‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 96 sur 100 · Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 24 et s(i · texte numérisé non relu

Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 24 et s(i

quand le jour était venu, un grand concours de monde; les prêtres surtout y étaient nombreux. Dans le taurobole qui fut célébré à Die en 245, il en vint de toutes les cités voisines*. Naturellement, le clergé de la Mère des dieux, avec ses prêtres des deux sexes, ses joueurs de llûte, ses joueuses de tambour de divers rangs, n'avait garde d'y manquer ; mais il y venait encore des augures, des haruspices et des prêtres des autres divinités. Les magistrats aussi y assistaient, car on y priait pour le salut de l'empereur et pour la prospérité de la ville où le taurobole avait lieu. La fête durait quelquefois plusieurs jours "-. Les cérémonies étaient nombreuses et compliquées. L'une d'elles, mêlée peut-être d'initiations et de rites secrets, s'accomplissait au milieu de la nuit^. La plus importante de toutes était le sacrifice du taureau, qui avait donné son nom au taurobole. et dont le poëte Prudence nous a fait un tableau saisissant*. Il nous dit qu'on creuse d'abord une fosse recouverte de planches mal unies entre elles et percées de trous nombreux. Dans la fosse on fait entrer celui qui offre le taurobole et qui veut se purifier : il y descend vêtu d'une toge de soie, la tète chargée de bandelettes et portant une couronne d'or. L'animal est ensuite immolé par les sacrificateurs, et le sang qui s'échappe à flots de sa blessure se répand en bouillonnant sur le parquet. « Par les nombreuses ouvertures des planches pénètre la rosée sanglante. Le

1. Orelli, 2332. — 2. Tantôt cinq, tantôt quatre et tantôt trois (Inscr. de Lyon, p. 33 et 36). — 3. Mesonyctiiim {Inscr. de Lyon , p. 24). Dans une inscription d'Athènes (Philologus, 2^ suppl., 18G3, p. 588) , le taurobole est appelé Tc/e-r,. Il possède, comme tous les autres mystères, des symboles cachés, <7-jv6r|aaTa xp-j-Ta- N'eslce pas un de ces symboles qu'Héliogabale voulait connaître quand il célébra le taurobole : Tauroboliatus est, ut typum eriperet? Lampride, Héliog.y 7. — 4. Prudence, Perist., x, 1011.

fidèle la reçoit pieusement, présentant la tête à toutes ces gouttes qui tombent, les recueillant sur ses hal)its et sur son corps qu'elles inondent. Il se renverse en arrière pour qu'elles arrosent ses joues, ses mains, ses oreilles et ses yeux; il ouvre mènje la bouche et les boit avidement. » Il sort ensuite de la fosse, « horrible à voir », et tout le monde se précipite devant lui. On le salue, on se jette à ses pieds, on l'adore : il est purifié de ses fautes et « régénéré pour l'éternité * ». Ce spectacle était fait pour frapper la foule; il devenait quelquefois plus imposant encore par le nombre de ceux qui se purifiaient ensemble. Le 10 des ides de décembre de l'an 241 , les décurions de la ville de Lectoure offrirent un taurobole « pour le salut de l'empereur Gordien, de sa femme, de toute la maison impériale et pour la prospérité de leur cité ». En même temps, et sur la même place, un homme et sept femmes de la ville firent des sacrifices particuliers avec des victimes qu'ils avaient fournies^. Le même prêtre prononça pour tous la formule et dirigea la cérémonie. Qu'on songe à l'impression que devaient produire sur des imaginations émues tous ces sacrifices accumulés. La fête se prolongeait encore après l'immolation des victimes. On recueillait les organes génitaux (^;/res) des taureaux sacrifiés et on les apportait ailleurs en grande

L Orclli, 2352 : m œternum lenalus. Cette formule, qui n'apparaît que dans les tlerniers temps, semble d'abord empruntée au Christianisme; mais on la trouve déjà dans Apulée, Mélain., xi, 21. D'autres fois l'effet du taurobole était censé ne durer que vingt ans. Après cette période de temps, il fallait recommencer (Orelli, 2335). — 2. Voyez les tauroboles de Lectoure, dans les Mémoires des antiquaires de France, 1837, nouvelle série, t. III. Ou y voit positivement que tous ces tauroboles furent accomplis à la fois. C'est ce qui rf;ssort aussi de la formule suivaiît'% i|ui y est employée deux fois: Vialnr Sablni (il. vires lauri quo propiie per tauropoli'im puh{Lice) ('ac{tuni) fecerat consacravit.

