‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 86 sur 92 · Apulée, xi, 25. — 2. V · texte numérisé non relu

Apulée, xi, 25. — 2. V

Popularité des cultes étrangers sous l'empire. — Raisons qui les firent bien accueillir. — Facilité qu’ils montrent pour s’accorder entre eux. — Leurs prévenances envers la religion romaine. — Ce qu’avaient au fond de commun la religion romaine et les cultes étrangers. — Cultes intermédiaires qui servirent à les relier. — Comment les cultes étrangers en pénétrant dans la religion romaine la modifièrent. — Changements qu’ils subirent eux-mêmes à Rome.

■ — Union de toutes les religions au second siècle. — Le Judaïsme et le Christianisme restent seuls volontairement en dehors de celte union.

C est précisément parce que toutes ces religions cherchaient a inspirer une dévotion passionnée que beaucoup de bons esprits ne les accueillirent qu’avec une grande répugnance. On a vu combien les hommes d’État romains redoutaient 1 exces des émotions religieuses. La piété, pour leur plaire, devait être calme et grave, réglée •par la loi, scrupuleuse sur l’accomplissement des pratiques, mais se gardant avec soin de toute exagération. Le jurisconsulte Paul traduit exactement leur pensée quand il dit qu’il faut éviter ces cultes « qui troublent 1 âme des hommes1 ». Dans son beau poëme sur Attis, Catulle peint le désespoir qui saisit le malheureux prêtre de Cybèle quand il n’est plus possédé par l’inspiration divine et que, rendu à lui -même, il songe à son pays qu’il a quitté pour aller vivre « sur les sommets escarpés de l’Ida, où errent la biche sauvage et le farouche sanglier». On voit bien qu’il ne cède que malgré lui à ces transports qui 1 entraînent, et le poète le plaint sincèrement d’être foicé de les subir. Ils l’effrayent beaucoup plus qu’ils ne

1. Paulus, Sent , v, 21, 2 : ex quibus animi hominum moveantur.

l’attirent, et c’est du fond du cœur qu’il prie Cybèle de les lui épargner : « Déesse, puissante déesse, reine de Dindÿme, ah ! préserve mon toit des fureurs que tu inspires ! Que tes emportements, que tes vertiges retombent sur d’autres victimes 1 ! »

Les sentiments exprimés par Catulle étaient ceux de tous les Romains sensés sous la république; ils éprouvaient une sorte de répulsion pour ces solennités bruyantes et désordonnées qu’aimaient les cultes de l’Orient, et ils en comprenaient les dangers. Aussi, tout en accueillant la déesse phrygienne, avaient-ils pris soin de retenir et d’enfermer son culte dans de certaines limites : les étrangers seuls pouvaient être ses prêtres2, et il était défendu aux citoyens romains de se mêler au cortège de ses serviteurs, qui parcouraient la ville les jours de fête en chantant des hymnes grecs et en demandant l’aumône. Ces précautions qu’on avait prises pour contenir l’essor de la dévotion publique, dont on prévoyait tous les excès, étaient encore respectées du temps d'Auguste : elles font l’admiration de Denys d’Halicarnasse 3 ; mais elles n’ont guère dû survivre à ce prince L’empire, obéissant à son principe et à sa loi, laissa peu à peu tous ces cultes étrangers, qui répondaient à des nécessités nouvelles, se développer librement. Longtemps contenus ou prohibés, ils obtinrent alors toute permission pour célébrer comme ils le voulaient leurs cérémonies. Ils ne se firent plus aucun scrupule d’étaler au milieu de Rome ces cérémonies où le sentiment religieux était excité parfois jusqu’au délire. Tantôt c’étaient les isiaques qui parcouraient les rues, la tête rasée, couverts d’une tunique de lin et portant leurs

L Catulle, 63, 91. — 2. Ces prêtres élaient peu estimés; voyez à ce sujet l’anecdote racontée par Valère-Maxime, vil, 7, 6. — 3. Ant •wn., Il, 19.

