Apulée, XI, 25. — 2. V
Popularité des cultes étrangers sous l'empire. — Raisons qui les firent bien accueillir. — Kacililé qu'ils montrent pour s'accorder entre eux. — Leurs prévenances envers la religion romaine. — Ce qu'avaient au fond de commun la religion romaine et les cultes étrangers. — Cultes intermédiaires qui servirent à les relier. — Comment les cultes étrangers en pénétrant dans la religion romaine la modifièrent. — Changements qu'ils subirent eux-mêmes à Rome. — Union de toutes les religions au second siècle. — Le Judaïsme et le Christianisme restent seuls volontairement en dehors de cette union.
C'est précisément parce que toutes ces religions cherchaient à inspirer une dévotion passionnée que beaucoup de bons esprits ne les accueillirent qu'avec une grande répugnance. On a vu combien les hommes d'État romains redoutaient l'excès des émotions religieuses, La piété, pour leur plaire, devait être calme et grave, réglée par la loi, scrupuleuse sur l'accomplissement des pratiques, mais se gardant avec soin de toute exagération. Le jurisconsulte Paul traduit exactement leur pensée quand il dit qu'il faut éviter ces cultes « qui troublent l'àmc des hommes^ ». Dans son beau poëme sur Attis, Catulle peint le désespoir qui saisit le malheureux prêtre de Cybèle quand il n'est plus possédé par l'inspiration divine et que, rendu à lui-même, il songe à son pays qu'il a quitté pour aller vivre f sur les sommets escarpés de l'Ida, où errent la biche sauvage et le farouche sanglier». On voit bien qu'il ne cède que malgré lui à ces transports qui l'entraînent, et le poëte le plaint sincèrement d'être forcé de les subir. Ils l'effrayent beaucoup plus qu'ils ne
1. Paulus, Sent , v, 21,2: ex quitus animi hominum moveantur.
rattirent, et c'est du fond du cœur qu'il prie Cybèlo de les lui épargner : « Déesse, puissante déesse, reine de Dindyme, ah ! préserve mon toit des fureurs que tu inspires I Que tes emportements, que tes vertiges retombent sur d'autres victimes * ! »
Les sentiments exprimés par Catulle étaient ceux de tous les Romains sensés sous la république; ils éprouvaient une sorte de répulsion pour ces solennités bruyantes et désordonnées qu'aimaient les cultes de l'Orient, et ils en comprenaient les dangers. Aussi, tout en accueillant la déesse phrygienne, avaient-ils pris soin de retenir et d'enfermer son culte dans de certaines limites : les étrangers seuls pouvaient être ses prêtres ^, et il était défendu aux citoyens romains de se mêler au cortège de ses serviteurs, qui parcouraient la ville les jours de fête en chantant des hymnes grecs et en demandant l'aumône. Ces précautions qu'on avait prises pour contenir l'essor de la dévotion publique, dont on prévoyait tous les excès, étaient encore respectées du temps d'Auguste : elles font l'admiration de Denys d'Halicarnasse ^; mais elles n'ont guère dû survivre à ce prince. L'empire, obéissant à son principe et à sa loi, laissa peu à peu tous ces cultes étrangers, qui répondaient à des nécessités nouvelles, se développer librement. Longtemps contenus ou prohibés, ils obtinrent alors toute permission pour célébrer comme ils le voulaient leurs cérémonies. Ils ne se firent plus aucun scrupule d'étaler au milieu de Rome ces cérémonies où le sentiment religieux était excité parfois jusqu'au délire. Tantôt c'étaient les isiaques qui parcouraient les rues, la tête rasée, couverts d'une tunique de lin et portant leurs
1. Catulle, 63, 91. — 2. Ces prêtres étaient peu estimés; voyez à ce sujet l'anecdote racontée par Valère-Maxime, vil, 7, 6. — 3. Ant. rom., u, 19.
dieux sur leurs épaules; tantôt les prêtres de Bellone, avec leurs grandes robes noires, leurs bonnets de peau aux longs poils, s'enfonçaient de petits couteaux à deux tranchants dans les bras, et, tout sanglants, les cheveux épars, rendaient des oracles en agitant la tête, ou se livraient à des danses furieuses, comme les derviches turcs ou persans d'aujourd'hui. Auprès d'eux, les prêtres de la Mère des dieux, la figure fardée, les cheveux luisants de parfums, se déchiraient la chair avec un fouet composé d'osselets entrelacés; puis, passant de ces excès de tristesse à toutes les folies d'une joie extravagante, ils menaient avec un cortège bruyant et bizarre leur déesse se baigner dans l'Almo. Tous ces spectacles étranges pouvaient faire sourire un incrédule, ils devaient être suspects à un politique, mais ils remuaient profondément l'âme d'un croyant. Ces alternatives rapides, ces brusques passages de la douleur à la joie, ce sang versé, ces mutilations horribles au milieu des chants de fête, l'agitaient d'émotions violentes, et quand il tombait luimême aux genoux de ces divinités terribles ou charmantes, il ne pouvait s'empêcher de les invoquer avec plus d'élan et de passion que lorsqu'il s'adressait à la sage Minerve de l'Aventin ou au calme et grave Jupiter du Gapitole.
