‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 106 sur 155 · Tac, Am.t vi · texte numérisé non relu

Tac, Am.t vi

on fit un crime à Scribonius Libo de l'avoir tenté *. Néron aussi l'essaya, et Pline fait remarquer qu'il était plus en mesure que personne d'y réussir : le roi d'Arménie, Tiridate, lui avait amené les magiciens les plus habiles de l'Orient, et il était aisé à un prince qui avait le monde à ses pieds de se procurer tout ce qui était nécessaire pour ces sacrifices*. Vers le même temps, Lucain, qui aimait à fiatter le goût du public, décrivit dans son poème une de ces évocations funèbres. On y trouve une magicienne qui se jette sur les mourants et les achève en feignant de leur donner le dernier baiser, qui murmure à leur oreille, pendant qu'ils expirent, les ordres qu'elle veut envoyer aux enfers, qui déterre les cadavres et fait sortir leurs yeux de leurs orbites glacés, qui avec les dents coupe la corde des pendus, qui arrache des lambeaux de chair aux crucifiés, et qui force les morts à lui répondre^. Ce sont déjà les mêmes fantaisies lugubres qui feront frissonner tout le moyen âge. L'imagination se complaisait à ces tableaux effrayants et merveilleux; les romans que nous avons conservés de cette époque en sont remplis. Pétrone raconte avec grand plaisir des histoires de loup-garou *. Au début des Métamorphoses^ Apulée amène son héros, qui est jeune el crédule, dans le pays des enchantements, en Thessalie. On lui fait des récits de prodiges qu'il écoute avidement; on lui parle d'une magicienne qui a changé son amant en castor, un cabaretier en grenouille et un avocat en bélier. Ému de ce qu'il vient d'entendre, il jette sur tout ce qu'il voit des regards curieux et effrayés. Les arbres, les rochers, lui paraissent avoir des formes étranges ; il se demande si ce n'est pas du sang qui coule des fon-

\. Tacite, Ann., n, 28. — 2. Pline, Hlit. nat., xxx, 1, 5. 8. Phars., vi, 438 et sq. — 4. Pétroae, Sat., 62.

taines ; il lui semble que les statues vont marcher et les murailles prendre la parole ; il écoute s'il ne descend pas des voix du ciel pour révéler l'avenir aux hommes *. Ces romans étaient faits pour la société la plus distinguée de ce temps; le succès qu'ils y ont obtenu nous montre de quels fantômes les imaginations étaient ob'>édées.

Ces dispositions sont alors celles de tout 'e monde; Tacite lui-même n'y a pas tout à fait éclwppé. On a remarqué que, dans ses croyances religieuses, il flotte sans cesse entre les doctrines élevées des philosophes et les préjugés de la foule. Au moment même où il semble approuver les Juifs de ne reconnaître qu'un Dieu et de ne point lui élever de statues, il reproche comme un crime à ceux qui adoptaient ces opinions d'abandonner la religion de leur pays^ 11 se contredit à chaque instant, et rien n'est plus diflieile que de savoir vraiment ce qu'il pense. Ici il semble être un sceptique déterminé : il laisse entendre que les dieux ne s'occupent pas du monde et que le bien et le mal leur sont indifférents ' ; ailleurs il paraît être un croyant résolu, et n'est pas éloigné d'approuver ceux qui disent, au sujet des légendes sacrées, « qu'il est plus respectueux de croire que de chercher à savoir* ». Sur les devins et les Uiagiciens, mêmes hésitations : tantôt l'astrologie est une superstition^, et tantôt c'est un art^. Il hésite quelquefois à rapporter les prodiges qu'on raconte, il fait remarquer avec quelque malice que c'est quand on est le plus elTrayé qu'on en observe le plus'. Dans le sac de Crémone, un seul temple, celui de Méphitis, est resté debout : est-ce un miracle ? Tacite ne se prononce pas : a II dut son salut, nous dit-il, soit

i. Apulée, Métam., u, 1. — "2. Hist.y v, 5. — 3. Ann., xvi, 33. — 4. Germ., U. — 5. Hist., n, 78. — 6. Ann., iv, 58. — 7. llial.y I, 8G.

