‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 20 sur 98 · II · texte numérisé non relu

II

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partout : « Que sert de dérober quelque chose aux hommes? rien n’est caché pour Dieu1. » Il recommande d’accepter sa volonté sans murmurer : « Tout ce qui plait à Dieu doit plaire aux hommes2. » Quand quelque malheur imprévu nous frappe, il ne faut pas se contenter de dire avec Virgile : Les dieux ont décidé autrement, Dis aliter visumt il faut dire : Ce que les dieux envoient est meilleur, Di melius 3/ Une de ses plus belles maximes, qui résume pour lui tous nos devoirs, est celle-ci : « Vivez avec les hommes comme si Dieu vous voyait; adressezvous à Dieu comme si les hommes vous entendaient4. » Ce Dieu, comme on le voit, est ici un Dieu personnel, une sorte de protecteur toujours présent, ou, comme il l’appelle, un ami qui n’est jamais loin 5. C’est « notre père6, notre créateur «qui nous aime d’un amour énergique7 ». Il nous inspire et nous soutient8; il communique avec nous, et même il réside en nous. « Vous vous étonnez, dit-il, que l’homme puisse s’élever jusqu’aux dieux ? ne voyez-vous pas que les dieux viennent parmi les hommes, et, ce qui est plus encore, qu’ils viennent dans les hommes9 ? » Aussi leur devons-nous toute notre reconnaissance et tous nos hommages. Sénèque est le seul peut-être de tous les sages de l’antiquité qui ait parlé en termes exprès de l’amour de Dieu, colitur et amatur 10. Sa colère est vive contre les épicuriens et leur doctrine ; il ne leur pardonne pas d’imaginer des dieux fainéants, qui ne se soucient pas de nous et ne sortent jamais de leur repos pour nous secourir : « Celui qui ose

1. Epist., 83, 1. — 2. Epist., 74, 20. — 3. Epist., 08, 4. — 4. Epist., 10, 5. — 5. Fragm., 123 (édit. Haase). — 6. Epist., 110, 10. De benef., il, 29, 4. — 7. Deprovid., 2, 6 : fortiter amat. — 8. Sénèque paraît avoir entrevu par moments la doctrine de la grâce, si étrangère aux sages de l’antiquité. « C’est de Dieu, dit-il, que nous viennent les résolutions grandes et fortes. » (Epist 41 , 2.) — 9. Epist., 73, 15. — 10. Epist., 47, 18.

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le prétendre n’entend pas tontes ces voix qui prient; il ne voit pas ces mains qui de tous les coins du monde se lèvent vers le ciel l. » — Peut-on reconnaître dans le philosophe qui parle ainsi de la prière celui qui dit ailleurs que le sage est l’associé des dieux et ne doit pas être leur suppliant 2 ?

Il n’est guère plus d’accord avec lui-même efavec ses maîtres au sujet de la nature de l’âme et de sa destinée. Pour les stoïciens, l’âme est un corps et il n’y a pas deux principes différents dans l’homme. En théorie, Sénèque paraît accepter cette opinion ; il admet que tout être, par cela seul qu’il est actif, doit être nécessairement corporel, et qu’il ne peut y avoir entre ce qu’on appelle l’âme et le corps de diversité de nature 3. Il les sépare pourtant d’ordinaire et les oppose sans cesse l’un à l’autre; il finit par créer entre eux une sorte d’antagonisme qui explique la vie tout entière. Le corps est la prison de l’âme, c’est un poids qui la penche vers la terre. Tant qu’ils sont unis, elle est comme dans les chaînes4; pour conserver sa force et sa liberté, elle lutte sans relâche contre la chair: « Jamais, dit-il, cette chair misérable ne me fera éprouver quelque crainte; jamais je ne consentirai à mentir dans son intérêt. Quand je le trouverai bon, je romprai le lien qui m’attache à elle 5. » Cette distinction si complète de l’âme et du corps, étrangère au système véritable des stoïciens , l’amène à des conséquences qui l’éloignent encore plus de la doctrine de ses maîtres. Si l’âme est un corps, elle ne peut échapper aux conditions de tout ce qui est matière, il lui faut se dissoudre et périr. Les stoïciens devaient donc être nécessairement amenés à croire qu’elle ne survit pas à la mort. Quelques-