pompe. Ce devait être l'occasion d'une de ces processions magnifiques qui plaisaient tant à ces religions. Puis on élevait un monument appelé « l'autel ou la pierre du taurobole », qu'on décorait debucrm^es, c'est-à-dire de bas-reliefs représentant des têtes de bœuf entrelacées par des guirlandes de fleurs, et la dédicace du monument était l'occasion de fêtes nouvelles. Telles étaient les cérémonies du taurobole, et ce baptême sanglant que le paganisme prétendait opposer à la fois au baptême chrétien qui purifie ceux qui le reçoivent et aux effets miraculeux du sang de Jésus-Christ qui, répandu pour les hommes, a régénéré l'humanité ^

Indépendamment de ces grands spectacles que donnaient au peuple les religions nouvelles, de ces expiations et de ces purifications solennelles qui calmaient les consciences inquiètes, elles avaient d'autres moyens de se mettre en crédit. Presque toutes s'appuyaient sur des corporations puissantes, groupées autour des temples, et qui ajoutaient par leur présence assidue à l'éclat des cérémunies. Les cultes égyptiens possédaient la corporation des pastophores^ qui s'était introduite à Rome sous Sylla, celle des isiaci, celle des anubiaci. Les isiaques, répandus et populaires dans tout l'empire, se distinguaient par un costume particulier; le fidèle d'Isis, nous dit-on, était fier de sa tête rasée, de sa tunique de lin, et, quand il mourait, il voulait être enseveli avec elle-. La Mère des dieux, outre son cortège ordinaire de prêtres mutilés, avait des congrégations de dévots qu'on

1. Pour comprendre combien cette prétention blessait les Chrétiens, il suffit de voir avec quelle énergie elle est combattue par Firmicus Maternus (De errore profananim rd.,xxxvn, 8) : Polluit sanguis iste, non redimit, et per varias casus hommes premit in mortem. Miseri sunt qui profiisione sacrilegi sanguiiiis cru^itantur, etc. — 2. Plut., De Is. et Osir., p. 352

appelait les dendrop/iores, les compagnons danseurs de Cybèle {sodales ballatores Cijbelœ) et les religieux de la Grande Mère [religiosi Magnœ Matris) * ; ceux de Bellone se nommaient les habitués du temple {fanatici). Tous ces cultes, étant nouveaux, ne pouvaient pas invoquer pour eux les traditions et la coutume, qui sont si puissantes dans les croyances; aussi seutaient-ils le besoin de se faire des partisans dévoués, fervents, prêts à tous les sacrifices. Ils employaient d'ordinaire un moyen efficace pour se les attacher : ils les engageaient au service de leur dieu par des initiations particulières. Presque toutes ces religions avaient leurs mystères, c'est-à-dire qu'indépendamment des cérémonies publiques, elles pratiquaient aussi des rites secrets, auxquels on n'était admis qu'à de certaines conditions et après une série d'épreuves. On connaît les mystères de Mithra, qui prirent tant d'importance à la fin du paganisme; il y en avait aussi dans le culte de Bellone et dans celui de la Mère des dieux ^. Les cultes égyptiens admettaient une série d'initiations successives; il fallait avoir passé par celles d'Isis et d'Osiris pour devenir pastophore.

