LE DIEU CÉLESTE PAR EXCELLENCE OU DIEU SUPRÊME
La notion d'un dieu supérieur et celle même d'un dieu suprême, qui forme Tun des caractères spéciaux et distinctifs du mazdéisme ou culte à^Ahourd-Mazda^ ne sont nullement étrangères aux Védas. Seulement, au lieu de personnifier ce dieu suprême dans une divinité spéciale et toujours la même, les Indiens védiques, « par une inconstante fantaisie^ » selon Texpression de M. Langlois, attribuent successivement ce rôle à Âditi, à Âgni, à Indra, à Soma, à Yarouna, en un mot, à la plupart des Dévas, en considérant tour à tour chacun d'eux comme le souverain des cieux, comme le maître et le créateur suprême : « Aditi^ disent- ils, c'est le ciel; Aditi, c'est l'air; » Aditi, c'est la mère, le père et le fils ; Aditi, ce sont tous les » dieux et les cinq espèces d'êtres (1). »
« Agni est le chef des troupes divines, s'écrie un autre » poète ; dieu universel, immense, infatigable, il tient tous les » biens dans sa main droite (2). » Ailleurs ce rôle supérieur est attribué à Indra que le Mahabharata appelle le « dieu des
(1) RiG, I, JK 169.
(2) Id., I, 316, III, 20.
32 LA RELIGION PRLMITIVE
dieux {l). » Dans le Samavéda, Soma est à son tour présenté comme le créateur de toutes choses présentes, passées et futures, comme le père de l'intelligence, du ciel, des astres et de l'air (2).
La fantaisie des Ariens védiques n'est pas, selon nous, la seule cause de cette inconstance apparente dans l'attribution successive du rang suprême à telle ou telle divinité. Rappelons-nous que ces peuples, comme toutes les nations du globe, étaient divisés, à une certaine époque de leur existence, en tribus ou clans. Chaque tribu avait son dieu ou ses divinités protectrices, et il semble naturel que les poètes ou chantres aient accordé la supériorité aux dieux de la tribu dont ils faisaient eux-mêmes partie, soit par vanité nationale, soit pour plaire à la divinité, objet de leurs louanges. Il dut donc y avoir dans les chants védiques primitifs à peu près autant de dieux suprêmes qu'il y avait de tribus védiques. On retrouve chez la plupart des peuples anciens des traces d'un phénomène analogue. Les anciennes tribus de l'Àttique, comme celles de l'Italie, avaient chacune leur dieu tutélaire. Le dieu suprême avait plus d'une fois changé pour lu généralité des peuples helléniques : Uranos, selon la tradition, avait été détrôné par Kronos, et celui-ci par Jupiter, qui devait lui-même voir un jour son règne remplacé par celui de Bacchus.
Cette notion de la suprématie divine, manifestée si fréquemment dans lesVédas, se précise même en certains endroits jusqu'à s'élever à la hauteur de la conception de l'unité divine, comme dans ces passages : « Agni est le dieu unique, il a fait les autres dieux, yy « L'esprit divin qui circule au ciel, on l'appelle Indra, Mithra,Varouna, Agni; les sages donnent hYêtre unique plus d'un nom, c'est Agni, Yama, Matariswan (3). »
Zoroastre, en personnifiant le dieu suprême dans une divinité particulière à laquelle il donna, ou plutôt à laquelle il
(1) Th. Pavie, Fragments du Mahabharata, p. 89.
(2) A. Maury, Essai sur la religion des Àryas,
(3) RiG, IV, p. 316, 317. - r, p. 389.
DES INDO-ËUROPËENS. 33
conserva le nom à^Ahoura-Mazda, fit donc uniquement ce qu'avaient fait avant lui la plupart des poètes ou prophètes de l'Ârie ; il condensa , réunit et précisa les éléments religieux répandus, éparset confus, autour de lui, mais il ne donna pas à son Ahoura d'autres attributs que ceux que les Védas reconnaissent à Indra ou à Âgni considérés comme dieux suprêmes; le nom même de ce dieu fut emprunté à l'ancien culte de l'Arie et se retrouve fréquemment dans les hymnes védiques.
