1) XIV, p. 179, 180.
f96 APPENDICE.
établit entre la yie matérielle et la vie spiiitoeUe^ entre la sagesse primitive innée, et la sagesse humaine froit de l'expérience et de la réflexion.
II ne semble pas à M. Martin Haog que Zoroastre, toat en établissant snr les eroyances dn bon Génie, ou du Génie blanc, les fondements de la notion d'an dieu personnel, d'an Abora-Mazda sopérieur et presque unique, ait opéré le même travail en ce qui concernait la croyance aux esprits mauvais et spécialement au Génie noir (agOD-maiayus). H semble autant que possible avoir cherché, en désignant le Mal, à éviter de le personnifier, et à employer dans ce but des expressions abstraites, telles que FEsprit-vain, le Néant, le Non-Étre, le Mensonge, la Calom* nie, etc., etc. Ahriman, le démon incamé, le prince des ténèbres, l'adversaire d'Ahura-Mazda depuis l'origine des choses, serait par conséquent une création des successeurs de Zoroastre, et il faudrait cbercher l'origine de cette personnification noD dans la pensée du révélateur d'Ahura-Mazda, mais dans le développement naturel de la croyance nationale en un Esprit noir„ tiBie peut-être aux principes de Zoroastre sur le Non-Étre.
FRAGMENTS BES GATÏÏAS
D*après la traduction allemande et latine qu^en a donnée M. le D' Martin Havg, professeur de langues orientales à TUniversité de Bonn.
PREMIEH RECUEIL.
Gàthà ahunavaiti.
(Yaçna, chap. 28-34)
1. (28) La pensée manifestée, la parole manifestée, l'œuvre manifestée du véridique Zarathustra. Les Saints immortels ont inspiré {ou enseigné) (1) ces chants.
Louange à vous, chants véridiques !
2. J'élève avec recueillement mes mains (vers le ciel) et j'adore premièrement toutes les oeuvres vraies de VEsprit sage [2] et saint, ainsi que Fintelligence du bon esprit (3), pour participer à ces biens (4) . C'est à ces œuvres et à Tâme de la terre que je veux offrir ma prière.
3. (Être) Sage et Vivant! je veux m'approcher de vous dans de pieuses dispositions et vous prier de m'accorder la vie ter-
(1) Littéralement ont préludé.
(2) Ahura -Mazda.
(3) Vohu-Manô*
(4) Aux biens de la création terrestre et de l'intelligence.
restre et la vie spiritaelle. C'est par la vérité que Ton peut par- Tenir à ces biens que l'Être brillant par Inùmême accorde à ceux qui les recherchent.
4. Je veux vous célébrer, toi, Vérité, et ensuite loi, Bon esprit; le Sage vivant et la Richesse que je n'ai pas encore invoqués; qu'avec eux vienne à mon appel et pour mon salut Armaïtt (la Piété, la Résignation), qui protège du mal.
5. Mon esprit glorifie Tàme de la terre et le Bon esprit, et les vérités des œuvres saintes de (rÉtre) savant et sage, du Vivant. Aussi longtemps que mes forces me permettront de vous adorer, je poursuivrai la recherche de la vérité.
6. Esprit de vérité ! comment puis-je te contempler toi, et le Bon esprit, et Çraosha, qui fraie la route au Sage vivant et tout fort. Puisse ce chant, prononcé par notre bouche, chasser les esprits (ou êtres) malfaisants !
7. Viens avec le Bon esprit; par tes paroles puissantes (Être) sage, accorde les dons durables de la vérité ! Accorde ton puissant secours à Zarathustra, ainsi qu'à nous, afin que nous triomphions des attaques de l'ennemi.
8. Esprit de vérité! accorde cette vérité, richesse (1) du bon esprit. Et toi, Armaïti I accorde la richesse à Vlçtâçpa (2j ainsi qu'à moi. Toi, Sage! toi. Roi! donne-nous d'écouter vos chants salutaires (efficaces !).
9. C'est toi (Être), tout bon, uni à la Vérité toute bonne, toi, le Vivant, que je veux honorer; j'implore ton assistance pour Frashaostra et pour moi, ainsi que pour ceux à qui tu veux accorder à toujours la force du Bon esprit.
10. Pour obtenir ces trésors, nous vous poursuivons de nos prières, le Sage vivant et l'Esprit vrai et tout bon, ainsi que quiconque appartient à votre empire, dans quelque classe de chanteurs célestes qu'il se trouve. C'est vous qui accordez à nos prières, les biens, la nourriture et la possession de la fortune.
1 1 . Sage vivant! tu connais les lois déjà existantes de la vérité
(1) UttéTé gain, profit.
(2) Viçtaçpa, Frashaostra, étaient des compagnons ou des disciples de Zoroastre. L'auteur du chant est p«ut^tre<ïamaçpa, autre ami du réformateur.
et du bon esprit; je veux satisfaire mon désir de les posséder; mais je ne connais pas encore une senle de vos sentences qui puisse me procurer la nourriture et la fortune.
12..0toi, qui par ces lois protèges éternellement la vérité et le bon esprit, toi, Sage vivant 1 enseigne-moi donc par ton esprit à annoncer par la bouche de qui, (par qui) s'est manifestée la vie première.
