‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 45 sur 92 · Curp. inscr. lat. ai · texte numérisé non relu

Curp. inscr. lat. ai

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laies, qui était alors si importante et qui est si mal connue aujourd’hui1.

On ne sait ni à quelle époque ni par qui furent institués les Augustales; on ne devine qu’à moitié quelles étaient leurs véritables fonctions. Les historiens n’ont jamais daigné nous parler d’eux; les inscriptions nous les font seules un peu connaître. Il est naturel de soupçonner qu’un lien quelconque les unissait à ces magistri Augustales ou magistri Larum augustorum , dont il a été question plus haut, et qui étaient chargés de rendre un culte aux Lares de l’État et au génie de l’empereur. On a la preuve qu’ils existaient obscurément du vivant d’Auguste 2 ; mais ils ne se sont développés qu’après lui. Tacite raconte qu’au moment de sa mort, et pendant que le sénat organisait le culte officiel du nouveau dieu, il se formait, par un élan spontané, dans toutes les maisons de Rome, des associations religieuses pour honorer sa mémoires. Ce mouvement se propagea partout, et l’on

1. On ne peut pas avoir la prétention de traiter ici tout ce qui concerne les Augustales. Il sufflt.de faire connaître en quelques mots et par des documents certains ce qu’on peut savoir de leur caractère et de leur importance. Il reste encore sur cette institution beaucoup d’obscurités qui ne seront probablement dissipées qu’après la publication complète du recueil des inscriptions latines. Jusqu’à présent les meilleurs travaux qu’on ait publiés sur ce sujet sont le mémoire que M. Egger a placé à la fin de ses Historiens d'Auguste, et ceux de M. Henzen dans les Annales de correspondance archéologique et dans le journal de Bergk (Zeitschrift fur Alt. Wiss., 1847). M. Mommsen a parlé aussi des Augustales dans diverses notes du Corpus inscr. lat., et partout il les considère, ainsi que nous le faisons nous-même, comme se rattachant au culte impérial. Il importe, pour éviter touteconfusion, de distinguer les Augustales, dont il s’agit ici, des sodales Augustales institués à Rome après la mort d’Auguste et qui se composaient des plus grands personnages de l’empire. Quant aux magistri Augustales ou Larum augustorum , ils sont le plus souvent séparés dans les inscriptions des Augustales proprement dits, sans qu’on puisse bien savoir en quoi ils en diffèrent. — 2. On n’â trouvé jusqu’ici qu’une seule mention des Augustales du vivant d’Auguste (Corp. inscr. lat., v, 3404). — 3. Tac., Ann., i, 73.

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rencontre dans l’Italie et les provinces un grand nombre de ces adorateurs d’Auguste, occupés à rendre un culte à ses Lares, à ses images ou à ses vertus1. Il est assez naturel de rattacher à tous ces hommages publics et privés, sinon la création, au moins le développement des Augustales. Ce qui est sur, c’est que dès les premières années du règne de Tibère, en 23, en 26, en 30, on les trouve déjà à Yéies, à Pouzzoles, avec leur hiérarchie et leurs privilèges, avec l’organisation qu’ils ont fidèlement gardée jusqu’à la fin 2. Quelques années plus tard, ils remplissaient l’empire. Une diffusion si rapide, un succès si général semble prouver que l’institution nouvelle devait répondre à quelque besoin du moment et le satisfaire. Quand nous parcourons les listes des Augustales, nous voyons qu’ils appartiennent presque tous à une même classe de citoyens : ce sont surtout des négociants, des industriels, des personnes engagées dans .quelque commerce ou quelque métier, des patrons de navire, des entrepreneurs de théâtre, des orfèvres, des marchands de laine ou de pourpre, des marbriers, des tailleurs, des boulangers ; c’est un honnête fermier qui a fait valoir pendant cinquante ans le même bien3; c’est un aubergiste de Narbonne à l’er.seigne du Coq4; c’est même un cuisinier, mais un cuisinier excellent5. Ces gens étaient de ceux à qui la paix publique profite le plus ; aussi devaient-ils être plus reconnaissants que les autres à l’empereur qui la maintenait. On s’explique qu’ils aient tenu à lui rendre des hommages particuliers et que le

1 Mommsen, Inscr. Neap., 1972 : cultores Augusti. Orelli, 2410 . cultores Larum et imaginum Augusti. Id., 1662 : cultores domui divinœ et fortunæ augustæ. Id., 1839 : cultores victoriæ augustœ, etc. — 2. Orelli, 7165et4046. Inscr. Neap., 2486. — 3. Mommsen, Inscr. Neap., 5504. — 4. Orelli, 4330 : liospitalis a gallo gallinacio. — 5. Mommsen, Inscr. Neap., 5639 : Coco oplïmo.

