CHAPITRE X
Si le Christianisme a un endroit faible , on a dû le trouver dans la Révolution.
LiA Révolution a donné à l'incrédulité desavantages qu'elle n'avait eus dans aucun temps ; le pouvoir est passé dans ses mains; elle a disposé des hommes et des choses : les lois, les tre'sors, la force publique, tout a été, pour ainsi dire , à sa discrétion. Quels moyens lui ont manqué pour ruiner, pour convaincre de faux le Christianisme? Aussi les a-t-elle tous employés avec une application et une ardeur qui n'eurent jamais d'exemple. Ni l'or, ni les encouragemens n'ont manqué aux principaux zélateurs des nouvelles doctrines. Enfin , si l'on avait appris qu'il existât au bout de l'univers la matière de quelque objection nouvelle contre la Foi de nos pères, n'avons -nous pas droit d'affirmer qu'on aurait sans délai fait les préparatifs, ordonné la dépense, et qu'on aurait vu bientôt les mers traversées par quelque savant, chargé d'aller recueillir les élémens de ce doute pré-
cicux? En un mot , le déchaînement a été à son comble , les moyens et les facilités sans bornes. On ne m'objectera point le défaut de lalens et de lumières ; sur cela , voici la pensée qui me trappe , et la réflexion que je propose.
Si notre religion était fausse , serait-il possible que tant d'efforts si vif'j , si éclairés , si puissamment secondés, n'eussent pu faire découvrir en quoi elle était fausse ? C'est cependant ce qui est arrivé. Aucune des dillicultés qui sont nées de tous ces mouvemens, de tout cet appareil de travaux et de recherches , n'est solide et convaincante. Il en est même que leurs auteurs avaient proposées avec une fierté extrême, et qu'ils avaient Fait retentir dans toute l'Europe, et dont ils rougissent à présent. Pour rendre celte vérilé sensible, il faut rappeler toutes ces difficultés nouvelles, et forcer les esprits les plus prévenus d'en reconnaître la faiblesse. C'est ce que nous allons entreprendre. Commençons par l'énumération des objections imaginées, pendant la durée de nos troubles, contre la Foi chrétienne. L'ouvrage où Dupuis prétend dévoiler l'origine de tous les cultes, a acquis, en premier lieu , une affreuse célébrité. L'incrédulité a cru pouvoir tirer de grands avautages de deux dessins de zodiaques trouvés
en Egypte. On a soutenu que le récit de Moïse était détruit par les nouvelles observations de la géologie. Enfin , le galvanisme , la fantasmagorie et le magnétisme ont paru des moyens propres à éveiller des soupçons sur la réalité de nos miracles. Je vais parcourir ces difficultés , en observant cette loi , d'étendre ou de resserrer les développemens, suivant que les objections seront importantes , ou peu dignes d'attention , et en m'efforçant de donner des éclaircissemens où toutes les classes de lecteurs puissent trouver des notions utiles et des lumières suffisantes.
(4i ) CHAPITRE XI.
De l'ouvrage Intitulé : Origine des Cultes , par Dupms.
C'est un grand triomphe pour les Chrétiens que les ennemis de la Foi soient forcés de recourir à des extravagances aussi outrées et aussi palpables que celle qui sert de fondement au système de Dupuis.
Il ose nier l'existence du divin auteur du Christianisme. Je sais que le simple exposé de cette proposition excite la pitié, qu'il n'y a point d'homme si peu instruit qui n'en sente la folie, que c'est affliger les Chrétiens , et insulter au jugement des mécréans eux-mêmes , que d'obliger les uns et les autres à entendre la réfutation de cette idée monstrueuse : tout cela est vrai; maispourquiconnaît notre siècle, et surtout l'égarement incroyable de certains esprits , il ne paraît pas hors de propos de mettre dans tout son jour l'absurdité de ce système.
Posons d'abord ce principe relatif à la certitude des faits : c'est que , lorsque la multitude et le poids des témoignages sont tels qu'ils font
ou admettre un fait, ou prononcer qu'un nombre infini de personnes, une génération , un peuple entier, ont été constamment et unanimement fous, du moins sur un point; alors la certitude est poussée jusqu'à son plus haut période; et le fait, ainsi attesté, ne peut être méconnu que par un homme qui est lui-même aliéné , ou qui se fait un jeu d'outrager ouvertement le bon sens.