1. De behef., iv, 2. —2. Epist., 31, 8. — 3. Epist., 106, 4; 117, 2. — 4. Epist., 65, 22. — 5. 65, 22.

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uns cherchèrent pourtant à échapper à ces conclusions rigoureuses. Chrysippo admit que les âmes des sages subsistent jusqu’au moment où le monde est détruit par le feu, et Gléanthe étendit ce privilège à toutes les âmes G C’était leur accorder une vie plus longue, ce n’était pas leur donner l’immortalité2. Sur cette question, Sénèque paraît fort hésitant. Selon les circonstances, il affirme ou il nie la vie future. 11 dit d’abord à Marcia, qui pleure son enfant, que la mort détruit, anéantit tout, et qu’elle est la fin de toutes les misères : « On ne peut pas être malheureux quand on n’est plus rien 3. » Mais, comme s’il se doutait que cette perspective ne la consolerait guère, il lui représente un peu plus loin son fils qui monte au ciel et qui prend place à côté des Gâtons et des Scipions*. On a beaucoup reproché à Sénèque ces contradictions; il est pourtant possible quelquefois de les expliquer et de prétendre qu’il est ici plus fidèle qu’on ne croit aux opinions de ses maîtres. Songeons à la distinction que faisait Chrysippe entre le sort du vulgaire et celui des sages; n’est-il pas possible que Sénèque n’ait parlé que du commun des hommes quand il dit que l’âme s’évanouit avec le corps, et qu’il pense au sage lorsqu’il soutient qu’elle monte au ciel ? En ce sens, cette phrase de la Consolations Polybe : « Pourquoi le pleurer? il est heureux ou il n’est plus rien 5 », n’indique pas seulement, comme on l’a prétendu, l’indécision d’un sceptique qui n’ose rien affirmer ; Sénèque y parle en stoïcien convaincu, et cette alternative même est le fond de la doctrine du Portique sur l’autre vie. Mais où il s’en écarte tout à fait, c’est quand

1. Diog. Laert.,vn, 157. — 'i. Cic., Tusc., 1, 31 : Sloici usuram nobis largiuntur tamquam cornicibus : diu mansuros aiunt animos, semper negant. — 3. Cons. ad Marc., 19, 5. — 4. Cons. ad Marc., 25. — 5. Cons. ad Polyb., 9, 3.

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il dit formellement que l’âme est éternelle et immortelle l. Ces expressions se retrouvent chez lui dès ses premiers ouvrages; elles deviennent plus fréquentes dans les lettres à Lncilius, qu’il a écrites à la fin de sa vie. On dirait qu’à mesure qu’il sentait la mort s approcher, il aimait à se consoler et à se soutenir par ces espérances d’immortalité : « Ce jour, disait-il, que vous redoutez comme le dernier de votre vie, il est le premier de la vie éternelle2... Bientôt les secrets de la nature vous seront dévoilés. Le brouillard, qui vous aveugle se dissipera, et vous serez inondé de lumière. Représentez-vous l’éclat qui doit résulter de tant d’astres confondant leurs rayons ; aucune ombre n’en ternira la pureté; toutes les régions du ciel resplendiront également. C’est alors que vous serez contraint d’avouer que vous avez passé votre vie dans les ténèbres. Quelle ne sera pas votre admiration quand la lumière divine vous apparaîtra et que vous la saisirez à son foyer 3 ! »

Ces contradictions visibles, ces alternatives d’opinions diverses n’ont pas été négligées, on le pense bien, par ceux qui soutiennent que Sénèque a connu 1 Évangile et s’en est servi. 11 est clair, disent-ils, que s’il est si souvent en désaccord avec les stoïciens, dont il se prétend 1 élève, c’est qu’après avoir étudié leur système, il a rencontré sur son chemin une autre doctrine qui l’a séduit. Dès lors il a flotté entre l’enseignement de ses maîtres, qu’il ne voulait pas abandonner, et ces opinions nouvelles dont il ne pouvait pas se défendre. Or cette doctrine qui le

, 57 9 — 2. Dies iste, quem tamquam extremum refor¬

mulas œterni natal, s est. ( Epist ., 102, 26.) Ce mot natalis pour déucner le jour de la mort, a été très-employe par les Clnetiens. o Evist 102 28. Voyez encore le passage suivant (22) : Cum venent clies Me, 'qui mixtum hocdivini humanique secernat, corpus hic, ubi inveni, relinquam, ipse me dis reddam .

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rend infidèle aux leçons de Zénon et de Chrysippe, c’est évidemment celle que Paul prêchait à Rome de son temps et dans son voisinage. Pour n’en pas douter, il suffit de rapprocher certains passages des écrits de Sénèque de ceux des Pères de l’Église : ce sont les mêmes idées, quelquefois exprimées dans les mêmes termes. Ces ressemblances frappaient déjà au il' siècle; elles étonnent encore aujourd’hui l’esprit, surtout quand on compare entre elles les diverses phrases qu’on veut rapprocher en les isolant de ce qui les précède et de ce qui les suit. Ainsi présentées, elles semblent résoudre la question et ne plus laisser de place au doute.