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culte spécial qu’ils avaient institué en son honneur soit devenu si vite florissant. Mais une autre raison encore explique ce succès. Le commerce, l’industrie, les métiers étaient à Rome et dans les provinces entre les mains des affranchis. Ces anciens esclaves, accoutumés à l’épargne et à la peine, à la fois habiles et peu scrupuleux, avaient supplanté presque partout le petit négociant libre. Plusieurs étaient arrivés à faire de grandes fortunes. Gomme c’est l’usage, avec les richesses, le goût des honneurs et des distinctions leur était venu. Malheureusement pour eux, les lois des républiques anciennes, même des plus libérales, ne leur étaient pas favorables; elles avaient été faites presque partout sous des influences aristocratiques, elles écartaient des dignités publiques tous ceux qui avaient été déshonorés par l’esclavage. Exclus sévèrement des plus humbles fonctions municipales, les affranchis furent bien forcés de chercher ailleurs le moyen de satisfaire leur vanité. C’est dans ce dessein qu’ils se faisaient agréger à la corporation des Augustales. Ils étaient très-fiers d’en faire partie, ils en souhaitaient les charges avec d’autant plus d’ardeur qu’ils ne pouvaient pas en avoir d’autres, et quand ils les avaient obtenues, ils prenaient soin de le faire savoir à leurs contemporains et à la postérité : sur le tombeau que d’ordinaire ils se bâtissaient d’avance on lisait qu’ils étaient arrivés aux plus grands honneurs auxquels un affranchi pût prétendre1.

Ces honneurs n’étaient pas les mêmes partout. Les dignitaires des Augustales portaient quelquefois le nom de questeurs et d’administrateurs ( quœstores , curatores ) ; mais le plus souvent ils étaient au nombre de six et s’appelaient

1. Corp. irscr. lat., n, 1944. omnibus lionoribus qios libe tini gerere potuerunt honoratus.

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seviri. Ce qu’il importe de constater, c’est que leurs fonctions étaient doubles et que la corporation avait à la a fois un caractère religieux et civil. On trouve gravés sur la tombe de quelques-uns de ses membres le vase et la coupe qui sont les insignes du sacerdoce 1 ; on nous dit de l’un d’entre eux « qu’il a vécu quatre-vingt-quatre ans et qu’il a exercé ses fonctions sacerdotales pendant quarante-cinq ans2 ». Ainsi l’Augustale était une sorte de prêtre, et, comme son nom semble l’indiquer, un prêtre des Césars. L’adoration des empereurs divinisés a dû . toujours être une des occupations de la compagnie 3; elle formait, pour ainsi dire, le dernier échelon du culte impérial dans les provinces. Cependant l’importance civile des Augustales a semblé de bonne heure eiTacer un peu leur caractère religieux. Les Augustales faisaient partie de l’administration de la cité, ils étaient placés sous la dépendance directe des décurions, qui formaient le conseil du municipe. Ce n’est pas tout à fait un collège ordinaire, une de ces associations comme les villes alors en contiennent tant, c’est un ordre à part (ordo Augustalium), qui se place entre les décurions et le peuple; et comme cet ordre représente l’industrie et la fortune, on voit bien qu’il est l’objet de tous les égards. Ces affranchis, qui, individuellement, ne peuvent arriver à aucun honneur municipal, réunis en corporation, prennent le pas sur les hommes libres de

1. Mommsen, Insc. Neap., 2525, 3642. Corp inscr. lut., v, 3336. — 2. Mommsen, Inscr. Neap., 2527 : coluil annis XXXV. Il est vrai qu’ai Ileurs il est question de prêtres particuliers pour les Augustales (Corp. inscr. lai., ni, 3016). — 3. C’est bien la divinité impériale en général qu’ils adoraient et non pas seulement celle d’Auguste. En certains pays, ils ajoutaient à leur nom celui des divers empereurs divinisés. Il y eut des Augustales Claucliales (Orelli, 2374, 6054), des Augustales Flaviales (Orelli, 1228, 6056), des Augustales Claucliales, Titiales, Nerviales (Corp. inscr. lal., in, 1708; ; mais d’ordinaire leurs fonctions étaient résumées par le mot Augustalis.

