at., xui
■î LÈS CLASSES ÉLEVÉES. ih
d'apprécier ce qu'on peut appeler le tempéramenl moral d'une époque : c'est de passer résolument de la pratique à la théorie; de chercher, non pas de quelle façon on vivait alors, ce qu'il est toujours très-difficile de savoir, mais comment on croyait qu'il fallait vivre, quel idéal de vertu on se proposait d'atteindre, ce qu'on pensait des rapports des hommes entre eux et de leurs devoirs envers leurs subordonnés et leurs supérieurs, quelles qualités l'opinion publique exigeait d'un honnête homme et à quel prix elle accordait ce nom.
Considéré de ce côté, le siècle des Antonins se relève. Ceux ihêmes qui sont le plus disposés à croire aux médisances de Juvénal seront bien forcés de reconnaître qu'aucune société, dans ses théories morales, ne s'était encore autant approchée de la perfection. Aucune contestation n'est ici possible, et, si l'on voulait élever quelques doutes, Juvénal lui-même se chargerait de les réfuter. Sans le savoir, il nous a donné des armes pour le combattre, et quand il pense nuire à son temps, il nous permet de lui rendre justice. Ce satirique effronté se trouve être par moments le philosophe le plus rigoureux, le moraliste le plus délicat. Par exemple, il condamne sévèrement ceux qui sont cruels pour leurs esclaves, qui leur refusent une tunique quand il fait froid, qui les font enfermer ou battre pour la moindre faute, « et pour qui le bruit des coups de fouet est une musique plus douce que le chant des Sirènes* ». Horace aussi défend de les maltraiter, mais c'est uniquement pour lui un devoir de société, une obligation qu'il impose aux gens du monde, au nom du savoir-vivre : s'ils veulent paraître bien élevés, il ne leur convient pas plus de s'emporter contre leurs ferviteun que de verser à leurs convives une eau mal-
i Sat, xiv, 19.
3or siER. — Religion romaine, u. |2.
ITg LES CLASSES ÉLEVÉES.
propre dans des verres sales*. Pour Juvénal,c'est un devoir d'humanité ; il veut que dans l'esclave on respecte l'homme, « car leur âme et la nôtre, dit-il, sont formées des mêmes principes' )). Personne aussi ne s'est fait dans l'antiquité une idée plus élevée de la famille que Juvénal; personne ne s'est occupé avec plus de tendresse de l'enfance, du respect qu'on lui doit, des bons exemples qu'il faut mettre sous ses yeux et des spectacles qu'il convient de lui épargner. € Éloigne, dit-il, du seuil où ton enfant grandit tout ce qui peut blesser son oreille ou ses regards. Loin d'ici les femmes galantes ! Loin d'ici les chansons nocturnes des parasites ! On ne saurait trop respecter l'enfance. Prêt à commettre quelque honteuse action, songe à l'innocence de ton fils et qu'au moment de faillir, la pensée de ton enfant vienne te préserver^. » Même envers les gens qui nous sont étrangers et ennemis, Juvénal trouve que nous avons des devoirs à remplir; il ne veut pas qu'on réponde par le mal au mal qu'ils nous font, et il condamne la vengeance aussi rigoureusement que le ferait un chrétien. Les sots la regardent comme le bien le plus doux de la vie ; Juvénal l'appelle « le plaisir d'une àme faible et médiocre*. » En laissant le coupable à ses remords, en l'abandonnant « à ce bourreau qu'il porte nuit et jour dans son àme^, » on n'est que trop vengé. Térence et Virgile avaient déjà célébré cette sympathie universelle qui, sans intérêt personnel, en dehors des liens du sang et de l'amitié, porte les hommes, parce qu'ils sont hommes, à souiïrir des maux de leurs semblables et à se croire atteints dans leurs malheurs ; mais ce n'était chez eux qu'une réflexion touchante.
