‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 4 sur 98 · Sén., Epist., 100 et 52, il · texte numérisé non relu

Sén., Epist., 100 et 52, il

APRÈS AUGUSTE

Le stoïcisme s’en était longtemps passé. C’était un système logique et serré, mais qui avait la réputation d’être sec et obscur : on craignait toujours de s’engager dans ce qu’on appelait les broussailles des stoïciens1. Quelquesuns d’enlre eux, comme Cléanthè et Chrysippe, avaient bien prétendu composer une rhétorique, mais Cicéron prétend qu’il suffisait de la lire pour devenir incapable d’ouvrir la bouche 2. Avec Fabianus et ses disciples, le stoïcisme devint éloquent. Il fut bien forcé de se soumettre aux nécessités nouvelles, de se faire insinuant et persuasif, de chercher à entraîner les âmes encore plus qu’à commander aux intelligences. C'est ainsi que Sénèque, contrairement à l’ancien esprit de sa secte, a pu être à la fois le plus grand orateur et le plus illustre philosophe de son temps.

Ce mouvement philosophique ne se ralentit pas sous Tibère, malgré la difficulté des circonstances. On était alors dans un de ces moments de fatigue et de faiblesse qui suivent ordinairement les grands siècles littéraires. Au lieu de Salluste ou de Tite-Live, on avait Paterculus et Valère-Maxime ; Horace et Virgile étaient remplacés par de froids versificateurs de l’école d’Ovide, qui chantaient les plaisirs de la chasse ou les complications du jeu d’échecs. La philosophie se préserva seule de cet affaiblissement des intelligences. Ses écoles étaient pleines, w y venait écouter des sages de tous les pays qui, en grec et en latin, enseignaient la vertu. Le pythagoricien Sotion recommandait l’abstinence des viandes ; il essayait, comme il le disait dans son langage pathétique, de faire renoncer les hommes à la nourriture des lions et des vautours. Le stoïcien Attale, qui eut l’honneur d’exciter contre lui la colère de Séjan, apprenait à ses élèves

4. Cic., Acad., il, 35 : dumeta stovvum... — 2. De fin., iv, 3.

LA MULOSOPËIE ROMAINE

à supporter la torture, à braver la misère, à croire « qu avec un peu de pain et de bouillie on pouvait être aussi heureux que Jupiter l. » Le cynique Démétrius, qui arriva un peu plus tard à Rome 2, attirait surtout l’attention des jeunes gens par l’étrangeté de ses manières et 1 énergie de sa parole, C’était un caractère fougueux qui aimait à se retremper dans la lutte et les souffrances. Une vie calme lui semblait une eau dormante ( mare mortuum3), et il disait qu’il n’y a rien de plus malheureux que de ne jamais connaître le malheur4. Il voulait qu’on remerciât les dieux quand ils nous frappent, et Sénèque raconte qu’il l’avait entendu faire cette belle prière : « Dieux immortels, je n’ai qu’un sujet de plainte contre vous, c’est de ne m’avoir pas fait connaître plus tôt ' otre volonté. J aurais eu le mérite de prévenir vos ordres, je n ai que celui d’y obéir. Tous voulez me prendre mes enfants , c’est pour vous que je les ai élevés. Vous voulez quelque partie de mon corps , choisissez. Le sacrifice est petit : tout vous appartiendra bientôt. Voulez-vous ma vie ? prenez-la. Je ne balance pas à vous rendre ce que vous m’avez donné, mais j’aurais mieux aimé vous l’offrir. Je me serais empressé d’aller au devant de vos désirs, si je les avais connus. Pourquoi me prendre ce que vous n’aviez qu’à me demander5? » Ces sentiments énergiques valurent à ce « déguenillé 6 »

I honneur d’assister Thraséa mourant. Jusqu’à la fin il

1. Sen., Epist., 110, 18. — 2. Philostratc prétend qu’il u’y vint que sous Néron; mais nous voyons qu’il y était déjà du temps de Uhgula (Sen., De ben., vu, il). - 3. Sén. , Epist. , 67, 14. '' ®u"’’ De Prmd; 3, 3. Il semblait par moments chercher la mort avec autant d’ardeur que les chrétiens couraient au-devant du martyre. Vespasien , s’apercevant qu’il ne cessait d’attaquer le pouvoir pour attirer ses rigueurs, lui dit : « Tu voudrais bien qu’on te. tt, maif J® n’ordonnerai pas la mort d’un chien qui aboie »

