‹ La religion prouvée par la RévolutionChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Quelle est la conduite que la raison prescrit au grand nombre , à l'égard de l'incrédulité.

J e veux cependant ajouter ici une réflexion dont il semble que l'immense pluralité des hommes doit faire usage , quand il s'agit de régler le degré de confiance que la raison lui prescrit d'accorder aux novateurs.

Si nous considérons la conduite qu'on tient presqu'universellement , nous verrons qu'on se décide en faveur des chefs de l'incrédulité par des motifs peu conformes à la prudence ordinaire. Qui s'enfonce aujourd'hui dans la discussion des difficultés qu'ils ont élevées ? Où sont les consciences délicates qui ne cherchent que la vérité dans leurs ouvrages ? Où sont les hommes laborieux qui dévorent d'immenses volumes, balancent mûrement les raisons de part et d'autre, et après avoir pris une connaissauce exacte des argumens des incrédules , recherchent avec une égale application ce qu'on leur a répondu ou même ce qu'on a dû leur ré-

(98) pondre? On avouera sans peine que cette manière de procéder n'est pas de notre siècle, et qu'il n'est presque personne qui se livre à ce travail. Voici donc ce qui se passe de nos jours, et la route qui mène à l'incrédulité. On sait en gros que Voltaire, que Rousseau, et quelques autres hommes célèbres, ont combattu le Christianisme ; on s'en tient là. L'éclat encore vif et récent de ces réputations attache à l'incrédulité je ne sais quelle séduction , à laquelle on ne résiste point. On croit s'unir à la gloire de ces écrivains fameux , en adoptant leurs principes. Cette illusion, jointe aux douceurs d'une morale qui ôte toute contrainte, tel est le mobile auquel le grand nombre se laisse entraîner, et tout le secret de l'impiété universelle.

Tel est le désordre qui règne aujourd'hui dans les esprits. En voici le remède.

Je prétends que toute personne qui n'a pas examiné dans les sources et avec le soin le plus scrupuleux le pour et le contre de l'incrédulité et du Christianisme, doit se jeter dans le sein de cette Religion antique ; il semble que cette vérité est susceptible d'une rigoureuse démonstration.

Puisqu'on est hors d'état de se décider par une étude et des recherches personnelles , p est-

(99) tl pas évident que la droiture, le bon sens, la prudence nous crient, pour ainsi dire, de nous attacher au parti où nous voyons le plus grand nombre d'esprits supérieurs, où nous sommes attirés par l'éclat des vertus, des qualités et des services qui ont excité la plus haute admiration et la plus juste reconnaissance du genre humain ? Ce principe paraît indubitable ; il ne s'agit plus que d'en faire l'application.

Trois hommes dont la supériorité ne peut être contestée, ont travaillé dans ces derniers temps à décréditer et à détruire la Foi chrétienne. Voltaire et Rousseau l'ont fait sans aucun ménagement; Montesquieu, d'un air plus circonspect, mais avec une malignité et une adresse qui n'ont fait peut-être que rendre plus dangereuse et plus profonde l'impression de ses écrits. Quant à Buffon, qu'il ait été le fauteur muet de l'incrédulité, je l'accorderai, si l'on veut ; mais il est constant qu'il n'a attaqué la Foi qu'indirectement, et qu'il n'a pas même soutenu ses attaques. Qu'est-il besoin de parler des écrivains d'un ordre inférieur? A quoi serviroit de faire entrer en compte les Diderot, les d'Alembert, les Helvétius, les Champfort, et tous les philosophes de seconde classe ? Il est incontestable que la Religion a compté dans

son sein des milliers d'auteurs qui ne leur étaient pas inférieurs en mérite, et sous ce rapport la supériorité est accablante du côté des Chrétiens. Contentons -nous donc d'opposer grands hommes à grands hommes, et bornonsnous à comparer entre eux ces génies privilégiés y qui semblent d'ailleurs, il faut en convenir, avoir seuls le droit d'entraîner la foule.

