‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 97 sur 100 · Plat., Pheclon, p. 62. — 2. Arnobe, v · texte numérisé non relu

Plat., Pheclon, p. 62. — 2. Arnobe, v

on n'aurait pas eu besoin de s'enfermer la nuit dans des sanctuaires secrets pour redire discrètement ce que tout le monde savait. Celles qu'on réservait pour les mystères étaient moins connues et plus étranges ^ Malgré leur bizarrerie, on ne prenait pas la peine de les expliquer. Plutarque nous dit formellement « qu'on n'y ajoutait aucun commentaire, qu'on n'en donnait aucune démonstration ^ ». Les initiés ne rapportaient donc de la cérémonie ni leçons précises, ni notions exactes. Aristote affirme que toute l'efficacité des mystères consiste à donner certaines impressions et à mettre dans de certaines dispositions d'âme ^ ; ces impressions étaient surtout l'effet des grands spectacles qu'on présentait aux initiés. Les paroles d'Apulée que je viens de citer, malgré leurs réticences calculées, ne laissent sur ce point aucun doute. L'initiation était vraiment un drame mystique, comme l'appelle un des Pères de l'Église * ; on y jouait les légendes sacrées, plus encore qu'on ne les racontait. Les dieux y étaient présents, figurés par leurs prêtres ; ils apparaissaient au bruit des instruments de musique, au chant des hymnes, à la lumière de ces mille flambeaux dont l'éclat faisait penser « qu'on voyait le soleil resplendir au milieu de la nuit ». L'âme, émue par ces alternatives de silence et de bruit, de ténèbres et de lumière qui rendent l'illusion facile, croyait les voir et leur parler. Il était surtout question, dans tops ces spectacles, de ces problèmes de l'autre vie qui se posaient alors à tous les esprits et troublaient les plus résolus. « Il semblait par moments, nous dit Apulée, qu'on mettait le pied sur le seuil du royaume de Proserpine. » Cette per-

1. C'est de là que Clément trAlexandrie a tiré les légendes qu'il raconte dans sa Cohortatio ad génies, et Arnobe celles qu'on trouve dans son 5' livre. — 2. Plut., De defed. orac, p. 422. — 3. Synesius, Orat.y p. 48. — 4. Clément d'Alex., Protrept., p. 12.

sistance de la vie, cette existence d'outre-tombe, sur laquelle les philosophes avaient tant de peine à s'entendre, les mystères ne l'enseignaient pas, ils la montraient. On sortait de ces spectacles grandioses non pas convaincu par des preuves irréfutables de la réalité des enfers, de la punition des méchants, de la félicité éternelle des justes, mais dans une disposition d'esprit qui ne permettait pas d'en douter. Ainsi tout ce que nous savons des mystères justifie le mot d'Aristote : Ils ne donnaient que des impressions, et j'ajoute qu'ils ne pouvaient pas donner autre chose. Les religions antiques n'ayant pas de croyances précises ni de dogmes formulés, aucun enseignement religieux et dogmatique n'était possible chez elles. Elles avaient ce caractère d'être entièrement subjectives. Chacun croyait des dieux ce qu'il voulait, chacun interprétait à sa façon les légendes qu'on racontait sur eux. Les plus dévots étaient ceux qui, par un effort d'imagination, y voyaient davantage et en étaient ainsi plus édifiés. C'est dans ce sens qu'agissaient les mystères ; en surexcitant l'imagination par des récits et des spectacles, ils la rendaient capable de pénétrer davantage dans les mythes et de leur donner un sens plus profond. Ce travail était tellement individuel que chacun, nous dit Macrobe, devait garder pour lui l'interprétation qu'il leur donnait et ne pas la communiquer aux autres *.

Chaque initié profitait donc des mystères dans la mesure de son imagination et de sa sensibilité religieuse; mais il est sûr que tous en éprouvaient une impression profonde. Après la cérémonie^ on leur mettait une couronne de rayons sur la tête et un flambeau allumé dans la main, et on les livrait ainsi vêtus à l'admiration de la

1. Sat., I, 7, 18 : 5i quis illas adsequitur continere intra conscientiam tectas jubetur.

foulée C'était presque un dieu que celui qui venait de converser avec les dieux, et d'être témoin des merveilles de l'autre vie. Il semblait échapper à sa nature mortelle. L'initiation était pour lui comme une mort volontaire et une résurrection; il mourait à son passé, il renaissait à une vie nouvelle -. « Un soleil nouveau, dit un poëte, semblait s'être levé pour lui ^ » Ces impressions pouvaient être fugitives dans une àme légère, mais une âme religieuse les gardait toujours. Apulée nous dit qu'après son initiation, il ne pouvait regarder la statue d'Isis sans être saisi d'une inexprimable volupté *. Il a résumé tous ses sentiments dans une prière pleine de ferveur, et qui semble avoir par moments des accents chrétiens. « Sainte déesse, lui dit-il, toi qui conserves le genre humain et combles les mortels de bienfaits, ton cœur est pour les malheureux celui d'une tendre mère. Pas un jour, pas une heure ne se passe sans que tu nous donnes quelque faveur, sans qu'au milieu des orages de la vie tu nous tendes la main... On t'honore au ciel et sur la terre; c'est toi qui meus l'univers, qui donnes sa lumière au soleil, qui gouvernes le monde, qui foules aux pieds le Tartare. Les oiseaux qui volent dans le ciel, les bêtes féroces qui errent dans les montagnes, les reptiles qui rampent sur le sol, les monstres qui nagent dans la mer, tremblent devant toi. Mon esprit est trop pauvre pour chanter dignement tes louanges. Mes ressources sont trop faibles pour te faire les sacrifices que tu mérites. Je n'ai pas la voix assez puissante pour dire ce que je pense de ta grandeur, et aucune parole humaine, quand elle serait infatigable, n'y pourrait suffire. Tout ce que peut faire

1. Apul., Met., XI, 24. — 2. Apul., Met., xi, 21. — 3. VaL Flaccus {Argon., n, 441) dit en parlant des Argonautes qui viennent d'être initiés : Illi sole novo lœti plenique deorum. — 4. xi, 24

un pauvre croyant comme moi, c'est de garder tes traits gravés dans le secret de son âme, et de se représenter toujours dans son cœur l'image de ta divinité *.» Voilà les sentiments d'un récent initié; dans la suite, ces formules vagues, énigmatiques, qu'ils répétaient en souvenir de leur initiation, ces symboles qu'on leur avait remis pour leur rappeler les serments qu'ils avaient faits et les spectacles auxquels ils avaient assisté, les plongeaient dans une sorte d'extase. Diodore prétend qu'ils devenaient plus justes et meilleurs en toute chose ^. Ce qui est sûr, c'est qu'ils devaient vivre plus heureux, convaincus qu'après leur mort ils auraient une place dans ces lieux de délices qu'on leur avait fait entrevoir pendant la célébration des mystères, et « qu'ils passeraient véritablement l'éternité avec les dieux. » Ils devaient être surtout plus pieux, plus fervents, plus attachés de cœur à ces divinités qui leur avaient accordé de si grandes faveurs et leur faisaient pour Tavenir de si belles promesses. S'il est vrai de prétendre que toutes ces religions nouvelles qui s'établirent à Rome à la fin de la république ou dans les premiers temps de l'empire avaient pour conséquence et pour but de surexciter la dévotion publique, il faut reconnaître que les mystères furent un des moyens les plus efficaces qu'elles aient employés pour y parvenir,

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