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la plèbe*. Dans ces repas publics que tous les habitants d’une ville faisaient ensemble aux frais de quelque citoyen généreux, les Augustales sont placés immédiatement après les décurions. Ils reçoivent quelquefois autant qu’eux dans les libéralités qui suivent ordinairement le festin ; dans tous les cas, ils sont toujours mieux traités que les autres associations et que le peuple. L’Augustale, quand il était nommé, devait, comme les flamines et les autres magistrats municipaux, payer une somme honoraire qui était fixée d’avance. Il payait, et bien davantage, s’il obtenait la dignité de sévir, et il était tenu d’ajouter encore à la somme exigée, quand sa fortune lui permettait d’être libéral1 2 3. Ses générosités n’étaient pas bornées à ses confrères : comme la corporation avait pris une place importante dans la cité, elles devaient s’étendre à tous ses concitoyens. Le peuple le savait bien ; il lui arrivait de provoquer la munificence du nouvel élu et de lui indiquer ce qu’il attendait de luis. C’étaient quelquefois des établissements d’utilité publique, un marché avec des colonnes4, des chemins construits ou réparés; c’étaient des distributions de vin et de gâteaux5, des combats de gladiateurs, des courses de chevaux, des jeux scéniques. Ces libéralités finissaient par être ruineuses et l’on cherchait parfois à s’y soustraire : nous voyons un personnage important de l’Espagne léguer une certaine somme à son municipe à condition que ses affranchis seront dispensés des charges du sévirat6. Il arrivait aussi que, lorsqu’on voulait flatter quelqu’un, on le nommait

1. Mommsen, [user. Neap., 3549 : ingenui honorati et Augustales.

— 2. Orelli, 1840 : aram Victorice Sex. Pompeius mercator sévir Aug. prœter summum pro honore d. d. p. s. p. Il me semble qu’il faut ici lire prœter summam, et entendre la somme honoraire. —

3. Corp. inscr. lat., il, 2100 : patente populo. — 4. Inscr. Neap.,

4913. — 5. Inscr. Neap., 4886. — 6. Corp. inscr. lat.. u, 4514.

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sévir en l’exemptant de payer la somme honoraire ; les monuments ont grand soin de relater cette distinction flatteuse, et un convive de l’opulent Trimalcion disait à sa table, pour s’en faire accroire, qu’il avait été fait sévir gratis1. C’était un honneur dont on était fier; ce n’était pas une économie, car on était forcé de le reconnaître par un présent plus considérable. En outre, les Augustales devaient fournir des cotisations annuelles pour les dépenses de la société. Comme toutes les antres associations, ils eurent, au moins à partir des Antonins2, une caisse commune ; ils recueillirent des héritages, ils possédèrent des champs s, des vignes qui leur donnaient de quoi boire dans leurs repas de corps 4, des salles de réunion « dont la beauté répondait à la dignité du municipe qu’ils habitaient5». Dans une petite ville de la Campanie, ils achètent un établissement de bains «avec tous ses édifices6 ». C’était une association puissante, riche, honorée. Les simples Augustales portaient des ornements particuliers qui les faisaient reconnaître 7; ils avaient au théâtre des places séparées, comme les chevaliers à Rome8. Quelques-uns obtenaient des décurions, par un décret flatteur, le droit d’y faire apporter un siège d’une forme particulière qu’on appelait bisellium et qui représentait dans les municipes les chaises curules des magistrats romains9. La loi ne permettait pas à la plupart d’entre eux d’arriver aux fonctions publiques, mais on tournait la loi : s’ils ne pouvaient pas être décurions ou édiles, on leur accordait la permission de se revêtir des ornements des édiles et des décurions 10. Ces concessions

1. Pétrone, Sat., 57 : sévir gratis factus est. — 2. Orelli, 3913. — - 3. Inscr. Neap., 2529. — 4. Insc.Neap., 79.-5. Inscr. Neap., G828: secundum dignitatem municipi. — 6 . lnsc. Neap., 4000. — 7. Or namenta Augustalitalis {Inscr. Neap., 464). — 8. Orelli, 4046. — 9. Inscr. Neap., 6042 et ailleurs. — 10. Inscr. Neap., 1955.

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qu’on leur fait, cette considération qu’on leur témoigne, ont été regardées par quelques écrivains comme une tentative pour réhabiliter le commerce et l’industrie que les Romains ne négligeaint pas, parce qu’ils tenaient beaucoup à la fortune, mais que jusqu’à l’empire ils avaient médiocrement honorés. Il faut y voir au moins la preuve que les négociants et les gens de métier prirent en ce moment plus d’importance, et qu’ils cherchèrent à se faire une place officielle et reconnue dans l’État. Remarquons que c’est sous le prétexte et à l’ombre du culte impérial qu’ils y sont arrivés.

