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CHAPITRE XXIII

La Religion prouvée par les suite» de la Révolution.

JLes effets de la Révolution, et de l'esprit qui a présidé à cette effroyable scène, ont été une licence sans bornes, la mobilité, la cruauté, toutes les dévastations, tous les crimes et tous les désordres. Les effets plus éloignés ,• et qui subsistent encore , sont une inquiétude générale dans les esprits, une opposition presque universelle de vues et d'opinions, l'altération du caractère français, une perversité et un débordement de vices qui n'ont point d'exemple ; voilà ce que la Révolution a développé aux yeux du monde, et les suites qu'elle a entraînées. Or, tout cela, la Religion s'est efforcée de le prévenir; elle l'a constamment détesté ; elle lutte encore avec des forces presque expirantes contre la corruption , qui a tout gagné. Il est donc visible que le génie du mal , qui a présidé à la Révolution , a toujours eu en tête la Religion; que leurs efforts ont toujours été contraires; que leurs maximes se sont heurtées, et

que cette lutte , qui ne semble pas encore apaisée, a découvert de part et d'autre des caractères et une origine tout opposée. En faut -il davantage pour mettre du côté de la Religion, l'estime, la déférence et l'amour? Ce seul trait ne découvre-t-il pas en elle l'ouvrage de la sagesse , une institution amie de l'homme , favorable cà l'ordre et au bonheur public , destinée à combattre pour la justice, et formée, en un mot, par celui qui veut que l'homme soit heureux, et qu'il soit heureux parla vertu?

Il ne faut attendre ici ni une précision géométrique , ni une rigoureuse méthode. Je vais réunir sans ordre et dans un seul chapitre , les abus les plus marqués et les plus affligeans qui distinguent nos mœurs nouvelles. Je montrerai, d'un autre côté, la Religion qui ne cesse de les combattre , du moins par ses maximes et ses gémissemens. La vue de son opposition à ces désordres, et des moyens seuls efficaces qu'elle offre pour y remédier, fera mieux sentir aux cœurs droits son origine , que tous les raisonnemens et tout l'art de la dialectique.

Si je sors quelquefois un peu de mes bornes; si , en décrivant nos mœurs, je déguise mes observations sous la forme de sentences et de maximes , cette liberté ne nuira pas à l'impres-

( i38) sion générale de ce chapitre ; et après y avoir rencontré plus de variété et de concision, on retrouvera à la fin le fil de ma pensée , et on sentira combien la conclusion que j'ai annoncée est véritable et bien fondée.

Il y a près de cinquante ans que Rousseau écrivait ces paroles : « La corruption désormais « est partout la même , et il n'existe plus ni « mœurs ni vertus en Europe. » Et il met à la marge : ce J'écris ceci en 1769. (1) » On ne peut malheureusement attribuer ce jugement à la misantropie du censeur ; et il ne se rapproche que trop de celui de l'histoire. Mais la corruption est-elle diminuée depuis? N'a-t-elle pas , au contraire, gagné du terrain et pris des forces nouvelles? Il n'est point permis d'en douter: c'est cette corruption que Rousseau a remarquée, qui a fait la Révolution. Mais, semblable à ces germes pestilentiels qui , lorsqu'ils se sont développés et ont une fois porté la mortalité dans un peuple , étendent sans mesure et avec plus de fureur leur infection meurtrière ; de

(1) Conf. ; t II, an eomm

( »3g ) même Ja dépravation qui nous a perdus est devenue plus noire et plus maligne par ses propies ravages; et ses excès, qui étaient du moins resserrés par les bienséances , n'ont plus connu de bornes. Quelle idée cela nousdonne-t-il de nos mœurs? Il y aurait trop d'aveuglement à ne pas voir que le mal ne peut aller plus loin. Voici une pensée dont je crois que tout le inonde sera frappé comme moi. Il n'y en a point de plus propre à nous faire sentir la profondeur de nos plaies. Je remarque donc qu'on ne saurait employer, pour peindre notre corruption, aucun trait saillant et qui soit rendu plus vif par l'opposition de quelque vertu , ou du moins par la médiocrité des autres vices. Si on voulait noter les fureurs de l'ambition, la cupidité , avec toutes ses bassesses, viendrait affaiblir ce trait; si l'on parlait du dérèglement des esprits, il n'y aurait pas moins à dire sur la sécheresse des cœurs ; il n'y aurait pas de raison pour attaquer plutôt la malice que l'hypocrisie, la dissolution de nos mœurs que la mauvaise foi générale , l'esprit d'injustice que celui d'imposture , les grands que les petits , les hommes que les femmes, la/ri volité des vieillards que l'arrogance et la perversité de la jeunesse. Tout est égal, tout se soutient au même point , tout est un sujet de larmes