1. Horace, Sat., n, 2, 66. — 2. Sat., xiv, 15. — 3. Sat,, xiv, U. Je me sers ici et ailleurs de l'excellente tradfrction de M. Despois, ep la modifiant le moins possible. — A. Sat., xiu, 190: infirmi est animi exiguique voluptas. — 5. Sat., xiii, 198.
LES CLASSES ÉLEVÉES. i?9
Juvénal y insiste et la développe dans des vers admirables. € L'homme est né pour la pitié, la nature ellemême le proclame. Elle lui a donné les larmes, c'est le plus beau titre de Thumanité. Oui, la nature le veut, il faut que l'homme pleure quand il voit paraître devant les juges son ami éperdu et les vêtements en désordre. Oui, la nature gémit en nous quand nous rencontrons le convoi d'une jeune fille, quand nous voyons mettre dans la terre un petit enfant. Où est-il l'homme vraiment honnête qui croit que le malheur de ses semblables ne le touche pas ? C'est là ce qui nous distingue des bêtes : aux premiers jours du monde, Dieu, notre créateur, accorda aux animaux la vie seulement; aux hommes, il donna une âme, pour qu'une mutuelle affection les portât à s'entr*aider*. »
Ces grandes idées venaient à Juvénal de la philosophie. C'est elle qui avait proclamé par la bouche de Chrysippe que la vengeance est coupable, qui avait dit avec Sénèque que l'esclave est un homme, qui répétait tous les jours, avec les stoïciens, que tous les hommes sont frères. Juvénal n'était pas un philosophe de profession; il faut probablement le ranger parmi ceux dont il dit qu'ils n'ont jamais eu que les enseignements de la vie * ; mais personne alors, quels que fussent ses origines et son passé, n'échappait à la philosophie, comme aujourd'hui personne ne peut se soustraire au Christianisme, même en le combattant. Les satires de Juvénal nous montrent qu'à ce moment elle était sortie des écrits et des écoles des maîtres, qu'elle s'insinuait partout, qu'elle s'emparait de tous les esprits, qu'elle formait cette opinion commune dans laquelle les générations sont obligées de vivre et qu'elles respirent comme l'air.
1 Sat., XV, 131 — 2. Sat., xiu, ÎO. , i,^.|^^""
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G^êst beaucoup que les principes qu'elle proClatiiâii soient entrés dans lé monde, qu'ils aient été accueillis et répétés par des gens qui ne faisaient pas pirofessioh d'être des philosophes ; mais s*en est-on tenu là ? N'ont-ils jamais été qu'unfe sorte de parure dans leurs ouvragés, ou faut-il croire qu'ils ont produit à la longiie quelques effets pratiqués? Ici encore les lettres de Pline nous répondront. Elles s'accordent cette fois àv'éc les satires de juvénâî : âU lieu de les contredire, elle les complètent; elles nous montrent que ces hobles idées qui ont inspiré de si beaux véi:^ au poëte sont passées des livres dans la vie. Il n'y a rien de pluS aisé que dé prouver, avec la correspondance de Pline, que cette société essayait de conformer sa conduite à ses opirtions et qiie ces principes d'humanité qu'on accueillait avec tant d'applaudissements dans lés écoles ou dans les ouvragés des littérateurs renommés ne sont pas restés toujours à Tétat de préceptes et de théories. Je le montrerai plus tard p^dur les esclaves ; ou verra combien leur sort s'adoucit à cette époque, et comment la loi elle-même, cédant à la pression de