CHAPITRE XX
Montesquieu.
Je ne prétends pas plus disputer à Montesquieu qu'aux deux auteurs dont je viens de parler, leurs droits à la grande célébrité dont ils jouissent. Mais cela ne peut in'eui pécher de dire sur le premier ce que je crois vrai.
Il y a des règles pour les divers genres que les siècles ont reconnues. L'idée de la perfection où ces règles conduisent , est le type du vrai beau. Platon , Aristote, Cicéron chez les anciens ; Grotius , Richelieu (1) , Bossuet chez les
(1) C'est saus doute parce que Richelieu établit que le premier soin d'un souverain doitètre de faire régner Dieu daaa ses états, que Voltaire n'a cessé d'argumenter contre l'authenticité du Testament politique. M. de Foncemagne démoutra si évidemment la frivolité des objections du philosophe , qu'on a peine à concevoir que celui-ci ait osé les reproduire jusqu'à ses derniers jours. Rien ne peut mieux, dissiper les doutes à ce sujet que la lecture de l'ouvrage même. Il est impossible , en effet, de ne pas reconnaître dans ce livre, admirable pour le fond, l'em-
modernes, ont écrit sur les matières de législation et de politique, et ils ont montré la vraie roule. Or ces grands hommes écrivent simplement; ils remontent à des principes clairs et ils en tirent les conséquences par une déduction facile et qu'on saisit aisément; ils bannissent avec soin l'obscurité loin de l'affecter ; leur style ne sent point l'orgueil et une complaisance outrée dans leurs vues ; ils ne sont point décisifs , hautains, frondeurs; ils ne citent point toute sorte de traits et d'anecdotes pour briller et faire parade de savoir; mais ils allèguent à propos des faits cerlains pour l'éclaircissement des principes. Comme Montesquieu ne réunit pas tous ces ca«
preinte du génie de Richelieu. C'était la pensée de La Bruyère, qui s'exprime ainsi , au sujet du grand homme dont nous parlons, dans son discours de réception à l'Académie française. « Ouvrez son Testament politique , « digérez cet ouvrage ; c'est la peinture de son esprit : « son âme tout entière s'y développe. L'on y découvre « le secret de sa conduite et de ses actions ; l'on y trouve « la source et la vraisemblance de tant et de si grandi « événemeus qui ont paru sous son administration; l'on « y voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement « et si juste , a pu agir sûrement et avec succès, et que « celui qui a achevé de si grandes choses , ou n'a point .« écrit , ou a dû écrire comme il a fait. »
lactères, je ne crois pas que sou Esprit des Lois 'soit un ouvrage d'une beauté pure et irréprochable.
Il donne lieu à une accusation bien grave et qui autorise du moins à blâmer son imprudence. Il a détaché les Français de leur gouvernement. Il assigne la vertu pour principe et visiblement pour apanage distinctif à une autre constitution politique. Je sais bien que dans certaines éditions il consacre une courte note, et dans d'autres une courte préface, à l'explication de ce terme. Il déclare que par vertu il n'entend ni vertu chrétienne, ni vertu morale. Je le crois, puisqu'il le dit. Mais enfin il parle d'une vertu dont l'idée , telle qu'on la prend dans son livre, saisit et enflamme; d'une vertu qu'il exalte sans mesure, et qui ne laisse que froideur et dédain pour tout gouvernement dont elle n'est point l'àme et le ressort. Il a donc tourné les sentimens et les idées vers une grande innovation ; il a provoqué un changement dans l'Etat. C'est assez dire qu'il a été l'un des promoteurs de nos troubles et de nos boulever3emens politiques. Quel triste témoignage à lui rendre!
Non seulement il incline les esprits vers la République, mais encore il insinue très claire*
nient que la Religion catholique est peu convenable à l'Etat républicain : il a donc aussi fait naître un fatal dégoût pour la Foi de nos ancêtres; et c'est ainsi qu'accréditant les deux grands principes qui ont servi de base à une déplorable et sandante Révolution, il n'a été étranger à aucun des malheurs qui ont affligé notre patrie.