Cependant des doutes s’élèvent dès qu’on regarde de près, et les difficultés naissent de tous les côtés. La première consiste à fixer l’époque où la religion du Christ a pu être enseignée à Sénèque. S’il est vrai qu’il ait tiré d elle ses plus belles pensées, le moment où il a connu 1 Évangile a du être un des plus importants de sa vie; comme Paul, son maître, il s’est senti sans doute transformé en entendant la divine parole, et il n’est pas possible que la trace de cette révélation ne se retrouve pas dans ses livres. Rien ne doit être plus aisé que de distinguer ceux qui ont précédé ses relations avec Paul et ceux qui les ont suivies; ces derniers seuls doivent contenir ces grandes idées religieuses ou morales qu’il tient du Christianisme, et il ne faut pas s’attendre à les trouver dans les autres. Ce n’est pourtant pas ce qui arrive, et 1 étude la plus attentive des œuvres de Sénèque ne permet pas de faire ce partage, qui devrait être facile, entre celles que le Christianisme a inspirées et celles qui ne viennent que de la sagesse antique. On n’est pas d'accord sur l’époque de l’arrivée de saint Paul à Rome : le plus grand nombre des critiques la place à l’année 61; quelques-uns croient devoir l’avancer jusqu’en 56. Mais,

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quelle que soit la date qu’on adopte, à ce moment Sénèque n’était plus jeune et il avait écrit une grande partie de ses ouvrages. Celui qu’on regarde d ordinaire comme le plus ancien de tous, la Consolation à Marcia, est probablement du règne de Caligula. Les Consolations à Helvia et à Polybe sont du temps de Claude et antérieures à l’année 49. Le traité Sur la colère, celui Sur la clémence, ont été composés dans les premières années du règne de Néron. Peut-on saisir des différences radicales entre ces ouvrages et ceux qui furent composés après l’an 56, quand Sénèque avait pu connaître saint Paul? Les derniers, sans doute, valent mieux que les autres, ils sont plus remarquables par la pensée et par le style ; mais c’est un progrès qu’expliquent assez l’âge et 1 expérience de l’auteur. On ne vit pas pendant plusieurs années au milieu des plus graves affaires, on n’est pas associé au gouvernement du monde sans que l’esprit gagne en profondeur et en étendue. Quant au fond des opinions, ü est resté le même. Ce sont toujours à peu près les mêmes qualités et les mêmes défauts. On peut admettre que sa pensée s’est mûrie avec le temps ; ses doctrines pour l’essentiel n’ont pas changé. Nulle part on ne trouve dans ses écrits la trace d’une révélation subite, qui, au milieu de sa carrière, aurait renouvelé son esprit . Si l’on prétend tirer de ses contradictions la preuve qu i a été placé entre deux doctrines différentes qui le tiraien en sens inverses, nous ferons remarquer que ces contradictions existent déjà dans les Consolations a Marcia et

1 Quand il écrit à Lucilius qu’il se sent changé et transfiguré: mtdUgo non emendari me tantum sed trans^ran (^ . 6 1h ■i ia îppture d’un philosophe, et envoie a son ami

triant émt en -aidant pîr un signe les passages les plus

frappants.

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à Polybe, qu’il a écrites avant d’avoir pu connaître saint Paul, par contre, cette morale elevée, ces beaux principes, ces grandes pensées, qu’on dit être empruntés à l’Evangile, ne se rencontrent pas seulement dans les lettres a Lucilius, qui sont un de ses derniers ouvrages ; on les trouve dans les écrits antérieurs à l’an 56, comme dans les autres. En sorte que, si l’on veut absolument nous faire croire qu’il les tient du Christianisme, il faut modifier l’hypothèse qu’on a jusqu’à présent soutenue, il faut dire qu’il ne les a pas reçus de Paul, comme on le prétend, mais de ceux qui, avant lui et vers la fin du règne de Tibère, vinrent les premiers annoncer à la colonie juive de Rome les enseignements du Ressuscité.

Quant a ces ressemblances qui surprennent entre la doctrine de Sénèque et celle de l’Église, elles ne suffisent pas à prouver, comme on le suppose, que le philosophe ait reçu des leçons d’un chrétien. Il convient d’abord de remarquer qu’elles ont été souvent trèsexagérées et qu’elles sont loin d’avoir la signification et la gravité qu’on leur accorde. Tantôt la similitude des mots cache des pensées trèsrdi fféren tes ; 'tantôt -il se trouve que ces termes qui étonnent chez Sénèque ont été employés par d’autres écrivains païens bien avant que e Christianisme existât1. Quand l'Église a formé sa angue elle a sans doute créé beaucoup d’expressions nouvelles, mais elle en a pris beaucoup aussi qui semblaient faites pour elle chez les philosophes de ce temps En réalité, tous ces rapprochements de mots sont de peu d importance; les ressemblances entre les idées parais¬

se,. îèeScorïsn8innU!-’ ‘°rSqUe S6nèque parle de la ^ pour dési p, 405.) ' e ler* der Griechen, ni, 1,

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sent d’abord plus graves, mais elles ne sont souvent qu’apparentes, et un examen plus attentit montre qu au fond l’accord n’est jamais complet entre les deux doctrines.

