CHAPITRE XXII
Ceux d'entra les chefs du parti philosophique , qui ont yu la Révolution , ont détesté les suites de leurs principes.
\jiù qui achève de prouver invinciblement que les célèbres novateurs du dernier siècle étaient livrés à un esprit de témérité , d'erreur et de vertige, c'est qu'il n'en est presque aucun parmi ceux d'entre eux qui ont vu la Révolution, qui n'ait détesté cet ouvrage de leurs funestes déclamations.N'était-ce pas désavouer leursprincipes que d'en condamner hautement les conséquences? Et leurs gémissemens publics sur tous les excès auxquels se livrait un peuple déchaîné par eux-mêmes, n'étaient-ils pas une rétractation faite en présence du monde entier , de leurs erreurs et de leurs désastreuses maximes ?
Il est curieux aujourd'hui de voir ces hommes, autrefois si hardis à provoquer le renversement de tout ce qui existait , exprimer ou leur indignation , ou leur effroi à la vue des ruines que la Révolution, à peine commencée,
amoncelait sous leurs yeux. Grimm avait étél'un des plus intimes confidens des oracles de l'irréligion; on peut le regarder comme l'interprète des sentimens qu'ils auraient éprouvés à l'aspect de nos fureurs. Voici comme il s'exprimait au mois de novembre 1 789 : « J'ai le plus profond « respect pour les révolutions de brochures et « de philosophie , surtout quand elles sont apa puyées par une coalition aussi terrible que « celle de la populace et de l'armée; mais je a crains un peu le retour de l'empire qu'il ne « faut jamais oublier , celui des choses et des a circonstances. » Ce n'est encore ici que le langage de la dérision et de l'ironie; mais il emploie bientôt celui de la plus vigoureuse et même de la plus éloquente indignation, « Dans la réucc nion des circonstances les plus favorables, ne « pouvait-on concevoir une manière de réfor- « mer les abus, de rétablir l'ordre qui eût « épargné à la nation des mouvemens si con- « vulsifs , des dangers si menaçans , des scènes « d'horreur si atroces ? Pour régénérer l'ema pire, fallait-il en croire des conseils perfides , ce imiter la crédulité barbare des tilles de Pélias, ce et, sur les fausses promesses d'un génie plus « cruel que celui de Médée , déchirer la patrie,
( 127 ) « comme elles déchirèrent l'auteur infortuné « de leurs jours, dans ie fol espoir de lui ren- « dre ainsi la vie et la jeunesse (1) ? »
Gibbon n'a été au fond qu'un philosophe français. Il avait eu la pensée d'écrire son grand ouvrage dans notre langue. Il était poussé par le même esprit d'innovation et d'orgueil qui animait nos réformateurs. Son érudition variée, mais superficielle, ses méndgemens ironiques, sa causticité , lui donnent des rapports marqués avec Voltaire; enfin son caractère, ses opinions, les circonstances où il a écrit, doivent le faire associer à nos écrivains philosophes.
Après avoir vu les fruits déplorables des maximes qu'il défendait , il est incroyable jusqu'où il poussa l'horreur des événemens qu'elles avaient amenés. Il frémissait au seul récit de ce qui se passait parmi nous, lors de nos premiers troubles. Milord Scheffield, son ami , qui alla le joindre à Lausanne, pendant l'été de 179 1 , peint au naturel le soulèvement qu'éprouvait l'àme du célèbre écrivain , à chaque nouvelle qui lui arrivait de France. « Il passait « sa vie , est-il dit dans cette relation , à con-
(1) Correspond, de Grimra, t. XVI, p. 260 et 261.