Eclaircissons cette règle par un exemple : La vie d'Auguste n'a été écrite par aucun historien contemporain ; et cependant quiconque voudrait nier les principaux faits de cet empereur, passerait justement pour un inset^é ; car lorsque Suétone , et quelques autres auteurs ont écrit les événemens les plus importans de sa vie , il aurait fallu premièrement qu'ils eussent perdu la raison pour avancer publiquement des choses qui ne pouvaient être vraies , qu'autant qu'elles étaient connues du monde entier et dont la supposition était par conséquent de la notoriété et de l'évidence la plus complète si elles étaient fausses. Mais ce n'est pas fout; il aurait encore fallu que tout le pub'ic d'alors fut dans un état d'imbécillité et de démence, pour recevoir froidement des récits pleins des mensonges les plus choquans , et pour ne pas
]es ensevelir sous des réclamations si unanimes, que jamais ces auteurs ne seraient passés aux siècles suivans avec l'estime due aux écrivains instruits et fidèles. Voilà ce qu'il faut nécessairement admettre, si l'on veut rejeter les points essentiels de l'histoire d'Auguste. Or, comme il n'y a qu'un furieux ou qu'un stupide qui puisse en venir là, il s'en suit que les principales et les plus célèbres actions d'Auguste sont tellement certaines, qu'elles ne peuvent cire niées par quiconque a un peu de sens et de pudeur. Prenons un autre exemple : pourquoi est-ce que je crois qu'il existe en France une ville appelée Strasbourg, quoique je n'y sois jamais allé? c'est qu'il faudrait que tant de personnes qui m'ont dit y avoir été et l'avoir vue, et qui d'ailleurs n'avaient aucun intérêt à me tromper, eussent perdu l'usage du sens et de la raison , pour croire et chercher à me persuader que cette ville existait, tandis qu'il n'y en avait aucune de ce nom : dès ce moment je suis moi-même dans un état d'extravagance si je n'y crois pas. Le père Hardouin , qui était d'ailleurs un savant du premier ordre, a été presque mis au rang des visionnaires pour avoir écrit que Virgile n'était pas l'auteur de i"Etiéïde. C'est qu'il aurait fallu comme une sorte d'en-
( 44 ) chanteraient, pour que tant d'écrivains anciens, qui rapportent des vers de l'Enéide, et dont les citations réunies composeraient ce poème presque tout entier, attribuassent à un Romain du siècle d'Auguste, un ouvrage dont les diverses parties devaient naître et s'arranger dans la tête d'un Bénédictin du douzième siècle 1). Enfin on ne pourrait nier aujourd'hui , que Voltaire est l'auteur de la Henriade , et Rousseau de l'Ode à la Fortune , sans supposer que nos aïeux avaient l'esprit faible et altéré , en attribuant à deux hommes célèbres des ouvrages qu'ils n'auraient ni composés, ni avoués, et dont l'auteur devait être connu de tout le monde, ou d'un anonyme impénétrable.
Puisqu'il faut en venir à cette triste discussion, le principe que je viens d'établir a, par rapport à l'existence du Sauveur , l'application la plus décisive ; et Dupuis n'a pu la méconnaître qu'en fermant les yeux à la lumière même. Car que veut-il ? et à quelle époque suivant lui , a-t-on commencé à publier et à croire que le Sauveur avait existé? Cent ans environ , après le temps où les Chrétiens placent sa mort (2).
(1) C'est le système du P. Hardouin.
(2 ) Origine des Cultes , t. III ; p. 54.
( 45 ) Il prend sur lui avec la plus grande audace , en désignant ce moment, puisqu'il n'a aucun droit de rejeter huit historiens contemporains qui parlent de notre Seigneur ; qu'en supposant même que ces auteurs sacrés eussent trompé, il est du moins certain qu'ils ont été crus dès l'origine • enfin puisque le passage de Tacite , auquel il fait une indigne violence, et que je rapporterai bientôt, est contraire à cette détermination de temps. Mais laissons-lui cette époque qui ne lui servira de rien.
