‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 46 sur 92 · Epist · texte numérisé non relu

Epist

païens un sens analogue. Ainsi, lorsque après la mort d’un prince le sénat lui avait accordé les honneurs divins, il pouvait bien être un dieu véritable pour le vulgaire, mais lesgenséclairés le regardaientplutôt comme un saint que comme un dieu, et par ce détour les hommages qu’on lui décernait n’avaient rien de blessant pour la dignité divine. Le décretdu sénat était une sorte de canonisation qui par certains côtés produisait les mêmes effets que celle que l’Église prononce après une délibération solennelle. Les amis de Marc-Aurèle, nous venons de le voir, plaçaient sa statue parmi leurs dieux pénates et rendai ntun culte à sa mémoire; c’est à peu près ainsi que Joinville établit dans la chapelle de son château un autel à saint Louis, son bon maître, « où l’on devait chanter toujours en l’honneur de lui». Germanicus, en parlant à ses soldats, leur montre le divin Auguste s’intéressant, du haut du ciel, à la conduite de ses armées et aux destinées de son empire. Ce langage n’est pas très-différent de celui de saint Ambroise, lorsque, sur la tombe de Théodose, il affirme que le grand empereur chrétien habite le séjour de la lumière et se glorifie de fréquenter l’assemblée des saints; lorsqu’il nous fait voir Gratien qui vient le recevoir, qui l’embrasse, qui oublie sa mort cruelle en accueillant celui qui l’a si glorieusement vengée l. On comprend que de cette manière et avec ces restrictions les gens éclairés et religieux pouvaient accepter l’apothéose et adresser leurs prières à l’empereur divinisé, quand il avait été honnête, sans se faire trop de scrupules. Quant aux indifférents et aux incrédules, ils se mettaient encore plus à l’aise avec elle. Pline l’ancien trouve « que c’est une vieille manière de témoigner aux gens sa gratitude 2 »,

1. S. Ambr., Orationes, 39 : Manet ergo in lumine Théo dos ius et sandorum cœtibus gloriatur. — 2. Pline, Hist. nat., u, 7,18.

L’APOTIIÉOSE IMPÉRIALE.

une sorte de compliment banal qui ne tire pas à conséquence ; aussi, quoiqu’il nie l’immortalité de l’âme et qu’il doute de l’existence des dieux, il n’hésite pas à nous représenter Yespasien « le plus grand des princes qui aient jamais régné sur le monde», s’acheminant vers le ciel avec toute sa famille. Nous savons que certains philosophesadoraient Platon1, et que le poëteSilius Italieus rendait un culte à Virgile. Virgile et Platon étaient des écrivains religieux, dont il était naturel de faire des saints du paganisme; ce qui est tout à fait surprenant, c’est de voir Lucrèce, le violent ennemi des superstitions populaires, dans son admiration pour l’incrédule Épicure,leproclamer dieu : Deus ille fuit , deus, inctute Memmi. Évidemment ce n’est pour lui qu’une très-violente hyperbole, destinée à faire comprendre et partager l’excès de son enthousiasme.

11 est donc vrai de dire que tous les gens qui vivaient alors sous la loi romaine, à tous les degrés de la société, ont témoigné une grande complaisance pour l’apothéose impériale, et que cette complaisance leur coûtait moins que nous ne sommes tentés de le croire. Les seules résistances sérieuses qu’elle éprouva lui vinrent des Juifs et des Chrétiens. Les Juifs avaient horreur d’adorer un lomme. Ils ne permettaient pas aux légions de traverser Jérusalem avec leur^enseignes, parce qu’elles portaient î’imagede l’empereur vivant et de ses prédécesseurs divinisés. Les Chrétiens n’étaient pas moins résolus. C’était d’ordinaire devant la statue du prince qu’on traînait leurs martyrs, et ils aimaient mieux mourir que de lui offrir de l’encens. « Je n’appelle pas l’empereur un dieu, disait Tertullien, parce que je ne sais pas mentir et que je ne veux pas me moquer de lui... Je n ai qu un maître, qui

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