« damner, dans les termes les plus énergiques , « lafolie des premiers réformateurs (révolutionne naires ), et la conduite plus qu'extravagante et « féroce de ceux qui leur avaient succédé. » Il faut avouer même que la mobilité de son caractère , jointe à l'aversion très-juste que lui inspirait notre délire, produisait en lui des sentimens et des vues bien extraordinaires , si on les rapproche de ses écrits. Ecoutons milord Scheffield : ce Son opinion se fortifia tellement, « qu'il devint l'avocat zélé de toutes les ancien- « nés institutions, jusque-là que, dans un cercle « où l'on parlait des affaires de France , et où « se trouvaient quelques Portugais, il parut sou- « tenir sérieusement la cause de l'Inquisition , « et il dit qu'il ne voudrait pas dans le moment « actuel (1) abandonner même ce vieil établisse- « ment. » Dès le mois d'août 1789, il déplorait amèrement les violences exercées contre le Roi, contre la noblesse, la manière dont le clergé était saccagé 3 et tous les désordres qui signalèrent celte fameuse époque. Ses lettres de l'année 'suivante respirent les mêmes sentimens, et j'y remarque cette expression au sujet
(1) Mémoires de Gibbon , en anglais ; t. I, p. a45.
des attaques qu'il avait livrées à la Foi chrétien ne. « Je tenais à la vieille machine du paganisme (i J. )) Ce seul mot nous révèle le principe de toutes ses erreurs. On voit qu'un enthousiasme peu sensé pour le polythéisme avait guidé sa plume , bien plus qu'une juste appréciation de l'esprit et des maximes du culte évan gélique, et il insinue très-clairement qu'il est enfin éclairé par les laits, et détaché de ses systèmes.
Nul auteur incrédule n'avait peut-être plus contribué que Raynal à semer dans les âmes des germes de révolte , de crime et de férocité. Après avoir nommé un grand homme , un héros, le libérateur futur des nègres , il trésaille de joie en prévoyant le jour où les champs américains s'enivreront avec transport du sang européen (2) • mais les ministres sacrés, dont il s'applaudissait d'avoir quitté les rangs, excitent surtout sa haine; il fait un portrait odieux, mais reconnaissable, du culte catholique, et il fin it par ces termes dignes d'un forcené: «Si une
(1) Ibid , Lcitre à M. Scheffield (juillet 1790).
(2) Tom. VI .p. 22 i
( i3o) pareille Religion existait , n'en faudrait - il pas étouffer les ministres sur les débris de leurs autels?» La Révolution éclate; Raynal est témoin des scènes d'iniquité et de sang , qu'elle amène. Dès ce moment il est détrompé; il condamne ses propres excès , et il cherche à les réparer en faisant entendre un langage de sagesse et de modération. « Que vois-je autour <c de moi, dit-il dans sa fameuse lettre à l'Assem- « blée Constituante? des troubles religieux, des ce dissensions civiles, la consternation des uns, la « tyrannie et l'audace des autres.... En gémis- « sant sur l'état de désolation où est l'Eglise de a France, on ne m'accusera pas d'être un prêtre
« fanatique Comment, après avoir déclaré le
« dogme de la liberté des opinions religieuses , « souffrez- vous que les prêtres soient accablés « de persécutions et d'outrages ? » C'est ainsi que, par une estimable et heureuse contradiction, il cherche, mais en vain, à arrêter les effets de l'effrayant délire auquel il avait eu lui-même tant de part.
Marmontel, qui avait toujours montré plus de retenue , témoigne aussi bien plus d'intérêt pour la Religion persécutée ; il ne réclame pas seulement la tolérance, il exalte encore la pu-
( i3i ) reté, les bienfaits, les sages lois du Christianisme ; il plaide, avec une sensibilité touchante, la cause de ses ministres. 11 n'y a pas eu , depuis trente ans, de réclamations plus vives ni plus éloquentes en leur faveur : c'est au Conseil des Anciens, dont il était membre, qu'il les adressa. Il s'indigne, dès le début de son discours, de la défiance et de la duplicité avec laquelle on se conduit dans ce qui a rapport au culte sacré. « La politique, dit-il, traite avec la Religion, « en rivale jalouse , et comme avec une enne- « mie qu'elle est forcée de ménager, et qu'elle « tache d'aflaiblir ; manège qui me semble in- « digne d'une législation souveraine et puis- « santé, dont le caractère doit être la grandeur « et la majesté. (1). » S'il parle de la conduite des prêtres, dans le cours de la persécution, voici comme il s'exprime : « Sans remonter à « des siècles dont les annales seraient des té^- « moignages si constans et si glorieux pour les « ministres de l'Evangile, je demande quels « ont été, de nos jours, sous nos yeux et aux plus « cruelles épreuves, leur esprit et leur carao-