Parmi les raisons qui aidèrent les cultes étrangers à s'établir si aisément à Rome sous l'empire, il faut placer en premier lieu la facilité qu'ils montrèrent pour s'accorder d'abord entre eux et pour s'accommoder ensuite avec la religion romaine. Ils avaient quelque mérite à le faire, et l'on pouvait supposer, d'après leur nature même et leurs prétentions, qu'ils S(; conduiraient autremont. L'elfort que chacun d'eux faisait pour enflammer en sa faveur la dévotion publique pouvait les amener «iisément à l'intolérance. La piété, en s'exaltant, devient
d'ordinaire exclusive, et quand on croit avec passion à la puissance d'une divinité, on est bien près de nnépriser les autres. Nous remarquons en effet que chacune de ces religions a pour tendance de grandir ses dieux particuliers; naturellement, elle ne pouvait le faire qu'aux dépens de ceux des voisins. Les fidèles de Mithra disent qu'il est tout-puissant, lui accordant ainsi une suprématie qui semblait réservée au roi du ciel, au vieux Jupiter, jusque-là maître incontesté de l'Olympe *. Ceux d'Isis ne se contentent pas de prétendre qu'elle est au-dessus des autres, ils affirment dans leurs prières qu'il n'y a qu'elle et qu'elle est tout ^. Ses mystères sont appelés simplement sncra, ce qui laisse entendre qu'ils sont seuls les vrais mystères ^. En l'invoquant, on la nomme Notre- Dame^ Domina^ la maîtresse par excellence, qui n'a pas besoin, pour être reconnue, d'être désignée d'une autre façon *. Il est vrai qu'ailleurs Cybèle reçoit le même nom et que ses adhérents prennent le titre de religioù^y comme si son culte était l'apogée et le résumé de la religion. Arrivés à ce point, il semble que tous ces dieux devaient être fatalement amenés à se combattre et à
1. Mommsen, Inscr. Neap., 2481. — 2. Orelli, 1871 : Una quœ es omnia, dea Isis. — 3. Orelli, 6027, 6030, et Apulée, Met., xi, 23 tiirbœsacrorum. — 4. Orelli, 5835 et Corp. inscr. lat., ii,33 et 981 Voyez aussi Apulée, Met., xi, 21 : jubente domina. — 5. Orelli, 2338, 2339, et surtout Mommsen, Inscr. Neap., 2556 : Ager reli' giosorum. Il importe de remarquer que le mot religio commence à prendre ici nn sens un peu nouveau. M. de Rossi pense qu'un Chrétien seul peut dire : Religio mea, parce qu'il a seul une religion parfaitement ([('fniie et exclusive des autres, et c'est pour ce motif (lu'il n'hésite pas à ranger parmi les inscriptions chrélicnnes celle où un personnage déclare qu'il ne veut recevoir dans sa tombe que ceux qui appartiennent à sa religion : Qui sud ad reUgionem pertinentes meam (Bull, d'arch. chrét., 1865, n° 12). Cependant, sous l'influence du mouvement religieux que nous étudions, les païens ont quelquefois aussi employé la môme expression. On lit dans Apulée (il/é^, XI, 25): Te jam nunc obsequio religionis nostrœ dedica.
essayer de se supplanter. Il est bien possible qu'ils aient quelquefois lutté d'influence quand le prix en valait la peine. Dans la maison de cette riche dévote où Juvénal introduit à la fois l'archigalle de Cybèle, les prêtres d'Isis et de Bellone, les haruspices d'Arménie et les sorciers chaldéens, tous attirés par l'espoir d'une riche proie, chacun d'eux devait être tenté de dire du mal de ses rivaux pour rendre sa part meilleure. On peut affirmer pourtant que si ces luttes ont existé, elles n'ont été ni fréquentes ni graves. En somme, le principe d'union et d'entente générale qui est le fond du polythéisme l'emporta. La guerre n'éclata jamais ouvertement entre les prêtres de ces divers cultes; Rome ne fut pas témoin de ces spectacles que difl'érentes sectes chrétiennes donnent parfois aux pays de l'extrême Orient, où elles paraissent plus occupées à se combattre les unes les autres qu'à résister à l'ennemi commun. Nous avons au contraire des preuves nombreuses qu'entre ces religions l'accord se fit sans trop de peine. Les inscriptions nous montrent par exemple que les serviteurs de Sérapis servaient aussi Bellone et ne s'en faisaient pas scrupule '-; il arrivait que les prêtres d'Isis l'étaient en même temps de Cybèle *, et nous voyons même une fois qu'on élève aux deux déesses un temple commun ^. Les pratiques par lesquelles l'un de ces cultes parvenait à exciter la piété publique étaient imitées par les autres, sans que cette imitation fît naître entre eux de jalousie. Du temps de Cicéron, les galles étaient les seuls qui eussent la permission de mendier dans les rues de Rome; c'était pour eux un monopole. Cependant, vers la fin de la république, nous savons que les isiaques mendiaient aussi *. Apulée a décrit la pro-