l'opinion publique, finît par reconnaître, avec Sénèque et Juvénal, qu'il n'y a pas de différence de nature entre l'esclâVe et l'homme libre. J'ai cité tout à l'heure ces beaux Vers du satirique où l'on trouve un si tendre souci de l'enfance : la société tout entière s'en préoccupe comme lui. Sénèque et Tacite sont pleins de réflexions justes et profondes sUr l'éducation ; c'était pour tous les sages d'alors Un sujet d'étUdes, et l'on discutait déjà dans les écoles les théories de \ Emile de Rousseau. Dans un discours plein d'émotion, le philosophe Favorinus conseillait aux mères de nourrir leurs enfants: « N'est-ce pas outrager la nature, leur disait-il, n'est-ce pas être mère à moitié que de rejeter son enfant loin de soi au moment où Ton vient de lui donner le jour? Convient-il de nourrir de son sang dan» àes eotraiUe»
je ne sais quoi qu'on ne connaît pas, et de ne plus vouloir le nourrir de son lait quand on le voit vivant et que c'est un homme*?» Ces conseils ont été entendus, et nous voyons à la même époque des femmes se faire gloire dans leurs épitaphes d'avoir allaité leurs fils ^, et des fils rai)peler sur la tombe de leur mère qu'elle a été aussi leur nourrice^. Cette tendresse pour l'enfance mérite d'autant plus d'être remarquée que c'était à peu près un sentiment nouveau. Cicéron dit brutalement, dans ses Tusculanes : (( Quand un enfant meurt jeune, on s'en console facilement; s'il meurt au berceau, on ne s'en occupe même pas*. » Et lui-même, parlant, dans ses lettres, d'un pauvre petit enfant de sa fdle qui naquit à S(^pt mois et ne vécut pas, s'exprime en des termes d'une froideur et d'une sécheresse qui révoltent ^. Sénèque trouve de même trèsnaturel et tout à fait raisonnable qu'on noie les enfants estropiés ou diflormes®. L'opinion avait ch;inpé sons les Antonins et les mœurs s'étaient adoucies. Il suflit de voir, dans les lettres de Fronton, la tendre aflection que Marc- Aurèle témoigne pour ses enfants. Si jeunes qu'ils soient, leurs maladies font son tourment. Il faut voir avec quelle tristesse il parle des angines de ses (illes et de la toux obstinée dont souffre « son cher petit Antonin ' ». Cette charmante petite couvée, comme il l'appelle ®, roccu])e
1. Aulu-Gelle, xii, 4. — 2. Orelli. 2677. — 3. il.Mnmsen, hiscr. iSeap., 1092. —4. Tu^c, r, 39. — 5. Ad Atlicum, X, 18, 1.— 6. De ira, I, 15. Le drqit accordé au père de tuer ses enfaïUs luiuveau-ués paraît avoir été restreint ou supprimé, probablemcut à répO(|ue des Antonins; mais Tertulliea dit qu'il n'y avait pas de loi qu'on éludât plus impunément (Apolog.j 9, Ad nat., 15). Tacite s'étonne que cet abominable usage n'ej^istc pas cliez les Juif^ et les Gorinains (//(>/ , V, 5; Germ., 19). Auguste n'hésita pas à faiie tuer l'enfiinl de sa fille, qu'il soupçonr.ait d'être le fruil de l'adultère (Suét., Auq., 65). Cet usage ne fut définitivement aboli que sous les empereurs chrétiens. — 7. Ad Anton, iinp,, l, 1 (édit. >aber). — 8. IbUt. : in uiilulq
m LES CLASSES ËLEVËES.
presque autant que l'empire; on est sûr de lui plaire en lui en parlant, et Fronton ne manque pas, lorsqu'il lui écrit, d'envoyer le bonjour <c aux petites dames», et de le prier d'embrasser pour lui « leurs petits pieds gras et leurs mains mignonnes * ».