1 . L*âme de la terre vous a crié : Pour qui m*avcz-vous créée? Qui m*a formée? Je suis en butte aux coups de la violence et de la force, toutes deux hardies et puissantes. Personne que vous ne pourrait repousser de moi leurs attaques, personne autre ne saurait indiquer les biens utiles au laboureur.
2. Alors le Créateur de la terre interrogea la vérité : « Quelle loi as-tu éonnée à la terre, lorsque vous la créâtes, vous esprits dominateurs, afin qu'elle pût toujours nourrir les bestiaux par ses pâturages? Quelle aide, Vivant, avez-vous créée, qui put repousser les attaques tentées par les menteurs? »
3. Asha qui n'abandonne jamais la vérité, qui ne nourrit aucun sentiment de haine, répondit à l'âme de la terre : 4i J'ignore toutes ces choses qui appartiennept au maître du feu :sublime; de tous ceux qui existent, celui-là est le plus fort et je veux une fois m'approcher de lui avec adoration. »
4. Le Sage est celui qui parle (1); il sait le mieux annoncer ce qu'il a décidé envers celui qui a agi contre les Daevas et les hommes méchants et envers celui qui agira. Lui, le Vivant, possède le discernement. Qu'il agissa donc envers nous^ comme illin plaira.
5. Les mains levées (vers le ciel), mon âme et l'âme indestructible de la tecre demandent à cause de vos deux vies (2), que ceux qui soutiennent le sage (Mazda) dans la réalisation des deux vies, ainsi que ceux qui aiment la justice, soient affiranchis de vivre désormais parmi les menteurs.
(1) LiUér. le parleur.
(?) La vie terrestre et la vie spirituelle.
6. Alors le Sage vivant, qui connaft la loi et la poésie, parla ainsi : <x II n'existait même pas nn homme digne de posséder une seule des deux vies, non plus que la vérité ; c'est pourquoi le créateur t*a formée (Asha, la Vérité) pour le riche et pour le laboureur. »
7. Tel est le chant d'invocation que le Sage vivant uni ^ la Vérité (Asha) a composé pour [répondre à) la terre; il est digne d'être célébré comme, saint dans les six contrées de la terre. Quel est le bon esprit qui le communiquera aux hommes?
8. « Je n'ai qu'un seul [bon esprit) qui ait entendu nos paroles, savoir le très-saint Zaralhustra; c'est lui qui veut faire connaître nos pensées et (les œuvres) que doit accomplir la Vérité. C'est pourquoi je lui accorderai les grâces de l'éloquence. »
9. Alors Tâmc de la terre (s'écria) en pleurant : « Je n'ai pas exaucé la prière de l'homme faible qui me demandait la richesse; je lui souhaite maintenant la possession de biens. Quand paraîtra celui qui lui apportera un secours efficace? »
10. Donne-lui, avec le bon sens, la richesse qui procure le bien-être et le plaisi». Donne-lui une habitation, ô Vivant! et toi vrai! Je veux, ô Sage! t'honorer respectueusement comme premier possesseur de ces biens.
11 . Où dois-je maintenant exaller la vérité, le bon esprit et la possession? Vous, Sage! Vivant! vous nous avez promis votre aide généreuse pour arriver à la connaissance du vrai bien (1).
(1) Voici» d'après M. Martin Haug, le sens de ce chapitre ii, qui est certainement des plus obscurs : L*âme delà terre (Goschoroun) se plaint aux esprits célestes des actes de violence et de brutalité accomplis sur elle sans doute par les adversaires des Mazdéens, par les hordes nomades des adorateurs des Daévas, qui ravageaient les champs cultivés et incendiaient les habitations des agriculteurs. Le seul secours dans lequel puisse espérer la terre est celui des génies ou esprits célestes, mais puisque ces génies eux-mêmes semblent l'abandonner, elle se demande avec anxiété par qui elle a été créée et quel est le but de sa création, S 1 ? — L'esprit de la terre, appelé ici geus tasha. Créateur de la terre, interroge ensuite la Vérité (Asha) et lui demande quelles lois ont été imposées à la
1. Je veux maintenant» ô vous qui vous approchez de nous, vous annoncer les sages paroles du Tout-Sage, les louanges du Vivant et les adorations du Bon esprit; les bienheureuses vérités qui apparaissent à la lueur des flammes [du sacrifice].
?. Écoutez donc Tâme de la terre, contemplez dans un pieux recueillement les flammes (du foyer sacré). Chacun, tant homme que femme, doit être distingué d'après ses croyances. Vous, hommes riches, soyez attentifs et joignez- vous à nous!
3. Dès le principe, il y a un couple de jumeaux, deux génies, chacun (doué) d*une activité propre ; ce sont le Bien et le Mal en pensée, en paroles et en action. Choisissez entre les deux, soyez bons et non méchants I
4. Et ces deux génies se rencontrent et créent le monde terrestre, le monde matériel, l'être et le non-être, et le monde spirituel. Pour les menteurs est la pire existence, mais l'homme véridique a la meilleure.
5. De ces deux génies choisissez Tun, ou bien le menteur, celui qui accomplit les pires choses, ou bien le génie vrai et saint. Celui qui choisit le premier, choisit le sort le plus dur, celui (qui choisit) le second, honore Ahura-Mazda avec foi et en vérité par ses actions.