On a, par exemple, voulu trouver dans Sénèque la charité telle que les Chrétiens la comprennent, et il est certain que souvent elle semble y être. Il recommande partout une libéralité, une bienfaisance infatigables pour tous ceux qui souffrent; il dit (( qu’il faut tendre la main au naufragé, montrer la route au pauvre égaré, partager son pain avec celui qui a faim ». 11 demande qu on fasse l’aumône au pauvre, « qu’on rende à sa mère le fils qu’elle a perdu, qu’on rachète l’esclave et le gladiateur, qu’on donne la sépulture même au cadavre d’un criminel 1 ». Il va plus loin encore : il exige la charité du cœur, la plus importante de toutes, celle qui console les souffrances par la sympathie qu’elle montre encore plus que par les secours qu’elle donne. Il faut venir en aide même à ses ennemis, et le faire avec douceur. (( Il faut accueillir les pécheurs avec une âme tendre et paternelle, et, au lieu de les poursuivre, essayer de les ramener 2. » S’adressant enfin à ces esprits aigres et mécontents, moralistes outrés qui cherchent partout quelque motif de se mettre en colère, il leur dit cette belle parole, tout à fait digne de l’Évangile : « Eh! quand donc aimerez-vous?» Ecquando amabis3? Mais ce qu’il faut bien remarquer, c’est qu’en donnant ces préceptes, il est moins préoccupé de l’intérêt de 1 humanité que de mieux tremper l’âme de son sage. C’est, pour ainsi dire, par égoïsme qu’il doit être charitable : la bienfaisance est surtout un exercice qui lui sera utile en lui apprenant

1. De clem., n, 2, 6- - 2. De ira, i, U, 3. — 3. De ira, in, 23, 1.

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à se détacher des biens qu’il possède. De plus, comme lo sage doit être au-dessus des passions, il faut qu’il se défende même de la meilleure de toutes, de la pitié. — • Dans ce système, la pitié est une faiblesse. — Il donnera donc sans compatir; en soulageant la misère des autres, il faut qu’il ne change pas de visage, qu’il n’éprouve pas d’émotion, tranquilla mente, vultu suo l. Nous voilà bien éloignés de la charité chrétienne.

Il en est de même de cette conception du sage , qui tient tant de place dans le système de Sénèque : on l’a quelquefois rapproché du juste de l’Évangile, et des imprudents ont voulu conclure de cette comparaison la ressemblance des deux doctrines; rien, au contraire, n’en fait mieux voir l’opposition. Le sage de Sénèque est un homme d’une incroyable énergie, rien ne l’atteint et rien ne l’abat ; « quelque poids qui pèse sur lui, il reste droit3». Le secret de sa force est dans son détachement de tout : il ne peut rien perdre, parce qu’il ne tient à rien. Il se suffit à lui-même, il n’a point de besoins ni de désirs. Les passions même les plus saines lui sont étrangères. 11 ne doit pas se laisser troubler par les affections les plus naturelles; il faut qu’il demeure insensible à la mort de ses proches et de ses amis. La vie lui est indifférente comme la fortune. Il a le droit, et quelquefois le devoir, de s’en débarrasser ; « il vit autant qu’il le doit, non pas autant qu’il le peut3», et, quand les circonstances l’exigent, il se juge et se délivre lui-même. Quelques traits de ce caractère sont déjà fort éloignés de l’idéal chrétien. D’autres rappellent les sévérités des docteurs de Port-Royal, qui ont effrayé l’Église ; mais voici qui sépare tout à fait la morale de Sénèque de celle de l’Évangile : à cette hauteur où la vertu le place,

1. Üe clem., n, d, 2. — 2 Epist., 1), 2G. — 3. Epist., 70, 4.

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le sage des stoïciens plane au-dessus de l’humanité. Il se rapproche des dieux, il devient leur égal, cum dis ex pari vivit l. Quel blasphème pour un chrétien ! Ce n’est pas assez d’égaler Dieu, par quelques côtés il le dépasse. « Le sage, comme Jupiter, méprise tous les biens de la terre; mais il y a cette différence entre eux que Jupiter ne pourrait pas en user, le sage ne le veut pas. — iomme Dieu, le sage ne craint rien; mais celte sécurité est chez Dieu l’effet de sa nature, tandis que le sage y arrive par un effort de sa volonté 2. » La conséquence naturelle de ces principes, c’est que le sage n’a rien à demander à Dieu, dont il est l’égal, socius,non supplex. La doctrine stoïcienne, qui parle de Dieu si souvent, semble avoir pour premier résultat de le rendre inutile à l’homme. Pour arriver à la vertu, le sage n’a recours qu’à lui ; « son premier devoir est de se fier à lui-même3 ». C’est uniquement par son effort personnel, par son travail propre, qu’il deviendra plus vertueux, et, quand il mourra, il pourra dire fièrement a Dieu : « Je te rends mon âme meilleure que tu ne me 1 avais donnée i. » Il n’a donc à implorer l’aide de personne. « Qu as-tu besoin de prières? lui dit Sénèque, tu peux te rendre heureux tout seul5. » S’il n’a rien à espérer de Dieu, il n’a rien non plus à en craindre, et la crainte de Dieu est mise parmi les fautes dont nous devons le plus nous préserver6. Quel contraste avec cette religion qui la regarde comme le commencement de la sagesse ! Ainsi par les principes, c’est-à-dire par l’essentiel, ces deux doctrines gont entièrement contraires; qu’importe qu elles se ressemblent quelquefois dans les détails? Il ne peut rien

1. Epist., 59, 14.-2. Epist., 53, 11. Deprovid., 6, 6. --3 .Epist., 31, 3. — 4- De tranq. animi, u, 3. — 5. Epist., 31, 5 : Quul voles opus 'est ? fac te ipse felicem — 6. Epist., 17, 6.