à sa siturition, soit à la puissance de la déesse*. » Entre les deux explications op est libre de choisir. Mais d'ordinaire il est plus complaisant pour la crédulité publique. Il veut bien reconnaître qu « 'il ne faut pas trop chercher le merveilleux dans un ouvrage grave » ; mais il ajoute que « quand des traditions sont accréditées et acceptées de tout le monde, il n'ose pas les traiter de fables* ». Sous ce prétexte il ne nous fait plus grâce d'aucun prodige. Il nous raconte même très-sérieusement que Ycspasien a guéri un paralytique et un aveugle dans le temple de Sérapis : comment en douter ? « Des témoins oculaires l'affirment, quand ils n'ont plus d'intérêt à mentir^. » Si Tacite, un des fermes esprits de cette génération, témoigne tant de confiance dans ces histoires fabuleuses, il est aisé de comprendre à quels excès de crédulité se laissaient entraîner les autres. Pline écrit une longue lettre au savant Sura pour avoir son avis sur la croyance que méritent les apparitions. Quoiqu'il ait l'air d'hésiter, on voit bien qu'il est tout à fait convaincu, et il raconte avec le plus grand sérieux des histoires de revenants qui lui semblent tout à fait certaines*. On a été très-choqué du soin que prend Suétone de mentionner dans ses biographies tous les prodiges plus ou moins étranges qui annoncent les grands événements ; ce n'est pas, comme on pourrait le supposer, une simple curiosité d'érudit qui le pousse à les recueillir et à les rapporter, il y croit pour son compte. Il était au moins aussi superstitieux dans sa vie que dans ses ouvrages. Il écrivit un jour à Pline, qui était son avocat, d'obtenir un délai dans une affaire qu'il poursuivait devant les centumvirs, parce qu'un songe

1. Hist., ni, 33 : loco seu numine defensum. — 2. Hist., n, 50 : Vi conqnirere fabulosa et fictis oblectare legenlium animos procul gravUate cœpti operis crediderim , ita vulgatis traditisque demere (idem non atuim. — 3. //«t., IT, 81. — 4. Epist.y vu, 27.

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l'avait épouvanté sur le succès de l'entreprise*. Cette société était fort préoccupée des songes, les personnes les plus distinguées, les plus instruites n'hésitaient pas à les regarder comme des avis envoyés directement par les dieux*. Les moins honnêtes gens, et qui dans leur vie se mettaient au-dessus de tous les scrupules, ne se mettaient pas en dehors des croyances communes. Le délateur Régulus faisait fréquemment des sacrifices ; il avait des haruspices qu'il consultait sur l'issue des procès qu'il avait intentés ^ et il était aussi connu dans le monde par sa dévotion que redouté par son audace *.

Assurément, le pédantismo littéraire, rinditTérence politique et surtout la superstition sont de grands défauts. La correspondance de Pline nous montre à quel point le grand monde de Rome en était atteint; mais n'oublions pas non plus que ces défauts ne sont souvent que l'excès d'une qualité. Si cette société dorme une importance ridicule aux songes, si elle a le tort de consulter les astrologues et les magiciens, au moins elle est religieuse. C'est ce qui ne peut être mis en doute ^ : Pline ne parle jamais des dieux qu'avec le plus grand respect, et il ne paraît pas qu'autour de lui il y eût beaucoup d'incrédules^. Nous voyons que les pratiques du culte étaient régidièrement accomplies par tout le monde. Les personnes qui ont lu quelques épigrammes de Martial seront fort étonnées d'apprendre qu'il faisait sa prière tjous les matins'. Il est

1. Epist, I, 18. — 2. Epist., ni, 5; v, 5. — 3. Epist., vi, 2. — 4. Martial, I, H2. — 5. Juvénal le nie pourtant; mais ce qui infirme beaucoup son témoignage, c'est qu'il soutient que l'époque de Cicéron était bien plus religieuse que celle de Trajan et que personne alors n'osait mépriser les dieux ou sourire du vieux culte de Numa, {SaL^ VI , 342.) — 6. Voyez ce que dit Pline au siyet du dieu Clilumnus {Epist., viu, 8). — 7. Epigr., iv, 90. Je dois dire pourtant que celte épigramme est omise par Schneidewin, qui ne la croit pas autbenti(jue.

