‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 87 sur 92 · Varron, De ling. <at.,, u · texte numérisé non relu

Varron, De ling. <at.,, u

tères qui ne pouvaient inspirer aucune inquiétude aux esprits les plus soupçonneux. Tels étaient ceux de la Bonne Déesse, dont les hommes étaient si rigoureusement exclus, et qui se tenaient chez la femme du premier magistrat de la république, comme pour ne pas échapper entièrement à la surveillance de l’autorité. Il est donc juste de prétendre que les religions de l’Orient et celle de Rome se distinguent plutôt par une différence d’intensité que par une diversité de nature. Il était presque toujours possible à ces croyances et à ces pratiques nouvelles, qui voulaient se faire accepter des Romains, de trouver jusque dans l’ancien culte quelque précédent qui semblait les autoriser ou qui, dans tous les cas, les aidait à s’introduire sans faire trop de scandale.

Il y avait de plus, entre la religion ancienne et les nouvelles religions, quelques cultes intermédiaires qui pouvaient former entre elles une sorte de transition aisée, et finir par les relier ensemble; c’étaient ceux que Rome avait empruntés depuis longtemps à l’étranger, et que le souvenir de leur origine rendait plus accessibles aux impressions du dehors : par exemple le culte de Gérés, qui avait conservé les rites grecs, et dont les prêtresses, dit Cicéron, venaient de Naples et de Yelia1; celui de Bacchus, repoussé d’abord avec énergie, mais qui s’était peu à peu insinué dans Rome, et auquel César venait de donner une sorte d’autorisation officielle2; c’était aussi le culte de la Bonne Déesse, qui était entièrement romain, mais tout à fait aux mains des femmes, et devait se ressentir du goût qu’elles témoignaient pour les nouveautés. Par leur origine , par leur caractère , ces divers cultes étaient disposés à subir plus facilement l’influence des religions orientales, avec lesquelles ils avaient déjà plus

i Pro Balbo, 24. — 2. Serv., Bue., v, 29.

d’un rapport. Dans celui de Cérès, on s’imposait à certains jours des jeûnes sévères, en mémoire des privations que la déesse avait subies pendant qu’elle cherchait sa fille h La chasteté y était en grand honneur, et Tertullien nous apprend que de son temps les prêtresses, quand elles entraient en fonction, se séparaient volontairement de leurs maris2; on sait combien ces divorces pieux devinrent fréquents aussi dans la société chrétienne des premiers siècles. Le culte de la Bonne Déesse prend de bonne heure dans les campagnes un caractère de dévotion superstitieuse et passionnée. On l’ appelle la maîtresse {Domina), comme Oybèle ou Isis, la sainte, la céleste, en la confondant peut-être avec la grande déesse de Carthage. On lui accorde une puissance très-variée et fort étendue. Un entrepreneur de travaux publics refait son temple pour la remercier de l’avoir aidé à terminer un canal qu’il avait à creuser3 ; un esclave des pontifes lui sacrifie une génisse blanche « parce qu’après dix mois de souffrances, quand il était abandonné par les médecins, elle lui a donné des remèdes qui lui ont rendu la vue, par l’intermédiaire de la prêtresse Garnia Fortunata4». Bacchus était presque un dieu de l’Orient. Même en Italie, où le bon ordre était maintenu par des lois sévères, et aux portes de Rome, on célébrait en son honneur, des fêtes désordonnées. Saint Augustin a parlé avec colère des Bacchanales de Lanuvium, qui duraient

i. Pline, qui est fort indiscret, nous apprend que , pendant ces jours d’abstinence, les dévots se régalaient d’une certaine sauce maigre exquise qu’on appelait gurum, et qui se faisait avec des poissons sans écaille ( Hist . nat. xxxi, 8). — 2. Tertull., De monog., 17. — 3. Orelli, 1523. — 4. Orelli, 1518. 11 est bon de remarquer aussi que, sur des monuments clédiés à Cérès et à la Bonne Déesse, le nom du prêtre consécrateurest mentionné (Or., 14-94 et 5725). Cette importance donnée au prêtre, on s’en souvient, est un des caractères des religions de l’Orient.

un mois et où se commettaient toute sorte de folies1. Son culte devint bientôt un centre puissant d’initiations et de mystères ; ses prêtres, comme les orphiques, dont ils empruntaient les opinions2, promettaient de purifier les âmes3, et les fidèles, attirés par ces promesses, formaient autour d’eux des associations qui semblent n’avoir pas été sans importance4. Bacchus fut alors un véritable intermédiaire entre les cultes de l’Orient et celui de Rome : on le trouve, dans les inscriptions, tantôt uni à Sylvain et à Hercule, c’est-à-dire aux plus anciens dieux romains5, tantôt adoré avec Isis et Sérapis6, ou placé sur la même ligne que Cybèle et Mithra 7.