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s’entretint avec lui d’immortalité et recueillit ses dernières paroles. Ces philosophes étaient censés appartenir à des écoles différentes, mais en réalité toutes les écoles se confondaient alors ; elles se réunissaient dans une sorte de stoïcisme affaibli qui, négligeant la métaphysique, ne voulait plus s’occuper que de morale i. La philosophie, dans cette phase nouvelle, devait perdre en originalité et en profondeur; elle ne se mit plus en peine d’inventer ou de soutenir des systèmes. Sénèque le reconnaît dans un passage où il me semble définir avec une grande netteté quel fut le rôle de l’école nouvelle. « Les remèdes de l’âme, dit-il, ont été trouvés avant nous ; il nous reste à chercher de quelle manière et quand il faut les employer2. » Il ne s’agit donc plus de rien créer de nouveau ; on se contente d’appliquer d’une façon plus profitable les préceptes indiqués par les anciens sages. Pour atteindre à cette utilité pratique, qui est la seule gloire qu’on recherche , on simplifie tout, afin d’être mieux compris; on devient pressant, on se fait pathétique, on tâche d’émouvoir, d’entraîner les âmes, au fieu de se contenter de les éclairer. Il règne entre toutes ces sectes une émulation singulière pour faire connaître à l’homme ses devoirs, pour lui rappeler sa dignité, pour le relever et le soutenir dans ses épreuves, pour le raffermir contre les souffrances de la vie, pour lui apprendre à braver l'exil, la misère et la mort. Cet enseignement, il faut l’avouer, venait à propos sous Tibère.

Ce qui fait le principal intérêt pour nous de ce mouvement philosophique, c’est qu’il a produit le plus grand

1. Sénèque fait remarquer que Sextius, qui se donnait pour un pythagoricien, n’était en réaliLé qu’un sloicien, mcignus vir, et, licet neget, stoicus ( Epist 64, 2). Déjà, du temps de Cicéron, Antiochus d’Ascalon avait amené l’Académie à se confondre souvent avec le Portique (Cic., De nat. deor., i, 7). — 2. Epist., 64, 8.

U LA PHILOSOPHIE ROMAINE

philosophe de Rome. Sénèque a grandi dans ce milieu ; il faut s’en souvenir et l’y replacer, si l’on veut bien le comprendre. Son père souhaitait en faire un orateur pour qu’il devînt un homme d'État; on le conduisit de bonne heure chez les rhéteurs et il prit goût à leurs leçons. Il parut au barreau avec tant d’éclat, que Caligula, qui se piquait d’éloquence, fut jaloux de sa réputation et voulut un moment le faire mourir ; mais la philosophie, à laquelle on ne le destinait pas, l’attira bien plus que la rhétorique. Il est probable qu’on ne la lui avait fait apprendre que pour compléter son talent d’orateur; il s’y livra pour elle-même, et elle devint bientôt sa principale étude. Ce jeune homme pâle et maladif, qui fut mourant dès sa naissance, se portait à tout avec une ardeur fébrile. La parole du pythagoricien Sotion le transportait. 11 arrivait le premier à l’école d’Attale, et, non content d’en sortir après les autres, il accompagnait le maître pour jouir plus longtemps de ses leçons1. En l’entendant attaquer les erreurs et les vices des hommes, il se prenait à pleurer la misère du genre humain. « Quanddevant moi, disait-il plus tard, Attale faisait l’éloge de la pauvreté et montrait combien tout ce qui dépasse le nécessaire est un poids inutile et accablant, il me prenait fantaisie de sortir pauvre de son école ; lorsqu’il se mettait à censurer nos plaisirs, à louer les gens dont le corps est chaste et la table sobre, qui fuient non-seulement les voluptés coupables, mais même les satisfactions superflues, je me promettais de combattre ma gourmandise et de régler mon appétit2. » Il n’était pas de ceux qui allaient chez les philosophes pour se divertir un moment et entendre prononcer de belles paroles ; il voulait appliquer leurs préceptes, diriger sa vie d’après leurs leçons. Après avoir

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