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y avoir de commun entre le système qui humilie l’homme sous la main divine et celui qui l’exalte jusqu’à en faire un dieu.

Il est donc certain que la plus grande partie des opinions de Sénèque est contraire au Christianisme, et qu’il n’est guère chrétien, s’il l’est, que par quelques préceptes de morale pratique : voilà précisément ce qu’il ne me semble pas possible d’admettre. Peut-on penser, s’il avait connu l’Évangile, qu’il n’en eût pas pris davantage? Pour qu’il s’en soit écarté si souvent, il faut, en vérité, que saint Paul le lui ait fait bien mal connaître. S’il avait pris la peine de lui enseigner la doctrine chrétienne comme il l’a développée dans ses È pitres, est-il croyable que Sénèque eût conservé si peu de chose de ces grandes leçons, et qu’elles n’eussent abouti qu’à introduire quelques inconséquences dans son système? Comment se faitil qu’il ne se trouve rien chez lui des théories de X Épître aux Romains, aucune aflirmation précise de la prédestination des âmes ou de la justification par la foi? Comment, au contraire, ce prétendu disciple de Paul est-il d’avis que l’homme se suffit, qu’il doit tout attendre de lui, et que le résumé de la sagesse, c’est de mettre sa confiance en soi-même ? Peut-on comprendre qu’après avoir entendu cet enseignement si dogmatique, il lui reste tant d’hésitations sur la nature de Dieu, sur l’immortalité de l’âme, c’est-à-dire sur ce qu’il y a de plus important dans toutes les philosophies et dans toutes les religions? De qui serait-ce donc la faute si ces conférences qu’on imagine entre ces deux grands docteurs avaient eu de si pauvres résultats? Faudrait-il en accuser l’intelligence de Sénèque, ou serait ce Paul qui n’aurait pas su se faire comprendre? Est-il possible que l’apôtre, en enseignant le Christianisme à son élève, en ait volontairement omis 1 essentiel, ou que l’illustre philosophe n’ait retenu de

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ces leçons que quelques idées morales dont le sens même paraît lui avoir souvent échappé? Ne serait-ce pas vraiment les outrager tous les deux que de faire des suppositions pareilles ?

Mais ces suppositions sont inutiles et tout peut s’expliquer chez Sénèque sans l’intervention du Christianisme. Sans doute il n’a pas inventé les grandes idées qu’on admire dans ses ouvrages, mais il n’est pas tout à fait nécessaire qu’il les ait apprises de saint Paul. Il les tient de philosophes qui vivaient longtemps avant la naissance du Christ, et nous les avons trouvées tout à l’heure chez Cicéron, qui ne peut être suspect de les emprunter à l’Évangile. On a plusieurs fois montré par des rapprochements précis, par des citations exactes, que les sages qui l’ont précédé les avaient souvent exprimées avant lui, et c’est aujourd’hui un travail inutile que de prouver qu’elles étaient des lieux communs sur lesquels la philosophie vivait depuis des siècles. Il est vrai qu’elles semblent prendre dans ses ouvrages un autre caractère. Ses préceptes ont un accent plus pressant et plus persuasif, il donne aux principes qu’il prend à ses devanciers un degré de plus de chaleur et de générosité; sa morale a quelque chose de plus pénétrant, de plus pratique, elle semble vivre davantage. Voilà sa véritable originalité ; c’est ce qui trompe quelquefois quand on l’écoute, et fait croire qu’il a dit le premier ce qu’il répète après beaucoup d’autres. C’est en ce sens que de Maistre a pu prétendre « qu’il parle de Dieu et de l’homme d’une manière toute nouvelle » ; mais ce mérite même ne lui appartient pas tout entier. On se rappelle quelle direction prit la philosophie romaine après Auguste ; elle chercha surtout à tirer des grands principes trouvés par les sages de la Grèce et de Rome des conséquences pratiques. 11 se fit pendant près d’un siècle, dans toutes les écoles, un tra-