Ce souci qu'on témoigne pour l'enfant dès le berceau devient plus vif encore quand il a grandi. On lui cherche un précepteur ; c'est une affaire importante *,dont tous les amis de la maison s'occupent. Pour en trouver un qui convienne à des gens qu'il aime, Pline s'adresse à Tacite et lui demande de le choisir parmi les savants personnages que sa renommée attire autour de lui ^ ; ou bien il va écouter les professeurs en renom, il se remet à l'école, il s'assied parmi les jeunes gens, joyeux de revenir à l'âge heureux où il était lui-même un écolier *. Il nous raconte avec de grands détails qu'ayant appris qu'il n'y avait pas de maîtres à Côme, son pays, et qu'on était obligé d'envoyer les enfants étudier à Milan, il persuada aux pères de famille de se réunir et de faire les frais nécessaires pour instituer chez eux des écoles publiques ^. L'établissement des écoles devient à ce moment la préoccupation de tout le monde; pour la première fois l'État comprend la nécessité de pourvoir à l'enseignement public. Il avait négligé de le faire jusque-là, et les gens sages, comme Polybe et Cicéron, s'en étonnaient ®. L'empire répara cet oubli de la république. Vespasien donna le premier des émoluments aux rhéteurs grecs et latins'. Le biographe d'Hadrien nous dit que cet empereur a honora et enri-
1. Ad Marc. Cœs.y iv, il — î. Pline, Epist., n, 48, i: super tanta re. Juvénal s'indigne contre un père « à qui rien ne coûte moins cher que son fils » (Sat., vu, 187). — 3. Epist., iv, 13, 10.
— 4. E}>ist., n, 18. — 5. Epist. iv, 13.— 6. Cic, De republ., iv, 3.
— 7. Suét., Vesp., 18.
chit les professeurs de toute sorte, et que, lorsqu'il ne les trouvait pas capables de bien remplir leurs fonctions, il les éloignait de leurs chaires, après les avoir bien payés*». 11 institua à Rome, dans le Gapitole même, une sorte, d'université ou d'académie qu'on appelait VAthénée, où l'on venait entendre les orateurs ou les poètes en renom *. Antonin le Pieux accorda des distinctions et des salaires aux rhéteurs et aux philosophes dans toutes les provinces ^; enfin Marc-Aurèic établit et dota quatre chaires de philosophie dans Athènes : chacun des maîtres devait enseigner les principes d'une école différente et recevait 10000 drachmes du trésor public *. N'est-il pas curieux de voir ce mouvement commencé dans les écrits des sages, dans les leçons des philosophes, dans les vers des poètes, se communiquer par là aux gens du monde et finir par entraîner l'opinion ; d'en suivre les effets dans la vie privée, et d'en retrouver ensuite l'influence dans la législation de l'empire, en sorte que ce qui n'était d'abord qu'un souci plus tendre pour le bien-être et l'éducation de l'enfance a fini par devenir tout un système d'instruction publique qui s'est étendu au monde entier?
Nous allons voir le même spectacle dans une question encore plus grave. On se souvient de ce passage admirable de Juvénal que je viens de citer, où il rappelle aux hommes qu'ils sont frères et leur fait un devoir de s'entr'aider. Ces sentiments étaient alors ceux de tous les honnêtes gens. Ce serait une grave erreur de croire que l'antiquité païenne n'a pas connu ou pratiqué la bienfaisance; on a pensé de tout temps a qu'elle est la vertu qui
i. Spart., Hadr., 16. — 2. Aur. Victor, Cœs., 1-4. — 3. CapitoL, Anton., n. —A. Philostr., Vitœ sap., n, 2. Zeller, Philos, der Griechen, ui, 608,
convient le mieux à la nature humaine* », et que le riche
s'honore quand il fait quelque part aux autres de sa fortune. Mais les motifs qui poussaient à être généreux n'ont pas été d'abord les mêmes qui chez nous inspirent la charité. A Rome, la bienfaisance fut regardée longtemps comme un devoir civil et politique. Dans cette société aristocratique les honneurs semblaient appartenir de droit à la noblesse. Il paraissait tout simple que ce fut presque toujours le descendant d'une grande maison qui fût édile ou consul ; mais on trouvait aussi qu'il était convenable que l'élu reconnût et payât de quelque façon les suffrages que la multitude lui donnait. 11 lui fallait la nourrir et l'amuser, célébrer des jeux, construire des monuments, distribuer de l'argent ou des vivres. Il se devait à lui-même et à ses aïeux d'être magnifique, et le moindre soupçon de parcimonie l'aurait perdu sans retour aux yeux de ses égaux et de ses inférieurs *. Sa libéralité s'étendait souvent au peuple tout entier. M. Seius, pendant une grande disette, trouva moyen de maintenir le prix du blé à un as le boisseau ', ce qui lui fit grand honneur. Il était pourtant naturel que ceux qui vivaient plus près de ces grands personnages eussent une part plus abondante dans leurs largesses. C'était un devoir pour eux de ne laisser manquer de rien leurs affranchis et l«jurs clients : la maison d'un riche ne devait pas avoir de j>auvres ; l'aisance de ceux qui l'entouraient et formaient sa cour rendait témoignage à sa générosité; leur misère aurait fait honte à son avarice. Tant que dura cette noblesse républicaine, elle se fit un point d'honneur
1. Cic, De offic.y I, 14 : qua quidem nihil est naturœ humavœ accommodatius. — 2. Tubéron qui, en sa qualité de stoïcien, aimait itk simplicité, pour avoir traité trop simplement le peuple aux lunérailles de son oncle, Scipion l'Africain, n'obtint pas la préture. Çicér Fon, Pro Murenat 36. — 3. Cic. De offic^ n, 17.