dieux sur leurs épaules; tantôt les prêtres de Bellone, avec leurs grandes robes noires, leurs bonnets de peau aux longs poils, s’enfoncaient de petits couteaux à deux tranchants dans les bras, et, tout sanglants, les cheveux épars, rendaient des oracles en agitant la tête, ou se livraient à des danses furieuses, comme les derviches turcs ou persans d’aujourd’hui. Auprès d’eux, les prêtres de la Mère des dieux, la figure fardée, les cheveux luisants de parfums, se déchiraient la chair avec un fouet composé d’osselets entrelacés; puis, passant de ces excès de tristesse à toutes les folies d’une joie extravagante, ils menaient avec un cortège bruyant et bizarre leur déesse se baigner dans l’Almo. Tous ces spectacles étranges pouvaient faire sourire un incrédule, ils devaient être suspects à un politique, mais ils remuaient profondément l’âme d’un croyant. Ces alternatives rapides, ces brusques passages de la douleur à la joie, ce sang versé, ces mutilations horribles au milieu des chants de fête, l’agitaient d'émotions violentes, et quand il tombait luimême aux genoux de ces divinités terribles ou charmantes, il ne pouvait s’empêcher de les invoquer avec plus d’élan et de passion que lorsqu’il s’adressait à la sage Minerve de l’Aventin ou au calme et grave Jupiter du Capitole.

Parmi les raisons qui aidèrent les cultes étrangers à s établir si aisément à Rome sous l’empire, il faut placer en premier lieu la facilité qu’ils montrèrent pour s’accorder d abord entre eux et pour s’accommoder ensuite avec la religion romaine. Ils avaient quelque mérite cà le laire, et 1 on pouvait supposer, d’après leur nature même et leurs prétentions, qu’ils se conduiraient autrement. L ellort que chacun d’eux faisait pour enflammer en sa faveur la dévotion publique pouvait les amener aisément à l’intolérance. La piété, en s’exaltant, devient

d’ordinaire exclusive, et quand on croit avec passion à la puissance d’une divinité, on est bien près de mépriser les autres. Nous remarquons en effet que chacune de ces religions a pour tendance de grandir ses dieux particuliers; naturellement, elle ne pouvait le faire qu’aux dépens de ceux des voisins. Lesfidèles de Mithra disent qu’il est tout-puissant, lui accordant ainsi une suprématie qui semblait réservée au roi du ciel, au vieux Jupiter, jusque-là maître incontesté de l’Olympe *. Ceux d’Isis ne se contentent pas de prétendre qu’elle est au-dessus des autres, ils affirment dans leurs prières qu’il n’y a qu’elle et qu’elle est tout 2. Ses mystères sont appelés simplement sacra , ce qui laisse entendre qu’ils sont seuls les vrais mystères 3. En l’invoquant, on la nomme Notre- Dame, Domina, la maîtresse par excellence, qui n’a pas besoin, pour être reconnue, d’être désignée d’une autre façon 4. Il est vrai qu’ailleurs Cybèle reçoit le même nom et que ses adhérents prennent le titre de religiosib , comme si son culte était l’apogée et le résumé de la religion. Arrivés à ce point, il semble que tous ces dieux devaient être fatalement amenés à se combattre et à

t. Mommsen, Inscr. Neap., 2481. — 2. Orelli, 1871 : Una quœ es omnia, dea Isis. — 3. Orelli, 6027, 6030, et Apulée, Met. , xi, 23 turbœsacrorum. — 4. Orelli, 5835 et Corp. inscr. Lat., il, 33 et 981 Voyez aussi Apulée, Met., xi, 21 : jubente domina. — 5. Orelli, 2338, 2339, et surtout Mommsen, Inscr. Neap., 2556 : Ager religiosorum. Il importe de remarquer que le mot religio commence . à prendre ici un sens un peu nouveau. M. de Rossi pense qu’un Ghréticn seul peut dire : Religio mea, parce qu’il a seul une religion parfaitement définie et exclusive des autres, et c’est pour ce motif qu’il n’hésite pas à ranger parmi les inscriptions chrétiennes celle où un personnage déclare qu’il ne veut recevoir dans sa tombe que ceux qui appartiennent à sa religion : Qui sini ad religionem pertinentes meam (Bull, d'arch. chrét., 1865, n° 12). Cependant, sous l’influence du mouvement religieux que nous étudions, les païens ont quelquefois aussi employé la même expression. On lit dans Apulée (Mét., xi, 25) •.