et de dégoût pour quiconque a conservé quelque sentiment du beau et du juste. Il y a du moins en ceci un avantage, c'est que cette égalité de corruption, en rendant presque impossible la peinture de nos mœurs, porte dans l'esprit une impression qui supplée à tous les discours; et cette seule idée nous retrace tout ce que la malice humaine peut renfermer de plus déréglé, de plus odieux, et, puisqu'il le faut dire, de plus méprisable. Or, que toute cette bassesse , toute cette fausseté, tous ces dérèglemens soient combattus, abhorrés par la Religion, c'est une vérité assez connue; qu'elle en offre les seuls remèdes, on ne peut en douter ; qu'elle mette dans les cœurs des sentimens tout contraires ; qu'elle les y imprime, qu'elle les y inculque par les préceptes , par les terreurs , par les promesses, par la vue des biens présens et infinis, cela est constant ; enfin, qu'elle brille de cette opposition irréconciliable avec un siècle pervers, plus que de tout l'éclat et des honneurs, dont le respect des générations précédentes l'avait environnée; que ce seul trait lui mérite notre amour et nos hommages, c'est, à mon avis , ce que les cœurs droits doivent aisément comprendre.

C'est une des suites de la Révolution d'avoir déchaîné , d'une manière spéciale, contre la Religion , trois classes d'hommes; les hommes h argent, un certain ordre de littérateurs, et un attsez grand nombre de savans. La disposition des premiers s'explique aisément; elle tient à des raisons palpables et notoires, qu'il n'est pas nécessaire de déduire. Mais qu'elle soit honorable au Christianisme, c'est ce que je veux faire sentir par ces excellentes paroles de M. de Bonald. Il peint , avec la supériorité qui lui est propre, les hommes dont je parle , et il les désigne par ces expressions aussi justes que vigoureuses : « Ces « hommes indifférensà tout, hors à l'argent, qui « ne voient dans les révolutions, que des confis- « cations à acheter; dans la guerre, que des fource nitures à faire; et qui ne verraient dans la face mine, que du blé à vendre; et dans la peste, « que des héritages à recueillir. (1) « Quant aux seconds , il est certain que , pour les conuais-

(i) Considérations politiques sur l'usure et le pr^t L intérêt , par M. de Bonald , insérées dans le n° du Mercure du i3 septembre 180C.

sances solides et le vrai mérite , on peut mettre plusieurs d'entre eux au même ran<* où La Bruyère plaçait. un de leurs prédécesseurs, je veux dire immédiatement au-dessous de rien. Mais, de plus, quand on m'indiquera quelque principe utile , moral , quelque objet sacré que ces plumes effrénées n'attaquent point , alors je cesserai de croire qu'ils font honneur à la Religion par leurs insultes. Pour ce qui est des savans que j'ai en vue , un Chrétien a d'autant moins sujet d'être surpris et troublé en les voyant se déclarer contre la Foi , que les uns sont ouvertement athées , et que les autres , par leur silence dans mille endroits de leurs livres où ils devraient s'expliquer, consentent à l'athéisme.

L'Etre éternel communique quelque chose de son immutabilité aux ouvrages qui viennent de lui ; ce qui est fondé sur un autre principe est, au contraire, faible, ruineux, éphémère. L'orgueil humain ne bâtitque pour voir son ouvrage manquer et crouler aussitôt. Qui pourrait nombrer les établissemens que la Religion a formés pour des siècles? Que d'hospices pour les malheureux ! que de maisons pour l'éducation ! que dO'rdies, les uns voués aux études, les antres à

la prière publique, quelques-uns au maniement des armes et à la défense de la Chrétienté! que de sociétés de toute espèce î Ces institutions ont subsisté plusieurs centaines d'années ; un grand nombre datent de plus de mille ans. Quelle durée! quelle force ! quelle majesté ! La philosophie a-t-elle pu donner cette solidité à ses ouvrages? Chose étonnante ! Nous sommes en état de prononcer : et il nous est bien permis d'observer (ce qui est visible pour le monde entier) que, dans l'espace de vingt-cinq ans qu'elle a été maîtresse absolue, elle n'a pu fonder, d'une manière stable, une seule école de village.

Ces hommes, qu'on appelait jacobins ou terroristes , ne voulaient point de la Religion , et ils exterminaient les Prêtres. On voit aujourd'hui certaines gens qui seraient bien fâchés , disent-ils, que la Religion pérît , mais qui veulent que les Prêtres soient dans la dépendance et l'avilissement. La disposition de ceux-ci paraîtrait plus tolérable que celle des premiers; et cependant si l'on considère qu'un Prêtre méprisé non -seulement ne peut faire entrer les vérités saintes dans l'esprit des peuples , mais encore leur rend la Religion méprisable , on

trouvera que les Jacobins étaient plus cruels , mais que ces prétendus sages de nos jours sont plus aveugles et plus inconséquens.