Asoura^ que les tribus iraniennes prononçaient, par euphonie, Ahoura, en aspirant la sifflante, était un des plus anciens titres par lesquels les Ariens désignaient la divinité, avant d'avoir donné aux différents dieux des dénominations spéciales. « Pour l'indien des premiers temps, dit M. Langlois, » Dieu n'a pas de nom , on ne le désigne que par ses attributs. » Ainsi il est Cavi, intelligent ; il est Asoura, auteur du mou- » vement... » Dans les Védas, une multitude de passages nous donnent des exemples de l'épithète à'Asoura ainsi employée dans le sens général de divin, de céleste, de dieu :
« VAsoura (le dieu) s'approche. sage, honore par tes » hymnes l'auguste Savitri. »
« Mitra et Varouna, ces deux grands rois, ces Asouras (ces » dieux) amis de la justice, approuvent notre sacrifice. »
« Le pieux Asoura, Soma, apparaît avec ses trois têtes. »
« Les pères du sacrifice ont, par de triples libations, af- » fermi la marche du lumineux Asoura{i). »
Dans le célèbre dialogue d'Yama avec sa sœur Yami, Yama, le dieu terrestre, la personnification de la terre, réceptacle des morts, se distingue nettement des dieux célestes, des fils de YAsoura ou dieu suprême, dont il est lui-même issu, mais avec une forme différente de celle des dieux du ciel : « Si nous avons la même origine que les autres dieux, notre forme est différente. Les enfants du grand ^soura sont des héros qui soutiennent le ciel; ils étendent leur large puissance (2). » Si
(1) RiG, II, p. 327; — m, 286; - IV, 48, 263.
(2) Id., IV, 144.
34 LA RELIGlOxN PRIMITIVE
l'on observe que Yama est passé sous le nom de Yima dans la religion de Zoroastre, et que ce mythe est certainement un des plus anciens de Tan tique religion de l'Arie, on comprendra comment Fauteur de ce dialogue, pour désigner la divinité suprême, emploie le terme i'Àsoura, qui n'est souvent dans les autres hymnes des Védas qu'une épithète jointe au nom de quelque déva. On pourra en conclure aussi que les hymnes dans lesquels le terme à'Asoura se trouve employé dans le même sens, sont les plus anciens du Rig et remontent à une époque anté* rieure à la séparation des Ariens en Indiens et en Iraniens.
Dans les livres perses, comme dans les Védas, l'épithète à'Ahouray qui correspond à l'ilsoMrfl védique, sert, non-seulement de désignation au dieu suprême, mais encore de qualification aux génies supérieurs. Dans les Gâthâs, on trouve cette expression employée au pluriel ; ks Ahouras sont les génies du ciel. Le titre de Mazda est fréquemment pris dans un sens analogue ; c'est un titre donné aux dieux, aux prophètes, entre autres à Zoroastre (1). La diversité des acceptions dans lesquelles est usitée l'expression à'Àhoura, non moins que le vague et l'élasticité du sens qu'il présente, a jeté les traducteurs dans dé fréquentes hésitations sur la manière de le traduire. Anquelil le rend plusieurs fois par le mot divin; Bopp pense qu'il signifie dieu; Rask opine pour le sens de saint ; Martin Haug, d'après les nouvelles découvertes faites dans les langues sanscrite etzende, croit qu!Ahoura signifie vivant (vi- Vus, lebeiidiger). Il est d'accord sur ce point avec le traducteur français du Rig, d'après lequel Asoura (du sanscrit ahu, Vie, et du suffixe ra) est l'être doué de force et de mouvement, et communiquant la vie dont il est animé. L'explication donnée pour le mot Asura par les commentateurs des Védas est j?rdnada {spiritum dans); Asoura peut donc se traduire par spiritûs dator (2). M. Burnouf traduit de même le mot zend Ahoura par Vêtre doué de vie,
(I) Haug, Die Gàthas^ xlv, g i. — xxvii, § 13. — xux, g 5.