1. Orelli, 2316. — 2. Orelli, 6666; Moramscn, Inscr. Neap., 1000. — 3. Gruter, 27, 2. — 4. Val.-Max., vu, 3, 8.
cession grotesque qui précédait au printemps les fêtes d'Isis : c'était un véritable carnaval. On y prenait les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute : « Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portait dans une litière ; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, qui tenait une coupe d'or et représentait le berger Paris; un âne couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit : l'un était Bellérophon et l'autre Pégase *. » Hérodien rapporte précisément la même chose des fêtes de Gybèle qui se célébraient aussi au printemps. « Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déguise à sa fantaisie; il n'est dignité si considérable, personnage si sévère dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements ^. » Les prêtres de Bellone avaient dû leur crédit aux supplices horribles qu'ils s'infligeaient; ceux de Cybèle eurent recours au même moyen pour attirer le public à leurs cérémonies. Le 9 avant les kalendes d'avril, le jour du sang, comme on l'appelait, l'archigalle se tailladait les bras à coups de couteau et buvait le sang qui s'échappait de la blessure^. Comme ce spectacle produisait beaucoup d'eiïet sur la foule, les adorateurs de la Déesse Syrienne s'en servaient aussi, quand ils voulaient toucher le cœur des dévots et remplir les sacs où ils mettaient, nous dit Apulée,
1. Apulée. Met., XI, 8. ~ 2. Hérodien, i, 10. — 3. Tertullicn, ApoL, 25. Oïl ne sait en réalité lequel de ces cultes a servi de modèle aux autres, ni môme s'il y a eu un modèle. Il est *>icn possible que, leur principe étant semblable, leurs pratiques aient Jté de tout temps les mêmes; l'important c'est de remaripier l'identité de ces pralii^ues.
les produits de leur industriel Ces emprunts mutuels, contre lesquels personne alors n'a réclamé , ont fini par rendre tous ces cultes à peu près semblables. L'opinion publique ne les a jamais opposés les uns aux autres, et eux-mêmes n'ont jamais cherché sérieusement à se contrarier ni à se nuire.
11 ne leur importait pas seulement de s'accorder entre eux ; il leur fallait surtout essayer de s'entendre avec la religion romaine. Ils savaient bien que leur sort était en ses mains et qu'ils ne parviendraient pas à s'établir à Rome sans son agrément. Aussi se gardaient-ils bien d'affecter pour elle ces airs de mépris que les religions prennent si volontiers envers leurs rivales. Ils témoignaient au contraire un grand respect pour les dieux romains, et ce respect en général était sincère : c'étaient en somme des dieux très-puissants, puisqu'ils avaient rendu le peuple qui les adorait maître du monde. Il ne convenait donc pas d'en parler légèrement; il pouvait même être utile à l'occasion de les invoquer, et beaucoup sans doute pensaient comme ce prêtre d'Isis qui implore si dévotement pour lui les divinités protectrices de Rome « dont le secours, dit-il a, soumis aux Romains tous les royaumes de la terre. - n Ces avances furent bien accueillies. La religion romaine s'accoutuma de bonne heure au voisinage des autres religions; il se fit bientôt entre elles une sorte d'échange de complaisances réciproques. Non-seulement les fidèles, mais les prêtres n'hésitèrent pas à s'adresser à des dieux qui appartenaient à d'autres cultes que le Icur^, et ces dieux eux-mêmes.
i. Apulée, Met., MU, 38. Les prêtres de la Déesse Syrienne étaient quelquefois appelés galles comme ceux de Cybèle (Lucien, De Dca Syr., 50). Ovide donne aussi le même nom aux prêtres d'Isis Mm., n, 13, 17). C'est ce qui achève de prouver combien ces cultes avaient fini par se confondre. — 2. Giuttr, 83, 15. — 3. OrcUi, 5S38.
loin de chercher à se prendre leurs adorateurs, semblèrent vouloir se prêter un mutuel appui. Dans une ville de l'Afrique, un dévot qui consacre un autel au vieux Mercure, a soin de nous apprendre qu'il ne fait qu'obéir à un ordre de la Déesse Céleste de Carthage*.
Après tout, Rome n'avait guère de raison d'opposer une résistance invincible aux religions de l'Orient. Elles semblaient sans doute, au premier abord, fort contraires à ses traditions et à ses usages. Cependant il y avait entre elles et la religion romaine beaucoup de points communs. Non-seulement le fond des croyances était partout le même, mais presque tout ce qui nous a frappé dans l'étudeque nous venons de faire sur ces cultes nouveaux se retrouve à un moindre degré dans la religion de Rome. On sait par exemple que les purifications et les expiations y étaient fort nombreuses. Le laboureur ne commençait aucun travail important sans avoir purifié son champ, ses bœufs et lui-même. A Rome, au mois de février, les Luperques nus purifient le Palatin , et , avec lui , <( les troupeaux humains qui se pressent au pied de la colline ^ » . Il en était de même des mystères. Les Romains ne les aimaient pas : ils redoutaient ces réunions dont le secret est la loi, et où l'œil des magistrats ne peut pas pénétrer. Comme les sexes y étaient souvent mêlés, ils les trouvaient dangereuses pour la morale ; elles leur semblaient plus dangereuses encore pour la sécurité publique, parce que les factions pouvaient y conspirer sans crainte. L*essai qu'ils en avaient fait à l'époque des Bacchanales ne les avait pas fait revenir de leurs préventions. Cependant il y avait des mystères à Rome, mais des mys-
i. Inscr. de VAJg., 3301. Au contraire, dans une inscription de la Dacie, c'est le dieu grec Esculape qui ordonne qu'on élève un nionumeit au dieu syrien de Doliclie {Corp. inscr. lat., m, ICIij. — 2. Viuron, De ling. iat.,, vi, 34.