Voilà commentée culte avait été organisé en dehors de Rome : on voit combien tout était ménagé pour le faire bien accueillir et le rendre populaire. Par une série d’institutions diverses qui s’adressaient aux différentes classes de la société il l’embrassait tout entière. A chaque fois il avait eu l’habileté de s’appuyer sur des traditions respectables et des aspirations légitimes, de se confondre avec elles et de les faire tourner à son profit II représentait au chef-lieu de la province ce qui restait de la nationalité des peuples soumis; il résumait la vie municipale dans la eité; il donnait le moyen au commerce et à l’industrie d’obtenir les distinctions qu’ils souhaitaient et dont ils étaient privés. On le regarde ordinairement comme un des produits les plus honteux de la servitude; il a été au contraire assez adroit pour lier partout sa cause à celle de la liberté. N’est-il pas naturel qu’en se présentant ainsi aux provinciaux, il en ait élé si bien accueilli ?

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Caractère religieux de l’apothéose impériale. — Les hommages que reçoivent les empereurs étaient-ils sincères? — Les provinciaux. — - Les soldats. — La société éclairée de Rome. — De quelle façon fut acceptée à Rome l’apothéose d’Auguste. — Apothéose de Claude. — Discrédit de l’apothéose. — Sénèque et Lucain. — L’apothéose mieux accueillie sous les Antonins. — Quel sens y attachent les gens éclairés. — Résistance des Juifs et des Chrétiens au culte des Césars. — L’apothéose est conservée sous Constantin et ses premiers successeurs. — Ce qui en reste dans les sociétés modernes.

Après avoir cherché quelles furent les conséquences politiques du culte des Césars, il serait intéressant de connaître quel en était le caractère religieux. Faut-il croire qu’il ait été jamais pratiqué d’une façon sincère, ou n’était-ce qu’une hypocrisie et qu’un mensonge qui se sont étendus à tout l’univers et qui ont duré trois siècles? Cette dernière opinion paraît d’abord la plus vraisemblable ; il semble qu’il n’était guère possible d’adresser sérieusement ses prières au dieu Claude et à îa déesse Faustine, et que la servilité publique peut seule expliquer les hommages qu’on leur prodiguait. Sans doute dans ces hommages la part de la flatterie était grande; il y a pourtant quelques distinctions à faire entre les adorateurs des Césars, et tous n’apportaient pas à leurs autels les mêmes dispositions. On vient de voir que bien des raisons diverses avaient donné au culte impérial une grande popularité dans les provinces. Les fêtes des empereurs divinisés y étaient célébrées avec des explosions de joie dont les Pères de l’Église nous ont conservé le souvenir. Aucune autre cérémonie religieuse n’avait autant

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d’éclat et ne réunissait plus de fidèles. « Les statues des Césars, dit Méliton, sont plus vénérées que celles des anciens dieux '.» Le caractère que ce culte avait pris chez les provinciaux était de nature à blesser un peu moins les consciences délicates. Ce n’était pas tout à fait, nous venons de le voir, l’adoration d’un homme, et les honneurs qu’on lui rendait s’adressaient plutôt à son autorité qu’à sa personne. En adorant la puissance impériale (numen augustum), on prétendait surtout faire un acte de reconnaissance envers un pouvoir qui tenait le monde en paix et auquel on croyait devoir la sécurité, la civilisation et la gloire. C’était une profession de foi publique par laquelle on témoignait solennellement qu’on était heureux d’être Romain. Quand on se rappelle combien l’Espagne, les Gaules, la Bretagne eurent de peine à cesser de l’être, quels déchirements cruels éprouvèrent tous ces peuples quand il leur fallut se séparer de l’empire, et que de fois, même après qu’ils eurent reconstitué leurs nationalités distinctes, le souvenir de la grande unité brisée agita leur imagination pendant les tristesses du moyen âge, on est forcé d’avouer que ces hommages dont ils comblaient la domination romaine, pendant qu’ils en recueillaient les bienfaits, ne devaient pas manquer tout à fait de sincérité.

Il en est de même de ceux des soldats. La discipline, qui resta si forte chez eux jusqu’à la fin, les accoutumait à respecter leurs chefs, surtout ce chef éloigné qu’ils ne voyaient guère, mais auquel ils faisaient honneur de leurs victoires et dont le nom résumait pour eux le devoir et la patrie. Ils éprouvaient pour lui une sorte de dé-

Pitra, Spicil. Solesm., h, p. xu. Tertullien ( Apol. , 35) fait un tableau de la joie publique et de ses extravagances pendant les fêtes des Césars.