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vail intérieur dont Sénèque nous a conservé le résultat. On n’est quelquefois surpris en lisant ses livres que parce qu’on l’isole de tous ces prédicateurs de vertu qui l’avaient précédé et dont il se proclame l’élève. Songeons, pour le comprendre, aux progrès qu’avait faits avec Fabianus, Attale, Sotion, l’enseignement de la morale et dont il a profité. Il n’y a rien d’étonnant, par exemple, qu’étant parti de cette opinion, si nettement formulée par Cicéron, que, des deux principes qui composent l’homme, la prédominance appartient à l’âme , on en soit arrivé à malmener le corps. Sénèque pense que c’est pour l’âme une triste demeure que cette maison délabrée qui toujours menace ruine. « On voit bien, dit-il spirituellement, que nous n’en sommes que locataires l. » Il faut donc vaincre et dompter le corps pour que lame soit tout à fait maîtresse. Aussi conseille-t-il les mortifications et les abstinences, Il veut que pendant les folies des Saturnales, « au moment où toute licence est accordée à la débauche publique2 », on s’enferme au fond de sa maison, on se couvre de pauvres vêtements, on couche sur un grabat, on se contente d’un pain noir et grossier. C’est une expérience à faire, et il faut la continuer pendant plusieurs jours pour qu’elle soit efficace. C’est parler presque comme un chrétien ; mais n’allons pas croire que lorsque Sénèque recommande l’abstinence à ses disciples, il songe aux jeûnes et aux macérations des anachorètes. « La philosophie, dit-il, réclame de ses adeptes la frugalité , elle ne veut pas leur infliger une punition3. » Il cherche simplement à fortifier l’âme en réduisant les exigences du corps ; il veut diminuer nos besoins pour nous rendre plus capables de résister à la misère et aux

• * ' Episty 120, 16 : IIoc evenire solet in alieno habilantibus. —

EPlsL-> LS- 3. Epist., 5, 5 : Frugalitatem exigit pliilosoplna, non pæ nam.

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privations. A tout moment un ordre de César peut venir, qui nous condamne à l’exil et à la pauvreté ; il faut nous y préparer d’avance : « Si nous savons qu’il n’est pas pénible d’être pauvre, nous jouirons de nos fortunes avec plus de sécurité l. »

Remarquons à ce propos qu’on peut dire d’une manière générale que Sénèque se rapproche du Christianisme dans la pratique et qu’il s’en éloigne par les théories. C’est ce qui arrive du reste pour toutes les philosophies et meme pour presque toutes les religions : elles se ressemblent dans les préceptes et diffèrent par les principes. Rien ne gêne d’ordinaire les faiseurs de systèmes. La spéculation est comme un vaste terrain sans bornes précisés , sans routes certaines, où les théories peuvent s’ébattre à leur aise et prendre les directions qu’elles veulent. Loin que cette marche indépendante soit un obstacle au succès des opinions, elle attire au contraire les esprits audacieux qui aiment les chemins nouveaux. Mais quand on passe des principes à l’application, quand on prétend donner des préceptes pour la conduite de la vie, on voit tout à coup les opinions errantes se rapprocher et revenir de tous les côtés vers la route commune. Le bon sens populaire impose à tous ceux qui s’occupent de morale appliquée quelques règles générales que toutes les écoles philosophiques sont bien obligées de subir. De quelque système qu’on soit parti, il faut accepter ces solutions du sens commun, et l’on se résigne à être inconséquent plutôt que de soulever contre soi la conscience publique2. C’est

1 Fois t. 18 8. — 2. On voit, par exemple, que la philosophie d’Épicure, si différente par ses principes de celle des stoïciens, aboutit aux mêmes conclusions pratiques. Les plus belles pensees de Seneque sur l’amour de la vertu, sur le mépris de la soudrance et de la mo n , sur la fuite des plaisirs, il reconnaît les tenir de cette école qui proclamait en théorie qu’il n’y a d’autre bien que la volupté.

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ce qui arrive à Sénèque comme aux autres; plus sa philosophie descend dans l’application et le détail, plus elle se rapproche du Christianisme. Elle s’en éloigne au contraire à mesure qu’elle se généralise et s’élève. En réalité, il n’y a rien là qui soit fait pour nous surprendre.

On ne doit pas être non plus trop étonné de trouver dans les ouvrages de Sénèque tant de beaux préceptes de bienfaisance et d’humanité. L’antiquité n’était pas aussi étrangère qu’on le suppose à ces sentiments, qui sont, selon un apologiste chrétien , le produit naturel de l’âme1. La philosophie ancienne, surtout le stoïcisme, s’était élevée à cette opinion que le monde ne forme qu’une seule cité, que les diversités de pays et de races n’empêchent pas l’unité du genre humain, qu’un lien commun unit les nations les plus éloignées, les plus différentes, les plus ennemies, et que d’un bout de l’univers à l’autre il n’y a que des concitoyens. On a vu ces principes exposés par Cicéron avec une admirable éloquence, un demisiecle avant la naissance du Christ. On les retrouve souvent aussi dans Sénèque. « Nous sommes, dit-il, les membres d’un corps immense. La nature a voulu que nous fussions tous parents, en nous faisant naître des mêmes principes et pour la même fin. C’est de là que nous vient l'affection que nous avons les uns pour les autres; c’est ce qui nous rend sociables; la justice et le droit n’ont pas d’autre fondement. Voilà ce qui fait qu’il vaut mieux être victime du mal que de le commettre. La société humaine ressemble à une voûte, où les différentes pierres, en se tenant les unes les autres, font la sûreté de l’ensemble3. » Il était naturel que, dans ces écoles de philosophie romaine qûi faisaient profession de ramener