tères qui ne pouvaient inspirer aucune inquiétude aux esprits les plus soupçonneux. Tels étaient ceux de la Bonne Déesse, dont les hommes étaient si rigoureusement exclus, et qui se tenaient chez la femme du premier magistrat de la république, comme pour ne pas échapper entièrement à la surveillance de l'autorité. Il est donc juste de prétendre que les religions de l'Orient et celle de Rome se distinguent plutôt par une dilTérence d'intensité que par une diversité de nature. Il était presque toujours possible à ces croyances et à ces pratiques nou' velles, qui voulaient se faire accepter des Romains, de trouver jusque dans l'ancien culte quelque précédent qui semblait les autoriser ou qui, dans tous les cas, les aidait à s'introduire sans faire trop de scandale.
Il y avait de plus, entre la religion ancienne et les nouvelles religions, quelques cultes intermédiaires qui pouvaient former entre elles une sorte de transition aisée, et finir par les relier ensemble; c'étaient ceux que Rome avait empruntés depuis longtemps à l'étranger, et que le souvenir de leur origine rendait plus accessibles aux impressions du dehors : par exem})le le culte de Gérés, qui avait conservé les rites grecs, et dont les prétresses, dit Cicéron , venaient de Naples et de VeUa * ; celui de Bacchus, repoussé d'abord avec énergie, mais qui s'était peu à peu insinué dans Rome, et auquel César venait de donner une sorte d'autorisation officielle"; c'était aussi le culte de la Bonne Déesse, qui était entièrement romain, mais tout à fait aux mains des femmes, et devait se ressentir du goût qu'elles témoignaient pour les nouveautés. Par leur origine, par leur caractère, ces divers cultes étaient disposés à subir plus facilement l'influence des religions orientales, avec lesquelles ils avaient déjà plus
1 Pro Dalbo, 24. — 2. Serv., Bue, v, 29.
d'un rapport. Dans celui de Cérès, on s'imposait à certains jours des jeûnes sévères, en mémoire des privations que la déesse avait subies pendant qu'elle cherchait sa fille ^ La chasteté y était en grand honneur, et TertuUien nous apprend que de son temps les prêtresses, quand elles entraient en fonction, se séparaient volontairement de leurs maris ^; on sait combien ces divorces pieux devinrent fréquents aussi dans la société chrétienne des premiers siècles. Le culte de la Bonne Déesse prend de bonne heure dans les campagnes un caractère de dévotion superstitieuse et passionnée. On l'appelle la maîtresse {Domina)^ comme Cybèle ou Isis, la sainte, la céleste, en la confondant peut-être avec la grande déesse de Carthage. On lui accorde une puissance très-variée et fort étendue. Un entrepreneur de travaux publics refait son temple pour la remercier de l'avoir aidé à terminer un canal qu'il avait à creuser 3; un esclave des pontifes lui sacrifie une génisse blanche « parce qu'après dix mois de souffrances, quand il était abandonné par les médecins, elle lui a donné des remèdes qui lui ont rendu la vue, par l'intermédiaire de la prêtresse Carnia Fortunata*». Bacchus était presque un dieu de l'Orient. Même en Italie, où le bon ordre était maintenu par des lois sévères, et aux portes de Rome, on célébrait en son honneur des fêtes désordonnées. Saint Augustin a parlé avec colère des Bacchanales de Lanuvium, qui duraient
1. Pline, qui est fort indiscret, nous apprend que , pendant ces jours d'abstinence , les dévots se régalaient d'une certaine sauce maigre exquise qu'on appelait garum, et qui se faisait avec des poissons sans écaille {Hist. nat. xxxi, 8). — 2. TertuU., De monog., 17. — 3. Orelli, 1523. — 4. Orelli, 1518. Il est bon de remarquer aussi que, sur des monuments dédiés à Cérès et à la Bonne Déesse, le nom du prêtre consécrateur est mentionné (Or., 1494 et 5725}. Cette importance donnée au prêtre, on s'en souvient, est un des caractères des religions de l'Orient.
un mois et où se commettaient toute sorte de folies*. Son culte devint bientôt un centre puissant d'initiations et de mystères ; ses prêtres, comme les orphiques, dont ils empruntaient les opinions ^ promettaient de purifier les âmes^, et les fidèles, attirés par ces promesses, formaient autour d'eux des associations qui semblent n'avoir pas été sans importance *. Bacchus fut alors un véritable intermédiaire entre les cultes de l'Orient et celui de Rome : on le trouve, dans les inscriptions, tantôt uni à Sylvain et à Hercule, c'est-à-dire aux plus anciens dieux romains^, tantôt adoré avec Isis et Sérapis ^, ou placé sur la même ligne que Cybèle et Mithra'.