La théopliilantropie a été une scène des plus instructives qui ait jamais été donnée au monde. Elle s'est ensevelie, au bout d'un temps trèscourt, dans le mépris et le ridicule; et pourtant, si la Religion est fausse , c'était l'idée la plus heureuse et la plus digne d'un accueil favorable. Car enfin il faut une Religion aux hommes, et on présentait ici la pure morale de la raison soutenue par des rites, réconciliée avec les sens par des pompes extérieures, transformée en re-. ligion publique. Qu'y a-t-il là de si risible? Et comment se fait- il que cette invention ait eu une fin si prompte et si honteuse, si ce n'est pas une vérité gravée au fond de notre être, que toute Religion qui ne vient pas d'en -haut est indigne de l'homme ; que là où l'autorilé divine n'intervient point , il ne voit ni motif, ni force de loi , ni espérance, et que tout autre culte , qu'un culte surn|jlurel, est un fantôme dont il se moque ou une mauvaise comédie qui lui fait pitié ?

( »tf )

C'est une chose très-remarquable que ce n est que dans le sein de la vraie Religion qu'on a Vu le peuple haïr et persécuter ses prêtres. Cela s'explique très-bien : car le sacerdoce en luimême ne peut être un sujet d'aversion ou d'animosité. Eh quoi ! dit l'Ecriture , celui qui répand la bénédiction et celui qui la recueille ne tiennent-ils pas lu/i à l'autre par un lien intime, ne sont-ils pas une même chose? Cette remarque est incontestable, mais il estaussiaisé d'apercevoir que le vrai ministre du Ciel a un titre constant à la haine des hommes: c'est la charge qu'il a reçue de leur dire la vérité.

Le Christianisme inspire des dévouemens si sublimes qu'ils ont forcé quelquefois jusqu'au respect et à l'indulgence des révolutionnaires. Toute la rage de la secte impie s'est arrêtée devant les Sœurs de la Charité. Mais ausoi, que l'irréligion ramasse tous ses motifs , toutes les belles maximes qu'elle étale, efc^u'elle parvienne à donner aux pauvres et aux malheureux un seul ange consolateur tel que les CMes admirables que je viens de nommer, et alors on verra

s'il n'y a pas lieu à balancer entre l'incrédulité et le Christianisme.

Nous entendons dix fois le jour des gens qui s'écrient autour de nous avec douleur: toutes les idées sont confondues , il n'y a plus de distinction entre le bien et le mal. Cette remarque est bien frappante , puisqu'elle est dans la bouche de tout le monde ; il ne faut pas dire que c'est un côté fâcheux de notre situation , il faut dire que c'est un trait exécrable de nos moeurs présentes. Dans ces sociétés même où il est établi qu'on ne peut y être reçu , qu'autant qu'on a de la naissance, des sentimens , et un rang honorable dans le monde , s'il est question d'un scélérat, qui s'est souillé par un crime dont l'horrible souvenir ne s'éteindra jamais , on entend une voix qui s'élève et qui porle ces paroles à votre oreille indignée: Que voulez-vous ? c'était son opinion ( i) ! Si Dieu pouvait permettre que cette doctrine s'accréditât , on trouverait à la fin que la disposition

( i ) Malheureusement ceci n'est point une supposition . elle propos a été tenu dans les circonstances que j'indique.

( '47 ) d'esprit qui a porté un assassin de grande roule à tuer les passans, n'était qu'une opinion. Ne serait-il pas clair alors que la société est à la veille de se dissoudre? Comment en voyant un pareil renversement , n'appelle-t-on pas à grands cris la Religion, qui ne trace pas seulement une ligne , mais qui ouvre des abîmes entre le bien et le mal?

Dieu fit du repentir la vertu des mortels.

Il est vrai qu'il n'y a pas de vertu d'un plu* grand usage pour l'homme faible et si souvent entraîné. Que de faux pas n'a-t-il pas faits dans la Révolution! ou plutôt que d'énormes chutes î que d'actions contraires à l'honneur , à la délicatesse, à la justice, à l'humanité n'ont pas eu lieu d'un bout de la France à l'autre ! quelle prodigieuse accumulation de bassesses , de trahisons , de voleries ! et cependant tous les cœurs semblent en paix, toutes les consciences sont immobiles. Je ne veux pas dire où est le principe efficace qui trouble heureusement le3 âmes , et seul éveille les remords ; je m'abstiens des redites.