d'être prodigue pour tous ceux qui l'approchaient. Un alîVcmLhi ùe M. Aurelius Cotta, qui vivait sous Auguste, nous dit, dans son insciiption funèbre, que son patron lui a fait plusieurs fois des cadeaux de 400 000 sesterces, (80 000 francs), qu'il l'a encouragé par ses libéralités à se marier et à se faire une famille, qu'il a protégé son fils et doté ses llllos comme un j>ère^ Tels étaient alors les devoirs d'un grand seigneur; quand on les remplissait avec exactitude, on risquait beaucoup do se ruiner. C'est ce qui arriva précisément à Colta et à beaucoup d'autres^.
Vers la fin de la n'publiijue on commence à se faire d'autres idées, et cette bienfaisance fastueuse et aristocratique ne paraît plus la meilleure. Cicéron, après avoir appelé des prodigues ceux qui s'épuisent à donner au peuple des festins et des spectacles, ajoute : u L'homme vraiment libéral use de sa fortune pour racheter les captifs, payer les dettes de ses amis, les aidera doter leurs filles, à amasser des biens ou à augmenter ceux qu'ils ont ^. » Sans doute en agissant ainsi, le riche croit encore remplir un devoir de citoyen, « car, dit ailleurs Cicéron, racheter les captifs, enrichir les pauvres, c'est encore servir l'État* ». Cependant la préférence donnée à ces libéralités modestes et désintéressées sur celles qui s'adressent au peuple entier et qui ne sont que le salaire des honneurs qu'on a reçus indique que la bienfaisance s'inspire d'un sentiment nouveau. C'est la philoso[/hie qui conseille « de payer la rançon des malheureux tombés aux mains des pirates, de défendre les orphelins et les veuves, d'ensevelir
4. Annal, de iinst. arch., 1865, p. t. — 2. Colta se ruina par sei dépenses (Tac, Ann., vi, 7), et son fils fut réduit à vivre d'une pension de Néron (Tac, Ann. xiii, 34-). C'est un de ceux dont Juvénal loue et regrette la générosité (v, 109 ; VU, iU). — 3. De offic, U, 16. — 4. De offic, u, 18.