En effet, il n'est pas ici question des temps fabuleux., mais du centre et , si j'ose le dire, du point le plus éclairé des temps historiques. Les cent ans dont il est question ont le plus grand rapport avec l'intervalle qui s'est écoulé depuis le règne de Louis XIV, jusqu'à nous. Cela posé, qui a pu annoncer à l'instant dont il s'agit , et persuader à une foule de gens que cent ans auparavant il avait paru, dans la Judée, un homme qui avait excité l'attention de toute cette contrée, par des miracles ou par des actions qui passaient pour telles; que tous les grands de la dation avaient été jaloux du crédit qu'il acquérait parmi le peuple; qu'ils l'avaient fait arrêter au milieu d'une fête, dont la solennité attirait à Jérusalem tous les Juifs de la
(46) terre; que le gouverneur romain l'avait interrogé; qu'il y avait eu une grande procédure , dont le résultat avait été de le faire mourir en croix sur une montagne , à la vue d'un concours de monde , tel que la circonstance devait l'occasioner? Qui a pu jeter dans le public ce récit mensonger? Et surtout comment a-t-il pu devenir l'objet d'une ferme persuasion?
Je dis qu'afin qu'une pareille fable ait pu s'accréditer , même cent ans après l'époque où nous croyons que le Rédempteur est mort, il faut qu'alors tout le monde ait été fou , les Chrétiens, les Juifs et les Païens. Quant aux Chrétiens, quoi de plus palpable? Se prévenir pour une chimère aussi manifeste que celle d'un homme qui aurait dû remplir de son nom un pays considérable, et qu'on entendait nommer pour la première fois! s'attachera cette fable, malgré toutes ces suppositions d'avanies, de flagellations , de croix , circonstances qui la rendaient bien peu al trayante ! se condamner soi-même à la vie la plus triste, aux plus rudes privations, en vertu de cette fable! se conduire comme des gens qui venant à s'imaginer toutà-coup que, sous la régence, il s'était élevé , à Lyon ou à Bordeaux, un grand prophète qui
( 47 ) avait ordonné, sous des peines terribles, de vendre son bien, ou de se transporter dans le Nouveau-Monde, se déferaient de leurs propriétés ou partiraient pour l'Améiique ! N'est-ce pas là une manière d'agir pleine de démence, et absolument inconciliable avec l'usage des facultés de l'esprit? Les Juifs n'auraient pas été moins convaincus de folie, de se laisser attribuer une procédure pleine de violence contre un juste et un grand homme. Il aurait ftllu qu'ils eussent perdu le sens, pour ne pas faire tomber cette accusation , en invoquant la notoriété publique contre l'existence de cet homme de leur nation, qu'on les aurait accusés d'avoir égorgé. Mais comme la vérité sur ce point aurait dû nécessairement se conserver chez ce peuple , il a été assurément plus fou que jamais, lorsque, pendant douze ou quinze siècles, il s'est laissé dépouiller, vexer, persécuter par tous les princes chrétiens, sans ouvrir la bouche sur une circonstance qui aurait certainement étonné, et probablement désarmé ses ennemis. Enfin , il est visible, par les apologies des Chrétiens, que les Païens ne leur ont jamais opposé la non existence de leur Fondateur; ils auraient donc eu leur part au vertige et au délire qui
(43) auraient troublé l'esprit des Juifs et des Chrétiens. Encore si cette discussion n'avait eu lieu qu'entre des hommes sans lettres et sans pénétration ; mais un Julien, un Celse, un Porphire, s'être épuisés, pour ainsi dire, en objections et en recherches contre le Christianisme , et avoir négligé cette chxontance qu'ils étaient à portée de connaître mieux que Dupuis , et qui, d'un seul mot, tranchait la dispute et couvrait les Chrétiens d'une honte éternelle! Je demande si la règle que j'ai posée , il y a un instant, eut jamais une application plus complète et plus rigoureuse que dans cette question , de l'existence de Jésus-Christ?
Je sens très-bien que je devrais m'arreter ici ; mais que tous les lecteurs équitables songent à l'éblouissement prodigieux qui règne de nos joui s dans une certaine classe , etqu'ils soutirent encore quelques reflétions.
