‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 11 sur 98 · Epist., 26, 6. —2- Ann- xv · texte numérisé non relu

Epist., 26, 6. —2- Ann- xv

quait surtout la seconde.il avouait sans doute que la prédication n’était pas inutile1. La philosophie, étant faite pour tout le- monde, doit recruter des disciples même parmi les esprits indifférents et mal disposés. Puisqu’ils ne viennent pas à elle, il faut bien qu’elle aille les trouver, qu’elle les surprenne par des coups d’éloquence et leur donne le désir de la connaître. Cet enseignement brillant et général est donc nécessaire, il ouvre les voies à l’autre, Sénèque le reconnaît ; tout lui semble bon pour faire naître les vocations philosophiques. Il approuve même les cyniques qui arrêtaient les gens dans les rues et endoctrinaient les passants2, mais tout en les approuvant, il ne voulait pas les imiter. Il ne se sentait aucun goût pour ces grandes assemblées que les succès de Fabianus avaient mises à la mode ; elles contenaient trop d’oisifs et de curieux, trop d’amateurs de beau langage, qui apportaient leurs tablettes pour y noter soigneusement les belles expressions de l’orateur. Il était indigné de les voir à chaque phrase admirer, applaudir, trépigner d’enthousiasme. « Quelle honte pour la philosophie, disait-il, de quêter ainsi les applaudissements ! le malade fait-il des compliments au médecin qui l’ampute ? Je ne veux entendre d’autres cris que ceux de la douleur quand je presserai vos vices... Que je plains l’insensé qui sort heureux de son école quand il est reconduit par les acclamations d’une multitude ignorante! le beau triomphe de recevoir des éloges de ceux à qui l’on n’en peut pas donner3 ! » En réalité, ces philosophes de la chaire ( cathe drarii philosop/ri 4) lui semblaient trop souvent des charlatans. Il trouvait aussi qu’il y a quelque danger à rassembler des auditoires trop nombreux. On sait qu’il

1. Epist., 38, 1. — 2. Epist ., 20, 2.— 3. Epist., 52, 9. - 4, De brev. vitcz, 10, 1.

avait horreur de la foule et qu’il croyait les hommes beaucoup plus mauvais réunis qu’isolés. « Il y a des convalescents, dit-il, tellement affaiblis par le mal, qu’ils ne peuvent prendre l’air sans accident nous sommes de même, nous dont les âmes se remettent à peine d’une lonçue maladie. Il nous est nuisible de trop vivre avec la multitude. Chacun de ceux que nous fréquentons nous communique ouvertement ses vices, ou les insinue en nous à notre insu, et plus la foule est nombreuse, plus hs péril est grand1. »

Il était naturel qu’avec ces sentiments il ne voulût admettre auprès de lui qu’un petit nombre de disciples. Comme il ne tenait pas à en avoir beaucoup, il les voulait choisis. Non -seulement il n’allait pas au-devant des indifférents et ne trouvait pas digne de lui d’imiter ces archers qui lancent beaucoup de flèches au hasard, espérant que quelqu’une dans le nombre atteindra le but2, mais il ne se livrait pas du premier coup à tous ceux qui venaient réclamer ses leçons. Avant de les accueillir, il les éprouvait, et il ne se fiait pas volontiers aux premières marques de repentir. Un jour que Lucilius lui recommandait un homme qui paraissait regretter beaucoup les désordres de sa vie passée : « Attendons pour le juger, lui repondait-il, d’avoir la preuve qu’il a définitivement rompu avec ses vices : ils ne sont encore qu’en délicatesse »» Il connaît, on le voit, ces résolutions fugitives qu on forme aux heures de mécompte et d’ennui ; il n’est pas dupe de ces injures qu’on dit au plaisir quand on en est fatigue, de ces promesses qu’on fait de renoncer pour toujours à l’ambition, parce qu’elle nous a trompés une fois. « Ce sont des querelles d’amoureux* », qui ne durent pas, et