les étrangers et le9pau>Tes* ». Elle enseigne que les hommes sont frères, qu'avant d'être membres de la même cité ils sont habitants du même monde, qui est la cité universelle ; elle est donc amenée à imposer à tons l'obligation de secourir ceux qui sont misérables, nonseulement comme citoyens, mais comme hommes. Dès lors l'humanité se joint à la politique pour recommander d'être généreux. On croit sans doute encore que les gens qui nous touchent de près, qui nous sont unis par des liens de famille ou de clientèle, ont des droits particuliers à nos bienfaits. Virgile ne place dans les enfers que € ceux qui n'ont pas fait part de leur fortune à leurs proches^ ». Cependant on commence à dire que la bienfaisance doit s'étendre plus loin. Les préceptes que donnent les sages ont un tour général, et ils semblent exiger que, dans les générosités qu'on veut faire, on embrasse même les indifférents et les inconnus. Horace, s'adressant à un prodigue qui dépense sa fortune à de bons repas, lui dit: « Ne pourrais-tu pas en faire un meilleur usage? Pourquoi, tandis que tu es riche, reste-t-il des malheureux qui ne méritent pas de l'être^ ? » Sénèque est plus explicite encore: « Nous secourons, dit-il, des gens qui viennent de débarquer dans nos ports, et qui doivent en repartir demain; nous fournissons une barque au nauiraL-é pour qu'il s'en retourne chez lui II part, connaissant à peine le nom de son sauveur, sans espoir de le retrouver jamais; il ne peut en partant que confier sa reconnaissance aux dieux et les prier de rendre en son nom le
1. Lactance reconnaît que le» philosophes avaient recommandé toutes ces Ubéralités (vi, 12). — 2. vi, 611 : nec partem posuert suis. On retrouve quelquefois dans les épitaphes les expressions suivantes : omnibus nieis bene feci (Fabretli, p. 21 et 122).— 3. Hor., Sat., II, 2, 103 : Cur eget indignus quisquam^ te diviteT
bienfait qu'il a reçu*. » En agissant ainsi, l'homme généreux ne cherche pas à se faire des protégés et des clients ; il veut simplement remplir un devoir d'humanité : «il donne comme un homme doit donner à un homme » , itt homo homini^. »
Ces principes ne sont pas restés enfermés dans les livres des sages; ils ont eu des conséquences pratiques qu'il importe de constater. A partir du ii* siècle, les libéralités de l'État elles-mêmes se ressentent du caractère nouveau qu'a pris la bienfaisance. Jusque-là, en donnant du pain à la populace de Rome, les empereurs n'avaient d'autre dessein que de la maintenir dans l'obéissance : ils achetaient leur sécurité par leurs largesses. Les Antonins semblent obéir à des sentiments plus élevés. C'est ce qu'on remarque surtout dans ce grand système de charité légale qu'on appelle « les institutions ahmentaires », et qui fut l'œuvre capitale de Nerva et de Trajans. H consistait en des distributions de secours qui se faisaient tous les mois aux enfants des familles pauvres de Rome et de l'Italie. A Rome, l'institution nouvelle ne fit que s'ajouter à celles qui existaient déjà; le cadre était tracé depuis les Gracques, il y avait des précédents et des modèles, et l'on n'eut besoin de rien innover. Aux deux cent mille citoyens qui vivaient du blé de l'État, on se contenta d'adjoindre cinq mille enfants auxquels on accorda la même faveur. Ils étaient
i. Sen., De benef., iv, n, 3. — 2. Sen., De clem., u, 6, 3. — 3. L'institution alimentaire est une de celles dont les écrivains nous parlent peu et que nous ne connaîtrions qu'imparfaitement sans l'épigraphie : elle nous est surtout connue par l'inscription des Ligures Bœhiani sur laquelle M. llenzen a écrit un important commentaire (Ann. de l'inst. arch., 1844j, et par celle de Veleia qui a été étudiée par M. Desjardins {De tabulis alimentariis). J'ai résumé dans les quelques lignes qui suivent le travail de M. HeQzea,