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vouement passionné ; non-seulement ils le servaient avec zèle, mais ils l’aimaient aveuglément, ils ne voulaient pas croire à ses faiblesses ni à ses crimes : Néron lui-même conserva jusqu’à la lin tout son prestige sur eux. Aussi a-t-on remarqué que pendant longtemps les armées ont refusé de trahir leurs empereurs et qu’elles ont opiniâtrément défendu même les plus mauvais. Divers indices nous montrent qu’elles étaient assez disposées à les regarder, même de leur vivant, comme des dieux. Nous savons que les soldats rendaient un culte à leurs drapeaux : « C’étaient, dit Tacite, les divinités particulières des légions 1 »; et naturellement l’image des empereurs, gravée sur les enseignes, était adorée avec elles. L’apothéose ne les surprit donc pas, ils y étaient préparés, et nulle part peut-être elle ne fut plus facilement acceptée que dans les camps. Germanicus était sûr de toucher le cœur de ses légions révoltées en leur montrant le divin Auguste qui les contemplait du haut du ciel 2. Ainsi chez les provinciaux, chez les soldats, chez tous ceux qui, ne voyant l’empereur que de loin, ne le connaissaient que par sa puissance, chez les pauvres gens que l’ignorance rend plus naïfs et parmi lesquels la vérité ne pénètre guère, la divinité du prince devait rencontrer moins d’incrédules. Comme ils étaient tentés de le croire d’une nature supérieure à l'homme pendant qu’il vivait, ils acceptaient sans peine qu’il fût un dieu après sa mort. Le zèle et la sincérité de tous ces adorateurs obscurs ne peuvent pas être mis en doute : ils nous en ont laissé la preuve dans une foule de monuments modestes, de cippes,

1. Propria legionum numina (Tacite, Ann., n, 17). L’anniversaire du jour où Ton avait donné un drapeau à une cohorte se célébrait comme une fête. Nous voyons en Espagne des centurions élever un monument à Jupiter à cette occasion (Corp. inscr. lat., n, 2552). —

2. Tacite, Ann., x, 4-3 : tua , pater Auguste, cœlo recepta mens, etc.

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d’autels grossiers, qui portent, en un latin souvent barbare, des marques authentiques de leur dévotion.

C’est surtout parmi les gens éclairés que devaient se trouver les incrédules. Dans ces salons de Rome où l’on était si clairvoyant et si frondeur, où l’on se piquait de n’étre pas dupe, de savoir le secret des affaires, de démêler les motifs cachés des actions, on connaissait trop bien les faiblesses des meilleurs princes pour ne pas accueillir leur apothéose avec un sourire. Il nous est bien difficile de nous figurer ces gens d’esprit, dont la naïveté n’était pas le défaut, ces lettrés, ces philosophes, ces sénateurs, décernant le ciel à un empereur dont ils étaient souvent bien heureux d’être débarrassés, et l’on se demande comment ils pouvaient tenir leur sérieux quand ils allaient solennellement adorer ce dieu qu’ils venaient de faire. C’est là surtout qu’il est curieux de chercher l’effet produit par l’apothéose des Césars, de se rendre compte des répugnances qu’elle dut soulever et de la façon dont on essaya de s’accommoder avec elle.

A ne juger les choses que par le dehors et en ne consultant que le témoignage des écrivains de cette époque, il semble que l’apothéose d’Auguste ait été, dès les premiers jours, aussi bien reçue à Rome que dans les provinces et qu’elle n’ait pas trouvé plus d’incrédules chez les lettrés que parmi les ignorants. L’historien Yelleius n’en parle qu’avec une emphase tout orientale l. Valère- Maxime trouve que les Césars sont des dieux plus authentiques que les vieilles divinités de l’Olympe : « les autres, dit-il, nous en entendons seulement parler, tandis que,

t. Animant cœleslem cœlo reddidil (u, 123). Voyez surtout cette étrange anecdote dans laquelle il raconte qu’un chef barbare, après avoir passé le Rhin et contemplé Tibère, se retire en disant : « Hodir vtdt deos, » (n, 107.)