Te jam nunc obsequio religionis nostree dedica.

essayer de se supplanter. Il est bien possible qu’ils aient quelquefois lutté d’influence quand le prix en valait la peine. Dans la maison de cette riche dévote où Juvénal introduit à la fois l’archigalle de Cybèle, les prêtres d’Isis et de Bellone, les haruspices d’Arménie et les sorciers chaldéens, tous attirés par l’espoir d’une riche proie, chacun d’eux devait être tenté de dire du mal de ses rivaux pour rendre sa part meilleure. On peut affirmer pourtant que si ces luttes ont existé, elles n’ont été ni fréquentes ni graves. En somme, le principe d’union et d’entente générale qui est le fond du polythéisme l’emporta. La guerre n’éclata jamais ouvertement entre les prêtres de ces divers cultes; Rome ne fut pas témoin de ces spectacles que différentes sectes chrétiennes donnent parfois aux pays de l’extrême Orient, où elles paraissent plus occupées à se combattre les unes les autres qu’à résister à l’ennemi commun. Nous avons au contraire des preuves nombreuses qu’entre ces religions l’accord se fit sans trop de peine. Les inscriptions nous montrent par exemple que les serviteurs de Sérapis servaient aussi Bellone et ne s’en faisaient pas scrupule 1 ; il arrivait que les prêtres d’Isis l’étaient en même temps de Cybèle 2, et nous voyons même une fois qu’on élève aux deux déesses un temple commun 3. Les pratiques par lesquelles l’un de ces cultes parvenait à exciter la piété publique étaient imitées par les autres, sans que cette imitation fit naître entre eux de jalousie. Du temps de Cicéron, les galles étaient les seuls qui eussent la permission de mendier dans les rues de Rome; c’était pour eux un monopole. Cependant, vers la fin de la république, nous savons que les isiaques mendiaient aussi L Apulée a décrit la pro-

1. Orelli, 2316. — 2. Orelli , G63G; Mommsen, In/tcr. Neap., 1000. — 3. Gruter, 27, 2. — i. Val.-Max.. vu. 3. 8.

cession grotesque qui précédait au printemps les fêtes d’isis : c’était un véritable carnaval. On y prenait les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus variés. Après avoir dépeint les gens qui s’habillent en soldats, en femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute : « Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu’on portait dans une litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, qui tenait une coupe d’or et représentait le berger Pâris ; un âne couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit : l’un était Bellérophon et l’autre Pégase l. » Hérodien rapporte précisément la même chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps, a Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et toutes les extravagances qui viennent dans l’esprit. Chacun se déguise à sa fantaisie; il n’est dignité si considérable, personnage si sévère dont on ne puisse prendre l’air et les vêtements 2. » Les prêtres de Bellone avaient dû leur crédit aux supplices horribles qu’ils s’infligeaient; ceux de Cybèle eurent recours au même moyen pour attirer le public à leurs cérémonies. Le 9 avant les kalendes d’avril, le jour du sang, comme on l’appelait, l’archigalle se tailladait les bras à coups de couteau et buvait le sang qui s’échappait de la blessure3. Comme ce spectacle produisait beaucoup d’effet sur la foule, les adorateurs de la Déesse Syrienne s’en servaient aussi, quand ils voulaient toucher le cœur des dévots et remplir les sacs où ils mettaient, nous dit Apulée,

1 Apulée, Mét., xi, 8. — 2. Hérodien, i, 10. — 3. Tertullien, Apol., 25. On ne sait en réalité lequel de ces cultes a servi de modèle aux autres, ni même s’il y a eu un modèle. Il est bien possible que, leur principe étant semblable, leurs pratiques aient été de tout temps les mêmes; l’important c’est de remarquer l’identité de ces pratiques.

les produits île leur industrie1. Ces emprunts mutuels, contre lesquels personne alors n’a réclamé , ont fini par rendre tous ces cultes à peu près semblables. L’opinion publique ne les a jamais opposés les uns aux autres, et eux-mêmes n’ont jamais cherché sérieusement à se contrarier ni à se nuire.