188 LES CLASSES ÉLEVËES.
traités tout à fait comme les adultes; ils recevaient une fessera ou contre-marque, sur laquelle on avait inscrit quel jour et à quel endroit ils devaient se présenter pour qu'on leur donnât la mesure de blé qui leur revenait. Mais dans l'Italie, qui n'avait pas eu part encore aux libéralités impériales, tout était à faire. Voici de quelle façon on s'y prit pour assurer la perpétuité de ces secours et les rendre profitables au plus grand nombre. C'était l'empereur qui faisait les premières dépenses; il accordait des sommes quelquefois considérables aux villes dans lesquelles il voulait établir l'institution alimentaire : celle de Veleia reçut de Trajan en deux fois 1416 000 sesterces, c'est-à-dire plus de 200000 francs. Par une combinaison ingénieuse, cet argent, dans chaque ville, était prêté, à des intérêts très-modiques *, aux principaux propriétaires du pays, et l'on prenait hypothèque sur leurs biens. C'était une façon de venir en aide à l'agriculture, en lui procurant les capitaux dont elle a besoin. Les intérêts servaient à « fournir des aliments » aux enfants pauvres. Les secours qu'on leur donnait étaient payés tantôt en nature et tantôt en argent. A Yeleia, les garçons recevaient 16 ses* terces (3 fr. 20 c), et les filles 12 sesterces (2 fr. 40 c.) par mois. Ces libéralités paraîtront peut-être assez modestes, mais il faut songer que les garçons y avaient droit depuis leur naissance jusqu'à dix-huit ans, et les filles jusqu'à quatorze. Telle était cette célèbre institution alimentaire, qui fut accueillie partout avec tant d'enthou-
l. A Veleia, l'iolérêt est à 5 pour 100; chez les Baebiani, à 21/2. C'euil peu de chose à une époque où lintérêt à 12 pour 100 était assez ordinaire. Cependant nous savons par Pline que les propriétaires» éprouvaient quelquefois uuk certaine répugnance à être débiteurs des villes (Epist.y X, ù-2j, mais noua ignorons les motifs de cette répu- ^oauce.
giasme, et qui probablement a duré autant que l'empire. En réalité, c'est dans Un intérêt politique qu'elle avait été établie. Trajan était elTrayé, comme tous les esprits sages, de la dépopulation croissante des contrées qui environnaient Rome *. Pour y remédier, il cherchait à donner aux Italiens le goût du mariage et de la vie de famille; il voulait ôter tout prétexte à ceux qui ne souhaitaient pas d'enfants pour n'avoir pas la chargé de les nourrir. Il tenait à préparer des citoyens et surtout des soldats à l'empire*. Aussi la libéralité de l'État s'arrétaitelle quand le jerne homme était d'âge à s'enrôler. Ces secours pui)lics le conduisaient jusqu'au moment où il pouvait toucher la solde ^, et l'on peut dire que toute sa vie, enfant, soldat ou vétéran, il ne vivait que du trésor du prince. Cette politique n'avait au fond rien de nouveau ; elle étnit conforme à celle des premiers empereiirs, et Pline remarque avec raison que les institutions alimentaires ne font que compléter les lois d'Auguste sur le mariage *. Cependant on ne peut nier que les largesses de Trajan n'aient un air plus désintéressé, plus généreux que celles de ses devanciers. Elles ne sont plus le salaire exclusif de ces flatteries que la plèbe de Rome prodigue à tous les princes qui la nourrissent et qui l'amusent.
1. Voyez le» plaintes éloquentes que cette dépopulation inspire à Lurain {Plian., i, "H). — 2. Pline, Paneg., 28 : ex his castra, ex his Irttws replphwitur. — 3. Plino, Paneg. , 26 : ahmetitis tuis ad stipendia tua pei venireni. — 4. Paneg., "26. Quelques écrivains ont voulu voir une inllucnco chrétienne dans les institutions alimentaires, mais elles n'él.iiiMit pas tout à fait inconimes avant Trajan. On en trouve des tracer à l'époque même d'Auguste iOrelli, 4363). Pline, à l'endroit du Panégyrique que nous venons de citer, semble même dire que l'instilution avait eu un caractère officiel avant Trajan et que les prédécesseurs de ce prince avaient quelquefois accordé aux enfants des secours publics. Mais c'était une exception; Tnjan en At là règle
Elles s'étendent à toute Tltalie, c'est-à-dire à des genâ qui ne viendront jamais saluer l'empereur à son réveil ni Tapplaudir quand il entre au théâtre ou au cirque. Sans doute elles sont avant tout utiles et commandées par l'intérêt de l'empire, mais il semble qu'il s'y joint aussi une pensée d'humanité. Lorsque Antonin perdit sa femme Faustine, qu'il aimait beaucoup, quoiqu'elle le méritât médiocrement, il ne crut pas pouvoir mieux honorer sa m.émoire que par une fondation charitable : il donna de l'argent pour ajouter un certain nombre de jeunes filles à celles qui recevaient déjà les secours publics, et voulut qu'on les appelât puellœ Faustinianœ *. C'était se conduire comme le ferait aujourd'hui un prince chrétien.