(•2) Langlois, Rig-Véda \, p. 235, n. 35; — 506, n. 10; — 508, n. 28.
Ainsi Ahouray c'est la divinité vivante et créatrice, et c'est dans ce sens qw ce titre est donné à Mithra, le soleil qui féconde la terre, au Boràj^ ized des fertimes et principe des eaux d'où provient toute végétation. Par une extension naturelle, cette même qualification a été attribuée à toutes les choses bonnes, saintes, élevées, dignes de respect et d'admiration et enfin, par une transformation ou plutôt par une application éimi le nom de la divinité, chez tous les peuples, est devenu susceptible, Ahoura a été un titre honorifique prodigué aux rois, aux princes, aux chefs d'armée ou de tribus, à tous les héros auxquels Homère accorde si volontiers les épithëtes de divins^ de semblables aux dieux. C'est pour cela que Nériosengh traduit Ahoura par un terme sanscrit qui signifie roi, seigneur ou mattre.
Chez les Grecs et les Latins, le nom de Zeuspater^ lupitef^ a passé par une suite de vicissitudes, de transformations ana- . logues. Avant de servir spécialement à désigner le souverain des dieux, il s'est appliqué à des objets matériels, tels que la voûte céleste; c'est ainsi que les Latins disaient : Sub Jove frigido. En Italie, ce nom resta longtemps appellatif et fut donné indifléremment aux antiques rois, aux héros bienfaiteurs de la nation, aux ancêtres déifiés. Il en fut de même du nom de Junou qui, avant de s'appliquera la reine du ciel, désignait les génies tutélaires des matrones de l'Italie; il y avait une foule de Junons (1). En Grèce, Zeus Melossios était à Paros et à Corcyre le dieu protecteur des troupeaux ; ailleurs, ce nom désignait le soleil (S)*
Ahoura ou Asoura nous parait donc avoir été un des termes les plus généralement en usage chez les antiques Aryas pour désigner la divinité. Ce terme n'était pas le seul usité dans le même sens; ceux de Cavi, de Védha, de Déva étaient simultanément employés, soit dans la généralité de la nation, soit de préférence chez certaines tribus. Plus tard, ces expres-
(I) Creu^eIi, Relig. de Vltalie, eli. v.
(i) A; Maury, Bist, des relig. de la Grèce.
sions,en se spécialisant, servirent de nom propre à un dieu ou à une classe particulière de divinités, et marquèrent une séparation religieuse, une distinction de cultes entre les diverses tribus. Il y eut les sectateurs des Dévas, ceux des Asouras, ceux des Cam-, et alors ces termes, par une nouvelle transformation, devinrent, pour les tribus ennemis et dissidentes, desépithètes odieuses, des noms de mauvais génies, de démons. C'est ainsi que Ahoura^ la grande divinité des Parses, est devenue, pour les Hindous, les Asourus ennemis d'Indra et de la lumière, et que, par une juste réciprocité, les Daêvas, ou Dévas des Védas sont en horreur aux Zoroastriens : « Le mot Daêva, dit » Eugène Burnouf, est le sanscrit Deva, mais avec cette diffé- » rence que Déva, chez les Brahmanes, signifie dieu, eiDaêva^ ï> chez les Parses, mauvais génie. Cette dififérence indique une » différence tranchée entre la religion de Zoroastre et celle de » Brahma. II en a été des Dévas indiens chez les Parses, » comme des Daimones ou génies des Grecs, qui, plus tard, » sont devenus des démons (1). » L'épilhète de Cavi subit le même sort. Dans les Védas, Cavi est un titre des divinités ou des prêtres ; parfois, c'est une qualification honorifique des familles les plus distinguées. Chez les Persans, au contraire, ce mot est pris en mauvaise part, et les prêtres Khavis, prédécesseurs des Brahmanes, sont considérés comme des magiciens trompeurs, comme les auteurs de toutes sortes de fourberies et de maléfices (2).