Il faut bien cependant que l'homme se satisfasse lui-même, et amuse son orgueil par quelque apparence de vertu. Voici le détour que prend aujourd'hui sa corruption.il place le mérite dans quelques habitudes commodes , le plus souvent criminelles et vicieuses , auxquelles il attache un nom de vertu. L'ostentation du sentiment, c'est la bonté ; la férocité est courage; la souplesse indigne , qui se prête à tout, habileté ; l'irréligion la plus sotte et la plus dénuée d'instruction, étendue d'esprit. Il en est ainsi de toutes les autres dispositions et qualités. Ce qu'on peut dire là -dessus, c'est que de toutes les méprises , c'est peut-être ici la plus dangereuse , et qu'on a vu dans tous les temps la société humaine plus attaquée dans son fond , et encore plus malheureuse par les fausses vertus que par les vices réels et les grands

crimes.

Un magistrat est un officier public qui rend la justice; un guerrier, celui qui, les armes à la main, défend son pays; un médecin est un homme qui s'applique à guérir nos maux. Pour

nous autres Prêtres, nous ne savons aujourd'hui ce que nous sommes. Voici cependant ce qu. nous pouvons entrevoir de l'opinion du siècle à notre égard. Tout le monde se charge de nous iuspecter et de nous montrer noire devoir; on est bien convaincu qu'on ne nous doit rien , et on ne nous écoute plus. De sorte que, tandis que nous croyons avoir quelque autorité sur les hommes , dans l'ordre de la Religion et des mœurs, que nous réclamons leur attention sur leurs plus grands intérêts, le siècle nous traite sur le pied de moniteurs faliguans et incapables, qui ne sont bons qu'à être régentés, affamés et désertés.

L'époque où nous sommes offre une circonstance qui dément toutes les observations faites jusqu'à nous. On a toujours remarqué que les Révolutions étaient comme le terrible apprentissage des grands hommes : et où sont ceux que la nôtre a déclarés ou produits? « Lésâmes, « dit M. Bernardi , (]) sont sans énergie ; les

(1) De l'Origine et des Progrès de la Législation française; par M. Bernardi , de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, p. 58o (1816).

( i5o) « esprits semblent frappés d'une stérilité qui se ce fait remarquer chaque jour davantage. Tout ce languit parle défaut d'hommes ; on ne trouve « plus même de comédiens. » Je le répète, c'est une exception à tout ce qu'on a vu jusqu'à nos jours, qui fournira le plus juste sujet aux réflexions et à l'étonnement de nos neveux. Les proscriptions et les troubles qui changèrent le gouvernement de Rome et amenèrent la monarchie , furent la sanglante école où se formèrent tous ces génies supérieurs qui remplissent le siècle d'Auguste ; après la longue lutte des Pays-Bas contre l'Espagne , on vit briller les Maurice d'Orange, les Barnevelt, lesGrotius; l'Angleterre, rendue à la paix après tant d'orages , offrit à l'admiration des autres peuples les Monk, les Temple, les Clarendon et plusieurs autres grands hommes. Pour nous, après des événemens pareils et peut-être plus propres encore à donner un grand essor aux esprits et aux caractères , nou6 ne voyons rien autour de nous que de médiocre. Ne serait-ce pas que notre Révolution est la seule dont l'impiété ait été l'âme et le plus puissant mobile ? Et comme l'impiété étouffe tous les sentimens généreux ; qu'elle déchaîne toutes les passions basses , la cupidité, Fégoïsme, la vanité, la jalousie; qu'elle

( '5' ) nous fait compter pour rien l'avenir et tout ce qui n'apporte point à nos sens et à notre orgueil quelque satisfaction présente; ne peut -on pas dire que c'est ce qui nous laisse si faibles , après des événemens qui auraient du faire éclore (i) parmi nous les vertus extraordinaires et les talens sublimes?

L'enfance est devenue sérieuse y ambitieuse , pleine de confiance en ses propres vues ; l'âge mûr , au contraire, et même la vieillesse , ont donné dans les goûts puérils et dans la frivolité. L'esprit de la Religion laissait autrefois à chacun le caractère de son Age. La scène du monde était tour à tour égayée par les jeux aimables des jeunes gens, animée par la prudente activité

(1) Il serait contraire à l'équité de ne pas reconnaître que, parmi nos auteurs, il en est (en très-petit nombre, à la vérité) à l'égard desquels la postérité partagera la juste admiration dont ils jouissent dès à présent. Mais ceci ne sert qu'à fortifier mon observation , puisque ces écrivains sont surtout redevables à leur fidélité envers la Religion , et aux rares talens qu'ils ont déployés en sa faveur, de l'éclat attaché à leur nom , et du raug éminent qu'ils tiendront dans l'opinion de nos descendans.