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ceux-là, nous les voyons1 ». Manilius va plus loin encore; cette façon d’augmenter le nombre des habitants du ciel lui paraît une des preuves les plus manifestes de la puissance de l’homme : « 11 en est venu, dit-il, à faire des dieux2! » Cependant, malgré cet enthousiasme apparent des littérateurs et des poètes, il devait rester aux personnes sensées bien des scrupules. Ce débat contradictoire que Tacite imagine au moment de la mort d’Auguste entre ceux qui l’exaltent et ceux qui l’attaquent ne manque pas de vraisemblance 3. Il s’était passé au début de cette longue vie des événements dont le vulgaire ne se souvenait plus, mais que les gens éclairés ne pouvaient pas aussi facilement oublier, et qui devaient étrangement troubler leur piété quand ils s’approchaient de l’autel du nouveau dieu. Il était difficile à ses proches parents eux-mêmes d’être tout à fait sincères dans les honneurs dont ils comblaient sa mémoire. On lui avait bâti un temple dans le Palatin, dont Livie s’était instituée la prêtresse ; Tibère lui faisait un sacrifice un jour qu’Agrippine vint l’aborder pour se plaindre 4> Mais Tibère et Livie l’avaient vu de trop près pour avoir une foi bien solide dans sa divinité. Son culte ne s’accomplissait pas moins avec le plus grand sérieux, et il eût été fort imprudent de le négliger. L’année même de sa consécration, on poursuivit devant le sénat des chevaliers romains coupables de quelque irrévérence envers lui5. Un peu plus tard, les habitants de Cyzique perdirent la liberté, dont ils jouissaient depuis la guerre de Mithridate, pour ne l’avoir pas fêté avec assez de zèle6. Une fois institué, son

1. Val. -Max., Préf. — 2. Manilius, iv, 931. Vaière-Maxime a dit

peu près la même chose : Deos reliquos accepimus, Cæsaref decli mus. — 3. Tacite, Ann., I, 9 et 10. — 4. Tacite, Ann., iv, 52. — 5. Tac., Ann., I, 73.— 6. Tac., Ann., IV, 36.

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culte fut donc rigoureusement maintenu; les rigueurs devinrent môme bientôt inutiles, et cette répugnance que quelques personnes témoignaient pour y prendre part dut s’affaiblir avec le temps. Dion rapporte que sa perte fut d’abord assez légèrement supportée, mais qu’on la regretta beaucoup dans la suite, quand on le vit si mal remplacé1. Sa divinité dut gagner quelque ehose à ce retour de popularité; les crimes de Tibère et de Caligula lui donnèrent des adorateurs mieux disposés, et Sénèque lui-même, qui d’ordinaire traite si mal l’apothéose impériale, dit, en parlant d’Auguste : « Pour croire qu’il est un dieu, nous n’avons pas besoin qu’on nous y force2. » Malheureusement pour lui, le sénat crut devoir bientôt lui donner un collègue qui n’était guère digne d’un si grand honneur. C’était ce pauvre Claude, « que sa femme, dit Juvénal, précipita dans le ciel3 » en lui faisant manger de cet excellent plat de champignons « après lequel il ne mangea plus rien ». Il était bien difficile, quand on avait connu Claude, d’être fermement convaincu de sa divinité. Aussi Néron lui-même ne prit-il pas la peine d’achever le temple qu’on faisait construire en son honneur4; ce qui ne l’empêcha pas, quelques années plus tard, quand il perdit sa fille qui n’avait que quelques jours, de la mettre au ciel sous le nom de diva Virgo. Il décerna aussi les honneurs divins à Poppée, après l’avoir tuée d’un coup de pied. La nouvelle déesse fit même bientôt une illustre victime : les deux principaux griefs que les délateurs alléguaient contre Thraséa, et qui amenèrent sa perte, étaient de ne jamais sacrifier pour la conservation de la voix céleste du prince et de ne pas cioire à la divinité de Poppée 5.