Telles étaient les facilités que trouvaient ces religions nouvelles pour pénétrer à Rome. A peine y furent-elles établies qu'elles y devinrent très-puissantes, et la religion nationale elle-même n'a pas échappé à leur influence. 11 serait très-intéressant de savoir au juste la nature et l'étendue des changements qu'elle a subis à ce contact; malheureusement, ils n'ont pas toujours laissé de traces qui nous permettent de les reconnaître. Les dieux romains sont restés tellement vagues, ils se prêtent à toutes les modifications avec tant de complaisance, qu'elles peuvent quelquefois s'accomplir sans qu'on en soit averti. En apparence rien n'est changé : le dieu a conservé son nom et sa forme extérieure, mais l'idée qu'on se fait de lui n'est plus la même, et il se trouve qu'un dieu nouveau se cache sous l'ancienne dénomination. C'est, en réalité, Sabazius qu'on prie en implorant Liber, et quand on s'adresse à Diane ou à Yénus, on songe souvent à l'As-
L De civ. Dei, vu, 2!,— 2. Macrobe, Sat., vil, 16, 8.— 3. Serv., Georg.^ i, 166 : Sacra Liberi ad purgationem animœ pertinebant. — A. Voyez, pour ces tliiasi ou spirœ, Inscr. Neap. , 2477, 2i79; Orclli,''U9l, 2358, 2350, etc — 5. OrcUi, 1612.- 6. Orclli, 1889. — 7. Orelli, 1901.
tarte syrienne et à la Dea Cœlestis de Garthage. Ces changements, malgré leur importance, courent donc risque de nous échapper lorsque nous ne lisons sur un monument que le nom de la divinité qu'on invoque ; mais il s'y trouve quelquefois une épithète qui les trahit : une simple qualification donnée à ces divinités antiques suffit pour nous faire entendre qu'elles ont pris un caractère nouveau. Ces indices légers nous permettent d'entrevoir les altérations profondes qui sont survenues alors dans l'ancienne religion. Elles ont atteint même les dieux les plus respectés. Junon s'est quelquefois identifiée avec Isis, et il n'est pas rare qu'on les invoque l'une pour l'autre*. La grande divinité du Capitole, Jupiter trèsbon et très-grand, le protecteur de l'empire, n'a pas pu lui-même se soustraire à ces mélanges, et il lui est arrivé, malgré sa dignité, d'être confondu avec des dieux égyptiens ou syriaques, avec lesquels on croyait lui découvrir quelque lointaine ressemblance. Ces assimilations étaient d'ordinaire accomplies naïvement et sans parti pris; elles n'avaient pas pour auteurs des théologiens de profession, mais des fidèles obscurs. Personne ne s'en est rendu plus souvent coupable que les soldats, et une grande part leur revient dans ce mélange qui se fit sous l'empire entre les dieux de tous les cultes. Les soldats étaient d'ordinaire assez superstitieux *. Les hasards de leur vie errante
1. C'est ainsi qu'Isis reçoit le surnom de Regina, qui était celui de la célèbre Junon de Véies, qui fut transportée à Rome par Camille, et y devint l'objet d'un culte très-fervent. Nous voyons aussi que dès le temps d'Auguste les femmes implorent Isis au lieu de Juno Lucina, qui procurait aux Romaines de la république des délivrances faciles (Ovide, Am., n, 13, 11). — 2. Voyez Tacite, Ann. i, 28. Il y avait pourtant des exceptions, comme le prouve une plaisante histoire racontée par Piine, flist. nat., xxxni , 4 (24). Un jour qu'Auguste dînait à Bologne chez un vétéran qui avait fait la guerre des Partlies avec
les disposaient à craindre la colère divine et à tout faire pour la désarmer. Le moindre événement heureux qui leur arrive, un péril évité, la guérison d'une maladie, un grade obtenu, le congé qui les délivre enfin de leur vie laborieuse, tout devient pour eux une occasion de manifester leur reconnaissance envers les dieux, et l'on s'étonne vraiment que leur solde, qu'ils trouvent si exiguë et dont ils se plaignent toujours, ait pu leur permettre d'élever tous ces monuments dont il reste encore aujourd'hui tant de débris. Gomme ils séjournaient longtemps dans les mêmes contrées, ils en prenaient volontiers les croyances, et ils les emportaient avec eux quand les nécessités de la guerre les amenaient ailleurs. Un des incidents les plus dramatiques de la bataille de Crémone, si admirablement racontée par Tacite, est ce moment où les soldats de la troisième légion, qui avaient habité la Syrie et en conservaient les usages, saluent le soleil à son lever*. Les communications qui s'établissent alors entre les divers cultes sont en partie leur œuvre^ et ils ont servi plus que personne à transporter les dieux d'un bout de l'empire à l'autre. 11 leur arrive quelquefois d'invoquer tous ceux des pays qu'ils ont habités ; dans les prières qu'ils leur adressent , tantôt ils les énumèrent successivement et l'un après l'autre ^, tantôt ils les confondent entre eux. C'est ainsi qu'ils ont mêlé ceux des deux villes syriennes d'Héliopolis et de Doliche avec le vénérable Jupiter du Capitole, et fait de cet ensemble de deux ou trois dieux une seule divinité qui s'est avec eux
Antoine, il lui demanda s'il était vrai que celui qui avait porté le premier la main sur la statue d'or de la déesse Anaïlis avait expiré sur-le-champ : « C'est de là que j'ai tiré toute ma fortune, répondit le soldat, et vous venez précisément de dîner du produit d'une de ses cuisses. « 1. Hist., lu, 24 — 2. Orelli, 1894
répandue dans toute l'Europe K II est probal)le que dans ce mélange la divinité romaine ne fournissait guère que son nom, un nom puissant et respecté, mais que les croyances et les rites étaient empruntés à l'Orient. Les ofliciers agissaient comme les soldats. A l'extrémité deTÉgypte, entre Syène et Philœ , on a retrouvé une inscription dans laquelle un commandant de cavalerie, chargé de diriger l'exploitation de carrières de marbre, remercie les dieux qui lui en ont fait découvrir de nouvelles et de plus précieuses. Sa prière est adressée « à Jupiter Hammon Chnubis et à Junon reine, protecteurs de la montagne^ ».