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de leurs pères. Enfin, la gravité douce et respectable de la vieillesse y plaisait aussi utilement. Tout cela est changé. Il règne aujourd'hui une confusion qui blesse également la raison et lal nature, et l'on peut dire, dans un sens , avec beaucoup de vérité', qu'il n'y a plus ni enfans , ni hommes faits , ni vieillards.

On ne peut accuser la Religion d'être ennemie des arts ; elle les recueillit sous ses ailes , quand ils furent bannis par les Musulmans de la Grèce et de l'Asie ; c'est par elle qu'ils ont refleuri dans l'Occident. Mais elle met des bornes au goût que l'on peut avoir pour ces nobles exercices ; elle ne veut pas que l'admiration pour leurs productions, devienne un piège aux bonnes mœurs et un moyen de corruption publique. Qu'ils épuisent toutes leurs merveiiles, qu'ils se jouent en mille manières , jusque sur la limite du vice, elle applaudit à leurs efforts; mais, s'ils vont au-delà, il est vrai qu'elle les condamne et qu'elle les méprise. Qui peut blâmer ce tempérament ? Le plaisir que procure la vue de quelques ouvrages admirables, peut- il entrer en balance avec les passions allumées , l'innocence pervertie, la jeunesse corrompue,

( '53) la paix des familles troublée , avec la triste révolution que produisent clans les mœurs d'une ville , et quelquefois d'un royaume entier , l'exposition publique et la représentation, multipliée à l'infini, d'objets iudécens ? Un homme livré aux inquiétudes de la corruption , quel autre si^ne d'attention donnera -t-il à vos chefsd'oeuvres qu'un regard distrait et farouche ?

Ne peut-on pas ajouter que cette ardeur demesurée pour les arts est tout à la fois l'indice et la cause de leur décadence ? Ne suppose-t-elle pas quelque chose de déréglé dans les esprits, qui s'accorde mal avec la maturité et la justesse qu'exige la perfection en tout genre ? Qu'en conclure , si ce n'est que cet amour effréné pour les arts, l'un des travers de la Révolution , a les suites les plus funestes, et que la Religion nous en aurait sauvés, en réduisant cette espèce d'idolàtrie à une émulation raisonnable?

L'horrible effronterie et l'indécence inouïe des vêtemens, qui se sont introduites après que la Foi a été bannie du milieu de nous , donnent lieu à de profondes et utiles réflexions. Elles prouvent d'abord qu'une nation ne peut rompre avec le Ciel sans tomber dans la plus extrême

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dépravation ; puisqu'il ne peut y avoir chez un peuple de corruption plus grande que celle qui, lui faisant fouler aux pieds toutes les bienséances, indique avec certitude qu'il a déjà méprisé tous les devoirs. De plus , elles font sentir que la Religion ne garantit pas seulement notre carrière des ravages des passions, mais la rend encore plus douce et plus riante; puisqu'en protégeant la pudeur, elle conserve le sentiment le plus pur de la nature, et l'ornement le plus aimable de la société.

II y a des hommes, qu'on ne trouvait autrefois que dans les lieux écartés et craints des voyageurs , qui se montrent aujourd'hui , qu'on trouve partout , et qui prétendent même donner le ton. J'entends des hommes qui n'ont pas même une ombre de morale, à qui un goût d'indépendance frénétique, sur tous les points , tient lieu de toutes les vertus ; des furieux qui ne jettent vers le Ciel que des regards tiff eux et insultans ; des cœurs impitoyables qui s icrifieraient le monde entier au moindre intérêt d'argent, de vanité ou de plaisir ; il est indubitable que cette race d'hommes se multiplie , et il est également vrai qu'ayaut fait abnégation

( 155) de toute conscience et de toute pudeur, ils travaillent avec quelque succès à établir que les gens de bien sont tous des âmes faibles et des imbécilles...

Pourquoi la douceur du commerce , l'enjouement , le rire aimable , les véritables plaisirs n'ont-ils jamais été plus rares que dans un temps où l'on ne respire que les plaisirs?

Notre siècle •continue toujours à s'intituler le siècle des lumières , c'est à dire le siècle qui se distingue des autres , qui leur est supérieur, qui les eflace par le mérite des talens et des lumières. Voilà un beau titre , une magnifique prérogative : mais est-il bien clair qu'elle nous appartienne? L'avenir souscrira- 1- il a cette décision flatteuse que nous rendons en notre faveur? C'est ce qu'il n'est pas inutile d'examiner.