Il faut donc metlee d'un côté trois hommes fameux , sur lesquels nous reviendrons dans un instant. Mais d'une autre part quelle multitude de noms éclatans ! quelle nuée de témoignages ! que d'esprits sublimes et dont la mémoire , environnée d'un éclat toujours nouveau, brave la durée des siècles et l'instabilité si malaisée à fixer des opinions humaines 1 Le Christianisme, presque dès son aurore, voit s'élever du milieu de ses enfuis, et s'armer pour sa défense, one foule de savans hommes dont le zèle et les talens vont achever la ruine du paganisme. Qui n'a entendu nommer les Chrysoslôme , les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Théodore! , les Alhanasc, les Augustin, les Jérôme , les Clément d'Alexandrie, les Terlullien , les Oi ïgène ? Je sais que l'admiration des autres siècles s'est changée dans le nôtre , au sujet de «es grands hommes, en indifférence, et qu'elle

( loi ) a peut-être même fait place au dédain et à Pin- Crédulité sur leur mérite éminent. Mais de quel poids est ce jugement uniquement fondé sur le défaut de connaissance? Ecoutons plutôt, pour fixer notre opinion , l'un de nos plus grands écrivains , que rien ne peut faire soupçonner ici de prévention et de partialité : « Un Père de « l'Eglise, dit La Bruyère, un Docteur de l'E- « glise ; quels noms, quelle tristesse dans leurs «* écrits, quelle sécheresse, quelle froide dé- '< ration et peut- être quelle scholastique ! « disent ceux qui ne les ont jamais lus. Mais « plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se « sont fait une idée des Pères si éloignée de lu « vérité, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus « de tour et de délicatesse, plus de politesse et >< d'esprit, plus de richesse d'expression et plus « de force de raisonnement , des traits plus vifs

< et des grâces plus naturelles que l'on n^en rerc marque dans la plupart des livres de ce temps « (ce temps est le siècle de Louis XI V) , qui « sont lus avec goût, qui donnent du nom et « de Ja vanité à leurs auteurs. Quel plaisir d'ai- ■' mer la Religion et de la voir crue, soutenue ,

< expliquée par de si beaux génies et par de si « solides esprits! Surtout lorsque l'on vient à ; connaître que pour l'étendue de connaissances,

ci pour la profondeur et la pénétration, pour les t principes de la pure philosophie , pour leur « application et leur développement , pour la u justesse des conclusions, pour la dignité du « discours, pour la beauté de la morale et des « sentimens, il n'y a rien, par exemple, qu'on « puisse comparer à saint Augustin, que Platon « et que Cicéron. >» (i)

Après ces lumières éclatantes de l'Eglise , il suffira d'indiquer rapidement les génies du premier ordre qui, dans des temps plus rapprochés, ont professé ou défendu le Christianisme. Je ne cite que Bacon , Gi otius , Descartes , Pascal , Newton, Leibnitz, Bossuet, Fénélon, Massillon, Bourdaloue, Boileau , Pvacine, Addisson, La Bruyère , Arnaud , Mabillon , d'Aguesseau. Il n'est personne qui n'ajoute ici de lui-même d'autres grands hommes , et qui ne grossisse cette magnifique énumération que je m'abstiens de pousser plus loin.

En faut-il davantage pour obliger tout esprit droit, qui ne veut point , ou qui n'a pas les moyens d'examiner par lui-même le fond des choses, à faire, de la règle que j'ai proposée ,

(1) Caractères de La Bruyère, chapitre des Esprits forts.

( io3) uue application favorable à la Religion chrétienne ? Il est vrai que les maîtres de l'irréligion sont venus après tous ces hommes illustres , et qu'ils ont été presque nos contemporains. Mais la plus importante de toutes les décisions serait-ellelaseule où il n'y aurait ni honte ni danger à se régler uniquement sur l'avis de celui qu'on aurait entendu le dernier %

( io4 ) CHAPITRE XIX.

Voltaire et Rousseau.