1. Dion, lvi, 43 et 45. — 2. Sen., De clem., i, 10. — 3 Juv., vi, 622. — 4. Suét., Vespas., 9. — 5. Tac., Ann., xvi, 22.

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C’était vraiment abuser de la crédulité du public que de vouloir faire adorer Claude et Poppée. Le discrédit dont les nouveaux dieux étaient l’objet rejaillit sur l’institution elle-même. Jusque dans le palais du prince on en parlait légèrement. Tacite représente un des amis de Néron qui, en lui conseillant de tuer sa mère, ajoute, avec une ironie d’homme du monde, qu’il fera bien, après l’avoir tuée, « de consacrer à sa mémoire un temple, des autels, et tous les honneurs où peut éclater la tendresse d’un fils 1 ». L’apothéose n’a jamais été plus compromise auprès des gens éclairés qu’à ce moment. La littérature elle-même, qui lui avait été jusque-là si complaisante, ose devenir sévère pour elle. L’écrivain à la mode, Sénèque, avait été obligé par ses fonctions de faire au nom du prince qu’il avait élevé un panégyrique éloquent do Claude, qu’il détestait. Il se vengea de la contrainte qu’il s’était imposée en composant contre lui une des satires les plus vives et les plus gaies que l’antiquité nous ait laissées. Il le représentait qui monte au ciel clopinclopant, et qui finirait même par s’y établir, grâce à la protection de Mercure, si Auguste, qui voit tout le tort qu’un pareil collègue peut faire à sa divinité, ne le faisait précipiter dans les enfers. L’ouvrage est fort agréable; à l’exception des amis personnels du prince, et il ne devait guère lui en rester depuis qu’il était mort, il amusa sans doute tout le monde. Il n’est pas douteux qu’on n’en ait été crès-satisfait au Palatin; qu’Agrippine, que Néron surtout, qui y était très-délicatement loué, ne se soient reposés en le lisant de ces grands airs de fils désolé et de veuve inconsolable qu’ils étaient forcés de prendre toute la journée. Le succès de la satire de Sénèque était fâcheux pour l’apothéose impériale; vers le même temps,

i. Tac., Ann., xiv, 3.

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elle fut attaquée avec plus de vigueur encore par Lucain. Au commencement de la Pharsale, Lucain avait promis le ciel à Néron, dont il était alors le favori ; il changea de langage, quand il eut encouru sa colère. Dans les derniers livres de ce poëme, qu’il composait en silence et où il mettait toutes les rancunes de sa vanité blessée, il reprochait amèrement aux dieux d’avoir abandonné la cause de la liberté, mais il annonçait qu’ils en seraient punis : ne sera-ce pas pour eux la plus cruelle des humiliations de voir qu’on ose mettre les Césars dans leur compagnie? « La guerre civile, disait-il, placera nos tyrans à côté des dieux. On mettra la foudre aux mains des morts, on ornera leurs têtes de rayons lumineux, et dans ses temples Rome jurera par des ombres1! »

Ces railleries et ces invectives devaient, à ce qu’il semble, déconsidérer tout à fait l’apothéose, et il était naturel que la foi à la divinité des Césars allât tous les jours en s’affaiblissant. Ce fut pourtant le contraire qui arriva. Cette dévotion, comme toutes les autres, parut prendre plus de force à la fin du premier siècle; elle est alors plus aisément acceptée de tout le monde, les attaques contre elle deviennent tous les jours plus timides et plus rares2, et elle atteint son apogée sous le règne des Antonins.

Ce qui rendit à l’apothéose impériale une partie de l’autorité qu’elle avait perdue, c’est sans doute que, pendant cette période, elle eut la chance de s’égarer moins sou-

1. Luc., vu, 456. — 2. On peut, par exemple , comparer les restrictions timides et embarrassées de Plutarque (Vila Rom., 28) avec les assertions énergiques de Sénèque et de Lucain. Pausanias (vil, p. 457) et Dion (lu, 35) sont assez dédaigneux, mais ils ne disent qu’un mot. Ce qui est assez piquant, c’est que Julien se montre l’adversaire résolu de ces apothéoses. Il appelle Auguste « un faiseur de poupées », parce qu’il a fait de César un dieu ( Césars , 27).

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vent sur des princes indignes. Il n’était plus question, on le comprend, de la divinité de Poppée, qui ne survécut pas au règne de Néron; celle de Claude était aussi fort ébranlée. Dans la loi royale qui conférait à Vespasien les prérogatives souveraines, on n’avait pas osé donner le nom de dieu au mari malheureux d’Agrippine 1 ; Vespasien, qui était un prince conservateur et qui mettait sa gloire à maintenir les traditions, fit cesser cette irrégularité. Après tout, Claude avait été mis dans le ciel par un décret du sénat en bonne forme, il n’y avait pas de raison de l’en chasser. Son temple fut donc achevé, et dès lors il prit place à son rang dans les listes des empereurs divinisés2. Malgré le soin que Vespasien prenait de la divinité des autres, il était assez sceptique pour la sienne: on rapporte qu’il disait plaisamment, en se sentant mourir, qu’il était en train de devenir dieu . Il devint dieu, en effet, ainsi que son fds Titus, et, comme ils avaient donné quelques années de repos à l’empire, l’empire, en récompense, ne leur marchanda pas les autels. Il y eut bien encore dans la suite quelques scandales à propos de l’apothéose : on éleva des temples au bel Antinoüs, et l’on établit en son honneur des fêtes et des mystères pendant lesquels il était censé faire des miracles; mais il faut bien faire remarquer qu’il ne reçut jamais de consécration officielle et que son culte ne fut guère répandu que dans la Grèce et l’Orient4. D’ordinaire les dieux que faisait le sénat étaient plus sérieux. En imposant à la vénération de l’empire des princes comme Nerva, Trajan ou Antonin, on était sûr de ne pas choquer l’opinion publique. Aucun dieu n’a jamais été plus fêté que Marc-

1. Orelli, fin du 2e vol. — 2. 11 se trouve à son rang, après le divin Auguste, et avant le divin Vespasien, dans les Tables de Salpensa et de Malaga, qui sont du règne de Domitien. — 3. Suét., Vesp. 29 : Vœ, puto, deus (iol — A. Eckel, vi, 528 et sq.