Il ne leur importait pas seulement de s’accorder entre eux; il leur fallait surtout essayer de s’entendre avec la religion romaine. Ils savaient bien que leur sort était en ses mains et qu’ils ne parviendraient pas à s’établir à Rome sans son agrément. Aussi se gardaient-ils bien d’affecter pour elle ces airs de mépris que les religions prennent si volontiers envers leurs rivales. Ils témoignaient au contraire un grand respect pour les dieux romains, et ce respect en général était sincère : c’étaient en somme des dieux très-puissants, puisqu’ils avaient rendu le peuple qui les adorait maître du monde. Il ne convenait donc pas d’en parler légèrement; il pouvait même être utile à l’occasion de les invoquer, et beau coup sans doute pensaient comme ce prêtre d’Isis qui implore si dévotement pour lui les divinités protectrices de Rome « dont le secours, dit-il a, soumis aux Romains tous les royaumes de la terre. 2 » Ces avances furent bien accueillies. La religion romaine s’accoutuma de bonne heure au voisinage des autres religions; il se fit bientôt entre elles une sorte d’échange de complaisances réciproques. Non-seulement les fidèles, mais les prêtres n’hésitèrent pas à s adresser a des dieux qui appartenaient à d’autres cultes que le leur3, et ces dieux eux-mêmes,

1. Apulée, Met., un , 38. Les prêtres de la Déesse Syrienne étaient quelquefois appelés galles comme ceux de Cybèle (Lucien, De Dea Sijr., 50). Ovide donne aussi le même nom aux prêtres d’Isis (Am., n, 13, 17). G est ce qui achève de prouver combien ces cultes avaient Uni par se confondre. — 2. Gruter, 83, 15. — 3. Orelli, 5838.

loin de chercher à se prendre leurs adorateurs, semblèrent vouloir se prêter un mutuel appui. Dans une ville de l’Afrique, un dévot qui consacre un autel au vieux Mercure, a soin de nous apprendre qu’il ne fait qu’obéir à un ordre de la Déesse Céleste de Carthage1.

Après tout, Rome n’avait guère de raison d’opposer une résistance invincible aux religions de l’Orient. Elles semblaient sans doute, au premier abord, fort contraires à ses traditions et à ses usages. Cependant il y avait entre elles et la religion romaine beaucoup de points communs. Non-seulement le fond des croyances était partout le même, mais presque tout ce qui nous a frappé dans l’étude que nous venons de faire sur ces cultes nouveaux se retrouve à un moindre degré dans la religion de Rome. On sait par exemple que les purifications et les expiations y étaient fort nombreuses. Le. laboureur ne commençait aucun travail important sans avoir purifié son champ, ses bœufs et lui-même. A Rome, au mois de février, les Luperques nus purifient le Palatin , et , avec lui , « les troupeaux humains qui se pressent au pied de la eolline 2 ». Il en était de même des mystères. Les Romains ne les aimaient pas : ils redoutaient ces réunions dont le secret est la loi, et où l’œil des magistrats ne peut pas pénétrer. Comme les sexes y étaient souvent mêlés, ils les trouvaient dangereuses pour la morale 5 elles leur semblaient plus dangereuses encore pour la sécurité publique, parce que les factions pouvaient y conspirer sans crainte. L’essai qu’ils en avaient fait à l’époque des Bacchanales ne les avait pas fait revenir de leurs préventions. Cependant il y avait des mystères à Rome, mais des mys-

]. Inscr. de l’Alg., 3301. Au contraire, dans une inscription de la Daeie, c’est le dieu grec Esculape qui ordonne qu’on élève un monument au dieu syrien de Doliclie (fiorp. inscr. Icit,, ni, 1614).

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