En même temps que les dieux romains s'altéraient en se mêlant aux divinités de l'Egypte ou de la Syrie, les rites et les usages des cultes orientaux s'introduisaient furtivement dans les sanctuaires les plus vénérés de Rome. Le Capitole lui même finit par ressembler beaucoup aux chapelles d'Isis. Le matin avait lieu solennellement l'ouverture du temple; on venait saluer le dieu à son réveil, comme on allait à la porte des riches qui payaient la sportule à leurs clients. Quand la figure auguste de Jupiter apparaissait dans le lointain du sanctuaire, la foule s'écriait : « Salut au maître », Salce imperntor^. Dans la journée, le dieu ne manquait pas de dévots empressés qui donnaient parfois de bien singuliers spectacles. On ne se contentait pas de lui annoncer l'heure qu'il était, comme on le faisait pour Isis, on se piquait de lui rendre bien d'autres services. « L'un, nous dit Sénèque, s'est fait le licteur de Jupiter, un autre s'est institué son parfumeur ; il remue les bras à distance
1. Orelli, 12-i5, 4233 et surtout 1234, où le dieu du Capitole, celui de Doliclie et celui d'Héliopolis ne forment qu'un seul dieu. — 2. Corp. inscr lat.j ni, 75. — 3 Pline, Paneg.y 5
et fait tous les gestes d'un homme qui verse des parfums. Minerve et Junon ont leurs coiffeuses qui leur présentent de loin un miroir et font semblant d'orner leurs cheveux. Un vieux mime, retiré du théâtre, danse tous les jours en l'honneur des immortels, convaincu qu'ils prennent plaisir à un spectacle que les hommes ne veulent plus regarder. Des coquettes se flattent d'être aimées du maîtie des dieux; elles passent les journées assises sous sa statue, sans se soucier de Junon, que les poètes nous dépeignent pourtant comme si jalouse *. -» Diane avait des prêtres qui demandaient l'aumône par les rues comme ceux de Gybèle ^ Pour obtenir la guérison d'une maladie grave, on couchait au Capitole ou sous le portique d'Apollon Palatin aussi bien que dans les temples de Sérapis ^. Nous avons vu que les hommes d'État romains avaient peu de goût pour les mystères; du temps de la république, on ne tolérait que ceux de la Bonne Déesse et ceux de Gérés*. Ils se multiplièrent beaucoup sous l'empire. Sans parler de ceux de Bacchus, dont il a été question plus haut, il y en eut dans le culte de Saturne^, dans celui d'Esculape, dans celui de Vénus^, etc. Les femmes y étaient admises comme les hommes. Tertullien les montre très-préoccupées de la manière dont les initiées doivent se vêtir, et il prétend que leur seule raison pour préférer certains mystères, c'est qu'on y porte des costumes qui conviennent mieux à leur beauté. Les purifications, les expiations, devinrent aussi de plus en plus nombreuses. Les beaux esprits du siècle d'Auguste s'en moquaient volontiers. « Que vous êtes
1. Sénèque, Fragm., 36 (édi t. Haase). — 2. Ovide, Pont, i, 1, 41. — 3. Serv., JEn.^ \u, 85. Schol. Pers., Sat., ii, 56. — 4. Cic, De leg., Il, U. — 5. On peut du moins le conjecturer d'un passage de Macrobe, Sat. y i, 7, 18. — 6. Arnobe, Adv. gent.y v, 19. Tertull., De pall.y 4.
naïfs, disait Ovide, si vous pensez qu'un peu d'eau courante a le pouvoir d'efTacer un crime M » Et il s'amuse de ces marchands qui vont tous les matins plonger leurs mains dans la fontaine de Mercure pour se laver d'avance de tous les mensonges qu'ils diront dans la journée ^. Ces railleries n'y firent rien : les scrupules religieux tourmentaient de plus en plus les âmes, et l'on éprouvait un besoin urgent d'obtenir le pardon de ses fautes. Du temps de Sénèque, il se passait quelquefois dans Rome des scènes qui rappelaient de loin ces prédications passionnées par lesquelles les prophètes juifs essayaient de ranimer la piété d'Israël. Des vieillards couverts de bandelettes, portant en plein jour des lampes allumées et se traînant sur les genoux, arrêtaient les passants pour leur annoncer qu'un dieu était irrité contre eux^. Le philosophe pensait qu'ils étaient fous et continuait sa route ; le peuple les prenait pour des inspirés, tremblait de leurs menaces et s'adressait aux prêtres pour détourner la colère céleste. Ceux des religions étrangères étaient toujours prêts à oflrir leurs services ; le vieux culte ne dédaignait pas non plus ce moyen de succès. On en vint à croire que Jupiter imposait des abstinences et des jeûnes, comme Isis, et que c'était un moyen de lui plaire que de traverser le champ de Mars à genoux et de se plonger en plein hiver dans le Tibre glacé*.