Voici des observations moins importantes. Ce sont même, si l'on veut, de simples doutes que je propose. Je les énoncerai cependant sans hésitation ; il suffit que je les soumette aux lecteurs éclairés.
Quel que soit le ton dogmatique de Montesquieu , il y a quelque chose dans tout son livre qui inspire la défiance. Il est sensible que , par le ton de finesse, les grâces recherchées, et si j'ose parler ainsi, par la coquetterie de son style, il appelle toute sorte de gens à le lire; mais une fois qu'il a attiré par ce charme des lecteurs de tout ordre et de tout caractère, il leur expose des choses qu'il est impossible qu'ils comprennent. Tout ce qu'il dit sur le change , sur les loisPappiennes, sur \efredum et le vasselage,et sur tant d'autres chefs , est-il d'une lecture aisée et convenable au grand nombre ? Il semble que lorsqu'on n'a que des choses vraies et solides à énoncer, on ne doit s'adresser qu'aux gens
qui entendent la matière ; et un auteur peut être soupçonné de ne pas croire lui-même ses principes incontestables, quand il prend pour juges des personnes qui ne peuvent rien lui contester.
Dans les chefs-d'œuvres reconnus pour tel| jusqu'à ces derniers temps, on ne voit point l'inégalité de ton qui se fait remarquer dans Y Esprit des Lois. On est étonné de trouver tant de choses disparates dans cet ouvrage : de graves sentences, entremêlées de quantité d'épigrammes; tantôt des chiflres , tantôt des vers erotiques, tel chapitre qui est d'un profond législateur, tel autre qui n'est qu'une lettre Perscfrine. Cette bigarrure peut piquer un siècle frivole ; mais elle blesse , si je ne me trompe, l'unité de ton et des règles bien long-temps respectées.
L'érudition ne paraît pas assez ménagée dans ce même livre. Quand on s'occupe vingt ans durant d'un semblable travail, qu'on est riche, et qu'on a des secrétaires, on ne peut que faire une immense récolte d'autorités et de textes. Mais il y a une manière d'en faire usage qui sent la vanité et l'ostentation. De bonne foi , est-ce des Maldives et des îles de la mer du Sud qu'on peut rapporter de bons matéiiaux pour régler nos sociétés si éclairées , si avancées? Il est permis d'en douter ; et l'on conçoit difficilement
quelles lumières auraient pu donner à Lhôpita! ou à d'Aguesseau , pour la rédaction de leurs lois, les bizarres coutumes de je ne sais quelle peuplade indienne, ou les imaginations fantasf ques d'un Cacique.
Je ne parle pas d'un langage déprimant , outrageux , injuste, presque toujours employé par Montesquieu , quand il s'agit des ministres de la Religion. Quiconque n'aurait lu que son livre, serait bien loin de soupçonner que l'Eglise gallicane eût jamais produit, je ne dis pas un Bossuet ou un Fénélon, mais un seul homme doué de quelque droiture ou de quelque lumière. Il n'est guère plus réservé avec les Rois. Il n'y a qu'à voir la manière dont il régente un Souverain, au chap. 27 de son livre 12. En parlant, non des hommes vertueux, mais des hommes â talens, le Monarque est , dit-il, leur égal dès qu'il les aime. Maxime bien respectueuse pour les têtes couronnées , et bien propre à contenir tant d'hommes à talens qui commençaient, de son temps, à se mêler de tout et même de réforme dans le gouvernement !
Je crois pouvoir conclure qu'indépendamment de cet ouvrage de sa jeunesse , dont il ne paraît pas que l'impiété et la licence lui aient coûté aucun regret, Montesquieu, tout grand
("7) homme qu'il est , ne doit pas être suivi aveuglément , et que son autorité est surtout fort suspecte en matière de Religion.
Je viens de démontrer que l'immense pluralité des hommes ne peut, sans choquer toutes les règles de la raison et de la prudence, prendre pour guides nos fameux incrédules. Parmi les autres considérations qui nous détournent de ce parti , il en est deux dont je suis particulièrement frappé , et que je ne puis passer sous silence.