fâcheux sans doute d'avoir trop de goût pour la rhétorique et les méchants vers, mais il est bon d*aimer les lettres, et jamais peut-être on ne les a plus aimées. Piine fait remarquer, à propos du rhéteur Isée, dont il fait tant d'éloges, qu'en général il n'y a rien de plus sincère, de plus naïf, de plus honnête que ces gens d'étude et d'école*. Quelque chose de ces qualités se retrouve, à ce qu'il semble, dans cette société qui se livrait avec tant d'ardeur à l'étude et se remettait si volontiers à l'école. Elle était plus honnête, et surtout plus simple que celle qui l'avait précédée. Tacite, qui le constate, donne ainsi les raisons de ce changement : « Autrefois, dit-il, les familles qui joignaient la richesse à la naissance ou à l'illustration s'abandonnaient sans réserve au goût de la magnificence. Mais quand des flots de sang coulèrent et qu'une brillante renommée fut un arrêt de mort, le danger rendit les hommes plus sages. En outre, ces nouveaux sénateurs, qu'on appelait tous les jours des municipes, des colonies et même des provinces, apportèrent à Rome l'économie de leurs pays, et à quelque opulence que le hasard ou le talent les fît arriver dans leur vieillesse, ils conservaient toujours leurs anciennes habitudes ^ » La correspondance de Pline peut s.rvir de commentaire à ce passage de Tacite. Ses lettres, comme celles de Cicéron, sont adressées aux plus grands personnages de Home; mais, depuis Cicéron, la société romaine s'est tout à fait renouvelée. Les grandes familles qui avaient dominé pendant toute la république ont à peu près disparu; les amis de Pline portent presque tous des noms nouveaux. A la place de cette ancienne noblesse, que la jalousie des Césars a moissonnée, une autre s'est élevée, qui vient en général

1. Epist., u, 3 : scholasticus tanlum est, quo génère hominum nihil aut siru:eriu», aut strnpLicius, aut melius. — 2. Tacite, Ann.f m, 55.

des proyinoes. Les personnages à qui Pline adresse ses lettres sont pour la plupart originaires des raiinicipes de l'Italie, de la Gaule ou de l'Espagne. Ils avaient eu chez eux de meilleurs exemples que dans la capitale de Wnwpire ; ils apportaient à Rome, en venant s'y fixer, des goûts plus simples et des mœurs plus honnêtes. «Il est de Brixia, dit Pline en recommandant un jeune homme, c'est-à-dire de ce pays qui garde tant de restes de la retenue, de la frugalité ou même de la rusticité d'autrefois *. » Ailleurs, après avoir parlé d'un de ses amis qui a été élevé à quelque dignité municipale dans l'Espagne citérieuro, il ajoute : « Vous connaissez la sagesse et la gravité de cette province*. » Cette nouvelle noulesse a surtout perdu en graiide partie ces habiliules de faste et de prodigalité qui avaient achevé de ruiner l'ancienne^. L'existence était plus simple chez elle; on y menait volontiers la vie de famille, et l'exemple en venait de haut. Dans sa retraite de Centumcellœ (les cent chambres, aujourd'hui Cicità- Vecchia), où il réunissait ses amis, Trajan vivait comme un particulier. Les repas y étaient modestes, quelquefois égayés par la musique, souvent par d'agréables entretiens qui se prolongeaient dans la nuit*. Ici encore les lettres de Pline nous préparent à celles de Fronton. Cette simplicité dont Trajan donnait l'exemple a fait école : Antonin le Pieux, qui détestait l'étiquette, et dont c'était le plus grand plaisir d'aller faire la vendange dans ses terres avec ses amis, semble avoir voulu insti-

1. Epust., I, U. — 2. Epist., n, 13. — 3. Juvénal constato ct-lte n'-foime des mœurs publiques qu.ind il se plaint avec tant d'amerliiiiie que les riches soient devenus économes, quand il regrette le Um\}< où un Pisun et un Cotta envoyai. Mit tiuit de présents à leurs ciicnts (cuivres (v, 109), où un Mécène, un Fabius, un Lentulus, se fais.iicil un devoir de nourrir et de doter les poëtes (vu, 94;. — 4. Pline, Epist., vi, 31.

tuer une sorte de royauté bourgeoise. Autour de lui nonseulement on n*aimait pas le luxe, mais on connaissait à peine le bien-être. Marc-Aurèlenous raconte qu'il avait froid dans sa chambre les jours de brume, et qu'il trouva un jour un scorpion dans son lit.

Il semble donc qu'en somme cette société, telle que Pline nous la dépeint, ait été simple, rangée, honnête; on ne se douterait guère, en la parcourant avec lui, que c'est la même que Juvénal a si sévèrement traitée. Il y reste sans doute encore d'assez méchantes gens, quelques vieux délateurs, désolés de ne pouvoir plus nuire *, des gouverneurs de province qui pillaient leurs administrés*; mais en même temps que d'agréables portraits, que de nobles figures, que de gens du monde aimables et distingués, bons à leurs serviteurs, dévoués à leurs amis, fidèies à leurs opinions I J'ai parlé plus haut de cette boutade de Juvénal, qui prétend qu'il ne reste pas plus de gens honnêtes à Rome qu'il n'y a de portes à Thèbes, ou même de bouches au Nil. Évidemment il ne s'est pas donné la peine de bien chercher. Dans ce monde cliaiîuant que Pline nous fait connaître, et qui n'est pas la société romaine tout entière,* il serait facile d'en trouver bien davantage. On pourrait en faire une liste nombreuse, en tête de laquelle on placerait les rares survivants de l'époque précédente, ce Spurinna, sage vieillard qui, retiré des aiTaires dans une retraite grave et studieuse, voulait, comme nos grands hommes du xvii^ siècle, mettre quelque intervalle entre la vie et la mort ^; cq Verginius Rufus, qui avait refusé l'empire après Néron,

