‹ La religion prouvée par la RévolutionChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le zèle des Incrédules fameux n'a point eu les caractères d'un zèle pur et utile aux hommes.

Il en a toujours coûté pour réformer le monde. L'établissement de la vérité doit être laborieux comme la pratique de la vertu. Les idées nouvelles qui tendent à perfectionner l'homme ne peuvent se faire jour et arriver jusquVi lui , qu'en irritant les passions et en provoquant toutes leurs fureurs. Si toutes les autres victoires sont achetées , il faut aussi des sacrifices , il faut du sang pour assurer celle-ci ; et les réformateurs qui n'ont rien souffert, ont été presque toujours les corrupteurs et non les ministres de la vérité.

Or, quels dangers ont couru les chefs du parti incrédule? A quelles privations se sont-ils soumis? Où voit-on qu'ils aient enduré la soif, la faim , le dénûment de toutes choses, langueur des frimas, la fatigue des longs et périlleux voyages ? Quels maux , quelles douleurs ont été

le sceau de leur apostolat? On le sait; coulant des jours tranquilles au sein de Paris , applaudis, caressés, environnés de toutes les douceurs qui suivent , dans cette ville frivole , les gens à la mode ; s'attirant , à force d'audace , quelques orages, mais toujours pourvus de protecteurs qui les rendaient passagers et sans alarmes; maîtres de l'opinion; ne se refusant aucuns plaisirs ; autorisés par leur morale à goûter les moins délicats , et trouvant les plus flatteurs dans l'admiration de leurs nombreux disciples. Voilà quelles ont été les circonstances de leur mission : celle que donnent les passions a-t-elle d'autres marques et d'autres caractères?

Le Christianisme , au contraire, est né au milieu des tribulations; il n'a été cultivé que par des hommes résolus et exercés à tout souffrir; fécondé par le sang, nourri de larmes et de sueurs , il s'est montré à la terre comme un allié d'autant moins suspect de la vérité et de la vertu, qu'il a souffert les mêmes contradictions et partagé toutes leurs blessures.

Laissons les premiers temps ; et, pour être fidèles à la brièveté que nous nous sommes prescrite , arrêtons- nous au dévouement de nos Missionnaires dans ces derniers siècles. On con-

( lao ) naît cela vaguement , mais on n'en est point assez frappé.

Cette inattention , en faisant perdre de vue tant de faits honorables à la Religion , ne laisse presque plus dans les esprits aucun sentiment de sa beauté et de sa grandeur. Il entre dans mon plan de ranimer cette impression presque effacée, et de faire sentir, par quelque trait frappant, à quel point un zèle saint élève les âmes, et quels affreux périls il fait braver pour étendre l'empire de la vérité. Je m'arrête à un fait particulier, mais qu'on ne peut lire sans une vive émotion. Je l'emprunte d'un auteur savant et estimé ; et on n'y verra pas seulement les effets du dévouement apostolique, mais encore l'un des tableaux les plus curieux et les plus terribles que puisse offrir l'histoire de la nature.

Reljtion tirée de /'Histoire du Para gît a y, de Charlevoix, t. I {in /2 , p. 325).

Le père de Ortega traversait , avec une troupe de néophytes , une plaine qui séparait deux rivières, dont l'une se décharge dans le Paraguay, et l'autre dans le Parana. Elles s'enflèrent tout à coup l'une et l'autre d'une manière

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si excessive , que toute la plaine parut subitement comme une vaste mer ; et rien , dit- on , n'est plus ordinaire darts ce pays -là ,' que ces grandes et subites inondations j qui n'ont rien de réglé, et qu'on ne saurait prévoir. Le Missionnaire ne fut pas fort étonné de celle-ci, et il crut qu'il en serait quitte pour marcher dans l'eau jusqu'à la ceinture, comme il lui était arrivé plus d'une fois; mais il perdit bientôt terre , et fut contraint, pour sauver sa vie, de monter sur un arbre. Les néophytes , qui l'accompagnaient , en firent de même ; mais n'ayant pas eu la précaution de choisir les plus grands arbres , l'eau les gagna en très-peu de temps. Le Père, plus prévoyant ou plus heureux, était en sûreté avec son Catéchiste sur le sien ; mais les cris des autres, qui cherchaient à s'attacher aux plus hautes branches, et qui étaient épuisés de fatigue , lui perçaient le cœur.

L'inondation croissait toujours; et comme les voyageurs n'avaient aucunes provisions , ils se voyaient dans un danger manifeste , ou de mourir de faim , ou de tomber dans l'eau de faiblesse, et d'y être submergés. Tandis que le Missionnaire faisait ces tristes réflexions, il survint une pluie accompagnée de tonnerre et

d'un vent impétueux, qui augmentèrent encore l'horreur d'une pareille situation ; outre que les tigres, les lions, et quantité d'autres bêtes féroces, que le débordement avait aussi surprises, lesserpens mêmes et les vipères, entraînés par les eaux , en couvraient la surface. Enfin un de ces reptiles, d'une grandeur énorme, s'attacha à une des branches de l'arbre sur lequel était le père de Ortega, qui s'attendait d'en être bientôt dévoré , lorsque le poids de cet animal ayant cassé la branche, il retomba dans l'eau, et tourna ensuite d'un autre côté.

Il y avait déjà plus de deux jours que les voyageurs se trouvaient ainsi entre la vie et la mort :1a tempête ne se calmait point, l'eau croissait même toujours , lorsque vers le milieu de la nuit le Missionnaire aperçut , à la lueur des éclairs, un de ses Indiens qui venait à lui à la nage. Cet homme , qui n'avait pas non plus d'autre clarté pour se guider, dès qu'il se crut assez proche du Père pour s'en faire entendre, lui cria que trois Catéchumènes et trois Chrétiens étaient près d'expirer, et demandaient, les uns le Baptême , et les autres l'Absolution. L'homme apostolique ne délibéra point; il commença par lier le mieux qu'il put son Caté-

chiste, qui n'avait plus la force de se soutenir, puis il le confessa, ensuite il se jeta clans l'eau pour suivre l'Indien qui l'appelait; et, malgré les vagues et les branches d'arbres , la plupart hérissées d'épines , dont une lui perça la cuisse de part en part, il arriva auprès des Cathéeumènes, qui ne se soutenaient plus que par les bras à des branches. Il les baptisa; et, un moment après, il les vit tomber dans l'eau , où il ne put empocher qu'ils ne se noyassent.

I! alla ensuite vers les trois néophytes , auxquels il donna l'Absolulion, après leur avoir fait faire les actes nécessaires, et dont deux périrent presque aussitôt. Il retourna à son arbre , et y arriva fort à propos pour son Catéchiste, qui avait déjà de l'eau jusqu'au cou. Il le délia, et l'aida à monter sur une branche plus haute. L'eau commença à baisser le soir du même jour ; et dès que le Père put mettre le pied sur la terre, il voulut visiter les Indiens qu'il avait laissés en vie ; mais sa cuisse , où l'épine était restée , se trouva si fort enflée , qu'il fut contraint de s'arrêter dès qu'il eut fait quelques pas. II fallut ensuite le porter jusqu'à Villa-Rica, pour y être pansé : c'était trop tard pour être bien guéri; et, pendant vingt-deux ans qu'il vécut

encore , sa plaie , qu'on n'avait jamais pu fermer entièrement, ne cessa point de lui causer de grandes douleurs. Il reprit cependant bientôt ses fonctions; et, peu de temps après, lui et son collègue furent rappelés à l'Assomption. . .

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