(0 Mém. deMarm. , t. IV, p. 287,
« tère. Est-ce clans les cachots, où ils étaient en- « tassés, sans égard, sans compassion pour les « vieillards, pour les infirmes? Est ce au fond « des navires, où, avec plus de barbarie ence core , on les laissait périr en foule, privés de « la lumière, et réduits à ne respirer que des « vapeurs impures et un air croupissant? Est-ce « à Nantes, sur les bateaux qui les allaient ence gloutir dans la Loire? Est-ce à Marseille, où « ils étaient traînés vivans et mutilés sur la « claie , au dernier supplice? Est-ce là, dis je, « qu'on lésa vus irrités, indignés , respirant la <t vengeance, délestant leur patrie, au moins « impatiens de l'inhumanité qu'on exerçait en- « vers eux? Que dis-je ? Où me conduit une « si juste apologie? >• Il retrace ici, en peu de mots , les massacres des prêtres , en 1 70,2 , et il ajoute : « Passons en frémissant, et portons nos « j-egards sur un spectacle digne de la terre et «du ciel, sur cette muhi'.ude de veitucux « proscrits, qui, tous rangés dans leurs prisons « de Saint-Firmin , de» Carmes, de Saint-Gerce main-tles-Piés, recueillis en eux-mêmes, in- « cl in es à genoux, les mains jointes, les yeux « fixés au ciel, imploraient la miséricorde de leur « Dieu pour eux - mêmes , sa clémence pour
■ leurs bourreaux.. .. Chacun d'eux attend qu'on « le nomme : on l'appelle; il se lève, il embrasse «ses compagnons, se recommande à leurs « prières, et va mourir comme l'agneau, sans « pousser un murmure (i). » Au xixe livre de ses Mémoires, il déplore aussi les ravages de la corruption, de V incrédulité , et il y parle un langage aussi sage et aussi religieux, que nouveau dans sa bouche.
Marmontel et les autres écrivains que je viens de citer , se bornèrent, il est vrai, à gémir sur les suites de l'impiété: il ne paraît pas qu'ils aient fait un usage plus heureux de leur expérience et de leur douleur. Par une de ces contradictions trop naturelles à l'homme, ils allièrent le sentiment de la vérité avec les restes de cette indépendance qui craint de s'y soumettre sans réserve. La Harpe, guidé par des vues plus justes, abjura tous ses préjugés ; et, pendant dix ans, il remplit la France des témoignages de sa toi , de sa conviction et de ses regrets. Sans doute ou ne peut que rendre hommage à la sensibilité et à la droiture qui portèrent ces écrivains, ma!-
(i) Ibid , p. 3o6 et suit.
gré les raisons qu'ils avaient de s'étourdir et de se faire illusion , à condamner avec force les excès et les fureurs qui ont déshonoré ces derniers temps; et je me plais à leur rendre , à ce sujet, toute la justice qui leur est due : mais cette considération ne doit point m'empêcher de tirer de leurs variations les conséquences frappantes qui donnent un nouveau jour aux grandes vérités que je défends.
Je le demande donc à tout homme équitable et de bonne foi : quelle confiance méritaient, au temps de leur déchaînement contre l'Evangile, des hommes qui ne voyaient point où ils allaient, qui creusaient des abîmes, tandis qu'ils croyaient ouvrir des routes droites et sûres ; auxquels l'expérience préparait un démenti si éclatant et si terrible , et qui devaient bientôt décréditer eux-mêmes leurs doctrines par leurs regrets et par leurs désaveux ?
Les promoteurs infortunés de nos troubles , qui ont été tout à la fois les pères de l'incrédulité parmi nous , réunissaient donc tous les caractères qui indiquent un esprit d'aveuglement et d'erreur. La Religion n'a donc qu'à se glorifier de leur haine, et la persécution qu'ils lui ont fiût souffrir est le sceau de sa grandeur et
de sa divine sagesse. Si l'examen des causes dé Ja Révolution est propre à ranimer notre amour pour la Foi de nos^pères, la vue des suites qu'elle a entraînées n'a pas moins de force pour nous y attacher. Nous allons finir par le développement de cette vérité.
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