Mais en même temps que la religion romaine se laissait entamer par les cultes de l'Orient, elle réagissait aussi de quelque façon sur eux. Nous avons vu qu'ils ne manquaient pas de souplesse et qu'ils savaient s'accommoder d'assez bonne grâce à la société dans laquelle ils voulaient s'implanter. Avant d'arriver en Italie, ils
1. Ovide, Fast.y n, 45. — 2. Fast., v, 673.— 3. Sénèque, De vUa beata, 26, 8. — 4. Horace, Sat„ n, 3, 288.
avaient traversé le monde grec et en avaient pris rempreinte. Rome n'a pas connu les dieux égyptiens ou persans comme ils étaient quand ils quittèrent leur pays, mais tels que la Grèce les avait faits. En séjournant chez elle, ils avaient consenti à perdre en partie leur figure originale et à se laisser représenter avec les attributs et sous les traits des divinités helléniques. II ne leur en coûta pas davantage, quand ce fut nécessaire, de se conformer aux usages et aux goûts des Romains. Nous avons conservé la statue d'un dieu syrien très-inconnu : il est vêtu du paludamentum et ressemble tout à fait à un consul qui part pour la guerre *. Ces cultes durent donc subir, en s'établissant à Rome, quelques modifications qui tenaient aux exigences du pays. Pour quelques-uns d'entre eux au moins, il y eut un a rit romain » dont la trace paraît être restée dans les inscriptions *. On ne peut guère dire aujourd'hui en quoi ce rit consistait, mais probablement on y tenait davantage à la reproduction minutieuse des formules et à l'observation exacte des pratiques^ : c'était, on l'a vu, le génie particulier de la race romaine dans les choses religieuses. Il est assez
1. Montfaucon, Ant., ii, p. 179, 3. — 2 Sacra Romanensia, sacra ab Roma. Fabretti, p. 315. .Orclli, 2314, 2315. — II y avait un rit romain pour la célébralion des mystères de Gérés. Cic, De leg.y ir, 15 : initienturque eo ritu Cereri quo Romœ initiantur. — 3. On voit par exemple dans les tauroboles qu'un prêtre est chargé de dire d'abord la formule, prœire, pour qu'on n'en omette rien : c'était une coutume essentiellement romaine. Voici un détail plus curieux encore. Dans la religion romaine tout est réglé d'avance, même les lieux oîi les sacrifices doivent s'accomplir (Titc-Live, v, 52). La même régularité fut imposée aux cultes étrangers. Gertaines fêtes de Eellone et de Gybèle avaient lieu à Rome sur le Vatican. Quand on les transporta en province, on eut soin, pour que la lettre du rituel fût observée, de construire une pelile élévation factice à laquelle on donna le nom de la colline romaine. On retrouve un de cesVaticans àMayence (Orelli, 4983), un autre à Lyon, et il joue un rôle dans un taurobole. (Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 24.)
vraisemblable aussi qu'on essaya de contenir et de modérer ces excès de douleur, ces explosions de joie et toutes ces démonstrations exagérées dont ces cultes sont si prodigues. Quelque faveur qu'ils aient obtenue, l'État n'a jamais abandonné tout à fait le droit qu'il avait de les surveiller. Ce droit était remis à un collège important de prêtres, les Qtdndecùnviri sacri's faciundis, et nous avons la preuve qu'ils l'ont exercé, au moins sur le culte de la Mère des dieux *. Ils contrôlaient la nomination des prêtres de tout rang et de tout sexe, et leur envoyaient le bracelet et la couronne, qui étaient les insignes de leur dignité ^. Ces prêtres, nommés par les décurions de leur cité, confirmés par les quindécimvirs, devaient ressembler beaucoup à ceux des autres dieux de Rome. Ils étaient mêlés à la vie ordinaire et aux affaires publiques, tandis qu'au-dessous d'eux les galles et les isiaques formaient des corporations et s'isolaient du monde. C'est déjà la différence que l'on remarquera plus tard dans l'Église entre le clergé séculier et le clergé régulier. Les idées et les tendances de ces deux ordres de prêtres ne devaient pas être les mêmes, et pendant que les religieux d'Isis et les prêtres mendiants de Cybèle excitaient par toute sorte de folies la piété de la foule, il est probable que ces grands personnages, ces magistrats, que leur fortune et leur situation rendaient ennemis du désordre, chercbaient plutôt à introduire quelque calme et quelque retenue au milieu de ces extravagances.
Ces concessions mutuelles amenèrent facilement tous ces cultes à s'entendre, et c'est ainsi que dans les deux
1, Les exemples de ces prêtres ou prêtresses nommés par les quindécimvirs dans le culte de Cybèlc sont très-nombreux dans les inscriptions. On a la preuve qu'ils s'occupaient aussi d'autres cultes. Orclii, ISi'J. — 2 Inscr. Neap., 2558.