Je néglige les précautions et les détours qui prendraient trop de temps , et je me déclare d'abord pour la négative. Car enfin , en quoi consiste cette supériorité dont nous sommes si fiers ? nos prétentions pourront -elles tenir

( i56 ) contre un examen attentif? Par où commencer? sans doute par les arts les plus nobles, par ces talens heureux, qui répandent un lustre si éclatant sur les siècles qu'ils ont enrichis de leurs merveilles : on voit bien que je veux parler de ]a poésie et de l'éloquence. Mais ces arts sont-ils portés aujourd'hui à leur perfection? possédonsnous beaucoup de grands poètes? voyons-nous autour de nous beaucoup de ces hommes favorisés du ciel, qui charmaient nos pères , par les grâces ou la sublimité de ce langage qui semble inspiré , et qui est le fruit le plus noble et le dernier efiort du génie? Tout notre feu poétitique ne semble-t-il pas éteint ou du moins ne s est-il pas réfugié , pour ainsi dire , dans quelques compositions badines où il jette ses dernières étincelles? Et pour ce qui regarde l'éloquence, entendons-nous souvent retentir autour de nous ses tonnerres? qui a conservé ses secrets? quels elle ts voyons-nous de la puissance de la parole, qu'on puisse comparera l'empire étonnant qu'à d'autres époques elle a exercé sur les âmes? Sur ces deux articles il est évident que nous n'avons qu'à nous humilier et à reconnaître notre faiblesse. C'est cependant la supériorité , dans ces deux genres , qu'allèguent avec raison en leur faveur les siècles qui pré-

( '57) tendent éclipser les antres parle mérite érninent des talens et de l'esprit. Bornons-nous clone à jeter un coup d'œil sur les autres parties. Est-ce l'érudition qui nous élève au premier rang? mais qui ne connaît à cet égard l'extrême médiocrité où nous sommes tombés? Les exceptions sont-elles bien nombreuses? et dans Paris même, si l'on veut s'eelaircir sur un point un peu détourné d'antiquité ou de haute littérature, qu'on me dise où se rendent les oracles? Est-ce à la morale que nous devons la distinction que nous croyons mériter? Est-ce à l'histoire? Est-ce à la jurisprudence? Mais où sont les La Bruyère, les d'Aguessean , les Dotnat et même les Mézeraî et les Vertot? J'hr-iste donc et je demande d'où partent ces lumières dont nous sommes si fort éblouis ? On me nommera peut-être ces sociétés littéraires qui furent si long-temps le centre du goût et l'ornement de la France. J'honore les particuliers, mais à parler en général , puis-je dissimuler ce qui est connu du monde entier , c'est-à-dire que ces sociétés par la stérilité dont elles semblent frappées ne sont plus que l'objet de l'indifférence du public et le jouet de la critique ? .Mais c • t trop nous arrêter à des choses qu'on ne peut contester. Allons franchement au but et voyons

( 'S») si l'état florissant des sciences exactes ( car il faut l'avouer, c'est à cela que toute la question se réduit ) , peut fonder la haute prééminence que nous nous donnons. Je sais que nous avons de grands géomètres, d'excellens physiciens, de bons astronomes; mais les temps qui nous ont précédésétaient-ils dépourvus d'astronomes, de physiciens et de géomètres, je veux dire d'hommes très-habiles dans ces diverses parties? Notre Académie des Sciences serait-elle déparée par la présence d'un Pascal, d'un Fermât, d'un Dominique Cassini? y fait-on beaucoup plus que de soutenir la réputation de ces grands hommes ? Mais de plus, est-il bien vrai qu'une seule branche de nos connaissances, cultivée avec succès, autorise le titre fastueux que prend notre siècle? Quoi ! la jurisprudence que son objet élève sans doute au-dessus de la géométrie, a jeté son plus grand éclat, vers l'an 200 d» notre ère ; cette époque en a-t-elle tiré une grande illustration? et les Paul, les Ulpien , les Pappinien, génies du premier ordre , ont-ils communiqué leur gloire personnelle au règne d'Heliogabale et d'Alexandre - Sévère? Enfin, comptons-nous aujourd'hui beaucoup de ces esprits créateurs, si je puis parler ainsi, dont les mémorables découvertes ne restent point

(' >59 ) dans l'enceinte du inonde savant, mais s'emparent de l'admiration générale et deviennent l'un des élémens de l'instruction la plus commune Pour parler plus clairement , avonsnous des Copernic, des Galilée , des Descartes, des Leibnitz, des Newton? Il me semble que nos savans s'inclinent encore devant ces grands noms, et qu'ils s'eflorcent d'en atteindre la gloire immortelle, bien plus qu'ils ne se flattent de l'avoir égalée.

Qu'on me dise à présent si le mérite de posséder, au milieu d'une décadence complète et presqu'universelle, des hommes tellement célèbres dans un seul genre, qu'il y en a eu cependant avant eux de plus célèbres, donne le droit à un siècle de prendre le pas sur tous les autres? Je ne crois pas que cette question puisse souffrir de difficulté ni de partage.