Ijl ne me reste plus qu'à examiner si les chefs du parti anti-religieux s'élèvent donc si haut au-dessus des grands hommes eux-mêmes, soit par l'éclat des talens, soit par les qualités personnelles et le caractère, qu'ils l'emportent à eux seuls sur tout ce que le Christianisme a produit de plus illustre. J'avoue que cette question a quelque chose qui étonne , et qui choque même au premier abord. Mais l'égarement général nous oblige d'y entrer. Quiconque y réfléchira avec soin , verra que tout tient à cela , et que le prestige attaché à certains noms décide la foule de nos contemporains, sans examen et presque sans réflexion.

Occupons- nous d'abord de Voltaire et de Rousseau. Les qualités brillantes du premier, considéré comme écrivain, et peut-être le caractère de son talent plus analogue à l'esprit de la nation , semblent lui avoir acquis une sorte de prééminence sur tous les défenseurs de la

philosophie moderne. Mais,hors de cette sphère, conserve-t il ce rang éminent? A-t-il surpasses tous les beaux génies qui l'avaient précédé ou même dont la France seule s'honore ? c'est le vrai point de la question. Je vais parler sans détour et je prends pour arbitres, non des enthousiastes , dont les litres pour tout soumettre a leur avis nie sont d'ailleurs inconnus , mais le petit nombre d'excellens critiques que nous avons encore. Je ne crois pas m'exposer à leur censure en avançantque Voltaire n'a point égalé les hommes supérieurs de l'avant dernier siècle. Je n'ai pas besoin de nommer les Coi neille, les Bossue t, les Boileau, les Racine , etc. Ce qui justifie , si je ne me trompe , cette manière de voir , c'est qu'il n'y a point de genre où cet écrivain fameux tienne le premier rang. On réclamera peut-être pour lui le sceptre de la poésie légère ; mais , outre qne Gresset peut le lui disputer , qui ne voit que ce genre de composition , qui ne demande ni dessein , ni élévation d'esprit , ni étendue de vues, ne peut faire partager la gloire due aux ouvrages pour lesquels ces grandes choses sont nécessaires? Qu'on ne parle point de sa fécondité inépuisable , et de ses innombrables volumes. Albert le grand et d'autres auteurs oubliés en ont donné plus que

( io6 ) lui. On dira peut-être que la variété des talens est une compensation au défaut de perfection achevée; c'est, je l'avoue , le titre le plus apparent; mais il est constant que ce n'est pas ainsi qu'on en juge parmi les hommes. 11 y a un degré de sublime qui enlève tellement les suffrages qu'on ne veut rien lui comparer ; et la multiplicité des talens inférieurs, même réunis dans un seul sujet , ne Pélèvent point au degré où se placent les génies heureux qui ont atteint sur un seul point les bornes de l'esprit humain. Faut-il rendre raison de ceci ? Cette discussion demanderait des lumières sur le vrai beau, et des développemens du cœur humain, auxquels je ne prétends point m'élever : je m'en tiens au fait que je ne crois pas susceptible de dispute ; et soit qu'on trouve plus aisément des hommes dont l'intelligence se plie à la diversité des genres , soit que cetle flexibilité d'esprit ne soit pas une qualité sans mélange, et qu'un auteur n'exerce ses talens et ses forces sur divers objets que par l'impuissance de tirer d'un seul des beautés d'un ordre entièrement supérieur, tous les siècles ont vu ainsi ; et il ne paraît pas que ce jugement puisse être récusé. Je n'entre point dans le détail de tout ce qu'a écrit Voltaire ; cela n'est point de mon dessein ; mais il v a un

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ton général , une impression que laisse la lecture d'un auteur , et qui se modifie à peine par la différence des sujets. C'est ce sentiment , cet effet que j'engage à consulter ici. Reconnaît on dans les ouvrages de Voltaire , cette sensibilité profonde, cette force d'invention , ce goût antique, celte éloquence du cœur, qui est la marque de la perfection et assure l'approbation de tous les siècles ? Je ne sais qui oserait le dire. Pour moi , je ne crois pas m 'éloigner de la vérité , en avançant que les raisons de l'infériorité de Voltaire , par rapport aux grands auteurs du temps de Louis XIV, sont renfermées dans ces admirables vers d'Horace :

Non satis est pulchra esse poemata, dideia sunto Et quoeunque volent animurn auditoris agunfo.

