‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 3 sur 98 · Seneca rhetor, Controv · texte numérisé non relu

Seneca rhetor, Controv

APRÈS AUGÜSÎÉ. 9

sible, qu’ils aient jamais monté sur quelque falaise pour contempler les flots tranquilles ou troublés, quand le vent les agite jusqu’au fond de l'abîme. Gomment pourraient-ils trouver quelque plaisir à ces imitations en miniature, s’ils connaissaient la réalité ? » Et la morale qu’il tire de tous ces tableaux, c’est qu’il faut aimer la pauvreté. « O pauvreté, que tu es un bien peu connu1 ! »

Le résultat de l’enseignement de Fabianus fut considérable. Les philosophes romains s’étaient en général con tentés jusque-là de réunir un groupe limité d’adeptes ; ils s’adressaient à des esprits déjà préparés, à quelques convertis dont il fallait soutenir le zèle, à des élèves auxquels on achevait d’apprendre les secrets de la doctrine. Dans ces études amies de l’ombre, comme on disait (umbratilia studia), on fuyait la foule, on évitait les grands éclats de parole, on se contentait de distribuer à des amer choisies une instruction sévère et scientifique. En entrant dans les écoles des rhéteurs, la philosophie changea naturellement de méthode. Fabianus avait conservé comme philosophe les habitudes qu’il avait prises comme déciamateur. Lorsqu’il parlait dans un de ces combats de rhé* torique qui étaient alors à la mode, il admettait le public à scs exercices : un avis faisait savoir quel jour, à quelle heure il devait parler, et la foule des lettrés se réunissait pour l’entendre. Sénèque nous apprend qu’il convoquait aussi le peuple quand il voulait traiter quelque question philosophique 3. Ces deux enseignements n’étaient donc pas distincts chez lui, et il leur donna sans doute le même caractère. Devant cette foule indifférente et mal préparée il ne pouvait pas s’exprimer comme il l’eût fait en présence de quelques disciples choisis ; il devait nécessairc-

1. Scn., Controv., 9 (p. 120).— 2. Sén., Epist., 52, n : disserebat populo Fabianus.

LA PHILOSOPHIE ROMAINE

ment ?e mettre à la portée de tous, ne point pénétrer dans le fond des questions, de peur d’effaroucher les ignorants, se tenir à la surface, insister sur ces préceptes de morale pratique qui intéressent tout le monde, et, comme il s’adressait le plus souvent ou à des ennemis qu’il fallait convaincre, ou à des tièdes qu’il fallait réchauffer, il était forcé de donner à ses paroles un ton persuasif et pénétrant, d’employer les tours et les artifices réservés jusque-là pour l’éloquence. Ce n’était plus un enseignement, c’était une prédication. Fabianus a-t-il introduit à Rome cette manière nouvelle de propager la philosophie? est-ce lui qui, au lieu d’enseigner ses doctrines dans des écoles fermées, imagina ces grandes réunions où toute la jeunesse pouvait venir? Il est naturel de le croire, puisque nous ne connaissons personne qui l’ait fait à Rome avant lui. Ce qui est sur, c’est qu’il y obtint de très-grands succès. Il avait, selon Sénèque, une physionomie douce, une façon de parler simple et sobre. C’était une sorte de Bourdaloue, qui cherchait à produire son effet par le développement régulier de la pensée plutôt que par l’éclat de quelques détails heureux, comme c’était alors l’usage. « On l’écoutait avec une attention respectueuse ; mais parfois l’auditoire, saisi par la grandeur des idées, ne pouvait retenir des cris d’admiration1. »

La philosophie avait donc alors deux manières de se répandre, la direction et la prédication. On pouvait préférer l’une ou l’autre, s’adresser à la foule ou à quelques élus, frapper de grands coups sur le public ou diriger discrètement quelques consciences choisies, mais des deux façons il fallait être persuasif, et, pour persuader, il était bon d’être éloquent. L’éloquence, une fois entrée dans la philosophie^ s’imposa bientôt à toutes les sectes.

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