11 est donc constant que, depuis la renaissance des lettres en Occident, notre nation n'a jamais été aussi faible, aussi pauvre du côté des talens et des lumières, que dans le moment où nous sommes (1^. Cela étant, comment se

(i) Le petit nombre d'exceptions , dont j'ai parlé dans la note de la page i5i , ne détruit pas la vérité de ce que j'avance ici.

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fait-il que des gens d'esprit proclament en toute occasion et avec tant de faste la supériorité de notre siècle ? Après y avoir pensé , je crois deviner la réponse, et je sens qu'on me demande si c'est donc un mérite si vulgaire, et s'il n'est pas réservé à une pénétration merveilleuse de douter de Dieu, d'égaler l'homme à la brute, de blasphémer l'Evangile, et d'anéantir la morale ?

Ce que je viens de dire ne m'a pas été dicté par une véracité chagrine. Je prétends au contraire en tirer une conséquence pratique et d'une importance décisive; la voici : c'est que, lorsque nous sommes tentés de bouleverser ce que la sagesse des autres siècles a établi , nous devrions compter avec notre conscience, et reconnaître que nos pères étaient beaucoup plus éclairés que nous, qu'ils voyaient plus loin et plus juste. Tel est le sentiment dont nous devrions nous pénétrer. Cette connaissance exacte de nous-mêmes ne tarderait pas à produire d'inestimables avantages ; et il est hors de doute que nous ajouterions à notre gloire et à notre bonheur tout ce que nous retrancherions de notre confiance orgueilleuse dans nos prétendues lumières.

La Religion met l'esprit clans une habitude calme, lui inspire un goût de réflexion qui donne à ses opérations une marche paisible et réglée. On observe, au contraire, partout où les sentimens religieux sont éteints, je ne suif quoi d'inquiet, de précipité, de mobile. De nos jours où ce poids d'une croyance grave manque à presque tous les esprits, ou ne veut qu'effleurer les idées, on ne demande que des éclairs qui montrent à demi les objets, on n'est pas assez maître de soi pour s'appliquer au détail des choses à la faveur d'une lumière sure et tranquille. La légèreté est devenue le suprême mérite du style et de la composition. Sans elle, l'excellence , la beauté même du fuiul n'a plus aucun prix : aussi les ouvrages que chaque jour voit naître en foule, sont-ils d'une nature si légère et d'une constitution si mince, que se soutenant à peine, ils vont après quelques jours expirer dans l'oubli, et que la postérité ne verra presque rien des productions de notre temps.

Certains hommes, imbus des doctrines philosophiques et révolutionnaires, font les plus grands efforts pour arrêter les idées au point

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où elles sont. Pour peu , disent-ils, que le mouvement des esnrits continue, les principes courent danger de se perdre. Ils se servent là d'une expression vague dont il n'est pas aisé de déterminer le sens; cependant, si l'on creuse leur pensée, on trouvera que les principes dont ils parlent ne sont autre chose que l'absence de tous les principes.

Le siècle ne recula point ; il ne faut point prétendre faire reculer le siècle. Grands mots qui n'ont point de sens, ou qui n'en ont qu'un très-absurde. C'est-à-dire que si le siècle est vicieux, il ne faut point toucher à ses vices; s'il est plein de préjugés et d'erreurs, il ne faut point l'éclairer; s'il se précipite ver3 des abîmes, il faut le laisser courir à la désolation et à la ruine. Exposer une pareille idée, c'est en faire sentir la folie : à quoi serviraient donc l'autorité, la raison, la Religion, et tout ce qui a été donné à l'homme pour mettre sous le joug des passions rebelles, il est vrai, mais qu'il est possible de faire plier et de réduire ? •

Il y a dans une profession d'ailleurs trèshonorable certains hommes étrangement aveu-

glés par l'orgueil. Ils n'ont pour le culte divin qu'un mépris farouche; ils refusent de reconnaître leur faiblesse à l'égard de l'Etre infini, et ou dirait que parce qu'ils ont tué beaucoup d'hommes, ils se flattent d'avoir d'un même coup anéanti la vérité.

Je sens assurément toute l'utilité des grands chemins, des manufactures, de la banque, et du négoce ; mais on ne peut douter que la société n'ait quelque autre principe de vie encore plus intime, et qui lui donne plus de nerf, de stabilité, de dignité, de puissance; il est visible que je parle des vertus morales et du respect pour la Divinité. Voilà la source de la vraie grandeur. Je ne puis me figurer un peuple à qui ces grands sentimens seraient étrangers, et qui ne verrait rien au-delà des avantages matériels dont je viens de parler, que sous l'idée d'un esclave auquel tous les biens qu'il a amassés par son industrie n'ôtent ni ses habitudes, ni son ignorance, ni la bassesse de ses vices, ni même ce fond de faiblesse attaché à un état inférieur et à une situation subalterne. Au lieu qu'une nation qui, sans manquer d'application aux arts utiles, met cependant mie ardeur particulière à cultiver ces nobles connaissances, ces sentimens

élevés qui sont la plus digne fin de l'homme , ressemble à un de ces mortels respectés qui tirent leur force de la beauté même de leur caractère, régnent sur leurs semblables, subjuguent tous les esprits, et sur le front desquels on voit briller tout à la fois l'empreinte de la magnanimité et du courage, la flamme du génie et le feu sacré de la vertu.