1. Epist.j I, 5. — 2. m, 3. — 3. C'est ce que dit Pline à propos d'un autre grand personnage de ce temps, Pomponius Bassus, qui vieiilissait comme Spurinna : priyna vitœ tempora et média palrue^ cxirema mbis iuiperUre debemus. {Epist., iv, 23.)

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et que sa modestie exposa à plus de dangers que ne lui en aurait créé son ambition. On y placerait ensuite cette génération qui avait grandi sous Domitien et que sa cruauté avait atteinte ou menacée, ces contemporains, ces amis de Pline qui accueillirent avec tant de joie les temps plus doux des Antonins; ce Julius Mauricus, le frère du noble Arulenus Rusticus, que Nerva rappela de l'exil pour en faire son commensal et son conseiller; ce Corellius Rufus, personnage énergique au milieu d'un siècle amolli, qui, atteint d'une maladie terrible, supportait, disait-il, toutes les douleurs dans l'espoir de survivre à Domitien, et qui se tua quand il le vit mort * ; cet Erucius Clarus, « homme irréprochable, digne des anciens* »; ce C. Septicius, le plus sincère, le plus droit, le plus fidèle des hommes 3; ce Pompeius Quintianus, si dévoué à ceux qu'il aimait *; ce Titius Arislo, jurisconsulte célèbre, inépuisable érudit, « qui, sans fréquenter les portiques et les g^'mnases, sans y dépenser son temps et celui des autres en discussions oiseuses, n'en était pas moins au-dessus de tous les sages de profession par son intégrité, sa piété, son amour de la justice et sa force d'jime^ ». Il faudrait y mettre aussi toute cette jeunesse hoiuiète et active dont Pline s'était fait le patron, qui plaidait devant les tribunaux, qui servait sous Trajan dans les légions du Danube, et qui trouvait le temps de composer des vers grecs ou latins entre deux campaj:nes. Nous voilà aussi éloigiiés que possible des sombres tableaux de Juvénal. Est-ce à dire que le poète nous trompe volontairement et qu'il ne [lous ait oflert que des peintures de fantaisie? Je ne le crois pas; les reproches qu'il fait à son siècle ne sont pas entièrement faux; il n'a certainement pas inventé les exemples criminels qu'il cite

1. I, 12 — 2. Il, 9, 4. — 3. II, 0, 5. — 4. ix, V.— 6. i, 2i.

et les noms des coupables. J'admets que tous les faits qu'il raconte se sont passés comme il le dit. Qu'en doit-on conclure? Que dans cette société, comme dans les autres, le bien et le mal se mêlaient, et que le vice y côtoyait la vertu. C'est le sort de l'humanité, et il ne peut venir à l'esprit de personne que le ii* siècle ait échappé à cette loi commune. Quant à savoir ce qui l'emportait en somme dans cette société, et si les gens honnêtes ou les scélérats y étaient pins nombreux, c'est un calcul qu'il est bien difficile de faire exactement et que chacun fait à sa façon. Juvénal affirme énergiqiiement qu'il n'y a guère autour de lui que des scélérats, il dit en propres termes que son siècle est pire que l'âge de fer*; mais Pline, au contraire, semble penser que le nombre des honnêtes gens est plus considérable, et nous avons vu qu'il y a des raisons de croire que son opinion est la plus vraie.

Idée élevée que les moralistes de ce siècle se font du devoir et de la vertu. — Théories morales de Juvénal. — Conséquences pratiques qu'ont eues ces théories. — Le sort de l'esclave est adouci. — On se préoccupe de l'éducation des enfants. — Établissement d'écoles publiques, — On prend .souci dfs pauvres. — Les institutions alimentaires de Trajan. — Comment on pratique alors la bienfaisance dans les classes éleN'ées.

J'avoue pourtant qu'il peut rester des doutes à l'esprit : Pline n'a pas fait plus que Juvénal de dénombrement exact; il juge d'après ses impressions, et ses impressions peuvent le tromper. Mais nous avons heureusement une auiic jiiai.iiie, et, à mon avi«», beaucoup plus sûre,

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