1. Epist-, 7, 2. - 2. Epist., 29, 2. - 3. Epist, 112, 3. - 4. Epiai-, 22, 10.

ne servent, selon le mot de Térence, qu’à rendre l’amour plus vif. Il lui faut pour disciples des gens plus décidés, et qui soient sincèrement résolus à changer de vie. Il les préfère jeunes, afin qu’ils n’aient pas eu le temps de s’enraciner dans le mal : nous le voyons s’excuser, dans une lettre, d’avoir, comme il dit, un pupille de quarante ans r. Il les prend d’ordinaire parmi les gens du monde ; tous ceux dont le nom est venu jusqu’à nous paraissent avoir été riches et puissants. Il n’était pas sans doute de ces sages qui excluent systématiquement les pauvres gens de la philosophie et la réservent pour les grands seigneurs comme un privilège. Il disait au contraire « qu’elle n’a de préférence ni d’aversion pour personne, et que, comme le soleil, elle luit pour tout le monde2. » Il proclamait que la vertu quitte souvent les palais pour s’enfermer dans les maisons les plus humbles3, et qu’on ne la trouve pas seulement chez les chevaliers, mais chez les affranchis et les esclaves. « Que sont ces noms d’esclaves, d’affranchis, de chevaliers ? disait-il, des mots imaginés par l’ambition ou l’injustice. Il n’est pas de coin sur la terre d’où l’on ne puisse s’élancer vers le ciel4. » Mais quoiqu’il reconnaisse ainsi l’égalité de tous les hommes devant la science et la vertu, on voit bien que ce n’est pas pour les esclaves ou pour les pauvres que ses traités sont écrits. Il y donne des conseils qui ne leur conviendraient guère, et les défauts qu’il y reprend avec le plus d’énergie leur sont tout à fait étrangers. 11 attaque, par exemple, les gens qui possèdent d’immenses domaines et qui ont la manie d’y construire sans cesse de nouvelles villas. « Quand cesserez-vous, leur dit-il, de vouloir qu’il n’y ait pas un lac qui ne soit dominé par vos maisons de campagne, pas

1. Epist., 25, 1. — 2. Epist., 44, 2. — 3. Epist., 74, 28. — 4. Epist., 31, 41.

un fleuve qui ne soit bordé de vos édifices somptueux ? Partout où jaillissent des sources d’eau chaude, vous vous empressez d’élever de nouveaux asiles pour vos plaisirs ; partout où le rivage forme une courbe, vous voulez fonder quelque palais, et ne vous contentant pas de la terre ferme, vous jetez des digues dans les flots pour faire entrer la mer dans vos constructions. Il n’est pas de pays où l’on ne voie resplendir vos demeures, tantôt bâties au sommet des collines, d’où l’œil se promene sur de vastes étendues de terre et de mer, tantôt élevées au milieu de la plaine, mais à de telles hauteurs que la maison semble une montagne1 ». Il reprend avec la meme vigueur tous ces raffinements que le luxe ne cessait d imaginer autour de lui, ces viviers « que la gourmandise a construits pour n’avoir rien à craindre des tempêtes, pour posséder, au milieu des flots courroucés, des ports tranquilles où elle puisse engraisser les poissons qu’elle préfère2 », ces salles de festins qui changent de décoration à chaque service, ces machines qui lancent à une hauteur prodigieuse des jets d’eau safranée et les font retomber sur les convives en vapeur odorante3 ; et ces inventions qui ne dataient que de la veille, ces pierres transparentes, placées devant les fenêtres, qui arrêtent l’air et laissent passer la lumière, ces tuyaux cachés dans le mur, qui portent aux appartements qu’ils traversent une chaleur égale et douce4 ; puis ces légions d’esclaves « distribués d’après leur pays et leur couleur5 », ces serviteurs de toute sorte « qui s épuisent pour rassasier un seul estomac6 », ces mets exquis, ces huîtres, ces coquillages recherchés, ces champignons «poison délicieux », tous ces repas fins dont les suites

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