Horat. , Je Ai te Poet,

Ce n'est pas assez qu'un poème soit brillant et régulier, il faut encore qu'il y règne un sentiment profond , une naïveté heureuse qui touche le cœur, l'entraîne et le maîtrise.

Il est inutile , je crois , d'observer que cet écrivain , considéré sous le rapport des mœurs et du caractère, ne peut fonder l'admiration sans bornes que quelques-uns de ses disciples voudraient lui concilier : ils sont là-dessus fort

( "8) discrets eux-mêmes; et ce serait sans don le une occupalion risibleque de chercher à prouver que les vérins de Voltaire n'ont pas jeté un tel éclat, qu'on doive le croiic sur parole. Passons donc à Rousseau.

Je dirai peu de chose sur cet homme ex* traordinaire; Péminence et la singularité de ses talens sont assez connues. Quelque grands qu'ils aient été, ils ne peuvent non plus le placer à côté des noms immortels qui ont illustré notre beau siècle. Tropde paradoxes, de bizarreries, de contradictions, de traits contraires au bon sens et au bon goût, se montrent dans ses ouvrages. Il brille, il attache, il étonne : je l'avoue sans peine ; mais peut-on nier aussi que ce qui diminue son mérite, même du côté du talent, c'est qu'il remue presque toujours ces deux grands ressorts , l'orgueil et la volupté. Non, une éloquence qui doit en partie à de tels moyens sa véhémence et son éclat, ne peut égaler les beautés sages, constantes, et l'innocente supériorité des La Bruyère, des Massillon et des Bossuet. Quant aux mœurs, pourquoi tairions nous ce que Rousseau a publié à la face de l'univers? Et puisqu'il a révélé, et même avec orgueil, tant de honteuses particularités, disons

( io9 ) sans détour que celui qui fut de èon aveu concubinaire effronté (ij, valet fripon (a), ami sans cœur (5) , père dénaturé (-±) , et qui s'est appli-

(i) « Je déclarai d'avance à Thérèse que je ne l'abandonnerais ni ue l'épouserais jamais ». ( Conf. , 1. VIL ) Il lui tiut parole.

(2) 11 vole un ruban chez madame de Vercellis , et il en accuse une pauvre fille qui est chassée de la maison , et dont il qfaint lui-même que cette calomnie n'ait causé la perte (Conf. 1. 11). Il s'accuse fort éloquemment à ce sujet, et témoigne un profond repentir j mais il ne dit pas qu'il eu ait donné dans aucun temps la seule preuve solide, en tâchant de découvrir cette fille pour rétablir sa réputation , et réparer le tort qu'il lui avait fait.

Etant précepteur chez M. de Mably, il dérobe du vin pour le boire secrètement (Conf. 1. VI). Quant à ce larcin , il ne fait qu'en rire.

(3) Il abandonne son ami , frappé d'épilepsie , dans une rue de Lyon (Conf. 1. 111). Je m'abstiens de parler de ses odieuses révélations au sujet de madame de Wareus.

(4) Je n'ai pas besoin de rappeler une circonstance de la vie de Rousseau , qui est counue de tout le monde. Je me borne donc à transcrire ce passage de ses Confessions , liv. VL : « Je lui portai un chiffre, que j'avais fait « à double sur deux cartes, dont une fut mise dans les « langes de l'enfant- et il fut déposé, par la sage-femme, « au bureau des Eufaus-Trouvés , dans la forme ordis

( no)

que à orner de couleurs séduisantes de semblables turpitudes , ou ne peut avoir de disciples , ou n'en saurait trouver qui n'aient de tristes raisons de le devenir.

« naire. L'annëe suivante, même inconvénient et même « expédient, au chiffre près , qui fut négligé ». Comment nier que cette conduite, et le ton léger dont elle est racontée , n'offrent l'un des traits les plus odieux, et les plus révoltans de la dépravation humaine?

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