premiers siècles de notre ère s'accomplit à Rome le mélange de toutes les religions de l'ancien monde *. Cette fusion des croyances répondait au rapprochement des races, et l'union qui s'établissait entre tous les peuples de l'empire était complétée et cimentée par l'accord qui se faisait entre leurs dieux. Il est d'usage de croire que cet accord fut très-préjudiciable à la religion romaine, et on le regarde ordinairement comme la cause principale de sa décadence. Sans doute on ne peut nier qu'elle ne se soit alors fort altérée : en accueillant tant de principes étrangers, elle perdait nécessairement son caractère primitif; mais lui était-il possible de le conserver? Avec ses légendes monotones, ses rites naïfs, sa majesté froide, la religion de Numa pouvait-elle suffire aux contemporaing de Tibère ou de Trajan ? Si elle voulait vivre, il lui fallait se renouveler. Les religions orientales lui ont rendu le service de la rajeunir; loin de hâter sa mort, comme on le prétend, elles lui ont donné quelques siècles de plus d'existence. 11 semble qu'avertis par une sorte d'instinct que l'ennemi qui devait les détruire était proche, tous ces cultes aient compris qu'ils ne pouvaient lui résister qu'en s'unissant. Ce qui le prouve, c'est que tous ceux qui entreprennent alors de défendre le paganisme menacé ont pour politique de se revêtir de tous les sacerdoces et de se consacrer à tous les dieux : en mémo temps que pontifes et qu'augures, ils sont prêtres d'Isis et do Bacchus, hiérophantes d'Hécate; ils prennent le grade do Lion, de Vautow ou de Père dans les initiations secrètes de Mithra ; ils ont été arrosés par le sang du taureau dans les fêtes de Cybèle"-. C'est ainsi que pour se préparer au combat, ils essayaient de réunir ensemble tous les prin-
1. Arnobc, Adv. genlea, vi, 7 : civ lias omnium numinum caltiix. — 2 Orclli, 2335, 2351, 2352, etc.
cipes de vitalité que contenaient ces divers cultes. En se pénétrant l'un l'autre, ces dieux se complètent et se fortifient. Chaque élément nouveau qui s'ajoute en eux leur donne, pour ainsi dire, une vertu de plus et étend leur action sur les âmes. Quand le Jupiter du Gapitole consent à prendre quelques attributs des dieux de l'Egypte et de la Syrie, il perd sans doute quelque chose de sa majestueuse simplicité, mais il acquiert plus de force pour atteindre ceux que ne touchent plus les vieilles divinités du Latium. Si cette religion n'était pas devenue plus large, plus compréhensive, plus vivante ; si elle s'était obstinée à s'enfermer dans ses croyances étroites et dans ses pratiques minutieuses; si elle n'avait pas offert quelque aliment aux âmes avides d'émotion et qui cherchaient en elle autre chose qu'une habitude décente ou qu'un frein salutaire, soyons sûrs qu'elle n'aurait pas soutenu pendant plus de trois siècles le choc du Christianisme. Cette large hospitalité que Rome offrait à toutes les religions de la terre, loin d'être alors blâmée, augmenta partout le respect et l'admiration qu'on éprouvait pour elle. Comme elle s'était faite le séjour de tous les dieux *, elle devint la capitale religieuse du monde en même temps qu'elle en était le centre politique, et nous voyons qu'avant le Christianisme on l'appelait déjà « une ville sainte^ ».
Deux cultes seulement furent exclus de cet accord qui s'était fait entre tous les autres, le Judaïsme et le Christianisme^. Les Pères de l'Église ont paru très-surpris de cette exception et s'en sont plaints amèrement. Elle est
1. Ovide, Fastes, iv, 270 : Dignus Roma locus quà deus omnis eat. — 2. Apulée, il/é^, xi, 26 : sacrosancta civitas. — 3. Je ne parle pas des druides. Ils furent poursuivis non pas à cause de leurs croyances, mais parce qu'ils immolaient des victimes humaines.
pourtant facile à comprendre. On vient de voir que c'était en se faisant des concessions mutuelles que toutes ces religions étaient parvenues à s'entendre. Seuls les Juifs et les Chrétiens, par la nature de leur croyance, ne pouvaient pas accepter ces compromis. Comme ils se tenaient en dehors de l'entente commune, ils n'eurent pas de part à la tolérance générale. On peut dire pourtant que la paix leur a été offerte aux mêmes conditions qu'aux autres, et que les païens ont fait les premiers pas pour s'entendre avec eux. Quand ils connurent la religion des Juifs, ils furent très-frappés de se trouver en présence d'un culte qui croyait à un Dieu unique et l'honorait sans images ; mais, fidèles à leur habitude de retrouver toujours leurs propres dieux dans toutes les divinités des étrangers, ils crurent reconnaître dans Jéhova ou Jupiter ou Bacchus. C'était une manière de rattacher ce culte à leur religion; dès lors ils ne se firent aucun scrupule de lui emprunter ses usages. « Il n'y a plus aucune ville, disait Josèphe, chez les Grecs et les barbares, il n'y a plus dans le monde aucune nation où ne soit respecté le repos du septième jour, où l'on n'allume des lampes en l'honneur de Dieu, et qui n'observe les jeûnes et les abstinences qui sont commandés chez nous^ » Le culte des Juifs pouvait donc, s'ils l'avaient voulu, être accueilli dans la religion romaine au même titre que ceux de l'Égypîe ou de la Syrie; leurs chapelles auraient été librement ouvertes dans la ville ; les grands seigneurs de Rome seraient venus y prier sans abandonner pour cela leurs croyances; les empereurs eux-mêmes auraient figuré dans leurs fêtes, comme on les vit assister plus tard à celles d'Isis ou de Cybèle.Il y avait chez les Juifs un parti puissant qui n'en aurait pas été fâché. Il se composait de ceux qui connais-