L'exemple donné par l'État fut suivi par les particuliers. Tous ceux qui approchaient l'empereur se firent un devoir de l'imiter, et il y eut dans les rangs élevés de cette société comme un élan de bienfaisance, dont la trace est restée dans la correspondance de Pline et dans les inscriptions du ii* siècle. Pline a fait de grandes largesses pendant sa vie à tous ceux qu'il aimait, et, comme il ne connaissait pas cette vertu chrétienne qui consiste à cacher ses bienfaits, il ne nous les a pas laissé ignorer. Il nous apprend qu'il a acheté à sa vieille nourrice un champ de 100000 sesterces (20000 francs)', qu'il a complété le cens équestre pour l'un de ses amis^, qu'il a doté la fille d'un autre « qui avait plus de qualités que de fortune*». Il donne surtout, et sans trop compter, à toutes les villes auxquelles il est uni par quelque lien de reconnaissance et d'affection; il leur donne des bibliothèques plutôt que des spectacles de gladiateurs ^, car il
1. Capitolin, Anton.y 8. — 2. Epist.^ vi, 3. — 8. I, 49. — 4. ?!> 32. — 5. 1.8.
professe, comme les Pères de l'Église, que les jeux publics sont nuisibles aux mœurs ^ ; il fonde chez elles des écoles ou des institutions de bienfaisance ^ C'est ce que faisaient aussi beaucoup de riches comme lui. Dans tout l'empire, les villes et les particuliers semblent travailler de concert pour soulager toutes les misères : quelquefois les villes s'imposent elles-mêmes et lèvent des contributions sur les citoyens riches pour subvenir aux besoins des pauvres^; le plus souvent ce sont des gens généreux qui, sans y être forcés, font les frais de ces fondations utiles. Un habitant d'Atina lègue à son municipe 400000 sesterces (80000 francs)*; une grande dame, « en mémoire de son fils », donne àTerracine un million de sesterces (200000 francs) pour aider à y établir l'institution alimentaire ^ Ce sont là des libéralités importantes; je suis pourtant plus touché de ce legs modeste d'un marchand de simples (aromatarius), qui laisse à une petite ville d'Italie « 300 pots de drogues et 60 000 sesterces (12000 francs) pour qu'on puisse fournir gratuitement des remèdes aux pauvres gens de la ville ^ ». Assurément la société où de tels exemples étaient donnés, où l'on se félicitait sur sa tombe d'avoir été « miséricordieux et ami des pauvres' », ne pouvait pas être aussi dépravée qu'on l'a prétendu : si elle ne pratiquait pas encore tout à fait la charité au sens où l'entend le Christianisme, on peut dire qu'elle était toute préparée à la comprendre.
1, Pline, Epist., iv, 22. ^ î. i, 8 ; vu, i». — 3. x, 9i : ad su$ti' nendam tenuioium inopiam. On voit, par cette lettre de Trajan, que dans les pays soumis au droit romain ces sortes de contributions étaient défendues. — -i. Mommson, Imcr. Neap., 4546. — 5. Orelli, 6669. - 6. Orelli, 114. — 7. Corp. inscr. lat., i, 1027. C'est la tombe d'un joaillier éê U voie sacrée. Voyez aussi Perrot, Galatie, p. 119.