Eh ! qui pouvait donc autoriser Dupuis à ne lenii aucun compte de plusieurs témoignagesévi dens d'auteurs profanes, que tout le monde connaît , et que Colonia , le célèbre Adisson , Ballet , Larmier et d'autres auteurs ont recueillis3 Nous allons voir qu'il a éludé celui de Tacite par une défaite pitoyable.' Mais indépendamment de cet
auteur, que fait-il donc tics témoignages si sou» vent cités de Suétone (1), de Pline (2), d'Hiéroclcs (5) , de Gallien (4), de Lucien (5), de Lampride (6), etc., et des aveux des Juifs mêmes , je veux dire de ce qu*on lit dans le Talmud (7) et dans Josephe , lequel, en admettant même la supposition du Haineux passage , parle de Jésus- Christ dans un autre chapitre de son histoire (8 ? Mérite-t-on seulement d'exciter l'attention , quand on ose se permettre de supprimer ou de compter pour rien de semblables autorités ?
Voici l'endroit de Tacite , que je ne crois pas pouvoir me dispenser de citer : on verra s'il peut y avoir rien de plus clair et de plus formel. Le nom de Chrétien tire son origine du Christ qui souffrit le dernier supplice , sous le règne de Tibère , par ordre du gouverneur Po/ice-
(1) Vie de Claude.
(2) Lettre à ïrajan.
(3j Eusèbe. dans son livre contre Hicroclès. Ç4-J Livre II , de la Différence des Pouls, cli. 4. (5j Relation de la mort de Péréyrin.
(6) Vie d'Alesandre-Sévère.
(7) Traité du Sanhédrin , fo'. -i5.
(8) Antiq. Jud. 1. XX , cb. 8 , au sujet du supplici de saint Jacques.
(5o) Pilate (1). Dupuis croit se débarrasser de cette autorité accablante, en disant que Tacite a suivi sur ce point la croyance des Chrétiens (2) , comme s'il n'était pas évident que Tacite parle ici de son chef , et- que toute l'histoire ne dût pas s'évanouir , si l'on pouvait détourner le sens des textes les plus clairs, par des explications si arbitraires (3).
(1) Autor nominis ejus Chiistus, qui, Tiberio iniperitante } per procuratorem Pontium Pilatum , supplieio effectua erat. Annal. , 1. XV, n. 44.
(2) Abrégé de l'Origine des Cultes, p. 398.
(3) Pour peu qu'on examine de près l'ouvrage de Dupuis, on y trouve à chaque page des falsifications, des allusions pitoyables, des rapprocbeniens forcés, des bévues grossières. Par exemple , en m'occupant de son explication au sujet de Tacite , j'ai vu qu'il avançait , dans son tome III, page i5o , que cet auteur avait écrit le passage rapporté dans le texte , près de cent vingt ans après la mort de J.-C. Peut- on mentir avec cette hardiesse? Il est constant que Tacite avait quelques années de moins qne Pline le Jeune (Plin. , Epist. , lib. 7, epist. 20 ). Or, Pline était certainement né l'an 61 (Voy. Tillemont, Hist. des Empereurs, t. II, p. 214.); de sorte que l'abbé de la Bletterie rapporte, avec beaucoup de raison , la naissance de Tacite à l'an 54 ou 55 de notre ère. Pour que Dupuis dît vrai, il faudrait donc que Tacite eût écrit ses Annales à l'âge d'environ cent
Mais laissons ce nouveau Spiuosa , heureusement plus ennuyeux encore que le premier ; et bornons-nousà gémir sur un auteur qui, traitant de sot et d'ignorant (i) quiconque pense que le Sauveur a existé, et prononçant que le Christianisme n'a pas produit un seul homme ver* tueux (2), témoigne assez que sa raison est troublée, et se réfute lui-même par ces noires extravagances.
ans; et cependant, après avoir terminé cet ouvrage, il se proposait encore de traiter en détail le règne d'Auguste (Ann. 3. 24).
(1) Or. des Cultes, t. III . p. 83.
(a) Or. des Cultes, t. III. Myst. p. 118.
(3; Tel est ou l'exactitude ou la bonne foi de cet écrivain : il est certain qu'il a manqué au dernier degré de ces qualités. Son livre, qu'on ne lit point, a pourtant fait quelque mal; il suffit qu'il ait fourni une espèce d'autorité aux. gens qui ne veulent rien croire. J'ai entendu moi-même des hommes, à qui leur état pouvait donner quelque ascendant dans le monde , s'appuyer de cet auteur avec un air de confiance , et soutenir qu'il avait très- bien prouvé que le Christianisme n'était qiiune émanation des fables égyptiennes.