Par suite du même esprit d'antagonisme, de la même sorte de rivalité entre des religions, des sectes différentes, le dieu suprême du Rig-Véda, Indra a été relégué par les Perses, dans les enfers sous le nom du démon Andra. Civa, l'une des trois divinités supérieures du brahmanisme, est devenu pour les Mazdeiesnans le mauvais génie Çarva. De même Kersçani, protecteur, selon les Indiens, de la liqueur Soma, est pour les
(1) E. BoRNOCF, Comment, sur le Yaçna, p. 8.
(2) Haug, Die Gdthât, Einleiiung,
Perses le démon Kerecanou ou Kriçanou, ennemi du dieu Haoma^ le Soma du zoroastrisme (i).
La principale épitbète par laquelle lés Perses désignent le dieu suprême et dont ils ont fait le. nom même de ce dieu, est donc un terme emprunté à l'antique religion de l'Arie et conservé par les Védas, tantôt dans le sens de dieu, tantôt dans celui de démon. L'histoire des transformations successives du sens de cette épithète est une démonstration frappante de l'identité religieuse, de la similitude des cultes, qui réunit autrefois les anciennes tribus de l'Arie avant la création du védisme et du mazdéisme.
Zoroastre, pour préciser davantage encore la personnification divine qu'il désignait sous le nom à'Ahoura, joignit à ce mot celui de Mazda^ qui signifie c( savant » et « créateur, d Dans le langage religieux des Perses, dit M. Burnouf, Mazda signifie « qui magna dat^ » et donner est synonyme de créer. Toute loi et toute science émanant de l'intelligence suprême, chez les Parses comme chez les autres nations de l'Orient , la loi peut être appelée un don de Dieu.
Quant aux attributs que le créateur du mazdéisme reconnaît à cette divinité, ils ne diffèrent pas sensiblement de ceux donnés par les Védas à Indra et aux autres Dévas, lorsqu'on les place au premier rang, lorsqu'ils sont envisagés comme dieux suprêmes ou du moins supérieurs.
Indra est créateur (2), brillant, rapide (3), immense^ généreux {i) ^bienfaisant, juste {"Si), fort, puissant, magnifique (6), sage (7), beau (8), pur {9), magicien secourable [10), dispensa-
(1) Spiegel, Àvesta i, 10, 20. — Weber, Indische Studien, 1. 1, p. 313. — Yaçna, IX, 75 et suiv.
teur de la richesse et de Vabondame (i)^ le plus élevé de tous les êtres (2).
« J'invoque, dit de son côté le Yaçna, je célèbre le créateur » Ahoura-Mazda, lumineuco^ resplendissant , Xvh^rgrand et » irhS'énergique , irb^-intelligent et très-t^au, éminent en » pureté^ qui possède la bonne science^ source de plaisirs^ lui » qui nous a créés, qui nous a formés, qui nous a nourris, lui tt le plus accompli des êtres intelligents. (3) »
L'un des sens du mot Indra est celui de roi ; grand, fort, infini, ce dieu domine sur les nations [A), sa piiissance vitale s'étend partout (5), il est invincible , tous les êtres se soumettent à lui (6)-
(( De même Ahoura est « le chef des maîtres de maison, le » chef des chefs de clan, le chef des princes de tribu, le » chef élevé au-dessus des maîtres de tout le pays (7). » (( Je t'ai considéré^ ô Mazda, s'écrie Zoroastre........ comme
» le créateur de la pureté, le seigneur réel du monde (8). »
Protecteur de l'homme pieux, Indra, comme Ahoura, est le maître de la foudre, avec laquelle il terrasse les méchants ; comme Ahoura, il est couvert d'yeux dont les regards embrassent l'univers du haut de la montagne élevée qui lui sert de séjour (9). Cette montagne céleste joue un grand rôle dans* la religion des anciens peuples de l'Arie ; sur son sommet avait été promulguée la parole sainte, et on l'appelait dépositaire de llntelligence divine (10). Indra, comme Ahoura, avait enseigné aux hommes les coutumes pieuses, le sacrifice et toutes les œuvres saintes (H).