1. Lact., vi, 15: quasi ubertas naturaiis animorum. — 2. Epist

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tout à la pratique, on arrivât à conclure de l’unité du genre humain à la nécessité pour tous les hommes de se respecter et même de s’entr’aider. Déjà Cicéron, au nom de ce principe, avait essayé de restreindre les droits de la guerre. Sénèque la condamne absolument. Il se demande pourquoi on punit l’homme qui en tue un autre, tandis qu’on honore « le forfait glorieux de tuer une nation 1 ». Les crimes doivent-ils changer de nom parce qu’on les commet avec un habit de soldat? « Eh quoi! l’homme, que la nature a fait pour la douceur ( mitissimum genus), n’a-t-il pas honte de trouver son plaisir à répandre le sang ! » C’est le même principe qüi l’amène à condamner avec une colère généreuse l’horrible spectacle des gladiateurs. Cicéron, qui n’aimait guère ces jeux cruels, trouvait pourtant qu’ils avaient du bon quand on ne faisait combattre entre eux que des criminels, et qu’ils pouvaient apprendre aux spectateurs à braver la mort. Senèque ne veut les souffrir sous aucun prétexte , sa nature y répugne tout à fait. « Cet homme a fait le metier de brigand, dit-il à ceux qui vont s’entasser sur les gradins de l’amphithéâtre; c’est bien : il a mérité d’être tué; mais toi, malheureux, qu as-tu fait pour etre condamné à le voir mourir2?» Et il proclame ce grand principe que l’homme doit être sacré pour l’homme, et qu’il ne faut pas le faire périr par manière de jeu et d’amusement, horno res sacra homini3. Parmi les hommes dont il prenait ainsi la cause, il ne faisait pas difficulté de placer les esclaves. Cicéron non plus ne les excluait pas de 1 humanité. Sénèque leur reconnaissait expressément des droits. « Tous, disait-il, nous sommes formés des mêmes éléments ; nous avons tous la même origine ‘... On se

1. Epist ., 95, 30. — 2. Epist., 7, 5. — 3. Epist., 95, 33. — 4. Dbenef., ni, 28, 2.

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trompe si l’on croit que la servitude s’empare de l’homme tout entier; la meilleure partie lui échappe : le corps est soumis au maître, l’âme reste libre1. » Chrysippe définissait ses esclaves des mercenaires qui lui étaient attachés pour la vie. Sénèque appelait les siens des amis d’un rang inférieur ( hum lies amici ), ce qui était presque dire des frères. On peut trouver que ces idées se rapprochent beaucoup du Christianisme ; il n’est pourtant pas nécessaire d'admettre que c’est du Christianisme qu’elles viennent. Elles ne sont que le développement naturel du grand principe de l’unité du genre humain que les stoïciens avaient proclamé et dont la philosophie romaine, en se faisant pratique et morale, se chargea de tirer les conséquences

11 me semble qu’après l’étude que nous venons de faire, nous tenons Sénèque tout entier. Le fond de ses opinions lui vient des philosophes anciens et se retrouve déjà dans Cicéron. Ce qu’il y ajoute s’explique par les progrès naturels que fit la sagesse romaine dans les écoles du Ier siècle, et quant à la façon plus vivante, plus passionnée, dont il les communique et les répand, c’était celle qu’employaient déjà et que lui avaient enseignée Sextius, Àttale et Fabianus. Ce n’est donc pas, comme on l’a prétendu, une sorte de génie isolé, et il n’est pas nécessaire de se mettre pour lui en quête d’une famille. La philosophie romaine, depuis ses origines jusqu’à lui, forme une chaîne non interrompue; il en est le dernier anneau. Nous saisissons à tout moment les liens qui l’attachent à ses prédécesseurs; tout se comprend, tout s’éclaire dans ses ouvrages quand on replace devant lui la série de ceux dont il a recueilli et résumé les travaux. On peut dire que nous possédons sa généalogie véritable,

1, De benef., m, 20, 1, et ta 47' lettre à Lucilius.

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et que nous n’éprouvons aucun besoin de le détacher de ces maîtres dont il est l’héritier naturel pour lui chercher ailleurs des origines incertaines.

Sénèque aurait-il été favorable au Christianisme, s’il l’avait connu? — Services qu’il lui rend sans le savoir. — Impulsion qu’il donne aux âmes. — Attaques contre la mythologie. — Il n’est pas seulement l’ennemi des cultes populaires, il Test aussi en général des religions positives. — Quelles étaient les dispositions d’esprit qui préparaient ordinairement à devenir chrétien ? — En quoi Seneque cede et en quoi il résisté aux influences religieuses de son temps.