Nous avons vu la cupidité portée à un point dont la corruption humaine elle-même ne semblait point capable. Plaçons nous par la pensée au centre des événemens qui ébranlèrent le monde il y a dix ans. — Un trône va crouler de ce côté ; dans cette autre région, voilà une province qui n'échappera pas , et qu'on va exterminer : ce peuple généreux résiste en vain; il va être écrasé sous ce colosse. — Pensez- vous que la justice gémît, ou que l'humanité se réveillât? Ce sont là les vieilles mœurs ! On avait d'autres pensées. Quelle moisson nous allons faire ! quelle riche et immanquable spéculation ! que d'or nous allons accumuler! Je dis qu'il y avait des âmes qui n'étaient affectées que de cette sorte. Si elles conservent quelque chose de leur dureté, est-ce qu'il n'est pas à souhai-

( i65) ter qu'il se forme un certain esprit général de modération, d'équité, d'humanité qui les guérisse et les ramène ?

L'orgueil des particuliers n'est pas moins outré que cet orgueil général , qui est une des causes de la haute et magnifique opinion que nous avons du siècle où nous sommes. On ne trouve presque plus aucun visage où se peigne la modestie. Partout des airs secs et hautains, le rengorgement , une morgue qui touche à l'insolence. Les moindres avantages enorgueillissent ; une nouvelle manière de traiter un catarrhe, ou de soigner une plaie, la circonstance d'avoir pris part à quelques faits d'armes, quelques succès dans un cours de droit ou de philosophie, font qu'on s'égale sans ménagement aux Boeihaave, aux Catinat, aux cl'Aguesseau ; du moins on fait lire en quelque sorte cette prétention dans ses regards et dans tout son extérieur. Quand on sort d'auprès de ces hommes qui voient de si haut leurs semblables, qu'on trouve douce , commode, digne d'être aimée, celte morale divine qui ne nous laisse voir le peu de bien qui est en nous, que pour nous reprocher celui qui n'y est pas, et qui pourrait y être !

La Religion, comme l'observe M. Bernard i (i)t est le seul lien universel qui réunisse les esprits dans un centre commun. Il est certainement utile qu'elle ait quelque pa,rl à la direction de l'opinion publique. Si elle n'en a point, comme de nos jours, il se trouve des écrivains hardis à qui leur audace, même dépourvue des grands talens, fait obtenir cette fonction. Comme ils ont intérêt à fl itter les passions du public, c'est aux dépens de la Religion même qu'ils amusent sa frivolité, et qu'ils fixent sa complaisance. Par combien d'allusions malignes, de déclamations usées, de misérables anecdotes, de traits insultans, cherchent-ils à déprécier ce que les hommes ont tant d'intérêt à respecter? Je doute que la France soit pleinement heureuse

(1) « L'esprit public est dans le sentiment; il part du cœur. Ce ne sont point les sophisrnes qui l'excitent, mais des impressions profondes et durables, qui remuent les âmes et leur donnent de l'élévation et de l'énergie; il ne peut exister, s'il n'est accompagné d'une espèce d'enthousiasme. La Religion, qui agit également sur tous, et qui fait comme un seul homme d'une multitude, en est la base ». (De l'Origine et des Progrès de la Législation Française, p. 58o.)

( >6?) tant qu'elle se laissera enseigner par de semblables précepteurs.

Il y a des forfaits horribles qu'on doit chercher à ensevelir à jamais. Aussi l'importance seule des vérités que je défends m'oblige à remarquer que le forfait inspiré autrefois par un noir fanatisme aux Biadsaw, aux Iieton et aux Cromwel , a été parmi nous en partie la suite de l'impiété.

Les réflexions que Ton vient de lire laisseront, je crois, dans tous les bons esprits, cette impression : Que tous les excès, toutes les erreurs, toutes les corruptions dont la Révolution a été le principe, ou dont elle s'est composée-, sont en opposition directe avec le Christianisme , ou même sont nés du mépris du Christianisme, Cette Religion, que nos pères nous ont laissée, est donc pure, éclairée, respectable , conforme à l'ordre et à la vérité. Voilà une conséquence qui me paraît invincible.

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