Apulée nous donne, dans ses Métamorphoses, des détails très-curieux sur les mystères d'Isis : c'est le récil le plus complet que l'antiquité nous ait laissé de ces cérémonies secrètes. Il raconte que son héros Lucius, qui avait été l'objet d'une faveur spéciale de la déesse, brûlait de se consacrer à son service ; il s'était logé dans sou temple ; il ne quittait pas les prêtres, il prenait part à tous les exercices religieux; il attendait avec impatience

1. Le mot religiosus a ici le sens qun « pris dans le Christianisme : il désigne des gens qui se distinguent des autres par certaines pratiques pieuses. C'est dans le même sens que l'emploie Apulée (i)/éf., XI, 16) : Tum omnes populi tam religiosi quam prof'ani. — 2. Firm. Mat., De errore prof, rel.y xvni, 2

qu'une révélation particulière vînt lui apprendre qu'il pouvait se faire initier. Quand le temps est enfin venu, le prêtre, entouré de fidèles, l'amène aux bains les plus proches, et après avoir prié les dieux, il fait couler l'eau de tous les côtés sur lui^ : c'est une cérémonie que les Pères de l'Église ont quelquefois rapprochée du baptême. Il le ramène ensuite au temple; a il lui donne en secret quelques préceptes que la parole ne peut pas reproduire- », et lui commande de garder une abstinence sévère. Pendant dix jours, il doit ne pas boire de vin et ne manger de la chair d'aucun animal. Ce n'est qu'après s'être ainsi préparé qu'il peut être admis aux mystères. L'initiation a lieu la nuit. Le prêtre, après avoir fait sortir tous les profanes, couvre Lucius d'un vêtement de lin qui n'a pas été porté, et le prenant par la main, il le conduit dans l'endroit le plus reculé du sanctuaire. « Vous me demanderez, lecteur studieux, dit l'auteur qui est en même temps le héros de l'aventure, ce qui fut dit, ce qui fut fait ensuite. Je le dirais si je pouvais le faire ; vous le sauriez s'il vous était permis de l'entendre; mais ici la langue ne pourrait parler, ni l'oreille écouter sans crime. Je ne veux pourtant pas laisser sans quelque satisfaction une curiosité dont le motif est religieux. Écoutez donc ce qui m'arriva et croyez à la vérité de ce que je vais dire. Je m'approchai des limites de la mort; après avoir foulé le seuil du royaume de Proserpine et m'être promené à travers tous les éléments, je m'en retournai. Au milieu de la nuit je vis le soleil resplendir d'une lumière éclatante; je m'approchai des dieux du ciel et delà terre, je les vis en face et je les adorai de près. J'ai tout dit, et quoique vous ayez entendu

1, ApuL, Met., XT, 23. — 2. xi, 23 : secreto mandatis quibusdam quœ voce rneliora sunt.

LES UELIGIONS ÉTRANGÈRES. ?75

mes paroles, il est nécessaire que vous ne les sachiez pas. ))

Ces mots énigmatiques sont peut-être encore ce qui nous a été dit de plus clair sur les mystères. En les rapprochant des autres indiscrétions tort obscures que les écrivains anciens ont commises, on peut entrevoir la nature des secrets qu'on révélait aux initiés et la façon dont on les leur faisait connaître. La science a commis à ce sujet des erreurs de tout genre; elle a successivement trop accordé ou trop refusé aux mystères. Aujourd'hui elle est revenue de tous ces excès et se tient à leur égard dans une plus juste mesure. On ne peut plus prétendre, comme faisait Lobeck, que c'étaient des exhibitions sans portée et sans conséquence, qui n'intéressaient le public que par le secret même qu'on imposait à ceux qui y étaient admis, et dont on n'a tant parlé que parce qu'il n'était permis d'en rien dire. On peut encore moins affirmer, comme on l'a fait souvent, qu'on y trouvait un enseignement complet et qu'il en est sorti toute une philosophie morale et toute une théologie monothéiste. Sans doute l'enseignement oral n'en était pas tout à fait banni, puisque Platon nous dit qu'on y apprenait a que la vie est un poste qui nous est assigné par les dieux et qu'il est défendu de le quitter sans permission* ». Il pouvait surtout trouver place dans ces entretiens de l'initié et du prêtre dont parle Apulée et où se tenaient des discours « que la parole ne peut pas reproduire ». Mais nous savons par les Pères de l'Église ce qui faisait la matière ordinaire de ces « discours sacrés », comme on les appelait : ils consistaient surtout dans le récit des aventures merveilleuses arrivées aux dieux ^. Il est probable qu'on n'y racontait pas les légendes qui se répétaient partout :

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