Telles étaient les facilités que trouvaient ces religions nouvelles pour pénétrer à Rome. A peine y furent-elles établies qu’elles y devinrent très-puissantes, et la religion nationale elle-même n’a pas échappé à leur influence. Il serait très-intéressant de savoir au juste la nature et l’étendue des changements qu’elle a subis à ce contact; malheureusement, ils n’ont pas toujours laissé de traces qui nous permettent de les reconnaître. Les dieux romains sont restés tellement vagues, ils se prêtent à toutes les modifications avec tant de complaisance, qu’elles peuvent quelquefois s’accomplir sans qu’on en soit averti. En apparence rien n’est changé : le dieu a conservé son nom et sa forme extérieure, mais l’idée qu’on se fait de lui n’est plus la même, et il se trouve qu’un dieu nouveau se cache sous l’ancienne dénomination. C’est, en réalité, Sabazius qu’on prie en implorant Liber, et quand on s’adresse à Diane ou à Vénus, on songe souvent à l’As-

1. De civ. Dei, vil, 21.— 2. Macrobe, Sat., vu, 16, 8.-3. Serv., Georg., i, 166 : Sacra Liberi ad purgationem animez pertinebant. — 4. Voyez , pour ces tliiasi ou spirœ, Inscr. Neap. , 2477, 2479; Orelli, 1491, 2358, 2359, etc — 6. Orelli, 1612.— 6. Orelii, 1889. — 7. Orelii, 1901.

tarté syrienne et à la Dea Cœlestis de Carthage. Ces changements, malgré leur importance, courent donc risque de nous échapper lorsque nous ne lisons sur un monument que le nom de la divinité qu’on invoque ; mais il s’y trouve quelquefois une épithète qui les trahit : une simple qualification donnée à ces divinités antiques suffit pour nous faire entendre qu’elles ont pris un caractère nouveau. Ces indices légers nous permettent d’entrevoir les altérations profondes qui sont survenues alors dans l’ancienne religion. Elles ont atteint même les dieux les plus respectés. Junon s’est quelquefois identifiée avec Isis, et il n’est pas rare qu’on les invoque l’une pour l’autre1. La grande divinité du Capitole, Jupiter trèsbon et très-grand, le protecteur de l’empire, n’a pas pu lui-même se soustraire à ces mélanges, et il lui est arrivé, malgré sa dignité, d’être confondu avec des dieux égyptiens ou syriaques, avec lesquels on croyait lui découvrir quelque lointaine ressemblance. Ces assimilations étaient d’ordinaire accomplies naïvement et sans parti pris; elles n’avaient pas pour auteurs des théologiens de profession, mais des fidèles obscurs. Personne ne s’en est rendu plus souvent coupable que les soldats, et une grande part leur revient dans ce mélange qui se fit sous 1 empire entre les dieux de tous les cultes. Les soldats étaient d ordinaire assez superstitieux 3. Les hasards de leur vie errante

1. C’est ainsi qu’Isis reçoit le surnom de Regina, qui était celui de la célèbre Junon de Véies, qui fut transportée à Rome par Camille, et y devint l’objet d’un culte très-fervent. Nous voyons aussi que dès le temps d’Auguste les femmes implorent îsis au lieu de Juno Lucina, qui procurait aux Romaines de la république des délivrances faciles (Ovide, Am., Il, 13, 11). — 2. Voyez Tacite, Ann. I, 28. Il y avait pourtant des exceptions, comme le prouve une plaisante histoire racontée par Pline, Hist. nat., xxxm , 4 (24). Un jour qu’Auguslc dînait à Bologne chez un vétéran qui avait fait la guerre des l'ai thes avec

les disposaient à craindre la colère divine et à tout faire pour la désarmer. Le moindre événement heureux qui leur arrive, un péril évité, la guérison d’une maladie, un grade obtenu, le congé qui les délivre enfin de leur vie laborieuse, tout devient pour eux une occasion de manifester leur reconnaissance envers les dieux, et l’on s’étonne vraiment que leur solde, qu’ils trouvent si exiguë et dont ils se plaignent toujours, ait pu leur permettre d’élever tous ces monuments dont il reste encore aujourd’hui tant de débris. Gomme ils séjournaient longtemps dans les mêmes contrées, ils en prenaient volontiers les croyances, et ils les emportaient avec eux quand les nécessités de la guerre les amenaient ailleurs. Un des incidents les plus dramatiques de la bataille de Crémone, si admirablement racontée par Tacite, est ce moment où les soldats de la troisième légion, qui avaient habité la Syrie et en conservaient les usages, saluent le soleil à son lever L L’es communications qui s’établissent alors entre les divers cultes sont en partie leur œuvre, et ils ont servi plus que personne à transporter les dieux d’un bout de l’empire à l’autre. 11 leur arrive quelquefois d’invoquer tous ceux des pays qu’ils ont habités ; dans les prières qu ils leur adressent , tantôt iis les énumèrent successivement et l’un après l’autre2, tantôt ils les confondent entre eux. C’est ainsi qu ils ont mêlé ceux des deux villes syriennes d’Héliopolis et de Doliche avec le vénérable Jupiter du Capitole, et fait de cet ensemble de deux ou trois dieux une seule divinité qui s’est avec eux

Antoine, il lui demanda s’il était vrai que celui qui avait porté le picmier la main sur la statue d’or de la déesse Anaïtis avait expiré sur-le-champ : « C’est de là que j’ai tiré toute ma fortune, répondit le soldat, et vous venez précisément de dîner du produit d'une de scs cuisses. ))

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