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Aurèle. « Non-seulement, dit son historien, les gens de tout âge, de tout sexe, de toute condition, lui rendirent les honneurs divins, mais on regarda comme un impie celui qui n’avait pas quelque image de lui dans sa maison. De nos jours encore (deux siècles après la mort de Marc- Aurèle) beaucoup de familles conservent ses statues parmi leurs dieux pénates, et il ne manque pas de gens qui prétendent qu’il leur apparaît en songe pour leur donner de bons avis et dés oracles certains1. »

Je ne vois pas de raison de suspecter la sincérité de ces hommages. Les gens qui, sous Constantin, rendaient un culte à Marc-Aurèle n’avaient rien à attendre du pouvoir ; leur dévotion était tout à fait désintéressée, elle ne s’explique que par la foi. Pline le jeune disait à Trajan : « Vous avez divinisé votre père, non pas par vanité ni pour braver le ciel, mais parce que vous le croyez dieu2.» L’affirmation est formelle ; ou bien il faut accuser Pline de mensonge effronté, ou il faut admettre que Trajan croyait à la divinité de Nerva. S’il nous paraît surprenant qu’il y ait cru, c’est que nous oublions toutes les précautions qu’on avait prises pour ménager les scrupules des gens du monde au sujet de l’apothéose et le sens véritable qu’on y attachait. Il ne s’agissait pas à Rome, comme dans les provinces, de rendre un culte à l’empereur vivant : Galigula etDomitien avaient exigé qu’on les adorât, mais les bons princes se gardaient bien d’imiter leur exemple. Tant qu’ils étaient en vie, on se contentait d’adorer leur génie dont l’image était placée à côté de celle des princes divinisés; encore les empereurs sages étaient-ils fort attentifs à ne pas permettre qu’on leur prodiguât trop cet honneur3. Après leur mort, le sénat leur décernait offi-

i. Capitolin, M.-Aur., 18. — 2. Pline, Paneg., u. — 3. Pour lui élever une statue auprès de celle des divi, Trajan voulait qu’on lui

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cicllement l’apothéose, et leur culte se répandait dans l’univers. Les hommages que la divinité nouvelle recevait de tout le monde étaient les mêmes, mais les gens éclairés ne se faisaient pas d’elle la même idée que le vulgaire. En général, le vulgaire pensait que les Césars étaient des dieux comme les autres; il leur attribuait la même puissance, et supposait qu’elle se révélait de la même manière, par des apparitions et des songes. Les gens éclairés, au contraire, mettaient une certaine différence entre eux et les autres divinités : c’était pour eux quelque chose comme les héros ou demi-dieux des anciens Grecs. Eb somme ils ne leur accordaient pas plus de privilèges que les stoïciens n’en attribuaient à leur sage après sa mort. La philosophie du Portique enseignait que le ciel était le séjour et la récompense de ceux qui avaient bien vécu. Sénèque parle « de cette coupe empoisonnée qui a transporté Socrate de la prison dans le ciel 1 ». Il était naturel qu’on y plaçât, en même temps que les sages, les princes qui avaient gouverné honnêtement un grand pays et qui avaient su se conserver vertueux dans ces positions élevées où la vertu court tant de risqtîes. L’apothéose pour beaucoup de gens ne voulait pas dire autre chose. Le mot divus dont on se servait pour désigner l’empereur divinisé n’avait pas tout à fait ia même signification que deus. Quoique dans l’origine il n’y eût entre ces deux termes aucune différence, l’usage finit par en créer une : on se servait du premier pour faire entendre que le prince était parmi les bienheureux à qui leur vertu avait mérité le ciel. C’est le nom dont plus tard on appela les saints dans l’Église chrétienne; il devait avoir déjà parmi les

demandât la permission, et il dit lui-même qu’il l’accordait rarement (Pline, Epist., x, 8 et 9. édit. Kcil.) Voyez aussi Paneg., 52,

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