Ce n’est pas assez d’avoir établi que Sénèque est le fils légitime de la philosophie antique; il faut aller plus loin. On a fait voir qu’il n’était pas chrétien ; cherchons maintenant si l’on doit le mettre parmi ceux qui, comme Virgile, semblaient destinés à l’être, et qui ont préparé le monde à le devenir.

On ne peut nier que les écrits de Sénèque n’aient été utiles de diverses manières au succès du Christianisme. Une révolution qui change le monde a toujours un grand nombre de complices qui ne s’en doutent pas. Qu’on le veuille ou non, on travaille pour elle quand on agite les esprits, quand on les arrache à cette indolence naturelle, à ce parti pris d’immobilité systématique qui les pousse à être satisfaits d’eux-mêmes et de leur temps, pour n’avoir pas la peine d’y rien changer. Une fois enlevés à leur repos et mis en mouvement, ils ont plus de chances > de rencontrer les idées nouvelles que s’ils restaient confinés chez eux. Les ouvrages des philosophes ne faisaient pas directement des Chrétiens, mais ils excitaient ceux

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qui les lisaient, ils arrachaient leur âme à sa torpeur; ils lui donnaient une première impulsion qui ne s’arrêtait pas toujours où ils voulaient la retenir et qui pouvait la diriger vers le Christianisme.

Sénèque rendit aux Chrétiens un autre service dont on lui fut très-reconnaissant : il fit une guerre acharnée aux croyances et aux pratiques religieuses de ses contemporains. Non-seulement il attaque avec beaucoup de violence les cultes orientaux qui avaient envahi Rome, il se moque de ces prêtres d’Isis « qui débitent leurs mensonges en agitant leurs sistres 1 », de ces prêtres de Bellone ou de Cybèle « qui croient qu’on honore les dieux en se déchirant les épaules et les bras2 », mais il n’a pas plus de respect pour les vénérables traditions du paganisme romain. Il ne tarit pas de railleries sur ce qu’il appelle les songes de Romulus et de Numa, qui ont introduit dans le ciel le dieu Égout et la déesse Épouvante ; il est plein de colère contre tous ceux qui ont imaginé ces divinités bizarres, impossibles, formées de natures différentes étrangement accouplées, hommes et femmes, femmes et poissons. «Nous les honorons comme des dieux, dit-il; si nous les trouvions vivants devant nous, nous les fuirions comme des monstres. » 11 ne pardonne pas aux mythologues les plaisantes histoires qu’ils racontent sur Jupiter. « L’un lui met des ailes au dos, d’autres des cornes au front; celui-ci en fait un adultère qui passe les nuits en bonne fortune, celui-là le représente cruel pour les dieux, injuste pour les hommes; tantôt on le montre portant le désordre dans sa propre famille, tantôt dépouillant son père du trône et attentant à sa vie. Les hommes, en vérité, auraient depuis long-

1. De vita beata, 26, 8. — 2. Ce passage et ceux qui suivent sont tirés des fragments du De superstitione

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temps perdu toute retenue, s’ils étaient assez fous pour croire à de tels dieux. » Le culte que leur rendent les dévots est aussi l’objet de ses plaisanteries. Il ne comprend pas que dans leurs temples on allume des lumières en plein jour. « Les dieux, dit-il, n’ont pas besoin qu on les éclaire, et les hommes ne sont pas charmés qu’on les enfume l. » Il nous introduit dans le Capitole et nous fait un tableau piquant de toutes les sottises qui s y commettent en l’honneur du roi des dieux. Tous ces excès d’une dévotion mal réglée lui font prendre l’humanité en pitié. « Il y a des gens, nous dit-il, qui prétendent que les hommes sont deux fois enfants; c est une erreur . ils le sont toujours2. »

Ces passages sont cités par les Pères avec un air de triomphe. C’était une victoire pour eux de trouver un païen qui eût si maltraité le paganisme. Sénèque leur semblait un puissant allié dont ils étaient heureux d invoquer le témoignage contre les siens ; mais à regarder les choses de plus près, cet allié était plutôt un ennemi, et son secours pouvait devenir plein de péril. Ces méprises ne sont pas rares dans l’ardeur du combat; on prendalois des armes où l’on peut et l’on ne choisit pas toujours ses auxiliaires. Aussi arrive-t-il quelquefois qu’on a fait cause commune avec des gens dont les opinons sont contraires aux nôtres et que la lutte recommence le lendemain entre les associés de la veille. En réalité, Sénèque était l’adversaire, non pas seulement du paganisme, mais de toutes les religions positives; ses arguments, après avoir détruit l’ancien culte, pouvaient se retourner contre le nouveau. S’il attaque la mythologie païenne, ce n’est pas pour la remplacer par une autre, c’est qu’il possède un corps de

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